Voyage en Israël

Mar 27, 2021 Français

Voyage en Israël

Voyage en Israël

4-11 décembre 1994

 

Du 6 au 8 décembre 1994 à l’Université de Tel-Aviv, Danielle Bohler organisa un colloque sur les identités sexuelles au Moyen Âge (La pastourelle sens dessus dessous), auquel elle m’invita à participer au côté d’autres chercheurs français : Jacques Rossiaud, Christiane Klapisch-Zuber, Marie-Françoise Notz, Jean-Marie Fritz, Jean Scheidegger. Étant peu enclin à voyager pour mon compte dans des régions ignorées, j’acceptai l’invitation de Danielle, parce qu’elle me donnait l’occasion d’effectuer un séjour dans le Moyen-Orient que je ne connaissais pas, avec l’assurance d’être accompagné par des guides d’exception, elle et Shmuel Burnim, son compagnon, qui avait participé à l’expérience des kibboutz après la Seconde Guerre. Comme pour tous mes voyages ou séjours à l’étranger, j’ai tenu un journal, que je publie ici. On y lira bien des naïvetés, mais aussi une volonté de porter un regard honnête sur ce qu’il m’a été donné de voir.

 

Dimanche 4 décembre

Je pars sans enthousiasme excessif pour une aventure pourtant exaltante, la découverte du Moyen-Orient.

Le voyage est un vrai pensum : deux heures d’attente à Roissy – sécurité oblige – ; quatre heures de vol ; une cabine bondée ; pour comble, la pluie à l’arrivée et personne pour m’accueillir. Du moins l’ai-je cru un instant, jusqu’à ce que je retrouve le reste de notre groupe à l’écart ; l’aéroport est en travaux et le lieu de rencontre se situe à l’extérieur, dans la pénombre. Danielle Bohler a fini par me repérer, puis nous voilà partis dans la fourgonnette Renault, conduite – affreusement mal – par Shmuel, l’ami de Danielle. Nous tournons longuement en rond avant de trouver enfin la résidence dans laquelle nous sommes hébergés.

Nous allons tous les huit (le couple Rossiaud, Christiane Klapisch-Zuber, Marie-Françoise Notz, Jean-Marie Fritz, Danielle, Jean Scheidegger et moi) dîner dans un restaurant yiddish près de chez nous : petits plats variés, de la viande chaude et une bonne bière.

Nous n’avons vu que peu de choses de Tel Aviv. Il y fait relativement doux mais on ne sent pas la présence de la mer, comme ce serait le cas au bord de l’océan. Le quartier où nous logeons, plutôt central, près de Dizengoff, est composé d’immeubles sans charme des années soixante, parallélépipèdes à balcons, alignés le long d’avenues qui se coupent à angle droit et sont bordées d’impressionnants ficus au tronc blanc. On trouve aussi des palmiers d’une hauteur imposante et des hibiscus. Attendons la lumière du jour pour apprécier en connaissance de cause.

Le meilleur moment du vol a été le coucher de soleil sur les Cyclades. Au-dessus de l’horizon marin, limité par de vagues reliefs montagneux, le spectre de l’arc-en-ciel se déroule verticalement pour s’achever sur un bleu d’une incroyable intensité. Lorsque ce bleu se confond avec le noir qui envahit le firmament, se dessine le plus petit croissant de lune qu’on puisse imaginer, éclatant de blancheur argentée. Un extraordinaire chromo.

 

Lundi 5 décembre

Nous allons prendre notre petit-déjeuner en groupe dans un boui-boui de la grande avenue Dizengoff. Les collègues cèdent à la tentation du menu local et prennent un sandwich de pipat (pain rond sans levain), accompagné d’un mélange de fromage blanc, pois chiches et je ne sais quoi, plus de grands verres de nescafé au lait. Plus prudent, je me contente de thé et de deux pipats secs. Je n’ai encore rien vu qui ressemble à un café ou à une brasserie. Pour le coup, le dépaysement est complet.

Nous nous enfournons à sept dans un taxi collectif, en route pour l’Université de Ramt Aviv. Il nous faut insister beaucoup pour que le chauffeur accepte de lancer son compteur. On se ferait facilement arnaquer. Décidément, la confrérie mondiale des chauffeurs de taxis semble adhérer aux mêmes principes.

Le campus se trouve un peu à l’écart, sur la hauteur, dans ce qui semble être le Neuilly de Tel Aviv. Le cadre est superbe, peut-être un peu trop grandiose (que d’espaces perdus !) mais les bâtiments ont de quoi faire pâlir d’envie les pauvres universitaires français que nous sommes.

Nous avons une conversation dans le couloir avec le Directeur du département de français, Lucien Kupfermann, personnage avenant, courtois, qui nous présente les activités de son unité et répond à diverses questions sur la situation du français en Israël. Malgré de rares débouchés, il connait une certaine expansion. C’est plutôt réjouissant quand on songe à la régression qui touche l’enseignement de notre langue et de notre culture en Espagne, par exemple.

Nous visitons le musée de la diaspora qui se trouve dans le campus. Le début de la visite a peu d’intérêt mais celui-ci va croissant au fur et à mesure que l’on avance. Il est quand même pharamineux de constater comment ces populations, qui se sont dispersées aux quatre coins du monde, ont maintenu des traits de vie et de pensée communs et qu’après tant de siècles, les différences entre les communautés soient tout compte fait si faibles. On conçoit qu’un phénomène aussi exceptionnel ne puisse être apprécié à l’aune d’autres phénomènes historiques. Il semble qu’une seule communauté juive ait disparu par assimilation à la culture dominante : en Chine. Cela mériterait réflexion. Cependant que nos autres collègues se retirent pour peaufiner leur communication du lendemain, madame Rossiaud, Jean-Marie Fritz et moi partons visiter Jaffa, sans trop savoir ce que nous allons y trouver.

Le port de Jaffa a été établi au pied du promontoire qui domine la côte, au sud de Tel Aviv. Contrairement à l’actuelle capitale qui date du XXe siècle, Jaffa est un site très ancien, qui a été occupé dès l’époque de Ramsès II. L’implantation humaine y est donc vieille de trente-sept siècles au moins. Le promontoire est occupé par une ville-forteresse, très visiblement restaurée, dans laquelle on trouve encore des établissements chrétiens. Avant d’escalader le promontoire, nous avons pénétré dans un cloître qu’on aurait pu croire cistercien. En fait, cet espace donne sur une seconde cour, sur la murette de laquelle des chaussures avaient été déposées. Il s’agissait donc d’une mosquée, comme nous le confirme le minaret que l’on aperçoit, une fois contourné l’édifice.

La ville actuelle aurait mérité une visite mais nous ne sommes pas assez familiers des lieux pour nous aventurer dans des zones qui peuvent nous réserver de mauvaises surprises. Nous voulions nous faire une idée du site avant que la nuit ne tombe, ce qui arrive brutalement autour de 16h30 à cette époque de l’année.

Tel Aviv est décidément sans grâce, construite à la va-vite, avec des matériaux médiocres et selon un plan sans imagination. Ce qui s’édifie aujourd’hui est de meilleure qualité mais la confrontation avec ce qui a précédé est peu exaltante. On y voit finalement peu de végétation, pas de parcs ni de jardins, et tout semble en travaux. Les chaussées sont mauvaises. Si la promenade du front de mer est passable, de l’autre côté du boulevard qui la longe on voit plus de déblais, de terrassements et de terrains vagues que de belles constructions. Tel Aviv me fait l’effet d’une Brasilia des pauvres, mais peut-être me fais-je des idées sur Brasilia.

Ce soir, Danielle nous emmène dîner dans un restaurant yéménite du « vieux » Tel Aviv, un quadrillage de rues étroites et défoncées tracées au milieu de petits cubes de maison dont le premier étage est en encorbellement. Des fils électriques zigzaguent au-dessus de la rue très parcimonieusement éclairée. Tout cela paraît bien désert à 19h30, mais pas particulièrement inquiétant.

Le repas est délicieux : petits légumes en purée ou confits ; galettes de viande ou cornets garnis. On nous apporte feuilles de vigne, tomates, pommes de terre et poires farcis. Suivent veau, agneau et poulet. Tout est délicieusement relevé et arrosé d’un vin de pays bon et pas entêtant. Pour finir, une pâtisserie au miel et du thé à la menthe.

La conversation est enjouée et sérieuse, alternativement. Excellente soirée, un peu chère, cependant, 85 shekel, soit 170 f par personne. Mais la vie est chère en Israël.

 

Mardi 6 décembre

Première journée du colloque. La matinée est intéressante, les communications donnant lieu à de bons échanges. En revanche, l’après-midi fut pénible, avec deux communications en anglais, dont une donnée par une collègue, américaine jusqu’à la caricature. Après la pause-café, j’avais la rude tâche de réveiller tout ce beau monde. À dire vrai, je ne pense pas y être parvenu, même si j’ai privilégié les citations du Livre de Bon Amour sur le commentaire. Mon exposé n’était pas assez structuré et le commentaire un peu court. En réalité, tout le monde avait déjà décroché avant même que je parle.

Le soir, excellent dîner de poisson dans un restaurant proche de la résidence, qu’avait déniché Scheideberg.

Soirée télé sur TV5, Envoyé spécial.

 

Mercredi 7 décembre

Seconde journée du colloque. Beaucoup plus intéressante que celle de la veille, elle s’achève sur une table-ronde passionnante pendant laquelle historiens et littéraires abordent franchement les préventions que les uns nourrissent à l’égard des autres. Christiane Klapisch est sur la même longueur d’ondes que moi, ce qui me rassure.

Repas de luxe offert par l’Université dans la Maison Verte, restaurant chic situé près de là. Est également invitée Myriam Greilsammer, enseignante d’histoire à l’Université, avec laquelle je sympathise et que nous serons appelés à revoir.

 

Jeudi 8 décembre

Nous quittons Tel Aviv par le bus, sans regrets car il nous semble avoir fait le tour de cette ville sans grand intérêt. Les 60 km qui la séparent de Jérusalem se font par autoroute. Le paysage, plat au-début et rendu verdoyant par les récentes pluies, au bout de 40 km, montueux et désertique. Puis apparaissent, au sommet de collines calcaires, des lotissements de maisonnettes qui annoncent l’approche de la grande ville.

Nous débarquons à la gare routière et avons toutes les peines du monde à convaincre un taxi collectif de nous transporter. Il finit par accepter en nous imposant un prix unique de 8 shekels (16 f) par personne, ce qui est exorbitant. De plus, il nous dépose très en contre-bas de l’entrée piétonnière du Maiersdorff club, qui est la résidence de l’Université hébraïque et nous devons monter plusieurs centaines de mètres chargés de nos valises.

À travers les baies de nos chambres, nous jouissons d’une vue panoramique sur la vieille ville, ses murailles et la mosquée Al-Aqsa. Les trois littéraires, M.-F. Notz, J.M. Fritz et moi, libérés de toute obligation, contrairement aux historiens qui doivent plancher devant les étudiants, partons visiter la ville.

Ne trouvant pas de bus, nous décidons de descendre à pied le plus loin possible. À l’embranchement vers la vieille ville, nous hélons un taxi qui accepte de nous conduire à la Porte de Damas. Sans être prévenus, nous traversons Jérusalem ouest, la ville arabe extra-muros, et pénétrons dans la vieille ville par le souk que l’on nous a pourtant déconseillé de fréquenter, sauf dans ses rues les plus larges.

Le sentiment de relative insécurité ne m’empêche pas d’apprécier l’extraordinaire grouillement de ce quartier arabe, dans lequel le costume traditionnel, souvent richement paré chez les femmes, et la tenue moderne se côtoient à peu près également. De chaque côté de la rue, les échoppes largement ouvertes parfois voûtées paraissent très profondes. Elles proposent des produits de première nécessité mais aussi des objets pour touristes. Elles se prolongent sur la rue par des espaces bâchés, ce qui rend la circulation malaisée. L’ambiance est bruyante et passablement agitée.

Nous nous orientons tant bien que mal et finissons par atteindre le Mur des lamentations, auquel nous accédons par une chicane où des policiers nous fouillent. Des barrières inesthétiques nous empêchent d’y accéder et nous n’avons d’autre ressource que d’observer les croyants, la plupart orthodoxes, qui s’y adonnent à toute sorte de gesticulations, que je connaissais déjà sauf peut-être le fait d’enserrer son bras de versets de la Tora. Tout cela est bien décevant pour un visiteur non religieux.

Nous finissons par trouver le chemin de l’esplanade des mosquées. Le lieu est fascinant. Les mosquées ne présentent pas en soi un grand intérêt ou, pour mieux dire, ne sont pas impressionnantes comparées à d’autres édifices religieux contemporains. En revanche, les quatre portiques d’entrée placés aux quatre points cardinaux de l’esplanade, dont les colonnes monolithes sont pour certaines romaines et l’agencement des XIe et XIIe siècles ; les édicules à dôme qui scandent l’espace ; la végétation discrète mais très décorative ; tous ces éléments contribuent à donner une certaine magie au lieu. L’impression qu’il produit en moi me rappelle celle que j’ai éprouvée dans le cloître de la mosquée de Cordoue.

Nous nous acheminons ensuite vers le quartier juif, très restauré et peu fréquenté. Nous y déjeunons d’un couscous de poulet un peu sec à mon gré. Mais la tension résultant de la visite dans la ville musulmane qui, sous l’effet des nombreuses mises en garde, nous paraissait receler bien des dangers, a disparu et nous relâchons nos nerfs.

Visite du Saint Sépulcre : l’ensemble est dans un lamentable état d’abandon et, tel qu’il est, nous déçoit beaucoup.

Après avoir traversé le quartier arménien et le quartier grec, nous sortons par la porte d’Haïfa (par laquelle nous aurions dû entrer) et nous dirigeons vers la ville nouvelle. Elle porte la marque de l’architecture « coloniale » de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, avec ses enfilades d’édifices de deux à trois étages, dont la façade est rythmée par des ouvertures surmontées par des arcs, le tout dans cette magnifique pierre blanche qui donne sa belle couleur à Jérusalem. Des édifices récents, souvent imposants comme la nouvelle mairie, sont en train de modifier l’aspect général de la ville, mais tout cela reste à cent coudées au-dessus de Tel Aviv.

Thé et gâteaux chez Chagall, dans une des rues piétonnes du centre. Puis Myriam et son mari, Alain Greilsammer, viennent nous prendre au coin de la rue Moshe Salomon et de la rue Illel, pour nous conduire au marché du sabbat, ancien marché à l’air libre récemment recouvert. L’ambiance est bon enfant, les produits appétissants même si leur aspect, surtout des fruits, n’a pas l’aspect prétentieux des nôtres. Les carpes sont assommées d’un coup de bâton dans leur poche plastique avant d’être emportées.

Nous passons la soirée chez les Greilsammer, avec leurs quatre garçons : David (17 ans), Michael (13 ans), Elisha (9 ans) et le dernier, ce petit diable de Benjamin (4 ans), qui est très agité à table. Pourtant nous avons bien joué ensemble avant le repas. Après une agréable soirée, Alain nous conduit au pied de notre ascenseur, attention très bienvenue compte tenu du difficile accès à notre résidence.

 

Vendredi 9 décembre

Planté devant la baie de ma chambre dès potron-minet, je déguste le plaisir rare de me réciter la topographie de Jérusalem tout en m’habillant avec une lenteur de courtisane. En effet, – luxe inouï -, de ma chambre du Maiersdorff club, je vois la ville sainte vivement éclairée par la lumière du soleil levant. On peut difficilement imaginer réveil plus prodigieux. Le Mont Scopus, sur lequel est édifiée l’Université hébraïque de Jérusalem, est une enclave israélienne en territoire palestinien et est reliée à la ville juive par une simple route. Mais je constate avec plaisir que la position n’est pas seulement stratégique.

Après un petit-déjeuner pris en commun, nous allons admirer la vue que l’on découvre depuis le belvédère sur lequel s’achève le Mont Scopus au nord-ouest. On y aperçoit la ligne de montagnes qui délimite le sillon de la Mer morte.

Marie-Françoise, Jean-Marie et moi allons au Musée d’Israël, dont la visite commence par la section consacrée à la Bible, qui contient des documents anciens dont certains fragments des manuscrits de la Mer morte. Le reste du musée est consacré à l’art et à l’archéologie du territoire. Bien présenté et d’une très grande richesse, il couvre de l’époque cananéenne à l’époque romaine.

Se repérer dans les villes israéliennes est, pour une raison que j’ignore, décidément très compliqué. Ainsi, nous avons bien du mal à trouver la maison d’Esther Cohen où Danielle et Shmuel doivent nous prendre. La rue est mal connue, aussi nous a-t-on recommandé de signaler que c’est là qu’habitait Menaghem Begin. Le premier chauffeur de taxi ignore où cela se trouve et finit par nous conduire près de la Présidence. Les membres du poste de garde nous aident très aimablement, recherchent le téléphone d’Esther Cohen, nous permettent de téléphoner et ne nous laissent partir qu’après s’être assurés que le chauffeur de taxi saura s’y retrouver. Nous partageons le véhicule avec un inconnu – c’est, semble-t-il, courant -, qui ne paraît pas avoir d’autre but que d’accompagner le chauffeur. Il prétend être colonel à la retraite, s’exprime très bien en français et ne porte pas De Gaulle dans son cœur. C’est ainsi qu’il nous rapporte plusieurs vacheries dont le Grand Charles a été la cible. De Weygand : « Français mais pas patriote ; militaire mais pas soldat ; chrétien mais pas [croyant] ». De Churchill : « De toutes les croix que je porte, la croix de Lorraine est la plus lourde ». Il nous confirme en passant que les chauffeurs de taxi sont des mouchards de la police.

Nous embarquons dans le minicar du kibboutz conduit par Shmuel. La sortie de Jérusalem est mouvementée, avec de nombreuses côtes et de nombreux virages. Shmuel conduit « au frein ». Il est vrai qu’il lâche souvent le volant pour répondre – très pertinemment – à nos questions. Je sens bientôt une odeur de pneu brûlé et le fais savoir à J.-M. Fritz, qui confirme. Après une énorme descente et un énième virage, la voiture qui nous précède s’arrête, le pneu avant droit éclaté. Shmuel s’arrête lui aussi par solidarité mais constate que de la fumée sort de dessous son aile droite. La plaque de frein a chauffé, ce qui se conçoit, puisqu’il avait oublié qu’il était en conduite automatique.

Chemin faisant, il nous donne en direct une leçon de toponymie biblique. Nous traversons d’abord la région dans laquelle a sévi le hors-la-loi Samson avant de commettre l’erreur d’épouser une non-juive et de lui confier le secret de sa force, dont elle fit l’usage que l’on sait. On traverse les ruines d’une place-forte datant des croisades. On s’arrête pour regarder le lieu où la troupe des Philistins, venue de la côte, rencontra celle des [presque] hébreux, venue des montagnes de Judée, et où David vainquit Goliath. Nous traversons sans nous y arrêter Ber-Sheva, ville neuve, capitale du sud, terre d’accueil des juifs provenant d’Union soviétique.

Nous parvenons au kibboutz où nous allons séjourner les deux prochains jours. Ce n’est pas celui de Shmuel qui, lui, ne possède pas d’hôtellerie. Les chambres sont des préfabriqués, intérieurement bien disposés : une entrée cuisine avec lit d’appoint ; une chambre avec un grand lit ; une salle-de-bains avec douche et toilettes. C’est parfait et, tout compte fait, pas si spartiate.

Nous prenons le dîner dans la salle-à-manger commune en compagnie de la fille de Shmuel et de son (second) mari, qui est le maire du kibboutz. L’ambiance est bon enfant et la nourriture tout à fait honorable : potage de vermicelle, salades, poulet ou tartelette aux champignons, une pomme. Le vin, en revanche, est acide et mal élaboré. Nous interrogeons Shmuel sur toute sorte de sujets touchant à la religion au caractère laïc du kibboutz et même sur les dimensions de la kippa. Ce kibboutz est laïc, aussi, lorsque nous avons demandé s’il y avait un rabbin, la fille du maire, qui a treize ans et est aussi rousse que sa mère, n’a pu s’empêcher d’éclater de rire.

Nous allons prendre le café chez le maire et y faisons la connaissance de notre guide de demain, fils de la fille de Shmuel et de son premier mari, qui est animateur écolo auprès de l’armée. Le kibboutz s’appelle Mashabee-Sade, de ‘Mashabe’ (ressources + le nom d’un général israélien d’avant la guerre d’indépendance.

 

Samedi 10 décembre

Selon Shmuel, les petits-déjeuners du kibboutz sont une des rares bonnes choses que les Anglais aient léguées à son pays. En fait, ils ne sont pas si bons. Il y a bien des œufs mais ils sont durs ; beaucoup de salades mais elles ressemblent beaucoup à celles du dîner. Restent les fromages frais : j’en goûte un avec du müesli, me réservant d’en goûter un autre demain. La touche kibboutz se limite à une marmelade maison contenant des zestes d’orange confits, le tout fort bon. Le pain, lui, est bien un pain de mie archi-blanc à l’anglaise.

Après ce petit-déjeuner collectif, Danielle et Shmuel passent nous prendre pour nous entraîner dans l’excursion projetée dans le Néguev. Zi (de ‘Zivi’, diminutif familier) nous dirige. Il se montrera très consciencieux, un peu trop même, ce qui se traduit par des explications très didactiques et un peu lentes, dont on retrouvera la trace dans le récit qui suit. Il s’exprime dans un anglais hésitant.

Nous filons donc vers le sud par une route très bien entretenue. La première étape prévue est le cratère de Ramon, un martesh ou dépression entourée de montagnes, provoquée par l’érosion marine sur des terrains plus ou moins résistants. Sa longueur maximale est de 6 kms. On descend en voiture la falaise pour observer de près un tertre de quartz au fond du martesh. Le quartz se défait en prismes noircis par l’oxyde de fer à partir des orgues qui couronnent encore le monticule.

Bio-Ramon est une petite ville nouvelle qui vit surtout du tourisme. Nous déjeunons sur une aire de pique-nique au soleil, car, à l’ombre, le froid pince déjà. Au menu : pita, saucisse fumée et fromage de vache blanc assez salé et relativement sec ; biscuits et mandarines : frugal mais bienvenu.

Nous reprenons la route du retour et nous arrêtons sur l’emplacement d’une ancienne cité nabatéenne du IVème siècle a. J.C. Les nabatéens étaient des nomades spécialisés dans le commerce des épices, dont la base de départ se situe sur le territoire de la Jordanie. La légende leur prête des moyens considérables ; c’est ainsi que notre guide avance le chiffre de 1 000 chameaux pour un seul convoi. L’empire byzantin a occupé le site et édifié deux basiliques et un baptistère. La ville est construite sur la pente, le sommet étant couronné par une acropole. Les nabatéens étaient capables de conserver l’eau dans des citernes creusées à cet effet. Nous en avons déjà vu une au bord de la route, ce matin. Dans le désert, on ne peut compter que sur l’eau de pluie, qui tombe entre novembre et février. Cette année a été faste, puisqu’en décembre il était déjà tombé le double de la moyenne des précipitations annuelles. Effectivement, le paysage présente de petites mares, ainsi que de fréquents terrains verdoyants.

Nous faisons escale dans le kibboutz où Ben Gourion a passé la fin de sa vie et a déposé ses archives, lorsqu’il s’est retiré de la politique. Il est enterré près de sa femme, face aux montagnes du sud. Selon Shmuel, son idée était de coloniser le désert. Il le jugeait suffisamment vaste pour accueillir tous les juifs qui voudraient venir vivre en Israël, sans avoir à entrer en conflit avec les populations arabes. Ses successeurs ont préféré favoriser des implantations juives en Transjordanie, avec les conflits que l’on sait.

 

Dimanche 11 décembre

Nous prenons le bus pour Ber-Sheva, où nous attendent Shmuel et Danielle. Notre bus est plutôt miteux et rempli d’étudiants ou de jeunes soldats qui rejoignent leur caserne ; également trois bédouins en keffieh blanche, au visage buriné et imprégnés de l’odeur du feu de bois (dixit Jean-Marie) et aussi de graisse de mouton. Dans la gare routière de Ber-Sheva, grand attroupement : les artificiers s’occupent d’un paquet suspect. La scène est, paraît-il, courante.

Shmuel nous conduit à un musée des bédouins créé dans un kibboutz. Pendant le trajet, nous avons pu voir de nombreux campements qui tiennent à la fois des camps gitans de chez nous mais dépourvus de voitures, et du campement mongol (type Urga). De grandes tentes rectangulaires de toile noire goudronnée ; des enclos pour des moutons qui, vus de la route, nous paraissent d’une taille exceptionnelle ; des dromadaires ruminants à l’air pensif ; parfois, un petit troupeau de chèvres suivi de sa bergère, son voile noir volant au vent, dans une scène d’allure biblique.

Les bédouins tendent à se sédentariser et ont même construit des villes. Ils ont adhéré à l’état d’Israël, même s’ils vivent à cheval sur la frontière avec la Jordanie, et intègrent souvent l’armée israélienne.

Le kibboutz dans lequel se trouve le musée est la parfaite illustration du mythe du désert cultivé. À dire vrai, ce désert ressemble de moins en moins à un désert, même s’il présente les caractéristiques climatiques correspondantes. Il lui manque aussi la superficie car, de Ber-Sheva à Eilat, il n’y a guère plus de 200 kms. On est loin de l’extension des déserts d’Afrique.

Nous déjeunons dans le kibboutz de Shmuel qui évoque les débuts de cette aventure et les conditions de vie précaires des pionniers. On peut s’interroger sur l’avenir de ces institutions, tant elles exigent d’esprit de sacrifice et de solidarité de la part de leurs membres, dans une société qui s’accommode plutôt bien de l’idéologie capitaliste. Peut-être finiront-ils par se transformer en villages, mais on regrettera le sort très avantageux qui y est fait aux enfants et aux personnes âgées.

L’embarquement à Lod se fait dans les conditions habituelles de surveillance policière, qui frise la tracasserie, et de laisser-aller oriental. Le vol dure quatre longues heures, mais Christine Klapish l’agrémente d’un commentaire passionnant sur les paysages de Grèce et d’Italie que nous survolons, ce qui, avec les mots-croisés de Libé et la collation casher qui nous est servie, contribue à rendre la durée supportable.