Rugby, la carpe et le lapin

Textes inédits, Varia Mar 29, 2020
Le rugby est ce jeu qui se jouait à quinze individus, des grands, des petits, des gros et des maigres, car chacun y tenait un

Rugby, ce qu’il est devenu

 

Le rugby est ce jeu qui se jouait à quinze individus, des grands, des petits, des gros et des maigres, car chacun y tenait un poste adapté à sa conformation physique. Le talonneur était petit pour pouvoir être porté par ses piliers, mais devait être fort pour pouvoir résister à la confrontation directe avec son vis-à-vis. Les piliers étaient à l’image de leur nom, cuisses d’acier, cul bas et épaules de déménageurs. Le deuxième ligne était grand pour pouvoir saisir la balle en touche. Le troisième ligne centre, qui poussait dans l’axe de la mêlée, était solidaire du « cinq de devant », tandis que ses deux « ailes », coureurs formés à la technique du placage, avaient pour mission d’enrayer les actions du demi d’ouverture d’en face. Le demi de mêlée était petit et vif, pour échapper aux gros, et savait user du plongeon afin de mieux ouvrir sur ses trois-quarts sans être pris par son vis-à-vis. Le demi d’ouverture, lui, était doué d’une adresse des mains et des pieds à toute épreuve, de même que l’arrière. Les trois-quarts, quant à eux, avec des nuances, selon qu’ils occupaient la place de centre ou celle d’ailier, avaient appris à recevoir, transmettre et porter la balle, et à contourner leur adversaire direct afin d’envoyer un partenaire à l’essai.

Cette répartition des tâches tenait le plus grand compte de la constitution physique des individus et n’exigeait d’eux aucun effort particulier pour s’y conformer. La fonction s’adaptait à l’anatomie, et non l’inverse. Ce qui importait, c’était la complémentarité des partenaires, gage d’homogénéité de l’ensemble, comme si on eût voulu reproduire au plus près, comme l’a si bien écrit Giraudoux, la diversité de l’apparence physique dans la société humaine. Ce principe contribuait à faire ressortir les particularités de chacun plutôt que de multiplier des formats préétablis. Le talonneur était choisi parmi les plus teigneux (‘tignous’ en occitan), afin de compenser son relatif manque de densité physique, eu égard à ses deux piliers. On plaçait un gaucher à gauche de la ligne d’attaque, afin de lui permettre de déborder plus aisément son adversaire (droitier) ou de délivrer un coup de pied sans risquer de se faire contrer. Parfois, la nature produisait un miracle, lorsque, par exemple, elle proposait un candidat ambidextre non seulement des mains mais aussi, si j’ose dire, des pieds pour occuper la place de demi d’ouverture, dont la particularité est d’orienter le jeu aussi bien vers la droite que vers la gauche.

De même, il n’était pas nécessaire que les deux deuxièmes lignes fussent grands, il suffisait qu’un seul le fût pour prendre la balle à la touche. On lui attribuait généralement le numéro 5, confiant le numéro 4 à un gaillard plus petit que lui mais solidement bâti, chargé d’assurer en somme une transition entre les piliers et son asperge de partenaire, et aussi de besognes obscures dans les regroupements, lesquelles se traduisaient après coup (à prendre au sens littéral) par le spectacle de quelque adversaire qui avait du mal à se relever. Enfin, on ne demandait pas aux plus gros de pouvoir courir ni de manipuler la balle avec dextérité, toutes choses peu compatibles avec l’excédent pondéral qu’ils devaient transporter. Du reste, la plupart des avants n’avaient guère l’occasion de toucher la balle pendant une partie, sauf si le hasard des rebonds la mettait entre leurs pieds, auquel cas ils étaient autorisés à la pousser en avant et à la suivre aussi loin que possible, ce que nous appelons ‘dribbling’, à l’imitation des Ecossais, qui, accoutumés aux terrains fangeux, avaient trouvé là un moyen commode de conduire la balle sans avoir à la porter et à risquer l’en-avant.

La règle consistait donc à attendre que le gros des troupes (ou les gros de la troupe, comme l’on voudra) atteignissent le prochain point de rencontre, touche ou mêlée, au moyen d’une foulée économique accompagnée d’un dandinement pachydermique du meilleur effet. Vu du haut des tribunes, cela donnait un groupe compact de joueurs des deux camps, qui se déplaçait lentement sans trop s’éloigner de la ligne de touche, avant de se rendre sur le point du terrain désigné par le doigt de l’arbitre.

Les trois-quarts, quant à eux, étaient alignés sur une ligne droite formant un angle obtus avec la ligne de touche, afin de satisfaire au premier article de la loi rugbystique qui était qu’on ne pouvait recevoir la balle de son partenaire que si l’on était placé en retrait par rapport à lui. Une fois la balle entre leurs mains, ces trois-quarts étaient occupés à suivre des trajectoires aussi rectilignes que possible vers le but adverse.

Somme toute, les choses étaient simples et chacun savait à quoi s’en tenir : les joueurs dans leur jeu, les spectateurs dans leur observation.

 

Les temps ont bien changé. Nos terrains, naguère pelés, désormais couverts d’une herbe drue, sont envahis par une population d’OGM, faits au moule de la musculation à outrance, parmi lesquels il n’est plus possible de distinguer un avant d’un trois-quarts, ni dans son aspect ni dans sa fonction, et qui s’évertuent à maîtriser un ballon devenu trop petit pour leurs trop larges mains. Les évolutions se réduisent le plus souvent à une confrontation inspirée du pancrace : l’équipe attaquante essaie de percer l’impeccable alignement que ses adversaires ont dressé d’une ligne à l’autre, en multipliant des gestes identiques : je te passe la balle, tu fonces et tu tombes en la libérant comme une poule pond son œuf pour que je la reprenne (c’est le demi de mêlée qui parle), que je la repasse, que tu fonces et tu tombes en la libérant… Le tout, accompagné des glapissements de l’arbitre, dignes d’un sergent-instructeur de Marines. Pour mettre un peu de sel à ce spectacle indigeste, de temps en temps un placage d’auroch, face auquel le choc du frontal d’une vache contre un écarteur landais mal inspiré fait figure de chiquenaude, arrache des hurlements de plaisir au commentateur de la télévision, sans considération pour les conséquences physiologiques que cet attentat peut entraîner chez sa victime. De son côté, l’arbitre est chargé de combattre la monotonie du jeu en multipliant ses interventions, selon des critères souvent insaisissables, ce qui justifie la présence, auprès du journaliste commentateur, d’un ancien joueur chargé leur donner du sens et qui n’y parvient que rarement.

Pour obtenir un résultat aussi exaltant, il faut des gaillards dotés de qualités exceptionnelles, des géants capables de « taper » un 100 m en moins de douze secondes, de courir, de pousser, de plaquer, de tomber, puis se relever pendant plus d’une heure. Il faut également une escouade nombreuse de joueurs, car les efforts et les chocs sont tels que l’anatomie la plus vigoureuse n’y résiste pas quatre-vingt minutes durant, ce qui nous a fait passer en quelques années de la formule sans remplacement à un jeu à vingt-trois et plus, puisqu’un pilier peut se dédoubler et revenir sur le terrain pour pallier l’incapacité de son remplaçant. Tout ceci se traduit, bien entendu, par un accroissement des moyens financiers exceptionnels, nécessaires au recrutement de vedettes reconnues et l’apparition sur le devant de la scène d’un nouveau venu, le président de club, qui évoque le « propriétaire » d’une équipe de base-ball ou de football américain plutôt que le bénévole d’antan qui se souciait avant tout de trouver un débouché professionnel à ses joueurs.

 

Pour couronner cette évolution, ajoutons un nouvel acteur très indiscret, la télévision. Elle est devenue omniprésente et, apparemment aussi, omnipotente. Elle influe considérablement sur l’organisation du calendrier du championnat professionnel. Elle impose même l’horaire des rencontres. Dans le rugby professionnel télévisé, oublié le rendez-vous dominical traditionnel de 15h, précédé d’un lever-de-rideau à 13h30. On joue à toute heure ou, pour mieux dire, à n’importe quelle heure, plutôt 15h45 ou 16h15 que 16h d’ailleurs, et même à 21h. Songez, grâce à la télé, le sacrosaint repas du dimanche en famille est remplacé par un sandwich pris au stade lorsque la rencontre du club local est fixée à 12h30. Accessoirement, on imagine la difficulté rencontrée par l’équipe d’encadrement pour offrir aux joueurs une hygiène de vie propice à l’exercice de leur métier, avec des horaires de repas et de couchers qui changent d’une semaine à l’autre. La télévision a aussi le pouvoir d’imposer des séances nocturnes, en plein hiver, dans des stades aussi bien chauffés que ceux de Clermont-Ferrand ou Oyonnax. Je dois à la vérité de dire que le public ne manque pas à ces séances de congélation collective, ce qui ne laisse pas de m’impressionner toujours. Mais qui s’aviserait de discuter les droits de la télévision à agir selon ses intérêts ? Certainement pas les présidents de clubs, qui sont souvent aussi chefs d’entreprises, ni malheureusement non plus les supporters qui ne se posent plus de question sur la possibilité d’échapper à la loi d’airain d’un profit bien compris, même s’il ne profite qu’à quelques-uns ?

On doit aussi à la petite lucarne d’avoir considérablement modifié notre perception du match. Quel spectateur présent dans les tribunes ou derrière la main courante d’un modeste club régional ne s’est pas senti frustré de ne pouvoir revoir une action de jeu qui a échappé à son attention, dans un moment de distraction ? Dans un stade, les sollicitations sont nombreuses et toutes n’émanent pas du rectangle herbu. C’est un charme que la télévision n’autorise pas, car elle est un œil qui ne laisse voir rien d’autre que ce qu’elle fixe, au prix d’une tension de tous les instants chez le téléspectateur, difficilement supportable pour qui se prend au jeu. Fini le champ large ; ce qui compte, c’est le ballon et accessoirement celui qui le porte. Le spectateur ne peut anticiper le mouvement ni déceler à l’avance la tactique la plus appropriée. Son regard ne s’éloigne pas de la vessie. Il est vrai que les stratèges modernes s’ingénient à inculquer à leurs troupes une pratique qui ne dépasse que rarement le rentre-dedans ou la chandelle. Le rugby est devenu un jeu de gagne-terrain, et le commentateur, croyant sans doute travailler pour des auditeurs de radio, ne manque jamais de signaler dans quelle moitié du terrain va se situer la remise en touche ou la mêlée.

Indiscrète, la télévision l’est aussi dans sa façon de privilégier toute sorte de gestes qui n’ont rien à voir avec la pratique du rugby. Qu’un entraîneur ou un joueur se signe discrètement dans son coin ou à son entrée sur la pelouse, et l’opérateur ne se privera pas de le saisir dans cet acte qui devrait rester intime. Toute manifestation de religiosité est répercutée avec une constance qui interpelle. Elles se sont multipliées avec la présence de joueurs venus de l’hémisphère sud, qui ne manquent jamais de remercier le ciel après avoir marqué un essai et qui parfois même prient en public au milieu de la pelouse à la fin du match. C’est une tradition chez eux, nous dira-t-on, mais toutes les traditions sont-elles transportables en d’autres lieux ? N’y a-t-il personne dans le personnel d’encadrement ou parmi leurs partenaires français pour rappeler à leurs partenaires que l’exercice de la religion relève, en France, de la sphère privée et donc qu’il ne devrait pas se manifester en public, surtout dans une occasion aussi éloignée de toute spiritualité que peut l’être l’exercice d’un sport, quelle que soit la religion concernée ? Les opérateurs et le réalisateur sont-ils à ce point ignorants d’un des principes de notre vie collective ? La recherche du sensationnel ne justifie pas tout. Ils ne songent pas qu’ils peuvent choquer des spectateurs, au nombre desquels je me compte, et qui n’entendent pas se laisser dicter une morale par des jeunes gens venus d’ailleurs, très ignorants de la culture du pays où ils exercent leur talent.

Mais il est vrai que le concept de « culture », mis aujourd’hui à toutes les sauces, justifie bien des errements. Le plus spectaculaire à mes yeux est le haka maori. La télévision a beaucoup fait pour transformer cet épisode d’avant-match en un événement en soi. Il s’agirait d’une manifestation culturelle des peuples indigènes d’Océanie qui remonterait à la nuit des temps. Dans l’exercice de la guerre peut-être, – je ne suis pas compétent pour en juger -, dans celui du rugby, il est permis d’en douter. J’invite mes lecteurs à se reporter au célèbre match qui opposa les All Black aux Lions britanniques en 1973. Ils pourront juger par les contorsions maladroites des joueurs néo-zélandais combien cette danse était inconnue de la plupart d’entre eux. Depuis, on a beaucoup travaillé la chorégraphie, peut-être sous l’effet d’un plus large recrutement de joueurs maoris. Il n’en reste pas moins que la formule adoptée désormais, avec ses variations, est une manifestation outrée de haine guerrière dans laquelle, à en juger par la gestuelle utilisée, on menace de mort ses adversaires ou on les voue aux pires supplices. Un tel état d’esprit est complètement étranger à un sport conçu par des gentlemen britanniques désireux de développer harmonieusement les individus dans une pratique collective. J’ai la faiblesse de penser que telle est ou devrait être la vertu première du rugby encore aujourd’hui et que les grimaces qui enlaidissent ces beaux athlètes des Antipodes n’ajoutent rien, bien au contraire, au respect qu’on leur doit pour leur talent. Aux sélections européennes en mal de riposte à cette agression verbale et gestuelle, je préconiserais de se doter de tee-shirts avec un mot d’ordre tel que « le rugby n’est pas la guerre » ou « le rugby est un jeu que nous voulons jouer avec vous » et d’offrir à leur adversaire direct un rameau d’olivier comme gage de paix et d’amitié.

Combat d’arrière-garde, si l’on veut, mais il est doux parfois de faire entendre un son différent de celui que nous impose un consensus mou favorisé par des médias envahissants.