Fond sonore au supermarché

Textes inédits, Varia Mar 29, 2020

Fond sonore au supermarché

 

[À la directrice ou au directeur d’un supermarché]

 

C’est en tant que client assidu de votre établissement que je vous adresse cette lettre pour évoquer avec vous la question de la musique d’ambiance ou fond sonore, comme on voudra l’appeler, qui m’accompagne tout au long de mes achats.

Pour être tout à fait franc, je la perçois comme un bruit qui m’agresse lorsque j’entre et j’éprouve un réel soulagement lorsque je ne l’entends plus, une fois sorti. Pendant que j’effectue mes achats j’essaie d’en faire abstraction, mais je n’y parviens pas autant que je le souhaiterais. Je la trouve bruyante, inintéressante et, pour tout dire, inutile. Je vous assure que, si elle n’existait pas, je serais beaucoup plus détendu et mieux concentré sur mes achats.

Ce phénomène n’est pas propre aux supermarchés. Il m’est souvent arrivé de devoir subir un tel fond sonore dans d’autres commerces (le salon de coiffure, par exemple) et aussi dans certains moyens de locomotion (les cars, en particulier). Ce que toutes ces expériences ont en commun, c’est qu’on ne me demande pas mon avis, ni sur le principe ni sur la nature du fond sonore, et qu’on me considère comme un perturbateur lorsque je demande que l’on respecte mes goûts. Ce qui prouve que le slogan « le client roi » admet bien des limites.

On me dit que tous les commerces de ce genre le font, ce qui n’est pas tout à fait exact et, de toute façon, démontre un esprit bien moutonnier. La liste serait longue des choses néfastes que l’on a fait parce que « tout le monde les faisait », jusqu’à ce que l’expérience oblige à les abandonner. Un autre argument consiste à dire que « les clients aiment cela », une façon insidieuse et inélégante de me faire comprendre que mon avis compte peu parce que je suis minoritaire et donc que je dois me conformer aux goûts de la majorité. Malheureusement, la musique que « les gens » aiment n’est pas la mienne et je dois me conformer au précepte qui veut que le nombre l’emporte sur la qualité. En outre, mon opinion, qui est argumentée, vaut bien mille opinions qui ne font que répéter ce qui est dans l’air du temps.

Si les gens aimaient tellement cette musique de fond, on ne manquerait pas de voir des clients s’arrêter pour déguster tel ou tel morceau particulièrement à leur goût. Or, je n’ai jamais observé ce phénomène et, si tel était le cas, l’établissement n’aurait pas lieu de s’en réjouir car il détournerait le client de ses achats.

J’ai souvent demandé à des membres du personnel s’ils n’étaient pas gênés par cette musique d’ambiance, ce qui, je le reconnais, n’est pas très bien venu de ma part puisque je les mets en porte-à-faux à l’égard des normes de fonctionnement de l’entreprise dans laquelle ils travaillent. Ils me répondent qu’ils ne l’entendent plus. C’est sûrement faux : ils ne l’écoutent pas mais ils l’entendent, l’appareil auditif humain n’ayant pas la faculté de se rétracter et le cerveau continuant à répondre à ces stimuli sonores. C’est ainsi que l’on fabrique des générations de malentendants, mais ceci est une autre histoire. De plus, cette pollution sonore – car c’est ainsi qu’on peut qualifier un bruit continu qui n’est pas en rapport avec l’activité de ceux qui le subissent – ajoute un surcroît de fatigue à un personnel qui ne chôme pas par ailleurs.

Bref, face à ceux qui comme moi n’apprécient pas la musique d’ambiance, on ne peut m’opposer que des personnes qui n’y prêtent guère attention ou qui avouent qu’elles essaient d’en faire abstraction. J’en conclus qu’en la supprimant, on me ferait à moi un grand plaisir et on ne ferait pas de tort aux autres. La solution s’impose donc comme une évidence.

Ceci étant posé, on me rétorquera peut-être que la musique favorise la pulsion acquisitive des clients, au même titre qu’elle incite les vaches à produire plus de lait dans les stabulations sonorisées. On se fait une bien piètre idée de la nature humaine lorsque l’on pense qu’elle peut si facilement échapper aux injonctions de la logique et du raisonnement. Autant je suis prêt à admettre que l’esthétique du conditionnement favorise tel produit au détriment de tel autre, autant je doute qu’un fil musical puisse avoir le même effet sur l’acheteur potentiel.

On me rétorquera aussi que le volume considérable de ces halles génère une acoustique incommode. Mais, à tout prendre, j’aimerais mieux l’ambiance sonore d’une place publique ou d’une cour d’école à un bruit imposé, émanant d’une source unique, avec les effets de stéréophonie que cela ne peut manquer d’entraîner. J’admets qu’on n’ait pas songé à faire à ces vastes bâtiments un traitement acoustique sophistiqué, à la manière des auditoriums de musique, mais il existe des moyens pas très onéreux d’éviter les désagréments des grands espaces vides. Et, même si on admet cet argument, la meilleure solution consiste-t-elle à remplir ce vide ? J’en doute, car, pour le faire oublier, on utilise un moyen qui en aggrave encore les effets.