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Voyage en Israël

Voyage en Israël

4-11 décembre 1994

 

Du 6 au 8 décembre 1994 à l’Université de Tel-Aviv, Danielle Bohler organisa un colloque sur les identités sexuelles au Moyen Âge (La pastourelle sens dessus dessous), auquel elle m’invita à participer au côté d’autres chercheurs français : Jacques Rossiaud, Christiane Klapisch-Zuber, Marie-Françoise Notz, Jean-Marie Fritz, Jean Scheidegger. Étant peu enclin à voyager pour mon compte dans des régions ignorées, j’acceptai l’invitation de Danielle, parce qu’elle me donnait l’occasion d’effectuer un séjour dans le Moyen-Orient que je ne connaissais pas, avec l’assurance d’être accompagné par des guides d’exception, elle et Shmuel Burnim, son compagnon, qui avait participé à l’expérience des kibboutz après la Seconde Guerre. Comme pour tous mes voyages ou séjours à l’étranger, j’ai tenu un journal, que je publie ici. On y lira bien des naïvetés, mais aussi une volonté de porter un regard honnête sur ce qu’il m’a été donné de voir.

 

Dimanche 4 décembre

Je pars sans enthousiasme excessif pour une aventure pourtant exaltante, la découverte du Moyen-Orient.

Le voyage est un vrai pensum : deux heures d’attente à Roissy – sécurité oblige – ; quatre heures de vol ; une cabine bondée ; pour comble, la pluie à l’arrivée et personne pour m’accueillir. Du moins l’ai-je cru un instant, jusqu’à ce que je retrouve le reste de notre groupe à l’écart ; l’aéroport est en travaux et le lieu de rencontre se situe à l’extérieur, dans la pénombre. Danielle Bohler a fini par me repérer, puis nous voilà partis dans la fourgonnette Renault, conduite – affreusement mal – par Shmuel, l’ami de Danielle. Nous tournons longuement en rond avant de trouver enfin la résidence dans laquelle nous sommes hébergés.

Nous allons tous les huit (le couple Rossiaud, Christiane Klapisch-Zuber, Marie-Françoise Notz, Jean-Marie Fritz, Danielle, Jean Scheidegger et moi) dîner dans un restaurant yiddish près de chez nous : petits plats variés, de la viande chaude et une bonne bière.

Nous n’avons vu que peu de choses de Tel Aviv. Il y fait relativement doux mais on ne sent pas la présence de la mer, comme ce serait le cas au bord de l’océan. Le quartier où nous logeons, plutôt central, près de Dizengoff, est composé d’immeubles sans charme des années soixante, parallélépipèdes à balcons, alignés le long d’avenues qui se coupent à angle droit et sont bordées d’impressionnants ficus au tronc blanc. On trouve aussi des palmiers d’une hauteur imposante et des hibiscus. Attendons la lumière du jour pour apprécier en connaissance de cause.

Le meilleur moment du vol a été le coucher de soleil sur les Cyclades. Au-dessus de l’horizon marin, limité par de vagues reliefs montagneux, le spectre de l’arc-en-ciel se déroule verticalement pour s’achever sur un bleu d’une incroyable intensité. Lorsque ce bleu se confond avec le noir qui envahit le firmament, se dessine le plus petit croissant de lune qu’on puisse imaginer, éclatant de blancheur argentée. Un extraordinaire chromo.

 

Lundi 5 décembre

Nous allons prendre notre petit-déjeuner en groupe dans un boui-boui de la grande avenue Dizengoff. Les collègues cèdent à la tentation du menu local et prennent un sandwich de pipat (pain rond sans levain), accompagné d’un mélange de fromage blanc, pois chiches et je ne sais quoi, plus de grands verres de nescafé au lait. Plus prudent, je me contente de thé et de deux pipats secs. Je n’ai encore rien vu qui ressemble à un café ou à une brasserie. Pour le coup, le dépaysement est complet.

Nous nous enfournons à sept dans un taxi collectif, en route pour l’Université de Ramt Aviv. Il nous faut insister beaucoup pour que le chauffeur accepte de lancer son compteur. On se ferait facilement arnaquer. Décidément, la confrérie mondiale des chauffeurs de taxis semble adhérer aux mêmes principes.

Le campus se trouve un peu à l’écart, sur la hauteur, dans ce qui semble être le Neuilly de Tel Aviv. Le cadre est superbe, peut-être un peu trop grandiose (que d’espaces perdus !) mais les bâtiments ont de quoi faire pâlir d’envie les pauvres universitaires français que nous sommes.

Nous avons une conversation dans le couloir avec le Directeur du département de français, Lucien Kupfermann, personnage avenant, courtois, qui nous présente les activités de son unité et répond à diverses questions sur la situation du français en Israël. Malgré de rares débouchés, il connait une certaine expansion. C’est plutôt réjouissant quand on songe à la régression qui touche l’enseignement de notre langue et de notre culture en Espagne, par exemple.

Nous visitons le musée de la diaspora qui se trouve dans le campus. Le début de la visite a peu d’intérêt mais celui-ci va croissant au fur et à mesure que l’on avance. Il est quand même pharamineux de constater comment ces populations, qui se sont dispersées aux quatre coins du monde, ont maintenu des traits de vie et de pensée communs et qu’après tant de siècles, les différences entre les communautés soient tout compte fait si faibles. On conçoit qu’un phénomène aussi exceptionnel ne puisse être apprécié à l’aune d’autres phénomènes historiques. Il semble qu’une seule communauté juive ait disparu par assimilation à la culture dominante : en Chine. Cela mériterait réflexion. Cependant que nos autres collègues se retirent pour peaufiner leur communication du lendemain, madame Rossiaud, Jean-Marie Fritz et moi partons visiter Jaffa, sans trop savoir ce que nous allons y trouver.

Le port de Jaffa a été établi au pied du promontoire qui domine la côte, au sud de Tel Aviv. Contrairement à l’actuelle capitale qui date du XXe siècle, Jaffa est un site très ancien, qui a été occupé dès l’époque de Ramsès II. L’implantation humaine y est donc vieille de trente-sept siècles au moins. Le promontoire est occupé par une ville-forteresse, très visiblement restaurée, dans laquelle on trouve encore des établissements chrétiens. Avant d’escalader le promontoire, nous avons pénétré dans un cloître qu’on aurait pu croire cistercien. En fait, cet espace donne sur une seconde cour, sur la murette de laquelle des chaussures avaient été déposées. Il s’agissait donc d’une mosquée, comme nous le confirme le minaret que l’on aperçoit, une fois contourné l’édifice.

La ville actuelle aurait mérité une visite mais nous ne sommes pas assez familiers des lieux pour nous aventurer dans des zones qui peuvent nous réserver de mauvaises surprises. Nous voulions nous faire une idée du site avant que la nuit ne tombe, ce qui arrive brutalement autour de 16h30 à cette époque de l’année.

Tel Aviv est décidément sans grâce, construite à la va-vite, avec des matériaux médiocres et selon un plan sans imagination. Ce qui s’édifie aujourd’hui est de meilleure qualité mais la confrontation avec ce qui a précédé est peu exaltante. On y voit finalement peu de végétation, pas de parcs ni de jardins, et tout semble en travaux. Les chaussées sont mauvaises. Si la promenade du front de mer est passable, de l’autre côté du boulevard qui la longe on voit plus de déblais, de terrassements et de terrains vagues que de belles constructions. Tel Aviv me fait l’effet d’une Brasilia des pauvres, mais peut-être me fais-je des idées sur Brasilia.

Ce soir, Danielle nous emmène dîner dans un restaurant yéménite du « vieux » Tel Aviv, un quadrillage de rues étroites et défoncées tracées au milieu de petits cubes de maison dont le premier étage est en encorbellement. Des fils électriques zigzaguent au-dessus de la rue très parcimonieusement éclairée. Tout cela paraît bien désert à 19h30, mais pas particulièrement inquiétant.

Le repas est délicieux : petits légumes en purée ou confits ; galettes de viande ou cornets garnis. On nous apporte feuilles de vigne, tomates, pommes de terre et poires farcis. Suivent veau, agneau et poulet. Tout est délicieusement relevé et arrosé d’un vin de pays bon et pas entêtant. Pour finir, une pâtisserie au miel et du thé à la menthe.

La conversation est enjouée et sérieuse, alternativement. Excellente soirée, un peu chère, cependant, 85 shekel, soit 170 f par personne. Mais la vie est chère en Israël.

 

Mardi 6 décembre

Première journée du colloque. La matinée est intéressante, les communications donnant lieu à de bons échanges. En revanche, l’après-midi fut pénible, avec deux communications en anglais, dont une donnée par une collègue, américaine jusqu’à la caricature. Après la pause-café, j’avais la rude tâche de réveiller tout ce beau monde. À dire vrai, je ne pense pas y être parvenu, même si j’ai privilégié les citations du Livre de Bon Amour sur le commentaire. Mon exposé n’était pas assez structuré et le commentaire un peu court. En réalité, tout le monde avait déjà décroché avant même que je parle.

Le soir, excellent dîner de poisson dans un restaurant proche de la résidence, qu’avait déniché Scheideberg.

Soirée télé sur TV5, Envoyé spécial.

 

Mercredi 7 décembre

Seconde journée du colloque. Beaucoup plus intéressante que celle de la veille, elle s’achève sur une table-ronde passionnante pendant laquelle historiens et littéraires abordent franchement les préventions que les uns nourrissent à l’égard des autres. Christiane Klapisch est sur la même longueur d’ondes que moi, ce qui me rassure.

Repas de luxe offert par l’Université dans la Maison Verte, restaurant chic situé près de là. Est également invitée Myriam Greilsammer, enseignante d’histoire à l’Université, avec laquelle je sympathise et que nous serons appelés à revoir.

 

Jeudi 8 décembre

Nous quittons Tel Aviv par le bus, sans regrets car il nous semble avoir fait le tour de cette ville sans grand intérêt. Les 60 km qui la séparent de Jérusalem se font par autoroute. Le paysage, plat au-début et rendu verdoyant par les récentes pluies, au bout de 40 km, montueux et désertique. Puis apparaissent, au sommet de collines calcaires, des lotissements de maisonnettes qui annoncent l’approche de la grande ville.

Nous débarquons à la gare routière et avons toutes les peines du monde à convaincre un taxi collectif de nous transporter. Il finit par accepter en nous imposant un prix unique de 8 shekels (16 f) par personne, ce qui est exorbitant. De plus, il nous dépose très en contre-bas de l’entrée piétonnière du Maiersdorff club, qui est la résidence de l’Université hébraïque et nous devons monter plusieurs centaines de mètres chargés de nos valises.

À travers les baies de nos chambres, nous jouissons d’une vue panoramique sur la vieille ville, ses murailles et la mosquée Al-Aqsa. Les trois littéraires, M.-F. Notz, J.M. Fritz et moi, libérés de toute obligation, contrairement aux historiens qui doivent plancher devant les étudiants, partons visiter la ville.

Ne trouvant pas de bus, nous décidons de descendre à pied le plus loin possible. À l’embranchement vers la vieille ville, nous hélons un taxi qui accepte de nous conduire à la Porte de Damas. Sans être prévenus, nous traversons Jérusalem ouest, la ville arabe extra-muros, et pénétrons dans la vieille ville par le souk que l’on nous a pourtant déconseillé de fréquenter, sauf dans ses rues les plus larges.

Le sentiment de relative insécurité ne m’empêche pas d’apprécier l’extraordinaire grouillement de ce quartier arabe, dans lequel le costume traditionnel, souvent richement paré chez les femmes, et la tenue moderne se côtoient à peu près également. De chaque côté de la rue, les échoppes largement ouvertes parfois voûtées paraissent très profondes. Elles proposent des produits de première nécessité mais aussi des objets pour touristes. Elles se prolongent sur la rue par des espaces bâchés, ce qui rend la circulation malaisée. L’ambiance est bruyante et passablement agitée.

Nous nous orientons tant bien que mal et finissons par atteindre le Mur des lamentations, auquel nous accédons par une chicane où des policiers nous fouillent. Des barrières inesthétiques nous empêchent d’y accéder et nous n’avons d’autre ressource que d’observer les croyants, la plupart orthodoxes, qui s’y adonnent à toute sorte de gesticulations, que je connaissais déjà sauf peut-être le fait d’enserrer son bras de versets de la Tora. Tout cela est bien décevant pour un visiteur non religieux.

Nous finissons par trouver le chemin de l’esplanade des mosquées. Le lieu est fascinant. Les mosquées ne présentent pas en soi un grand intérêt ou, pour mieux dire, ne sont pas impressionnantes comparées à d’autres édifices religieux contemporains. En revanche, les quatre portiques d’entrée placés aux quatre points cardinaux de l’esplanade, dont les colonnes monolithes sont pour certaines romaines et l’agencement des XIe et XIIe siècles ; les édicules à dôme qui scandent l’espace ; la végétation discrète mais très décorative ; tous ces éléments contribuent à donner une certaine magie au lieu. L’impression qu’il produit en moi me rappelle celle que j’ai éprouvée dans le cloître de la mosquée de Cordoue.

Nous nous acheminons ensuite vers le quartier juif, très restauré et peu fréquenté. Nous y déjeunons d’un couscous de poulet un peu sec à mon gré. Mais la tension résultant de la visite dans la ville musulmane qui, sous l’effet des nombreuses mises en garde, nous paraissait receler bien des dangers, a disparu et nous relâchons nos nerfs.

Visite du Saint Sépulcre : l’ensemble est dans un lamentable état d’abandon et, tel qu’il est, nous déçoit beaucoup.

Après avoir traversé le quartier arménien et le quartier grec, nous sortons par la porte d’Haïfa (par laquelle nous aurions dû entrer) et nous dirigeons vers la ville nouvelle. Elle porte la marque de l’architecture « coloniale » de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, avec ses enfilades d’édifices de deux à trois étages, dont la façade est rythmée par des ouvertures surmontées par des arcs, le tout dans cette magnifique pierre blanche qui donne sa belle couleur à Jérusalem. Des édifices récents, souvent imposants comme la nouvelle mairie, sont en train de modifier l’aspect général de la ville, mais tout cela reste à cent coudées au-dessus de Tel Aviv.

Thé et gâteaux chez Chagall, dans une des rues piétonnes du centre. Puis Myriam et son mari, Alain Greilsammer, viennent nous prendre au coin de la rue Moshe Salomon et de la rue Illel, pour nous conduire au marché du sabbat, ancien marché à l’air libre récemment recouvert. L’ambiance est bon enfant, les produits appétissants même si leur aspect, surtout des fruits, n’a pas l’aspect prétentieux des nôtres. Les carpes sont assommées d’un coup de bâton dans leur poche plastique avant d’être emportées.

Nous passons la soirée chez les Greilsammer, avec leurs quatre garçons : David (17 ans), Michael (13 ans), Elisha (9 ans) et le dernier, ce petit diable de Benjamin (4 ans), qui est très agité à table. Pourtant nous avons bien joué ensemble avant le repas. Après une agréable soirée, Alain nous conduit au pied de notre ascenseur, attention très bienvenue compte tenu du difficile accès à notre résidence.

 

Vendredi 9 décembre

Planté devant la baie de ma chambre dès potron-minet, je déguste le plaisir rare de me réciter la topographie de Jérusalem tout en m’habillant avec une lenteur de courtisane. En effet, – luxe inouï -, de ma chambre du Maiersdorff club, je vois la ville sainte vivement éclairée par la lumière du soleil levant. On peut difficilement imaginer réveil plus prodigieux. Le Mont Scopus, sur lequel est édifiée l’Université hébraïque de Jérusalem, est une enclave israélienne en territoire palestinien et est reliée à la ville juive par une simple route. Mais je constate avec plaisir que la position n’est pas seulement stratégique.

Après un petit-déjeuner pris en commun, nous allons admirer la vue que l’on découvre depuis le belvédère sur lequel s’achève le Mont Scopus au nord-ouest. On y aperçoit la ligne de montagnes qui délimite le sillon de la Mer morte.

Marie-Françoise, Jean-Marie et moi allons au Musée d’Israël, dont la visite commence par la section consacrée à la Bible, qui contient des documents anciens dont certains fragments des manuscrits de la Mer morte. Le reste du musée est consacré à l’art et à l’archéologie du territoire. Bien présenté et d’une très grande richesse, il couvre de l’époque cananéenne à l’époque romaine.

Se repérer dans les villes israéliennes est, pour une raison que j’ignore, décidément très compliqué. Ainsi, nous avons bien du mal à trouver la maison d’Esther Cohen où Danielle et Shmuel doivent nous prendre. La rue est mal connue, aussi nous a-t-on recommandé de signaler que c’est là qu’habitait Menaghem Begin. Le premier chauffeur de taxi ignore où cela se trouve et finit par nous conduire près de la Présidence. Les membres du poste de garde nous aident très aimablement, recherchent le téléphone d’Esther Cohen, nous permettent de téléphoner et ne nous laissent partir qu’après s’être assurés que le chauffeur de taxi saura s’y retrouver. Nous partageons le véhicule avec un inconnu – c’est, semble-t-il, courant -, qui ne paraît pas avoir d’autre but que d’accompagner le chauffeur. Il prétend être colonel à la retraite, s’exprime très bien en français et ne porte pas De Gaulle dans son cœur. C’est ainsi qu’il nous rapporte plusieurs vacheries dont le Grand Charles a été la cible. De Weygand : « Français mais pas patriote ; militaire mais pas soldat ; chrétien mais pas [croyant] ». De Churchill : « De toutes les croix que je porte, la croix de Lorraine est la plus lourde ». Il nous confirme en passant que les chauffeurs de taxi sont des mouchards de la police.

Nous embarquons dans le minicar du kibboutz conduit par Shmuel. La sortie de Jérusalem est mouvementée, avec de nombreuses côtes et de nombreux virages. Shmuel conduit « au frein ». Il est vrai qu’il lâche souvent le volant pour répondre – très pertinemment – à nos questions. Je sens bientôt une odeur de pneu brûlé et le fais savoir à J.-M. Fritz, qui confirme. Après une énorme descente et un énième virage, la voiture qui nous précède s’arrête, le pneu avant droit éclaté. Shmuel s’arrête lui aussi par solidarité mais constate que de la fumée sort de dessous son aile droite. La plaque de frein a chauffé, ce qui se conçoit, puisqu’il avait oublié qu’il était en conduite automatique.

Chemin faisant, il nous donne en direct une leçon de toponymie biblique. Nous traversons d’abord la région dans laquelle a sévi le hors-la-loi Samson avant de commettre l’erreur d’épouser une non-juive et de lui confier le secret de sa force, dont elle fit l’usage que l’on sait. On traverse les ruines d’une place-forte datant des croisades. On s’arrête pour regarder le lieu où la troupe des Philistins, venue de la côte, rencontra celle des [presque] hébreux, venue des montagnes de Judée, et où David vainquit Goliath. Nous traversons sans nous y arrêter Ber-Sheva, ville neuve, capitale du sud, terre d’accueil des juifs provenant d’Union soviétique.

Nous parvenons au kibboutz où nous allons séjourner les deux prochains jours. Ce n’est pas celui de Shmuel qui, lui, ne possède pas d’hôtellerie. Les chambres sont des préfabriqués, intérieurement bien disposés : une entrée cuisine avec lit d’appoint ; une chambre avec un grand lit ; une salle-de-bains avec douche et toilettes. C’est parfait et, tout compte fait, pas si spartiate.

Nous prenons le dîner dans la salle-à-manger commune en compagnie de la fille de Shmuel et de son (second) mari, qui est le maire du kibboutz. L’ambiance est bon enfant et la nourriture tout à fait honorable : potage de vermicelle, salades, poulet ou tartelette aux champignons, une pomme. Le vin, en revanche, est acide et mal élaboré. Nous interrogeons Shmuel sur toute sorte de sujets touchant à la religion au caractère laïc du kibboutz et même sur les dimensions de la kippa. Ce kibboutz est laïc, aussi, lorsque nous avons demandé s’il y avait un rabbin, la fille du maire, qui a treize ans et est aussi rousse que sa mère, n’a pu s’empêcher d’éclater de rire.

Nous allons prendre le café chez le maire et y faisons la connaissance de notre guide de demain, fils de la fille de Shmuel et de son premier mari, qui est animateur écolo auprès de l’armée. Le kibboutz s’appelle Mashabee-Sade, de ‘Mashabe’ (ressources + le nom d’un général israélien d’avant la guerre d’indépendance.

 

Samedi 10 décembre

Selon Shmuel, les petits-déjeuners du kibboutz sont une des rares bonnes choses que les Anglais aient léguées à son pays. En fait, ils ne sont pas si bons. Il y a bien des œufs mais ils sont durs ; beaucoup de salades mais elles ressemblent beaucoup à celles du dîner. Restent les fromages frais : j’en goûte un avec du müesli, me réservant d’en goûter un autre demain. La touche kibboutz se limite à une marmelade maison contenant des zestes d’orange confits, le tout fort bon. Le pain, lui, est bien un pain de mie archi-blanc à l’anglaise.

Après ce petit-déjeuner collectif, Danielle et Shmuel passent nous prendre pour nous entraîner dans l’excursion projetée dans le Néguev. Zi (de ‘Zivi’, diminutif familier) nous dirige. Il se montrera très consciencieux, un peu trop même, ce qui se traduit par des explications très didactiques et un peu lentes, dont on retrouvera la trace dans le récit qui suit. Il s’exprime dans un anglais hésitant.

Nous filons donc vers le sud par une route très bien entretenue. La première étape prévue est le cratère de Ramon, un martesh ou dépression entourée de montagnes, provoquée par l’érosion marine sur des terrains plus ou moins résistants. Sa longueur maximale est de 6 kms. On descend en voiture la falaise pour observer de près un tertre de quartz au fond du martesh. Le quartz se défait en prismes noircis par l’oxyde de fer à partir des orgues qui couronnent encore le monticule.

Bio-Ramon est une petite ville nouvelle qui vit surtout du tourisme. Nous déjeunons sur une aire de pique-nique au soleil, car, à l’ombre, le froid pince déjà. Au menu : pita, saucisse fumée et fromage de vache blanc assez salé et relativement sec ; biscuits et mandarines : frugal mais bienvenu.

Nous reprenons la route du retour et nous arrêtons sur l’emplacement d’une ancienne cité nabatéenne du IVème siècle a. J.C. Les nabatéens étaient des nomades spécialisés dans le commerce des épices, dont la base de départ se situe sur le territoire de la Jordanie. La légende leur prête des moyens considérables ; c’est ainsi que notre guide avance le chiffre de 1 000 chameaux pour un seul convoi. L’empire byzantin a occupé le site et édifié deux basiliques et un baptistère. La ville est construite sur la pente, le sommet étant couronné par une acropole. Les nabatéens étaient capables de conserver l’eau dans des citernes creusées à cet effet. Nous en avons déjà vu une au bord de la route, ce matin. Dans le désert, on ne peut compter que sur l’eau de pluie, qui tombe entre novembre et février. Cette année a été faste, puisqu’en décembre il était déjà tombé le double de la moyenne des précipitations annuelles. Effectivement, le paysage présente de petites mares, ainsi que de fréquents terrains verdoyants.

Nous faisons escale dans le kibboutz où Ben Gourion a passé la fin de sa vie et a déposé ses archives, lorsqu’il s’est retiré de la politique. Il est enterré près de sa femme, face aux montagnes du sud. Selon Shmuel, son idée était de coloniser le désert. Il le jugeait suffisamment vaste pour accueillir tous les juifs qui voudraient venir vivre en Israël, sans avoir à entrer en conflit avec les populations arabes. Ses successeurs ont préféré favoriser des implantations juives en Transjordanie, avec les conflits que l’on sait.

 

Dimanche 11 décembre

Nous prenons le bus pour Ber-Sheva, où nous attendent Shmuel et Danielle. Notre bus est plutôt miteux et rempli d’étudiants ou de jeunes soldats qui rejoignent leur caserne ; également trois bédouins en keffieh blanche, au visage buriné et imprégnés de l’odeur du feu de bois (dixit Jean-Marie) et aussi de graisse de mouton. Dans la gare routière de Ber-Sheva, grand attroupement : les artificiers s’occupent d’un paquet suspect. La scène est, paraît-il, courante.

Shmuel nous conduit à un musée des bédouins créé dans un kibboutz. Pendant le trajet, nous avons pu voir de nombreux campements qui tiennent à la fois des camps gitans de chez nous mais dépourvus de voitures, et du campement mongol (type Urga). De grandes tentes rectangulaires de toile noire goudronnée ; des enclos pour des moutons qui, vus de la route, nous paraissent d’une taille exceptionnelle ; des dromadaires ruminants à l’air pensif ; parfois, un petit troupeau de chèvres suivi de sa bergère, son voile noir volant au vent, dans une scène d’allure biblique.

Les bédouins tendent à se sédentariser et ont même construit des villes. Ils ont adhéré à l’état d’Israël, même s’ils vivent à cheval sur la frontière avec la Jordanie, et intègrent souvent l’armée israélienne.

Le kibboutz dans lequel se trouve le musée est la parfaite illustration du mythe du désert cultivé. À dire vrai, ce désert ressemble de moins en moins à un désert, même s’il présente les caractéristiques climatiques correspondantes. Il lui manque aussi la superficie car, de Ber-Sheva à Eilat, il n’y a guère plus de 200 kms. On est loin de l’extension des déserts d’Afrique.

Nous déjeunons dans le kibboutz de Shmuel qui évoque les débuts de cette aventure et les conditions de vie précaires des pionniers. On peut s’interroger sur l’avenir de ces institutions, tant elles exigent d’esprit de sacrifice et de solidarité de la part de leurs membres, dans une société qui s’accommode plutôt bien de l’idéologie capitaliste. Peut-être finiront-ils par se transformer en villages, mais on regrettera le sort très avantageux qui y est fait aux enfants et aux personnes âgées.

L’embarquement à Lod se fait dans les conditions habituelles de surveillance policière, qui frise la tracasserie, et de laisser-aller oriental. Le vol dure quatre longues heures, mais Christine Klapish l’agrémente d’un commentaire passionnant sur les paysages de Grèce et d’Italie que nous survolons, ce qui, avec les mots-croisés de Libé et la collation casher qui nous est servie, contribue à rendre la durée supportable.

Réception d’Andrés Segovia

RÉCEPTION D’ANDRÉS SEGOVIA À

LA ACADEMIA DE BELLAS ARTES DE SAN FERNANDO

Dimanche 8 janvier 1978

 

Ce dimanche, nous avions invité à déjeuner, dans notre appartement de la rue Juan Bravo à Madrid, José Antonio Bonilla, directeur de l’Instituto de Estudios Giennenses (cf. En torno a la edición de la Tesis sobre Pedro de Escavias), et son épouse, María, qui concentrait en elle toute la grâce de ses origines grenadines. Ils nous invitèrent à les accompagner à la séance de l’Academia de Bellas Artes de San Fernando, au cours de laquelle le grand guitariste Andrés Segovia allait être reçu dans l’illustre compagnie. La cérémonie dut se tenir dans le salon d’honneur de l’Académie espagnole, parce que celui de l’Académie des beaux-arts était en travaux. Elle allait être présidée par le roi et la reine, couronnés depuis peu (Franco était mort en novembre 1975).

Comme on pouvait s’y attendre, la salle était archipleine. Sur la tribune se trouvaient, aux côtés des académiciens, l’épouse d’A. Segovia et leur fils, seulement âgé de neuf ans, ce qui ne manqua pas de nous surprendre, puisque le père était sur le point de fêter ses quatre-vingt-cinq ans.

Le parrain désigné fut le compositeur Joaquín Rodrigo, auteur, entre autres, du très célèbre Concierto de Aranjuez. Le rituel voulait que le parrain allât chercher le nouvel élu pour l’introduire parmi ses pairs. Rodrigo étant aveugle, le chef d’orchestre Rafael Frühbeck de Burgos se chargea de le mener en coulisses. Le récipiendaire fut le compositeur Federico Moreno Torroba, lui aussi très âgé, puisqu’il était de deux ans l’aîné de Segovia. Voir ainsi réunis tant de musiciens célèbres ne manqua pas de nous impressionner. Regino Saínz de la Maza, autre guitariste célèbre, aurait dû y être, puisqu’il fut élu à l’académie en 1958 et ne mourut qu’en 1981, mais André Segovia ne signale pas sa présence dans son discours. Pour que le spectacle fût complet, il ne manquait que des compositeurs de la nouvelle génération, qui ne seraient reçus que quelques années plus tard, Cristóbal Hálffter en 1983 et Luis de Pablo en 1989.

Notre plus grand souhait était d’entendre Andrés Segovia exécuter une pièce, mais nous ignorions si le protocole le permettrait ou s’il n’admettait que des discours. Nous fûmes rassurés lorsque nous vîmes qu’il avait son instrument. Il commença d’ailleurs sans préambules par un véritable concert, avec des œuvres de S. L. Weiss, J. S. Bach y H. Villa-Lobos. À la suite de quoi, il lut un discours intitulé, sans fausse modestie, La guitare et moi.

De son prédécesseur, Oscar Esplá, il salua la personnalité et résuma la carrière, mais ne cacha pas qu’il ne sut pas composer pour la guitare :

[…] aux alentours des années 20, il me fit la joie de me dédier une splendide sonate, mais, hélas !, il l’avait directement composée pour la guitare. Ma joie laissa place à la désillusion.

Le maître n’avait pas compris que la guitare est comme un parcours semé de reliefs abrupts et de labyrinthes. Le compositeur qui veut s’y aventurer doit être accompagné par un guide expert qui veille sur le semis pour obtenir qu’il donne des fruits.

Il s’y montre généralement complaisant envers lui-même, tout en usant d’un style fleuri et d’un humour, typiquement andalous :

Certains me font naître à Grenade, il va sans dire que j’apprécie vivement le beau cadeau. D’autres à Jaén, et même, se fiant à mon nom, à Ségovie. […] Ils ont fini par tomber juste : je suis un enfant de Linares, ce dont je me félicite. On se dispute aussi sur la date de ma naissance. On a imprimé que j’étais venu au monde en 1882, mais je crois, sans me vanter, que je n’ai pas l’air si vieux. […]

Il évoqua aussi les principales étapes de sa carrière, qu’il débuta très jeune :

Mon éveil à la beauté propre à la musique se fit lorsque j’entendis pour la première fois un des concerts symphoniques que don Tomás Bretón dirigeait dans le palais de Charles Quint, à Grenade. […] Je m’étais assis sur un banc des jardins tout proches, n’ayant pas de quoi payer le droit d’assister de près à ce miracle sonore ; mais, depuis mon siège, figé et en extase, je sentais s’ouvrir les pores de tout mon être et pénétrer dans mon âme le mystère de la musique. Ma vocation éclata en un feu d’artifice.

Il raconte ses premiers concerts publics à Grenade en 1909 et 1910 puis son départ pour Madrid en 1913 et la remise gracieuse par Manuel Ramírez, luthier du Conservatoire, de son premier instrument de concert, récit fondateur s’il en fut et probablement très enjolivé.

Puis il rappelle le nom de musiciens qui, à sa demande, acceptèrent de composer directement pour la guitare, alors que le répertoire était essentiellement constitué d’adaptations, dont un des premiers fut Federico Moreno Torroba. Enfin, il conclut sur ces mots :

Je conclus, car je crains que mon discours ne vous inflige une irrépressible somnolence, tant il est peu passionnant, et parce que, à près de quatre-vingt-cinq ans, mon cerveau n’abrite plus que des images rétrospectives de ma vie.

Cette conclusion fit sourire le public, parce que nous fûmes nombreux à observer que le roi avait tenté plus d’une fois de réprimer des bâillements, confirmant une opinion fort répandue, selon laquelle la culture l’intéressait moins que d’autres activités plus ludiques.

Un autre détail de la cérémonie qui me revient à la mémoire est que le service de sécurité ne sut pas prendre les mesures requises pour accompagner la sortie du roi et de la reine, lesquels durent traverser la salle au milieu du public. Ils longèrent le mur du côté où nous étions assis, ce qui les amena à passer tout près de nous. Bien que, en ces lointaines années, la paranoïa sécuritaire qui entoure les autorités n’était pas aussi forte qu’aujourd’hui, nous fûmes choqués par le degré d’improvisation qui présida à cette occasion.

Source

La guitarra y yo. Discurso leído por el Excmo. Sr. Don ANDRÉS SEGOVIA TORRES con motivo de su recepción pública el día 8 de enero de 1978 y contestación del Excmo. Sr. Don FEDERICO MORENO TORROBA. Madrid, Real Academia de Bellas Artes de San Fernando, MCMLXXVIII.

 

Note sur le Parchemin de Chinon

Du 6 au 8 décembre 1994 à l’Université de Tel-Aviv, Danielle Bohler organisa un colloque sur les identités sexuelles au Moyen Âge (on ne parlait pas encore de ‘genre’), auquel elle m’invita à participer aux côtés d’autres chercheurs français, historiens et littéraires : Jacques Rossiaud, Christiane Klapisch-Zuber, Marie-Françoise Notz, Jean-Marie Fritz, Jean Scheidegger. Elle me donna l’occasion de renouer avec une activité que j’avais dû mettre en veilleuse pendant les quatre années précédentes, au cours desquelles mes occupations de directeur du Centre d’Initiation à l’Enseignement Supérieur (CIES, cf. survol bio-bibliographique) m’avaient éloigné presque complètement des activités de recherche. Je choisis de parler du Livre de Bon Amour, qui était très peu connu hors d’Espagne. Les actes de ce colloque n’ayant pas été publiés, je reproduis ici le texte de ma contribution. Je publie par ailleurs le journal que j’ai tenu pendant ce court séjour en Israël (Journal intermittent, 4-11 décembre 1994).

La pastourelle sens dessus dessous

Pour ma contribution à ce colloque sur les identités sexuelles, j’ai choisi de commenter certains passages d’un texte castillan remarquable, qui date de la première moitié du xive siècle, le Livre de Bon Amour.

Le sujet du Livre — une Somme poétique de près de 7000 vers — est, aux dires de l’auteur, d’enseigner tout homme à bien aimer. Ce « bon amour », le poète le définit tantôt comme l’amour que la créature doit à Dieu, tantôt comme un art d’aimer pour gens de bonne éducation. Il illustre son propos de nombreux développements empruntés à des traditions diverses, parmi lesquelles on retrouve l’art d’aimer ovidien, à travers l’adaptation d’une comédie élégiaque anonyme du xiie, le Pamphilus de amore ; la littérature homilétique, qui se manifeste à travers de nombreux exempla ; la tradition populaire du combat de Carnaval et Carême ; la tradition goliardique ; enfin, l’esprit de la poésie courtoise.

L’identité de l’auteur, un certain Juan Ruiz, Archiprêtre de Hita, dans l’archevêché de Tolède, reste, en fait, fort énigmatique. Au moins ne peut-on douter qu’il s’agisse d’un clerc. Les connaissances littéraires et juridiques dont il fait preuve, le ton volontiers didactique qu’il utilise ne laissent guère de doute à ce sujet. C’est donc au regard qu’un clerc pose sur la femme que nous allons nous intéresser. Mais on verra que cet homme d’église sait aussi tirer parti des vertus mondaines dans ce redoutable exercice.

Le Livre de Bon Amour est d’une construction complexe, tant il se plaît à mêler les perspectives. Le fil conducteur est nettement autobiographique et emprunte sa chronologie à trois modes de calcul du temps : la journée canoniale, le calendrier liturgique annuel, le décours des trois âges de la vie. Les développements amoureux associent de longs dialogues passionnés entre le héros, le dieu Amour et Vénus, l’épouse de ce dernier ; des récits de tentatives de séduction généralement avortés ; des mises en garde adressées aus femmes crédules ; une description détaillée des activités de l’entremetteuse. Autant dire que l’unité du texte, si elle existe, ce que je crois, tient plutôt au projet de l’auteur qu’aux formes des discours au moyen desquels il s’exprime.

Au milieu de cette extrême variété, les discours sur la femme, seuls susceptibles de nous instruire sur la vision que porte sur elle notre auteur, prennent eux-mêmes des formes fort différentes. La forme canonique est le portrait : le Livre en comporte quelques-uns. Le premier est consacré à la dame recluse.

168. Dame de haute lignée et de grande noblesse,

       ce qui est propre aux dames elle en sait les finesses ;

       sage et de bon sens, ignorant vilenie,

       remontrant en savoir à bien de ses égales ;

 

169. une taille bien prise, une mine amoureuse,

       bien faite, élégante, plaisante et fort belle,

       courtoise et mesurée, avenante, charmante,

       gracieuse et attirante, amour en toute chose.

Les adjectifs choisis semblent vouloir épuiser, par le biais de l’accumulation, le registre des vertus courtoises au point de déboucher sur la redondance d’un amour incarné plutôt qu’illustré par la dame. Mais la sensualité court sous l’hommage rendu aux excellences de cette noble personne. C’est là, sans doute un trait propre à notre auteur, qui ne trouve point illégitime l’aveu du désir amoureux et n’a cure de réprimander les femmes pour l’attrait qu’elles exercent sur les hommes.

Plus loin, le poète s’exprime avec moins de détours sur les qualités physiques requises chez la femme. Il place le propos dans la bouche de Sire Amour, qui a accepté d’instruire son disciple, à savoir le héros, des subtilités des choses de l’amour.

431 Cherche femme gracieuse, très belle et fort bien faite,

       qui ne soit point trop grande ni non plus une naine ;

       si tu le peux ne veuille aimer femme vilaine,

       elle ne sait rien d’amour, c’est un croque-mitaine.

 

432 Cherche une femme bien proportionnée : une tête petite,

       la chevelure blonde mais non teinte au henné ;

       les sourcils séparés, longs, hauts et fort arqués ;

       un peu large de hanches, telle est allure de dame.

 

433 De grands yeux saillants, colorés et brillants,

       aux cils longs et très clairs, en tout point élégants ;

       les oreilles petites et fines ; observe bien

       si elle a un long cou, c’est ce que l’on aime.

 

434 Que son nez soit effilé, ses dents toutes menues,

       égales et très blanches, et un peu écartées ;

       bien rouges les gencives, les dents un peu pointues ;

       les lèvres de sa bouche rouges et point charnues.

 

435 Une bouche petite, ainsi, de bonne guise,

       et un visage blanc, non velu, clair et lisse ;

       trouve-toi une femme qui la voie sans chemise,

       car la forme du corps te dira : “Bonne prise”.

Le portrait est classique, au demeurant, pour ne pas dire topique, comme se sont plu à le souligner depuis longtemps les commentateurs. Pourtant, il recèle certains traits originaux. L’allusion à la largeur des hanches, que F. Lecoy croyait pouvoir qualifier de simple facilité rendue nécessaire par les contraintes de la strophe, a donné lieu à bien des commentaires[1]. On a pu y voir un trait propre au physique et à l’esthétique méditerranéens. Quant au conseil contenu dans les deux derniers vers, il tranche avec les habituelles mentions des parties cachées de la dame auxquelles les auteurs se contentent de renvoyer par l’imagination à la fin du portrait. Le regard est ici plus incisif voire plus insistant et laisse supposer que ce qui anime le locuteur, ce n’est pas eulement une intention esthétique.

Au-delà de l’originalité de ces aspects, ce qui frappe ici, c’est donc la relative crudité de la description, qui s’achève sur une formule sans ambiguïté empruntée au vocabulaire du chasseur. Cette crudité d’expression est d’autant plus évidente que le discours est supposé être énoncé à haute voix, comme une conversation surprise entre deux mâles qui ne font pas de manières pour dire tout haut l’idée qu’ils se font d’une compagne idéale. Encore une fois, la sensualité est de mise et le ton du discours est rien moins que réservé.

Cette tonalité s’accentue peu après lorsque le dieu Amour instruit son protégé sur ce qu’il doit attendre de la contemplation, par son entremetteuse, de la beauté dénudée.

444 Si elle dit que la dame n’a pas des membres grands

       non plus que des bras fins, demande‑lui aussitôt

       si elle a de petits seins ; si elle dit oui, demande

       comment est le reste du corps, pour être vraiment au fait.

 

445 Si elle dit que les aisselles elle a un peu humides,

       qu’elle a les jambes courtes et le buste très long,

       les hanches un peu larges, les pieds, petits, voûtis :

       sache que telle femme ne court pas les marchés.

 

446 Très folle entre les draps mais très sage à la tâche,

       n’oublie pas cette femme, ne pense plus qu’à elle.

       Ce que je te prescris, Ovide en est d’accord,

       si tu veux l’obtenir cherche une vieille experte.

 

447 Il est trois choses que je n’ose te découvrir,

       ce sont des défauts cachés qui font beaucoup médire :

       très rares sont les femmes qui peuvent s’en guérir ;

       si j’osais en parler elles se mettraient à rire.

 

448 Veille à ce qu’elle ne soit ni velue ni barbue :

       cette demi‑démone, le Diable la secoue!

       Si elle a les mains petites, fines, la voix aiguë,

       telle femme, si tu peux, sois sensé, changes-en.

 

449 À la fin de ton boniment, pose-lui une question :

       si c’est une femme gaie, qui se pique d’amour,

       si elle est un peu froide, si elle est attentive,

       si elle consent à l’homme, accouple‑toi à elle.

 

450 Cette femme mérite d’être servie et aimée :

       elle est bien plus plaisante que d’autres à courtiser ;

       si tu en trouves une et tu veux l’appâter,

       fais tout pour la servir en paroles et en faits.

Le parrainage d’Ovide est ici quelque peu usurpé car le maître ès amours romain ne fait pas de telles distinctions entre les femmes : toutes lui semblent dignes d’être aimées. Notre auteur, lui, sait montrer ses préférences et celles-ci s’embarrassent peu de circonvolutions. Les qualités dont le dieu recommande la recherche aboutissent toutes à une pratique sexuelle dépourvue d’ambiguïté. Ce que le dieu Amour préconise, c’est la recherche d’une partenaire douée pour le déduit. Pour y parvenir, il met l’accent sur les parties du corps de la femme qui ont un rôle primordial à jouer : les seins, les jambes, les hanches — une nouvelle fois —, les pieds. Par ailleurs, il manifeste une répugnance à l’égard de quelques particularités dont certaines sont effectivement peu attirantes, telles la pilosité excessive ou, à la rigueur, une voix trop aiguë, alors que d’autres semblent correspondre à un goût plus personnel, tels les bras fins ou les mains petites. Mais comment ne pas être frappé par le détail des aisselles humides, qui ne relève plus de la contemplation pure mais d’une vision fortement érotisée de la dame?

Si nous voulons donner toute sa signification à cette quête des témoignages que recèle le texte sur l’idée que notre clerc se fait de la femme, nous ne pouvons nous en tenir aux seules dames aimables. Il nous faut nous intéresser aussi à des femmes moins attirantes et, pour tout dire, moins conventionnelles. La première d’entre elles est l’entremetteuse, instrument obligé de la conquête de la femme aimée selon la norme ovidienne et peut-être aussi selon les coutumes castillanes du temps de l’Archiprêtre.

924. À telle messagère, ne perds pas le respect :

qu’elle chante bien ou mal, ne la traite pas de corneille,

d’appât, de couverture, de massue ni de cuirasse,

de heurtoir, de cordon, de licou ou d’étrille,

 

925. de crochet, de taie, de cordeau ni de surtout,

de râpe à bois ou de racloir,

de pelle, de pierre à meule, de frein, de colporteur,

d’ébraisoir, de tenailles ou aussi d’hameçon,

 

926. de cloche, de chevillette, de maquerelle ou de trique,

de courroie, de héraut, de guide ou de fille des rues.

Ne l’appelle jamais coureuse, même si elle court pour toi :

si tu suis ce principe, la vieille t’aidera.

 

927. Aiguillon, escalier, frelon ou piège à oiseaux,

laisse, piquet, ni registre ni glose :

énumérer tous ces noms m’est chose difficile,

car elle a plus de noms et de tours que la goupile.

Nous voilà loin, en apparence, d’une approche sexuelle de l’identité de la femme. La vieille entremetteuse ne saurait inspirer l’amour pour elle-même et la description qui en est faite ne semble guère renvoyer à une quelconque réalité sexuelle. Pourtant, prenons garde de mal interpréter cette avalanche de noms[2]. L’entremetteuse vit au centre du rapport amoureux et l’illustre d’une certaine manière. En effet, son expérience ne tient pas à un apprentissage « d’école » mais bien plutôt à une longue pratique ; aussi, tout discours la concernant est toujours un discours sur l’amour. Mais le statut qui est fait à sa féminité est fort différent de celui qui est réservé à la féminité de la femme aimable. Le poète en fait, en quelque sorte, un condiment de l’amour, un ingrédient obligé, qui sert autant à faire naître le désir qu’à l’assouvir. Et, pour décrire cette fonction essentielle, il utilise un vocabulaire bien particulier, emprunté au champ sémantique de l’outil. Cette mécanisation de l’agent premier de l’amour contribue à rendre ambiguë la nature de la vieille, dans la mesure où bien des expressions métaphoriques utilisées évoquent autant le sexe de l’homme que l’activité de l’entremetteuse. De plus, ce traitement tend à déshumaniser l’acte lui-même et ne peut manquer de rejaillir sur la partenaire éventuelle qui se voit ravaler à l’état d’objet ou de bête de somme, selon.

On observe donc une sorte de progression dans le discours sur la femme. Tant que le poète s’intéresse à elle, il sacrifie aux normes courtoises, se contentant de glisser des notations sensuelles d’assez bon aloi. Plus il s’intéresse à la réalisation de l’acte amoureux, plus son discours se fait cru, même s’il ménage les convenances en recourant à un codage qui le rend littéralement indéchiffrable.

Ce mouvement atteint un autre sommet avec l’apparition de la montagnarde.

Rappelons brièvement le contexte dans lequel se placent ces épisodes. Le héros se voit contraint de franchir les cols qui séparent le territoire de son archiprêtré de la ville de Ségovie, dont il prétend être originaire. Il entreprend ces voyages au début du mois de mars, alors que le temps est encore froid. Il s’égare et se retrouve, sans vivres, au milieu d’une nature hostile. C’est alors que survient une montagnarde, à la fois habitante des lieux et gardienne du passage, qui se propose d’aider le voyageur contre certain salaire. La scène se produit quatre fois et, de chaque rencontre, le poète nous donne deux versions : une version en tétrastrophes monorimes et une seconde en vers lyrique.

Cette dernière forme de versification ainsi que certains traits du récit évoquent, bien évidemment, la pastourelle. En fait, toutes les caractéristiques de ce genre se retrouvent dans l’un ou l’autre des quatre fragments : la rencontre du chevalier et de la paysanne; le dialogue qu’ils engagent; les promesses de dons; la réponse de la bergère. Mais tous ces éléments sont dévoyés de leur sens habituel ou, pour mieux dire, retournés. Qu’on en juge : le cadre n’évoque plus le locus amœnus traditionnel, mais une nature inhospitalière ; la bergère s’est muée en une agreste montagnarde ; son langage est dépourvu de fraîcheur ou de finesse ; la rencontre tourne d’emblée à l’affrontement musclé ; enfin, l’initiative ne revient pas à l’homme mais à la jeune femme, qui soumet à ses appétits son compagnon d’occasion.

Cette parodie d’un genre éminemment courtois conduit, bien évidemment, à modifier radicalement les circonstances de l’acte amoureux.

959.   Franchissant un matin                              960.   Je réponds à l’invite :

le port de Malétroit,                                            « Je vais à Blancsaulaie.

montagnarde me prit                                          – Le Malin t’a soufflé

dès que mon nez pointa.                                     propos si éhontés.

« Où vas-tu donc, hardi,                                     Sache qu’en ces parages

que cherches-tu ici                                             que je garde pour moi,

dans cette passe étroite? »                                 nul homme n’en sort vif. »

 

961.   Elle me barre le passage                          962.   Je lui dis : « Par Dieu, vachère,

la galeuse, la laide, la vilaine :                          n’arrête pas le voyageur.

« Par ma foi, messire écuyer,                             Ecarte-toi, cède le pas,

d’ici je ne bougerai                                            car je n’ai rien pour toi.

à moins d’une promesse.                                    – Alors retourne-t-en,

Tu auras beau faire,                                           repasse par Somosierra,

tu ne prendras pas le sentier.                             par ici tu ne passeras pas. »

 

963.   Le démon de montagnarde,                      964.   Il tombait neige et grésil.

saint Julien la punisse !                                      Ma montagnarde me dit

Elle me lance sa houlette,                                   sur un ton de menace :

fait voltiger sa fronde                                         « Paie ou il t’en cuira. »

et me jette une pierre.                                         Je lui dis : « Par Dieu, la belle,

« Par le sang du vrai Dieu,                                croyez que je dis vrai :

tu vas le payer cher! »                                        je serais mieux au chaud. »

 

965.   « Je te ménerai chez moi,                         966.   Effrayé et gelé que j’étais,

tu n’auras qu’à me suivre.                                  je lui promis un manteau,

Je ferai du feu dans l’âtre,                                  et pour orner ses vêtements,

t’offrirai pain et vin.                                           une broche, un pendentif.

Promets-moi quelque chose,                              « Désormais tu es mon ami.

je te tiendrai pour gentilhomme :                       Viens çà, approche donc,

tu t’es levé du bon pied! »                                  tu ne craindras plus le froid. »

 

 

 

967.   Elle me saisit fort par la main,                 968.   Bientôt elle me pousse

me couche sur sa nuque                                     vivement dans sa hutte,

comme maigre besace                                        me fait un feu de sapine,

et m’emporte au bas du port.                             me donne du lapin de garenne

« Sur ma foi, ne crains rien,                               de bonnes perdrix rôties,

tu auras de quoi manger                                    de la fouace mal pétrie,

selon l’us des montagnes. »                                un cuisseau de bon chevreau,

 

969.   «une chopine de bon vin,                          970.   Au bout de quelque temps,

beaucoup de beurre de vache,                            je me désengourdis ;

beaucoup de fromage frit,                                  plus je me réchauffai,

du lait, de la crème, et une truite,                       et plus je souriais.

puis me dit : ‘Sur ma foi,                                    La pastoure me jaugea :

mangeons ce pain rassis,                                    « Bon compain, il est grand temps. »

puis nous ferons la lutte.’ »                                Je commençai à comprendre.

 

971.   La coquine vachère

dit : « Luttons un moment,

lève-toi bien vite,

retire tes vêtements. »

Elle me prit au poignet;

je dus agir à sa guise.

J’ai bien lieu d’en être fier !

Désormais, la relation amoureuse se réduit à une lutte opposant deux corps, mus par des mobiles opposés : l’un se défend, l’autre cherche à satisfaire son désir. Que le premier soit celui de l’homme et le second celui de la femme ne fait qu’ajouter à la dimension parodique, qui est ici évidente. Mise à part l’introduction, le retournement du genre parodié est complet, au point que les dons émanent de la bergère et la séduction se fait à son initiative et à son profit. Ce changement radical de perspective est certainement en rapport avec la nature de la femme décrite qui, comme l’a bien souligné M. Zink, dans une étude déjà ancienne, a emprunté ses traits à la femme sauvage.

Le poète nous en donne un portrait saisissant qui nous permettra de clore cette galerie de portraits féminins en y ajoutant une note nouvelle, celle de la monstruosité.

1010. Ses membres et sa taille, il faut bien en parler;

c’était, croyez-le bien, jument à chevaucher;

qui la lutinerait pourrait mal s’en trouver :

sans son consentement, il ne pourrait la renverser.

 

1011. Dans son Apocalypse, saint Jean l’Evangéliste

n’a vu un pareil être, d’aussi méchant aspect ;

toute une troupe aurait bien du mal à la vaincre;

je ne sais de quel diable un tel monstre est aimé.

 

1012. Elle avait la tête très grosse, disproportionnée,

des cheveux courts et noirs, comme corneille déplumée,

des yeux profonds, vermeils, qui voyaient peu et mal,

l’empreinte de ses pas excède celle d’une ourse ;

 

1013. les oreilles plus grandes que chez un bourricot

et le cou, noir et large, est court et très velu ;

son nez est gros et long, comme d’un échassier,

il viendrait vite à bout du fonds d’un riche drapier.

 

1014. Sa bouche de doguesse, son museau grand et gros,

ses dents larges et longues d’âne rongeant son frein,

ses sourcils épais et plus noirs que les grives :

avis aux amateurs de beaux mariages !

 

1015. Plus grande que la mienne elle a barbe touffue ;

je n’y ai rien vu d’autre, si jamais tu y fouilles,

tu risques de trouver peu d’ordre en sa toilette :

mieux vaudrait t’occuper de tes propres oignons.

 

1016. Mais, à la vérité, j’ai vu jusqu’au genou :

des os beaucoup trop grands, la jambe pas menue,

de varices de feu elle avait grand foyer,

des chevilles plus grosses que celles des génisses ;

 

1017. plus large que ma main chacun de ses poignets,

velu, couvert de poils et perlé de sueur ;

sa grosse voix du nez, peu séduisante à l’homme,

est traînante, enrouée, caverneuse et sans grâce.

 

1018. Son doigt le plus petit est plus gros que mon pouce,

tu imagines sans peine comment sont les plus grands :

si, un jour, il lui prend envie de t’épouiller,

ta tête porterait les poutres d’un pressoir.

 

1019. Sous sa robe grossière ses nichons pendouillaient,

à hauteur de la taille, une fois repliés,

car, en l’état normal, ils iraient jusqu’au ventre

et danseraient d’eux-mêmes au son de la cithare.

 

1020. Les côtes de son flanc affreux étaient énormes :

trois fois je les ai comptées, en ayant pris du champ ;

je n’en dirai pas plus, plus rien ne conterai,

car garçon cancanier mérite réprimande.

 

1021. De ce qu’elle me dit et de sa piètre allure

je fis bien trois chansons sans pouvoir la dépeindre ;

deux sont des chansonnettes et l’autre un chant de marche :

si l’une te déplaît, lis-la, ris et tais-toi.

Pour ce portrait véritablement apocalyptique de la femme, le poète a recours, comme il nous y a accoutumés, à des registres différents, essentiellement celui du gigantisme et celui de l’animalité. Là aussi, la parodie est évidente, puisque le portrait de la montagnarde peut se lire comme une inversion du portrait de la dame courtoise. L’exercice de style saute aux yeux et il n’est sans doute pas nécessaire de rechercher des causes très profondes pour justifier, chez un clerc, ce goût pour une écriture ludique. Mais, le plaisir littéraire, même aussi évident, ne saurait être une explication suffisante. Alors, faut-il voir là un avatar de la « femme de mai », dont M. Zink rappelle le caractère de créature démonique, et un mythe en rapport avec le renouveau printanier?

La campagne printanière où monte la sève et où chantent les oiseaux inspire au poète, comme à toutes les créatures, un vague et puissant désir d’aimer. (p. 94)

Ce désir puissant qui saisit le héros de la pastourelle est de ceux qu’il n’a pas le loisir de satisfaire dans le monde policé de la cour où il aime. Son aventure avec la bergère lui offre, en quelque sorte, un exutoire à ses pulsions.

Cette explication paraît convaincante lorsqu’on l’applique à la pastourelle, mais elle ne semble pas convenir aussi bien à sa parodie. Comment ne pas voir, en effet, que le héros-mâle de l’aventure se pose en victime de cette sexualité triomphante, que cette explosion de vitalité se fait à ses dépens ? Il ne va donc pas chercher un dérivatif dans la nature, au contraire, il cherche à se mettre à l’abri d’une sexualité qui l’agresse, et il y parvient dans deux cas sur quatre seulement.

Une interprétation littérale de ces épisodes nous conduirait à retenir de ces montagnardes leur caractère de vilaines, par ailleurs plusieurs fois soulignés. En somme, le poète dénoncerait les risques encourus par ceux qui, du fait de leur état, ignorent les barrières que dresse le « bon amour » aux extravagances d’une nature insatiable. Le message serait universel et pourrait aussi bien s’appliquer aux hommes qu’aux femmes, la monstruosité n’étant pas l’apanage de la femme sauvage. Mais l’explication est un peu courte, car on peut difficilement réduire un discours parodique — cela vaudrait aussi pour un discours métaphorique —, à une interprétation littérale.

La clef d’interprétation de ces épisodes semble résider plutôt dans les circonstances temporelles dans lesquelles ils sont placés. Il s’agit du carême, période peu propice aux amours, comme l’illustre par ailleurs le poète, en décrivant les errances, pendant ces quarante jours, du dieu Amour, ballotté d’un endroit à un autre sans que personne lui donne l’hospitalité. Durant cette époque de purgation des âmes, le héros est interdit d’amour[3]. Comme le fait tout bon chrétien, il se conforme à cet interdit, lequel ne saurait être transgressé que dans une pulsion irraisonnée, qui ne garderait de l’amour que son caractère bestial. Le rôle dévolu à cette vision démonique de la montagnarde est de faire prendre conscience de la monstruosité de l’acte et de l’absolue nécessité de s’en préserver.

Il serait faux, me semble-t-il, de voir dans ce portrait outrancier de femelles en rut un trait de mysoginie, même s’il n’est pas interdit de penser que certains éléments de la description sont inspirés de la tradition antiféministe bien connue des clercs[4]. La leçon semble dépasser ces enjeux relativement anecdotiques pour toucher à quelque chose d’essentiel à propos de quoi notre clerc n’est pas disposé à transiger. Il y a peu de sujets sur lesquels il n’est pas prêt aux concessions; celui du respect du temps de l’abstinence en est un.

En fin de compte, quel regard notre clerc porte-t-il sur la femme? Il n’est pas toujours aisé de la savoir parce que le point de vue adopté, en présentant la femme le plus souvent comme une proie ou un objet de désir inaccessible, privilégie la description des efforts entrepris par l’amant et son intermédiaire pour parvenir à ses fins. Dans la mesure où elle est surtout perçue à travers l’acte de séduction, qui est la préoccupation première de l’auteur et de son héros, la dame est relativement peu mise en valeur, à l’exception toutefois de la jeune veuve adaptée de la Galathée du Pamphilus. L’apprentissage du séducteur, pour être véritablement efficace, exigeant un inventaire aussi large que possible des dames à séduire, l’accent est surtout mis sur la diversité de la qualité et du statut social de celles-ci. C’est ainsi que le héros tente de séduire successivement une dame lettrée, une boulangère, une dame noble et recluse, une jeune veuve, une religieuse, une mauresque, une femme du peuple et, dans chaque cas, il rencontre des difficultés appropriées à la situation.

Deux catégories s’excluent d’elles-mêmes, la vilaine et la vieille. Mais, plutôt que d’y voir un choix raisonné, peut-être faut-il interpréter ce fait comme une concession aux exigences de l’écriture poétique. La vieille est l’instrument obligé de la séduction; la vilaine s’exclut d’elle-même d’un monde encore fortement teinté de courtoisie.

La femme en général est plutôt bien traitée. On ne relève point de recours systématique à une argumentation mysogine, sauf peut-être le faux éloge des femmes petites qui s’achève sur une boutade :

« Choisis le moindre mal », a dit le philosophe :

c’est pour cela que des femmes, mieux vaut la plus petite.

De plus, le héros n’impute jamais ses échecs à la mauvaise volonté des dames qu’il entreprend de séduire. Il les assume, au risque de passer pour un benêt et, avec lui, tous les hommes qui l’imiteraient dans sa recherche effrénée d’une compagne à aimer. Pour peu qu’elle se montre prudente et point trop revêche, la dame trouvera aisément grâce à ses yeux.

Faut-il en conclure que Juan Ruiz est un clerc atypique? Je suis bien près de le penser. Je ne connais guère, en tout cas, de clerc qui fasse une lecture aussi indulgente et optimiste de la philosophie naturelle.

Michel GARCIA,

Université de la Sorbonne Nouvelle (Paris III)

 

 



[1] La leçon figure dans la version de Salamanque, qui est celle qui fait généralement autorité. La leçon de l’autre manuscrit qui comporte ce passage — « étroite de cheveux » ou « étroite de joues » — ne fait guère sens, surtout compte tenu du second hémistiche qui, lui, ne varie pas d’une version à l’autre. De plus, la leçon « un peu large de hanches » réapparaît dans le vers 445c, ce qui autorise à considérer légitime son commentaire.

[2] On ne se lancera pas ici dans un essai d’interprétation d’un vocabulaire qui reste très énigmatique. Contentons-nous de préciser son registre.

[3] Juste après ces aventures, il va faire retraite dans l’ermitage de Sainte-Marie du Gué (1043 sq).

[4] De même qu’il ne faudrait pas faire un sort aux traits d’anticléricalisme que contient parfois le texte. L’Archiprêtre ne s’est pas donné pour but de dénoncer les clercs, bien qu’il ne se prive pas de leur envoyer mainte pointe (tout particulièrement aux archiprêtres). Il s’agit simplement d’humour.

La pastourelle sens dessus dessous

Du 6 au 8 décembre 1994 à l’Université de Tel-Aviv, Danielle Bohler organisa un colloque sur les identités sexuelles au Moyen Âge (on ne parlait pas encore de ‘genre’), auquel elle m’invita à participer aux côtés d’autres chercheurs français, historiens et littéraires : Jacques Rossiaud, Christiane Klapisch-Zuber, Marie-Françoise Notz, Jean-Marie Fritz, Jean Scheidegger. Elle me donna l’occasion de renouer avec une activité que j’avais dû mettre en veilleuse pendant les quatre années précédentes, au cours desquelles mes occupations de directeur du Centre d’Initiation à l’Enseignement Supérieur (CIES, cf. survol bio-bibliographique) m’avaient éloigné presque complètement des activités de recherche. Je choisis de parler du Livre de Bon Amour, qui était très peu connu hors d’Espagne. Les actes de ce colloque n’ayant pas été publiés, je reproduis ici le texte de ma contribution. Je publie par ailleurs le journal que j’ai tenu pendant ce court séjour en Israël (Journal intermittent, 4-11 décembre 1994).

La pastourelle sens dessus dessous

Pour ma contribution à ce colloque sur les identités sexuelles, j’ai choisi de commenter certains passages d’un texte castillan remarquable, qui date de la première moitié du xive siècle, le Livre de Bon Amour.

Le sujet du Livre — une Somme poétique de près de 7000 vers — est, aux dires de l’auteur, d’enseigner tout homme à bien aimer. Ce « bon amour », le poète le définit tantôt comme l’amour que la créature doit à Dieu, tantôt comme un art d’aimer pour gens de bonne éducation. Il illustre son propos de nombreux développements empruntés à des traditions diverses, parmi lesquelles on retrouve l’art d’aimer ovidien, à travers l’adaptation d’une comédie élégiaque anonyme du xiie, le Pamphilus de amore ; la littérature homilétique, qui se manifeste à travers de nombreux exempla ; la tradition populaire du combat de Carnaval et Carême ; la tradition goliardique ; enfin, l’esprit de la poésie courtoise.

L’identité de l’auteur, un certain Juan Ruiz, Archiprêtre de Hita, dans l’archevêché de Tolède, reste, en fait, fort énigmatique. Au moins ne peut-on douter qu’il s’agisse d’un clerc. Les connaissances littéraires et juridiques dont il fait preuve, le ton volontiers didactique qu’il utilise ne laissent guère de doute à ce sujet. C’est donc au regard qu’un clerc pose sur la femme que nous allons nous intéresser. Mais on verra que cet homme d’église sait aussi tirer parti des vertus mondaines dans ce redoutable exercice.

Le Livre de Bon Amour est d’une construction complexe, tant il se plaît à mêler les perspectives. Le fil conducteur est nettement autobiographique et emprunte sa chronologie à trois modes de calcul du temps : la journée canoniale, le calendrier liturgique annuel, le décours des trois âges de la vie. Les développements amoureux associent de longs dialogues passionnés entre le héros, le dieu Amour et Vénus, l’épouse de ce dernier ; des récits de tentatives de séduction généralement avortés ; des mises en garde adressées aus femmes crédules ; une description détaillée des activités de l’entremetteuse. Autant dire que l’unité du texte, si elle existe, ce que je crois, tient plutôt au projet de l’auteur qu’aux formes des discours au moyen desquels il s’exprime.

Au milieu de cette extrême variété, les discours sur la femme, seuls susceptibles de nous instruire sur la vision que porte sur elle notre auteur, prennent eux-mêmes des formes fort différentes. La forme canonique est le portrait : le Livre en comporte quelques-uns. Le premier est consacré à la dame recluse.

168. Dame de haute lignée et de grande noblesse,

       ce qui est propre aux dames elle en sait les finesses ;

       sage et de bon sens, ignorant vilenie,

       remontrant en savoir à bien de ses égales ;

 

169. une taille bien prise, une mine amoureuse,

       bien faite, élégante, plaisante et fort belle,

       courtoise et mesurée, avenante, charmante,

       gracieuse et attirante, amour en toute chose.

Les adjectifs choisis semblent vouloir épuiser, par le biais de l’accumulation, le registre des vertus courtoises au point de déboucher sur la redondance d’un amour incarné plutôt qu’illustré par la dame. Mais la sensualité court sous l’hommage rendu aux excellences de cette noble personne. C’est là, sans doute un trait propre à notre auteur, qui ne trouve point illégitime l’aveu du désir amoureux et n’a cure de réprimander les femmes pour l’attrait qu’elles exercent sur les hommes.

Plus loin, le poète s’exprime avec moins de détours sur les qualités physiques requises chez la femme. Il place le propos dans la bouche de Sire Amour, qui a accepté d’instruire son disciple, à savoir le héros, des subtilités des choses de l’amour.

431 Cherche femme gracieuse, très belle et fort bien faite,

       qui ne soit point trop grande ni non plus une naine ;

       si tu le peux ne veuille aimer femme vilaine,

       elle ne sait rien d’amour, c’est un croque-mitaine.

 

432 Cherche une femme bien proportionnée : une tête petite,

       la chevelure blonde mais non teinte au henné ;

       les sourcils séparés, longs, hauts et fort arqués ;

       un peu large de hanches, telle est allure de dame.

 

433 De grands yeux saillants, colorés et brillants,

       aux cils longs et très clairs, en tout point élégants ;

       les oreilles petites et fines ; observe bien

       si elle a un long cou, c’est ce que l’on aime.

 

434 Que son nez soit effilé, ses dents toutes menues,

       égales et très blanches, et un peu écartées ;

       bien rouges les gencives, les dents un peu pointues ;

       les lèvres de sa bouche rouges et point charnues.

 

435 Une bouche petite, ainsi, de bonne guise,

       et un visage blanc, non velu, clair et lisse ;

       trouve-toi une femme qui la voie sans chemise,

       car la forme du corps te dira : “Bonne prise”.

Le portrait est classique, au demeurant, pour ne pas dire topique, comme se sont plu à le souligner depuis longtemps les commentateurs. Pourtant, il recèle certains traits originaux. L’allusion à la largeur des hanches, que F. Lecoy croyait pouvoir qualifier de simple facilité rendue nécessaire par les contraintes de la strophe, a donné lieu à bien des commentaires[1]. On a pu y voir un trait propre au physique et à l’esthétique méditerranéens. Quant au conseil contenu dans les deux derniers vers, il tranche avec les habituelles mentions des parties cachées de la dame auxquelles les auteurs se contentent de renvoyer par l’imagination à la fin du portrait. Le regard est ici plus incisif voire plus insistant et laisse supposer que ce qui anime le locuteur, ce n’est pas eulement une intention esthétique.

Au-delà de l’originalité de ces aspects, ce qui frappe ici, c’est donc la relative crudité de la description, qui s’achève sur une formule sans ambiguïté empruntée au vocabulaire du chasseur. Cette crudité d’expression est d’autant plus évidente que le discours est supposé être énoncé à haute voix, comme une conversation surprise entre deux mâles qui ne font pas de manières pour dire tout haut l’idée qu’ils se font d’une compagne idéale. Encore une fois, la sensualité est de mise et le ton du discours est rien moins que réservé.

Cette tonalité s’accentue peu après lorsque le dieu Amour instruit son protégé sur ce qu’il doit attendre de la contemplation, par son entremetteuse, de la beauté dénudée.

444 Si elle dit que la dame n’a pas des membres grands

       non plus que des bras fins, demande‑lui aussitôt

       si elle a de petits seins ; si elle dit oui, demande

       comment est le reste du corps, pour être vraiment au fait.

 

445 Si elle dit que les aisselles elle a un peu humides,

       qu’elle a les jambes courtes et le buste très long,

       les hanches un peu larges, les pieds, petits, voûtis :

       sache que telle femme ne court pas les marchés.

 

446 Très folle entre les draps mais très sage à la tâche,

       n’oublie pas cette femme, ne pense plus qu’à elle.

       Ce que je te prescris, Ovide en est d’accord,

       si tu veux l’obtenir cherche une vieille experte.

 

447 Il est trois choses que je n’ose te découvrir,

       ce sont des défauts cachés qui font beaucoup médire :

       très rares sont les femmes qui peuvent s’en guérir ;

       si j’osais en parler elles se mettraient à rire.

 

448 Veille à ce qu’elle ne soit ni velue ni barbue :

       cette demi‑démone, le Diable la secoue!

       Si elle a les mains petites, fines, la voix aiguë,

       telle femme, si tu peux, sois sensé, changes-en.

 

449 À la fin de ton boniment, pose-lui une question :

       si c’est une femme gaie, qui se pique d’amour,

       si elle est un peu froide, si elle est attentive,

       si elle consent à l’homme, accouple‑toi à elle.

 

450 Cette femme mérite d’être servie et aimée :

       elle est bien plus plaisante que d’autres à courtiser ;

       si tu en trouves une et tu veux l’appâter,

       fais tout pour la servir en paroles et en faits.

Le parrainage d’Ovide est ici quelque peu usurpé car le maître ès amours romain ne fait pas de telles distinctions entre les femmes : toutes lui semblent dignes d’être aimées. Notre auteur, lui, sait montrer ses préférences et celles-ci s’embarrassent peu de circonvolutions. Les qualités dont le dieu recommande la recherche aboutissent toutes à une pratique sexuelle dépourvue d’ambiguïté. Ce que le dieu Amour préconise, c’est la recherche d’une partenaire douée pour le déduit. Pour y parvenir, il met l’accent sur les parties du corps de la femme qui ont un rôle primordial à jouer : les seins, les jambes, les hanches — une nouvelle fois —, les pieds. Par ailleurs, il manifeste une répugnance à l’égard de quelques particularités dont certaines sont effectivement peu attirantes, telles la pilosité excessive ou, à la rigueur, une voix trop aiguë, alors que d’autres semblent correspondre à un goût plus personnel, tels les bras fins ou les mains petites. Mais comment ne pas être frappé par le détail des aisselles humides, qui ne relève plus de la contemplation pure mais d’une vision fortement érotisée de la dame?

Si nous voulons donner toute sa signification à cette quête des témoignages que recèle le texte sur l’idée que notre clerc se fait de la femme, nous ne pouvons nous en tenir aux seules dames aimables. Il nous faut nous intéresser aussi à des femmes moins attirantes et, pour tout dire, moins conventionnelles. La première d’entre elles est l’entremetteuse, instrument obligé de la conquête de la femme aimée selon la norme ovidienne et peut-être aussi selon les coutumes castillanes du temps de l’Archiprêtre.

924. À telle messagère, ne perds pas le respect :

qu’elle chante bien ou mal, ne la traite pas de corneille,

d’appât, de couverture, de massue ni de cuirasse,

de heurtoir, de cordon, de licou ou d’étrille,

 

925. de crochet, de taie, de cordeau ni de surtout,

de râpe à bois ou de racloir,

de pelle, de pierre à meule, de frein, de colporteur,

d’ébraisoir, de tenailles ou aussi d’hameçon,

 

926. de cloche, de chevillette, de maquerelle ou de trique,

de courroie, de héraut, de guide ou de fille des rues.

Ne l’appelle jamais coureuse, même si elle court pour toi :

si tu suis ce principe, la vieille t’aidera.

 

927. Aiguillon, escalier, frelon ou piège à oiseaux,

laisse, piquet, ni registre ni glose :

énumérer tous ces noms m’est chose difficile,

car elle a plus de noms et de tours que la goupile.

Nous voilà loin, en apparence, d’une approche sexuelle de l’identité de la femme. La vieille entremetteuse ne saurait inspirer l’amour pour elle-même et la description qui en est faite ne semble guère renvoyer à une quelconque réalité sexuelle. Pourtant, prenons garde de mal interpréter cette avalanche de noms[2]. L’entremetteuse vit au centre du rapport amoureux et l’illustre d’une certaine manière. En effet, son expérience ne tient pas à un apprentissage « d’école » mais bien plutôt à une longue pratique ; aussi, tout discours la concernant est toujours un discours sur l’amour. Mais le statut qui est fait à sa féminité est fort différent de celui qui est réservé à la féminité de la femme aimable. Le poète en fait, en quelque sorte, un condiment de l’amour, un ingrédient obligé, qui sert autant à faire naître le désir qu’à l’assouvir. Et, pour décrire cette fonction essentielle, il utilise un vocabulaire bien particulier, emprunté au champ sémantique de l’outil. Cette mécanisation de l’agent premier de l’amour contribue à rendre ambiguë la nature de la vieille, dans la mesure où bien des expressions métaphoriques utilisées évoquent autant le sexe de l’homme que l’activité de l’entremetteuse. De plus, ce traitement tend à déshumaniser l’acte lui-même et ne peut manquer de rejaillir sur la partenaire éventuelle qui se voit ravaler à l’état d’objet ou de bête de somme, selon.

On observe donc une sorte de progression dans le discours sur la femme. Tant que le poète s’intéresse à elle, il sacrifie aux normes courtoises, se contentant de glisser des notations sensuelles d’assez bon aloi. Plus il s’intéresse à la réalisation de l’acte amoureux, plus son discours se fait cru, même s’il ménage les convenances en recourant à un codage qui le rend littéralement indéchiffrable.

Ce mouvement atteint un autre sommet avec l’apparition de la montagnarde.

Rappelons brièvement le contexte dans lequel se placent ces épisodes. Le héros se voit contraint de franchir les cols qui séparent le territoire de son archiprêtré de la ville de Ségovie, dont il prétend être originaire. Il entreprend ces voyages au début du mois de mars, alors que le temps est encore froid. Il s’égare et se retrouve, sans vivres, au milieu d’une nature hostile. C’est alors que survient une montagnarde, à la fois habitante des lieux et gardienne du passage, qui se propose d’aider le voyageur contre certain salaire. La scène se produit quatre fois et, de chaque rencontre, le poète nous donne deux versions : une version en tétrastrophes monorimes et une seconde en vers lyrique.

Cette dernière forme de versification ainsi que certains traits du récit évoquent, bien évidemment, la pastourelle. En fait, toutes les caractéristiques de ce genre se retrouvent dans l’un ou l’autre des quatre fragments : la rencontre du chevalier et de la paysanne; le dialogue qu’ils engagent; les promesses de dons; la réponse de la bergère. Mais tous ces éléments sont dévoyés de leur sens habituel ou, pour mieux dire, retournés. Qu’on en juge : le cadre n’évoque plus le locus amœnus traditionnel, mais une nature inhospitalière ; la bergère s’est muée en une agreste montagnarde ; son langage est dépourvu de fraîcheur ou de finesse ; la rencontre tourne d’emblée à l’affrontement musclé ; enfin, l’initiative ne revient pas à l’homme mais à la jeune femme, qui soumet à ses appétits son compagnon d’occasion.

Cette parodie d’un genre éminemment courtois conduit, bien évidemment, à modifier radicalement les circonstances de l’acte amoureux.

959.   Franchissant un matin                              960.   Je réponds à l’invite :

le port de Malétroit,                                            « Je vais à Blancsaulaie.

montagnarde me prit                                          – Le Malin t’a soufflé

dès que mon nez pointa.                                     propos si éhontés.

« Où vas-tu donc, hardi,                                     Sache qu’en ces parages

que cherches-tu ici                                             que je garde pour moi,

dans cette passe étroite? »                                 nul homme n’en sort vif. »

 

961.   Elle me barre le passage                          962.   Je lui dis : « Par Dieu, vachère,

la galeuse, la laide, la vilaine :                          n’arrête pas le voyageur.

« Par ma foi, messire écuyer,                             Ecarte-toi, cède le pas,

d’ici je ne bougerai                                            car je n’ai rien pour toi.

à moins d’une promesse.                                    – Alors retourne-t-en,

Tu auras beau faire,                                           repasse par Somosierra,

tu ne prendras pas le sentier.                             par ici tu ne passeras pas. »

 

963.   Le démon de montagnarde,                      964.   Il tombait neige et grésil.

saint Julien la punisse !                                      Ma montagnarde me dit

Elle me lance sa houlette,                                   sur un ton de menace :

fait voltiger sa fronde                                         « Paie ou il t’en cuira. »

et me jette une pierre.                                         Je lui dis : « Par Dieu, la belle,

« Par le sang du vrai Dieu,                                croyez que je dis vrai :

tu vas le payer cher! »                                        je serais mieux au chaud. »

 

965.   « Je te ménerai chez moi,                         966.   Effrayé et gelé que j’étais,

tu n’auras qu’à me suivre.                                  je lui promis un manteau,

Je ferai du feu dans l’âtre,                                  et pour orner ses vêtements,

t’offrirai pain et vin.                                           une broche, un pendentif.

Promets-moi quelque chose,                              « Désormais tu es mon ami.

je te tiendrai pour gentilhomme :                       Viens çà, approche donc,

tu t’es levé du bon pied! »                                  tu ne craindras plus le froid. »

 

 

 

967.   Elle me saisit fort par la main,                 968.   Bientôt elle me pousse

me couche sur sa nuque                                     vivement dans sa hutte,

comme maigre besace                                        me fait un feu de sapine,

et m’emporte au bas du port.                             me donne du lapin de garenne

« Sur ma foi, ne crains rien,                               de bonnes perdrix rôties,

tu auras de quoi manger                                    de la fouace mal pétrie,

selon l’us des montagnes. »                                un cuisseau de bon chevreau,

 

969.   «une chopine de bon vin,                          970.   Au bout de quelque temps,

beaucoup de beurre de vache,                            je me désengourdis ;

beaucoup de fromage frit,                                  plus je me réchauffai,

du lait, de la crème, et une truite,                       et plus je souriais.

puis me dit : ‘Sur ma foi,                                    La pastoure me jaugea :

mangeons ce pain rassis,                                    « Bon compain, il est grand temps. »

puis nous ferons la lutte.’ »                                Je commençai à comprendre.

 

971.   La coquine vachère

dit : « Luttons un moment,

lève-toi bien vite,

retire tes vêtements. »

Elle me prit au poignet;

je dus agir à sa guise.

J’ai bien lieu d’en être fier !

Désormais, la relation amoureuse se réduit à une lutte opposant deux corps, mus par des mobiles opposés : l’un se défend, l’autre cherche à satisfaire son désir. Que le premier soit celui de l’homme et le second celui de la femme ne fait qu’ajouter à la dimension parodique, qui est ici évidente. Mise à part l’introduction, le retournement du genre parodié est complet, au point que les dons émanent de la bergère et la séduction se fait à son initiative et à son profit. Ce changement radical de perspective est certainement en rapport avec la nature de la femme décrite qui, comme l’a bien souligné M. Zink, dans une étude déjà ancienne, a emprunté ses traits à la femme sauvage.

Le poète nous en donne un portrait saisissant qui nous permettra de clore cette galerie de portraits féminins en y ajoutant une note nouvelle, celle de la monstruosité.

1010. Ses membres et sa taille, il faut bien en parler;

c’était, croyez-le bien, jument à chevaucher;

qui la lutinerait pourrait mal s’en trouver :

sans son consentement, il ne pourrait la renverser.

 

1011. Dans son Apocalypse, saint Jean l’Evangéliste

n’a vu un pareil être, d’aussi méchant aspect ;

toute une troupe aurait bien du mal à la vaincre;

je ne sais de quel diable un tel monstre est aimé.

 

1012. Elle avait la tête très grosse, disproportionnée,

des cheveux courts et noirs, comme corneille déplumée,

des yeux profonds, vermeils, qui voyaient peu et mal,

l’empreinte de ses pas excède celle d’une ourse ;

 

1013. les oreilles plus grandes que chez un bourricot

et le cou, noir et large, est court et très velu ;

son nez est gros et long, comme d’un échassier,

il viendrait vite à bout du fonds d’un riche drapier.

 

1014. Sa bouche de doguesse, son museau grand et gros,

ses dents larges et longues d’âne rongeant son frein,

ses sourcils épais et plus noirs que les grives :

avis aux amateurs de beaux mariages !

 

1015. Plus grande que la mienne elle a barbe touffue ;

je n’y ai rien vu d’autre, si jamais tu y fouilles,

tu risques de trouver peu d’ordre en sa toilette :

mieux vaudrait t’occuper de tes propres oignons.

 

1016. Mais, à la vérité, j’ai vu jusqu’au genou :

des os beaucoup trop grands, la jambe pas menue,

de varices de feu elle avait grand foyer,

des chevilles plus grosses que celles des génisses ;

 

1017. plus large que ma main chacun de ses poignets,

velu, couvert de poils et perlé de sueur ;

sa grosse voix du nez, peu séduisante à l’homme,

est traînante, enrouée, caverneuse et sans grâce.

 

1018. Son doigt le plus petit est plus gros que mon pouce,

tu imagines sans peine comment sont les plus grands :

si, un jour, il lui prend envie de t’épouiller,

ta tête porterait les poutres d’un pressoir.

 

1019. Sous sa robe grossière ses nichons pendouillaient,

à hauteur de la taille, une fois repliés,

car, en l’état normal, ils iraient jusqu’au ventre

et danseraient d’eux-mêmes au son de la cithare.

 

1020. Les côtes de son flanc affreux étaient énormes :

trois fois je les ai comptées, en ayant pris du champ ;

je n’en dirai pas plus, plus rien ne conterai,

car garçon cancanier mérite réprimande.

 

1021. De ce qu’elle me dit et de sa piètre allure

je fis bien trois chansons sans pouvoir la dépeindre ;

deux sont des chansonnettes et l’autre un chant de marche :

si l’une te déplaît, lis-la, ris et tais-toi.

Pour ce portrait véritablement apocalyptique de la femme, le poète a recours, comme il nous y a accoutumés, à des registres différents, essentiellement celui du gigantisme et celui de l’animalité. Là aussi, la parodie est évidente, puisque le portrait de la montagnarde peut se lire comme une inversion du portrait de la dame courtoise. L’exercice de style saute aux yeux et il n’est sans doute pas nécessaire de rechercher des causes très profondes pour justifier, chez un clerc, ce goût pour une écriture ludique. Mais, le plaisir littéraire, même aussi évident, ne saurait être une explication suffisante. Alors, faut-il voir là un avatar de la « femme de mai », dont M. Zink rappelle le caractère de créature démonique, et un mythe en rapport avec le renouveau printanier?

La campagne printanière où monte la sève et où chantent les oiseaux inspire au poète, comme à toutes les créatures, un vague et puissant désir d’aimer. (p. 94)

Ce désir puissant qui saisit le héros de la pastourelle est de ceux qu’il n’a pas le loisir de satisfaire dans le monde policé de la cour où il aime. Son aventure avec la bergère lui offre, en quelque sorte, un exutoire à ses pulsions.

Cette explication paraît convaincante lorsqu’on l’applique à la pastourelle, mais elle ne semble pas convenir aussi bien à sa parodie. Comment ne pas voir, en effet, que le héros-mâle de l’aventure se pose en victime de cette sexualité triomphante, que cette explosion de vitalité se fait à ses dépens ? Il ne va donc pas chercher un dérivatif dans la nature, au contraire, il cherche à se mettre à l’abri d’une sexualité qui l’agresse, et il y parvient dans deux cas sur quatre seulement.

Une interprétation littérale de ces épisodes nous conduirait à retenir de ces montagnardes leur caractère de vilaines, par ailleurs plusieurs fois soulignés. En somme, le poète dénoncerait les risques encourus par ceux qui, du fait de leur état, ignorent les barrières que dresse le « bon amour » aux extravagances d’une nature insatiable. Le message serait universel et pourrait aussi bien s’appliquer aux hommes qu’aux femmes, la monstruosité n’étant pas l’apanage de la femme sauvage. Mais l’explication est un peu courte, car on peut difficilement réduire un discours parodique — cela vaudrait aussi pour un discours métaphorique —, à une interprétation littérale.

La clef d’interprétation de ces épisodes semble résider plutôt dans les circonstances temporelles dans lesquelles ils sont placés. Il s’agit du carême, période peu propice aux amours, comme l’illustre par ailleurs le poète, en décrivant les errances, pendant ces quarante jours, du dieu Amour, ballotté d’un endroit à un autre sans que personne lui donne l’hospitalité. Durant cette époque de purgation des âmes, le héros est interdit d’amour[3]. Comme le fait tout bon chrétien, il se conforme à cet interdit, lequel ne saurait être transgressé que dans une pulsion irraisonnée, qui ne garderait de l’amour que son caractère bestial. Le rôle dévolu à cette vision démonique de la montagnarde est de faire prendre conscience de la monstruosité de l’acte et de l’absolue nécessité de s’en préserver.

Il serait faux, me semble-t-il, de voir dans ce portrait outrancier de femelles en rut un trait de mysoginie, même s’il n’est pas interdit de penser que certains éléments de la description sont inspirés de la tradition antiféministe bien connue des clercs[4]. La leçon semble dépasser ces enjeux relativement anecdotiques pour toucher à quelque chose d’essentiel à propos de quoi notre clerc n’est pas disposé à transiger. Il y a peu de sujets sur lesquels il n’est pas prêt aux concessions; celui du respect du temps de l’abstinence en est un.

En fin de compte, quel regard notre clerc porte-t-il sur la femme? Il n’est pas toujours aisé de la savoir parce que le point de vue adopté, en présentant la femme le plus souvent comme une proie ou un objet de désir inaccessible, privilégie la description des efforts entrepris par l’amant et son intermédiaire pour parvenir à ses fins. Dans la mesure où elle est surtout perçue à travers l’acte de séduction, qui est la préoccupation première de l’auteur et de son héros, la dame est relativement peu mise en valeur, à l’exception toutefois de la jeune veuve adaptée de la Galathée du Pamphilus. L’apprentissage du séducteur, pour être véritablement efficace, exigeant un inventaire aussi large que possible des dames à séduire, l’accent est surtout mis sur la diversité de la qualité et du statut social de celles-ci. C’est ainsi que le héros tente de séduire successivement une dame lettrée, une boulangère, une dame noble et recluse, une jeune veuve, une religieuse, une mauresque, une femme du peuple et, dans chaque cas, il rencontre des difficultés appropriées à la situation.

Deux catégories s’excluent d’elles-mêmes, la vilaine et la vieille. Mais, plutôt que d’y voir un choix raisonné, peut-être faut-il interpréter ce fait comme une concession aux exigences de l’écriture poétique. La vieille est l’instrument obligé de la séduction; la vilaine s’exclut d’elle-même d’un monde encore fortement teinté de courtoisie.

La femme en général est plutôt bien traitée. On ne relève point de recours systématique à une argumentation mysogine, sauf peut-être le faux éloge des femmes petites qui s’achève sur une boutade :

« Choisis le moindre mal », a dit le philosophe :

c’est pour cela que des femmes, mieux vaut la plus petite.

De plus, le héros n’impute jamais ses échecs à la mauvaise volonté des dames qu’il entreprend de séduire. Il les assume, au risque de passer pour un benêt et, avec lui, tous les hommes qui l’imiteraient dans sa recherche effrénée d’une compagne à aimer. Pour peu qu’elle se montre prudente et point trop revêche, la dame trouvera aisément grâce à ses yeux.

Faut-il en conclure que Juan Ruiz est un clerc atypique? Je suis bien près de le penser. Je ne connais guère, en tout cas, de clerc qui fasse une lecture aussi indulgente et optimiste de la philosophie naturelle.

Michel GARCIA,

Université de la Sorbonne Nouvelle (Paris III)

 

 



[1] La leçon figure dans la version de Salamanque, qui est celle qui fait généralement autorité. La leçon de l’autre manuscrit qui comporte ce passage — « étroite de cheveux » ou « étroite de joues » — ne fait guère sens, surtout compte tenu du second hémistiche qui, lui, ne varie pas d’une version à l’autre. De plus, la leçon « un peu large de hanches » réapparaît dans le vers 445c, ce qui autorise à considérer légitime son commentaire.

[2] On ne se lancera pas ici dans un essai d’interprétation d’un vocabulaire qui reste très énigmatique. Contentons-nous de préciser son registre.

[3] Juste après ces aventures, il va faire retraite dans l’ermitage de Sainte-Marie du Gué (1043 sq).

[4] De même qu’il ne faudrait pas faire un sort aux traits d’anticléricalisme que contient parfois le texte. L’Archiprêtre ne s’est pas donné pour but de dénoncer les clercs, bien qu’il ne se prive pas de leur envoyer mainte pointe (tout particulièrement aux archiprêtres). Il s’agit simplement d’humour.

Une mésaventure fréquente : la collaboration des spécialistes détournée par les médias

Une mésaventure fréquente :

la collaboration des spécialistes détournée par les médias

 

Le samedi 5 avril 2008, la chaîne Arte diffuse une émission réalisée par Martin Meissonnier, intitulée Vraie Jeanne – Fausse Jeanne, consacrée à Jeanne d’Arc. Son visionnement m’a tellement scandalisé que je décide de prendre la plume pour dénoncer ce qui m’apparaît comme l’exemple-même des excès auxquels peut conduire la volonté de dénigrer les spécialistes de la part de gens incompétents. Je rédige le texte ci-dessous, dans l’espoir de le faire parvenir à un grand journal national pour sa publication dans ses pages Idées et débats. Je l’adresse aussi à des historiens johannistes pour recueillir leur avis et éventuellement engager une réflexion sur leur contribution à des entreprises de vulgarisation qui les utilisent sans leur donner la possibilité de vérifier si leurs propos n’ont pas été détournés de leur signification.

 

Les historiens et les médias

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La récente diffusion par Arte de l’émission de Martin Meissonnier, Vraie Jeanne – Fausse Jeanne (samedi 5 avril 2008), offre une occasion de s’interroger sur le traitement de l’histoire dans les grands médias et sur la contribution souhaitable ou non des historiens à ce genre d’entreprises. Le réalisateur ne cache pas son intention de dénoncer la « version officielle » de la vie de la Pucelle « en soulevant à chaque fois les points obscurs et énigmatiques qui [la] contredisent » (document de présentation publié sur le web). Dans ce but, il affirme s’appuyer sur un récent ouvrage de Marcel Gay, du moins pour ce qui concerne « les points obscurs et énigmatiques » que cet auteur aborde, pour la période qui va de Domrémy à Orléans puis pour l’épisode de Claude des Armoises.

Il saute aux yeux que le réalisateur privilégie M. Gay au détriment des autres intervenants. Il a pourtant réuni un brillant aréopage d’historiens johannistes – Ann Curry, Françoise Michaud-Frajéville, Colette Beaune, Claude Contamine et Olivier Bouzy -, mais le déséquilibre entre cette cohorte de spécialistes et M. Gay, qui revendique paradoxalement ne pas en être un, est patent. À lui seul, pour les deux grandes parties de l’émission dans laquelle il apparaît, il dispose d’un temps de parole supérieur à celui de tous les historiens réunis ; très supérieur même, si on ajoute le commentaire du narrateur qui épouse systématiquement son point de vue. De plus, alors que les historiens sont filmés assis, dans une salle de lecture déserte et mal éclairée (celle de la BN, rue de Richelieu, pour les Français), M. Gay, qui a systématiquement droit à des gros plans, visite les monuments ou a droit à un fond de tuffeau du meilleur effet (encore qu’il y ait lieu de se demander s’il est vraiment médiéval). On a, par conséquent, d’un côté l’immobilité, de l’autre le mouvement ; d’un côté, les idées reçues, de l’autre une vision dynamique des choses ; bref, d’un côté la ringardise de l’universitaire confit en érudition, de l’autre, le chercheur moderne « en prise avec le réel ». Alors que les premiers polissent leurs phrases, cherchent à nuancer leur propos, lui, est en mesure de toucher son auditoire avec un parler simple, direct, sans fioriture : « C’est la raison pour laquelle elle fiche une trouille pas possible à tous les Anglais… ». On sait combien ces détails comptent pour attirer la sympathie d’un téléspectateur qui n’a ni les moyens ni l’envie d’aller au-delà d’une écoute unique et relativement passive.

Enfin, tandis que les historiens n’ont droit qu’à l’incrustation de leur nom et de leur titre lorsqu’ils apparaissent à l’image, M. Gay a droit, en début d’émission, à une présentation particulière de la bouche du narrateur. Celle-ci mérite d’être reproduite littéralement : « Marcel Gay, grand reporter (prononcer ‘reporteur’), travaille depuis 20 ans à décrypter les contradictions de l’histoire de Jeanne d’Arc. [Puis, tandis que l’intéressé s’engage dans l’escalier de la tour de Boissy à Chinon] Il enquête sur le terrain avec des méthodes de journaliste d’investigation ». Cette formule, qui mérite de figurer en lettres d’or dans le sottisier audio-visuel, prise littéralement, signifie deux choses : 1) que l’analyse de certains faits historiques relève du journalisme ; 2) qu’un bon historien doit aller sur le terrain, en l’occurrence, sans doute pour interroger les survivants de la Guerre de Cent Ans.

Les auteurs de l’émission seraient bien en peine de définir cette vérité officielle qu’ils prétendent dénoncer. S’ils avaient lu de plus près la littérature historique récente sur la figure de Jeanne d’Arc, ils auraient constaté que les points de vue peuvent diverger, qu’il est donc inexact de faire croire que les historiens convoqués sont, sur tous les points, d’un avis identique ; encore moins, que celui-ci est forcément hagiographique à l’endroit de la Pucelle. On reconnaîtra aisément dans ce parti-pris du réalisateur et de son principal informateur une manifestation de la « théorie du complot » si pertinemment dénoncée par Robert Reckert (Le Monde dimanche 30-lundi 31 mars 2008, « Débats et dialogues », p. 15) : « vision délirante selon laquelle la réalité, jusque dans ses détails, fait l’objet d’une manipulation occulte dont la vérité est masquée à l’humanité » ; vision qui cache « un ressentiment contre les élites de la connaissance et [dans laquelle] se déploie une figure contemporaine de l’anti-intellectualisme ».

Tout au long de l’émission, on retrouve cette volonté de débusquer le mensonge de la « version officielle » et de lui substituer une explication plausible, c’est-à-dire apparemment rationnelle et, si possible, évidente. Cette démarche se traduit par des formulations souvent péremptoires, fondées sur des hypothèses qui, par un effet bien connu d’accumulation, finissent par créer l’illusion d’une vérité, en faisant oublier que leur point de départ était hypothétique. Les déductions abusives ne sont pas rares, non plus, souvent fondées sur une mauvaise interprétation de la lettre des documents : « le père de Jeanne louait (sic) au seigneur local une forteresse (resic) », d’où on peut présumer qu’il est « un noble paysan (reresic) », et on déduit « qu’il contrôle une forteresse ». Les documents émanant de la cour du Dauphin sont systématiquement suspects, en revanche, les écrits d’inspiration bourguignonne sont pris pour argent comptant. On invente une littérature qui n’a jamais existé, tels ces « poèmes épiques » qui, à partir de la levée du siège d’Orléans, « commencent à propager la légende de la Pucelle ».

Quant aux explications, elles prêtent souvent à rire, tellement elles privilégient la plus élémentaire des vraisemblances. Dans ce domaine, la palme revient à la transmutation des voix célestes que la Pucelle croit entendre en voix humaines que les auteurs attribuent à des dames qui lui soufflent ses réponses. Même dans sa prison de Rouen, « on s’aperçoit aussi que derrière les rideaux, des tentures, il y a des gens qui se promènent et qui soufflent des réponses à Jeanne ». La Pucelle est parfois empêchée de les entendre clairement, aussi s’en plaint-elle : « De là où je suis, je n’ai pas très bien entendu ma voix ». « ’Attendez que je consulte ma voix et je vous le dirai’, ce qui veut dire que les voix sont dans son environnement immédiat ». On ne sait que regretter le plus : que les juges n’aient pas veillé à offrir à l’accusée des moyens de défense plus perfectionnés, ou que les messagers divins n’aient pas su doser la puissance de leur organe.

J’arrêterai là une énumération qui pourrait être plus longue. Mon propos n’est pas de convaincre des auteurs, dont je sais par expérience qu’ils sont sourds à toute explication dès lors qu’on touche à leur marotte. J’adresserai plutôt des reproches aux producteurs qui n’ont pas pris la sage précaution de s’entourer d’avis autorisés avant de commander des émissions de cette nature. Nul n’ignore que certains faits de l’histoire de France ont le don d’exciter les imaginations (le trésor des Templiers, le Masque de Fer, le prisonnier du Temple, etc.). L’aventure johannique en fait partie. Il vaudrait mieux être prudent dès qu’un de ces sujets est abordé. Sans cela, nous continuerons à voir se manifester, à intervalles réguliers, des restaurateurs de la vérité vraie, auxquels les médias font une publicité complaisante, qui croient dur comme fer qu’ils sont les premiers à mener campagne contre le mensonge et la manipulation de faits contenues dans les « thèses officielles ».

Laissons-les à leurs illusions. Tournons-nous vers les historiens, qui ont le mauvais rôle dans cette distribution. Ils se sont prêtés au jeu imposé par le réalisateur (nature des questions posées, lieux de tournage, etc.), avec la générosité qui caractérise nos universitaires, toujours disposés à prêter leur concours à une entreprise culturelle (qui plus est, sous le label d’Arte, dont on sait qu’elle a leurs faveurs). Ils proposent un discours à la fois cohérent et accessible aux non spécialistes, car, en bons pédagogues, ils ont le désir de toucher le plus grand nombre. Cet effort de clarté est mal récompensé, puisque leurs propos (principalement dans les passages où ils sont en concurrence avec ceux de M. Gay) sont tronqués et perdent donc leur cohérence. Plus grave encore, pour mieux servir la thèse des auteurs, ils peuvent être contredits ou, pire encore, carrément détournés de leur signification. Les réalisateurs, jaloux de leur autorité, n’admettraient sûrement pas que les intervenants interfèrent dans leur travail. De leur côté, ils exigent des historiens qu’ils renoncent à tout droit de regard sur l’utilisation qui est faite de leurs paroles et les exposent même à des critiques immérités, tant il est vrai qu’un discours sorti de son contexte peut prêter à des interprétations erronées. Que faire ? S’abstenir ? La mesure, si elle était prise collectivement pourrait être salutaire. Imposer un ‘cahier des charges’ serait une meilleure solution encore. Elle consisterait à associer les intervenants, quitte à en réduire le nombre, à la préparation de l’émission et à ménager autant que possible la continuité de leur discours. Les réalisateurs seraient conduits à réduire quelque peu le recours à une image qui devient parfois inutilement envahissante et à reproduire en parallèle les interventions, au lieu de les entrecroiser en créant un discours artificiel et finalement peu compréhensible.

Il faudrait surtout que les historiens se donnent collectivement les moyens de faire connaître au public le plus large les ouvrages qui mériteraient son attention, sous la forme qui leur paraîtra la plus appropriée, au lieu de se soumettre aux exigences d’entrepreneurs de loisirs audio-visuels, quelle que soit la notoriété dont ils jouissent. Tout plutôt que donner des verges pour se faire battre.

Michel Garcia

Professeur émérite (Université Paris 3)

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J’adressai ce texte aux historiens qui étaient intervenus dans l’émission, en l’accompagnant du message suivant en date du 8 avril 2008 :

 

Chers Collègues,

Je suis parvenu à surmonter ma répugnance et à regarder (avec de nombreux arrêts sur image) le forfait de M. Meissonnier. Je ne veux pas laisser passer ça. Aussi ai-je commis moi-même un texte que j’ai conçu comme une tribune libre à publier dans la presse.

Je vous le transmets en pièce jointe et vous demandant de bien vouloir : 1) me dire si l’initiative vous paraît heureuse ; 2) dans l’affirmative, de corriger les erreurs éventuelles ; 3) de me suggérer des modifications de fond ou de style. Si vous pouvez vous concerter avant, ce ne serait que mieux.

Enfin, pourriez-vous me dire par quel canal je pourrais communiquer ce texte à des personnes fiables pour une éventuelle publication dans la page « Débats » de certains journaux ?

Je pense qu’il faudrait ne pas trop tarder et profiter de la proximité des Journées johanniques pour obtenir une meilleure écoute.

D’avance, merci.

Amitiés, Michel Garcia

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Olivier Bouzy, Directeur adjoint du Centre Jeanne d’Arc d’Orléans, qui participa à l’émission, fut le premier à me répondre. C’est lui qui m’apprit que la source principale du réalisateur était l’ouvrage de Gérard Pesme, Jeanne d’Arc n’a pas été brûlée, dont le titre dit assez dans quel esprit l’auteur aborde le sujet historique qu’il prétend traiter (chacun sait que Napoléon n’est pas mort à Saint-Hélène ni Hitler dans son bunker berlinois). C’est à cet ouvrage mémorable qu’est empruntée la référence à de prétendus « poèmes épiques », formule qui désigne probablement le Mistere du siege d’Orleans. Quant à la citation qui en serait tirée, selon laquelle Jeanne d’Arc aurait été appelée « noble princesse », elle n’y figure pas, car c’est une invention du même Pesme. M. Meissonnier prétend avoir commencé à préparer son film avant la sortie de l’ouvrage de Marcel Gay.

 

Réponse à Olivier Bouzy [8 avril 2008]

[…] Notre ami Meissonnier est gonflé d’oser dire qu’il ne suit pas Gay, alors qu’il le laisse parler tout à sa guise et que son propre commentaire prolonge en l’amplifiant celui du ‘grand reporteur’.

Pour ce qui est des Poèmes épiques, autant que je me souvienne, à l’image il y avait de la prose latine. De même, si je ne me trompe, j’ai relevé qu’en marge du récit concernant Claude des Armoises, qui est lu avec componction par l’acteur de service, figurait un intitulé qui disait "fable de la fausse Pucelle" (je suis sûr de « fable »).

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D’Olivier Bouzy [9 avril 2008]

Au-delà de l’ouvrage de M. Gay, le réalisateur s’appuie sur des théories qui sont loin d’être nouvelles ; elles vont de Pierre Caze à Marcel Gay, en passant par Gérard Pesme et autres auteurs révisionnistes.

À la suite de la remarque de cet éminent spécialiste, je modifie la fin du premier paragraphe de mon texte, dans lequel je me réfère au seul ouvrage de M. Gay : « Dans ce but, il s’appuie sur les élucubrations d’une longue lignée d’auteurs, dont le dernier en date est Marcel Gay, du moins pour ce qui concerne « les points obscurs et énigmatiques » de la période qui va de Domrémy à Orléans, ainsi que pour l’épisode de Claude des Armoises.

Il saute aux yeux que le réalisateur privilégie ces « théories » au détriment de l’avis des autres intervenants. »

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Parallèlement, j’adresse la lettre suivante à Yves Dauge, Maire de Chinon, qui connait bien Jérôme Clément, Vice-Directeur d’Arte.

[9 avril 2008]

Cher Yves,

La corporation des historiens spécialistes de Jeanne d’Arc est très remontée contre Arte, à cause d’un télé-film consacré à Jeanne d’Arc diffusé sur cette antenne. Ils ont été piégés par un réalisateur qui les a pris pour servir de caution par leur présence à la théorie délirante d’un prétendu « journaliste d’enquête », qui dit les pires énormités en prétendant restaurer une vérité bafouée.

Tu trouveras ci-joint une libre opinion que j’ai rédigée en vue d’une publication dans la presse nationale. Je sais que tu connais bien les responsables d’Arte, aussi, je te serais reconnaissant de bien vouloir leur communiquer mon texte. Cela les aidera, j’espère, à comprendre la colère des historiens et, on peut toujours rêver, à être plus circonspects dans le choix de leurs auteurs pour l’avenir.

J’espère aussi que tu trouveras quelque intérêt à sa lecture.

Amicalement, Miguel

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[9 avril 2008]

Françoise Michaud-Fréjaville m’informe qu’elle et O. Bouzy ont protesté auprès de la productrice après avoir vu le CD de l’émission en avant-première. Elle m’annonce que le téléfilm doit être projeté à Orléans le 5 mai au cinéma des Carmes, dans le cadre des Fêtes johanniques.

 

Chère collègue,

[…]

J’imagine aussi votre colère lors de la projection du forfait de Meissonnier. J’ai lu avec intérêt la réponse de C. Beaune, tout en déplorant qu’en ces temps de consensus mou, on ne puisse plus publier dans la presse de vrais points de vue polémiques. Il va falloir réapprendre à être méchants, sinon, on se fera bâillonner pour un bout de temps, je le crains.

Qui a pris la décision de projeter ce téléfilm le 5 mai ? Est-ce à dire qu’à Orléans-même, les historiens johannistes ne sont pas consultés ? Dites-moi à qui on peut adresser une véhémente protestation. À quoi cela va-t-il servir de participer à la projection du 5 mai ? Croyez-vous que nos commentaires pourraient contre-carrer l’effet que les images vont nécessairement produire sur un public habitué à avaler tout ce qui bouge sur un écran ? J’en doute. Il suffit de lire la réponse de C. Beaune pour constater que même des gens lettrés ne sont pas à l’abri de ce risque. Personnellement, j’ai trouvé très discutable le volet images de l’émission, plutôt mal conçu sauf pour ce qui permet au réalisateur de tourner en ridicule la « version officielle ». Voilà un beau sujet de discussion entre nous. […]

Je vous suis très reconnaissant de bien vouloir transmettre mon texte à C. Beaune. Je pensais le faire, ainsi qu’à Cl. Contamine (j’avais demandé leur e-mail à O. Bouzy dans ce but). Si vous jugez utile de l’envoyer à Contamine aussi, n’hésitez pas à le faire. À toutes fins utiles, je vous signale que j’ai corrigé la mention de la tour de Boissy en « dans une tour du château de Chinon ».

[…]

Vous pouvez compter sur moi pour combattre, la lance à la main, tous ces faiseurs de -mauvaises- fables.

Amicalement, Michel Garcia

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Dans Le Figaro du 9 avril 2008, Colette Beaune publie une tribune intitulée « Jeanne et les impostures », que je reproduis ci-dessous.

 

Vous publiez dans votre page Télévision du Figaro daté samedi 29 mars une critique particulièrement laudative à propos du film de Martin Meissonnier « Vraie Jeanne, fausse Jeanne » projeté sur Arte à 21 heures le même jour ; trois colonnes, photo et gros titre accrocheur : « Et si Jeanne d’Arc n’avait pas été brûlée ? »

Si votre journaliste est tout à fait en droit d’avoir aimé ce film (bonne mise en scène, bien rythmé), il est tenu par nature d’avertir le lecteur quand des dérives sont avérées. Il donne ainsi la parole dans cet article aux auteurs Marcel Gay et Martin Meissonnier dont les affirmations sont tout à fait contestables.

Contrairement à ce qui est dit, il n’y a pas de « dogme » aujourd’hui en matière d’histoire de Jeanne d’Arc ; sa qualité de bergère, sa culture (illettrée ou non), l’étendue de son rôle militaire sont autant de sujets qui ont été librement discutés et largement renouvelés par les historiens ces dernières années. Nous n’en sommes pas restés aux manuels de la Troisième République !

Implicitement, le film suggère l’origine royale de Jeanne d’Arc et soutient clairement cette fois l’hypothèse selon laquelle Jeanne n’a pas été brûlée à Rouen en 1431 mais a survécu sous la forme de la dame des Armoises. Rien de nouveau dans tout cela et pas besoin de « cinq années de recherches » puisque les théories survivalistes datent de Guillaume Vignier au XVIIe s., lequel était soucieux de plaire à son protecteur descendant de ladite dame. Quant à l’origine royale de Jeanne d’Arc, elle découle des écrits d’un préfet napoléonien. Rien qui n’ait été déjà plusieurs fois sérieusement réfuté.

Si votre journaliste n’était pas en mesure de déceler les affirmations hasardeuses du film (le visage de Jeanne est penché et non « caché », les « 800 soldats » ne sont que 80), ni même les citations inexactes (que ne fait-on pas dire à la prophétesse Marie Robine ou à ce malheureux Bourgeois de Paris ?), il aurait pu et même dû se rendre compte que les interventions des historiens (au passage largement tronquées au montage) n’étaient là que pour servir de caution intellectuelle aux affirmations de M. Gay. Personne ne les avait d’ailleurs prévenus qu’il participerait au film !

Il n’était quand même pas difficile de constater pourtant qu’aucun de ces chercheurs n’intervient plus durant le dernier tiers du film lorsqu’il est question notamment du survivalisme (qui est aussi le titre de l’article : « Et si Jeanne n’avait pas été brûlée ? »), hypothèse sensationnelle certes mais qui ne repose sur aucun fondement. La vraie vie de Jeanne d’Arc qui a de quoi nourrir de très belles histoires, n’a pas besoin de telles impostures.

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[10 avril 2008]

Dans l’ignorance où il était de la participation de collègues sérieux à l’émission, Jean-Pierre Chaline a renoncé à la regarder à la seule lecture des programmes TV. Arte se déconsidère et il convient de le leur faire savoir par des courriers de protestation.

 

Cher collègue,

Vous avez bien fait en vous abstenant. Personnellement, j’ai dû faire un gros effort pour surmonter ma répugnance et m’obliger à avaler ce tissu d’énormités en m’arrêtant sur l’image pour noter littéralement les propos de M. Gay et du narrateur. Il y a de quoi faire tout un collier de perles.

Mes collègues orléanais, qui sont les plus affectés, sont prêts à m’aider à obtenir la publication de mon texte dans la page « Débats » du Monde. Si, de votre côté, vous connaissiez quelqu’un que l’on puisse toucher, je vous serais reconnaissant de bien vouloir me le faire savoir. Il faut battre le fer tant qu’il est chaud et les Fêtes johanniques arrivent.

Encore merci pour l’intérêt que vous portez à mon initiative.

Bien cordialement à vous, Michel Garcia

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[10 avril 2008]

Claire Portier, directrice du service Art et Histoire de Chinon, m’adresse ce commentaire très éclairant sur les pratiques des réalisateurs de TV, en élargissant le propos à d’autres réalisations que celle d’Arte.

 

Cher Miguel.

Sans pousser plus loin la réflexion, j’avais également noté que le journaliste avait une place de choix par rapport aux historiens. Par contre, je vous trouve un peu sévère dans la description de la salle Labrouste, qui est quand même un très beau morceau d’architecture métallique du 19e. Je trouve cependant très pertinente votre remarque sur le fond statique derrière les historiens, alors que le journaliste bénéficie des décors naturels. Si je ne me trompe, le mur en tuffeau auquel vous faite allusion est un des murs du château de Chinon, on voyait à un moment donné une perspective très explicite sur la vallée de la Vienne en crue.

Pour ajouter de l’eau à votre moulin, j’avais trouvé très « limite » les soi-disant portraits de Claude des Armoises montrés à la fin du documentaire : la très belle porte sculptée, à demi-flamboyante, ne me paraît pas pouvoir avoir été réalisée avant 1490, puisque les portraits sont du type « médaille », genre de décor qui ne commence à être répandu en France qu’au retour de l’expédition italienne de Charles VIII. Enfin, le portrait peint sur la cheminée du château (dont je n’ai pas retenu le nom) est très nettement une production du 19e siècle : peut-être s’agit-il, au mieux, d’une restauration très lourde d’un original ancien. Dans ce cas, le fait aurait mérité une mention.

Dans le même style, je ne sais pas si vous avez regardé la semaine dernière Des racines et des ailes consacré aux grands bâtisseurs. Le reportage consacré à Viollet le Duc était un modèle du genre, démontrant ce qu’on peut faire au montage lorsque la réalisation finale est confiée à des non spécialistes : sur Vézelay, le rôle de Mérimée, pourtant primordial, était complètement effacé pour mettre en valeur un Viollet le Duc omnipotent, architecte, sculpteur, menuisier, fondeur, et j’en oublie. Comme d’habitude, le réalisateur s’était trompé de tympan et a montré celui de la façade (une des choses les plus laides à mettre à l’actif de VlD) au lieu de celui du narthex (qui est vraiment roman). Enfin, je vous avoue avoir zappé de colère en fin de reportage en entendant une dame, éminente propriétaire du château de Roquetaillade, restauré par Viollet le Duc, répéter le bon vieux poncif comme quoi les lits au Moyen Âge étaient petits parce que les gens dormaient assis, ayant peur de la position allongée qui est celle des gisants. À quand l’huile bouillante du haut des créneaux et les charpentes en châtaignier ?

Merci de m’avoir donné l’occasion de « lâcher la vapeur », et à bientôt !

Claire.

 

Réponse, 10 avril

Chère Claire,

Entre autres vertus, mon texte aura celui de m’attirer des réponses du plus haut intérêt. Vous ne pouvez imaginer le plaisir que je prends à des courriers tels que celui que vous m’avez adressé. Dire qu’on aurait pu se côtoyer, comme deux tâcherons entièrement dévoués à nos obligations, vous à la Ville, moi aux Amis du Vieux Chinon, sans échanger autre chose que des propos liés à nos occupations respectives !

Je conviens que la salle Labrouste est fort belle (un peu haute de plafond peut-être, ce qui rabaissait les lecteurs à un niveau peu glorieux), mais quand elle grouillait de monde et qu’elle bruissait au rythme des pages que l’on tourne (sans oublier les toux incessantes de vieillards catarrheux). Comme le réalisateur n’avait visiblement pas le moyen de l’éclairer, elle fait sinistre.

Les portraits de Claude des Armoises sont plus que limite : sur ce point, mes correspondants orléanais sont catégoriques. Comme je garde les archives de tous les messages que je reçois, je vous montrerai ce qu’ils disent à ce sujet. Vous êtes dans le vrai.

Ce que vous écrivez sur Des Racines et des ailes est très intéressant, car tout à fait dans le droit fil de mon propos, à savoir l’usage détestable que les télévisuels font de la science des historiens. Vous n’êtes d’ailleurs pas la première à faire ce rapprochement : Francis Deguilly m’a expliqué que c’est en se basant sur une expérience analogue qu’il a renoncé à participer à l’émission que ce producteur compte consacrer au site UNESCO du Val de Loire : échaudé par une émission d’Arte sur la Loire en 2002, il a décliné l’invitation. J’ai l’impression d’avoir touché un point extrêmement sensible et il se peut que ma modeste démarche contribue à enclencher un vaste débat parmi les historiens. Tant mieux si c’est le cas.

Dernière nouvelle : Yves Dauge a accepté de transmettre mon texte au Vice-Directeur d’Arte.

Amitiés, Miguel

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[10 avril 2008]

Je reproduis le message, court mais pénétrant, que notre cousin Bernard Pichon m’a adressé en réponse à mon texte que je lui avais adressé.

 

Mon cher Miguel,

J’ai lu sur le mail d’Anne-Marie ton commentaire de l’émission d’ARTE consacrée à Jeanne d’Arc.

J’avais également regardé cette émission (peut-être en zappant un tantinet) mais la qualité des intervenants et l’origine des assertions étaient totalement inconnues pour moi. Je suis donc resté sur une impression de grand malaise, ne sachant plus à quelle sainte me vouer.

Finalement le passé est bien difficile à appréhender ; il est souvent déformé, exagéré, magnifié, caricaturé, caché, bref, transformé.

Je ne crois pas que, le temps passant, la crédibilité de l’HISTOIRE progresse.

Tant pis ou tant mieux, je ne sais pas.

Bien à toi.

Bernard.

 

Mon cher Bernard,

Ton intuition a été la bonne : il était très difficile de se faire une opinion. Par exemple, moi, je n’ai toujours pas saisi ce que les auteurs voulaient qu’on pense de Claude des Armoises. J’ai le sentiment qu’ils voulaient qu’on la prenne pour la Pucelle, qui aurait échappé au bûcher ou aurait ressuscité (le mot a été dit), mais qu’ils n’avaient pas tous les arguments pour nous convaincre.

Cette histoire est en train de faire un certain barouf, parce que les historiens en ont marre qu’on les sollicite et qu’après, on fasse n’importe quoi avec ce qu’ils ont dit. C’est tellement facile au montage.

Moi, ce qui me gêne dans l’attitude de M. Gay, c’est que, de toute évidence, il veut régler des comptes avec l’ordre établi et surtout avec l’Église, ce qui l’aveugle. Cela m’embête parce que c’est donner une idée fausse de gens qui, comme moi, ont les opinions que tu sais en matière de religion, mais n’en sont pas fanatiques pour autant. J’admets parfaitement que la Pucelle ait entendu (je dis bien « entendu » et non pas « cru entendre ») ses voix. Je n’ai aucune peine à la croire sincère. Je refuse de mettre en doute son témoignage sous le prétexte que moi personnellement je ne crois pas à la possibilité de ces révélations. Il est même probable que, si j’avais vécu à son époque, si j’avais reçu son éducation, pareille aventure aurait pu m’arriver.

En revanche, je ne partage pas ton pessimisme sur la crédibilité de l’histoire. Ce qui me semble en cause, c’est plutôt la crédibilité des médias modernes en général, et de la télévision en particulier. Je t’assure que, si tu participais à un colloque entre historiens sur ce sujet, tu découvrirais que la part d’indécision n’est pas si grande qu’il y paraît.

J’ai été ravi de ton message. Cela nous change du rugby, mais l’un n’empêche pas l’autre.

Je t’embrasse,

Miguel

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[12 avril 2008]

Cher ami,

Je n’ai pas vu l’émission, mais j’imagine. J’avais eu la même réaction devant une émission récente des Racines et des ailes, consacrée aux châteaux de la Loire, ou Jean Guillaume était vu quelques secondes dans les combles de la tour des Marques tandis que la présentation était faite par une dame aussi photogénique qu’incompétente.

Vous devriez publier ce courrier !

Cordialement, Alain Salamagne

 

Cher collègue,

Vous n’êtes pas le premier à faire le rapprochement avec Des Racines et des ailes. Je crois, qu’au-delà du cas spécifique du téléfilm sur Jeanne d’Arc, ce qui est en cause c’est bien le sort que les médias réservent aux contributions des historiens.

Le texte a été transmis au Vice-Directeur d’Arte. Par ailleurs, nos collègues orléanais cherchent le moyen de le publier dans Le Monde. Si vous y avez vos entrées, n’hésitez pas à me le faire savoir.

Bien cordialement, Michel Garcia

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[12 avril 2008]

à Éric Fottorino, Directeur du Monde

 

Monsieur le Directeur,

Je prends la liberté de vous adresser un texte en vue de sa publication éventuelle dans les pages Débats du Monde. Les collègues historiens intéressés l’ont lu et approuvé et seraient, eux aussi, heureux qu’il soit publié. Au-delà de l’épisode du Jeanne d’Arc d’Arte, on touche à un sujet beaucoup plus général, qui concerne l’usage souvent inadmissible que la télévision fait de leurs propos. Personnellement, j’y ai vu aussi une bonne illustration des thèses récemment exposées par Robert Reckert dans vos colonnes et, plus généralement, des relations à sens unique entre certains médias et les chercheurs.

Dans ma signature, je ne fais pas état de la publication récente de mon ouvrage : Juan de Gamboa, La Pucelle de France. Récit chevaleresque traduit du castillan et commenté par Michel Garcia. Éditions Mazarine, 2007. Je vous laisse juge d’apprécier s’il convient de le faire, car je ne cherche pas à faire de la publicité à mon livre (je ne sais ce que penserait de ce que je vous dis là mon éditeur, Claude Durand…) et je ne veux pas qu’on croie que j’ai écrit ce texte dans ce but. Mais, de fait, sa préparation m’a conduit à me plonger dans la bibliographie johannique et m’a donc sensibilisé à ces questions.

En espérant que vous voudrez bien donner une suite à ma demande, je vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de ma considération distinguée, Michel Garcia

Courrier resté sans réponse.

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Je reproduis ci-dessous l’échange que j’ai eu avec Jean Flori, Directeur de recherche au CNRS (Centre d’Études Supérieures de Civilisation Médiévale de Poitiers). Il aborde très directement la difficile relation des universitaires, en l’occurrence des historiens, avec les médias.

 

[16 avril 2008]

Cher collègue et ami,

Votre analyse est particulièrement éloquente et précise. Et la problématique que vous posez est tout à fait pertinente. Pour ma part, face aux dangers bien réels que vous soulignez, dus à la déformation « médiatico-journalistique » presque systématique de ceux qui fabriquent et vendent les émissions relatives à l’histoire, je me suis très souvent posé la question : que faire ? Sachant que nos interventions ou nos propos seront presque toujours tronqués ou réduits ou déformés ou dénaturés, ne serait-il pas plus sage de ne pas participer, dans la mesure où nous n’avons pas le pouvoir d’imposer le contrôle de nos propos ? Le problème est bien réel, mais je n’ai pas encore pu trouver de réponse univoque.

Plusieurs cas se sont présentés à moi à propos de ce genre d’émissions.

– 1er cas : le refus. J’ai été trois ou quatre fois invité à des « plateaux » de télévision. J’ai chaque fois refusé lorsqu’il m’est apparu que les autres participants ne me semblaient pas présenter les caractères de « sérieux » suffisant (par exemple un « savant » mélange d’universitaires et de journalistes peu sérieux, voire d’humoristes ou présumés tels, ou de vedettes du show-biz). Il est clair que ces gens-là ont, par leur métier et leurs antécédents, une très grande habitude de l’usage des médias et une grande virtuosité qui les rend aptes à capter l’attention sur leur personne, quelle que soit la niaiserie de leurs propos. Dans ce cas, me semble-t-il, il vaut mieux s’abstenir car il y a fort à parier que le sujet abordé ne sera qu’un prétexte à se faire valoir, au prix des pires absurdités. L’histoire n’y gagne pas, les historiens non plus, sauf ceux qui accepteront de « jouer le jeu » de l’absurde en faisant de la surenchère, comme le fit un jour Jean d’Ormesson. Mais n’est pas Jean d’Ormesson qui veut, et le bonhomme sait, lui aussi, capter l’attention sur lui-même. C’est un publiciste né. Nous sommes là dans un autre registre. Pour ma part, je ne me sens ni le goût ni la capacité de suivre cette voie.

– 2e cas : l’acceptation réticente. J’ai récemment été invité par Stéphane Bern pour son émission « Secrets d’histoire » (à propos de Robin des Bois et de l’origine historique du mythe). J’avais déjà vu deux ou trois de ses émissions antérieures, et avais déploré, comme vous le faites, certains « défauts » de l’émission (présence d’historiens « maison » qui n’en sont pas, propension aux images douteuses et aux reconstitutions, etc.). Les sujets traités sont de plus, à mon avis, à la limite de l’histoire et du « journalisme people ». J’ai donc longtemps hésité avant de donner mon accord, eu égard à la qualité historique de plusieurs autres intervenants et à la bonne « tenue » d’ensemble de l’émission. J’ai accepté en prenant mes précautions : je souhaitais savoir à l’avance quel genre de questions me seraient posées et de combien de temps je disposerais pour chaque réponse. Ayant reçu réponse favorable, j’ai accepté, mais ai tout de même dû constater, en revoyant l’émission, que les deux questions initiales que j’avais suggérées (qui me semblaient indispensable pour bien poser le sujet dans son cadre historique réel) ont été escamotées, très habilement, car on ne s’en aperçoit pas, mais le contexte historique profond qui me tenait à cœur a disparu. Malgré cela, de l’avis de ceux qui ont vu l’émission, l’ensemble était jugé « très intéressant », si bien qu’en définitive, je crois que l’on y gagne car l’histoire est présente, ce qui n’est pas rien, même si les sujets abordés sont presque toujours « para-historiques », mais que faire d’autre dans un monde médiatique gouverné par l’audimat ? Se retirer totalement est suicidaire pour l’histoire : cela revient à se retrancher dans la tour d’ivoire de l’érudition réservée aux seuls spécialistes. Il faut, je crois, « composer » et aider les (rares) concepteurs d’émissions qui tentent de mettre un peu d’histoire médiévale au menu. Notre « matière » a tout de même plus à y gagner qu’à y perdre, rien n’étant pire que le silence et l’oubli, à l’époque présente. Seule la TV amène à l’existence !! On peut certes le regretter, mais c’est hélas une réalité « incontournable » !

– 3e cas : l’acceptation sans réticence. J’ai eu l’occasion trois ou quatre fois (la dernière pour une émission qui, enregistrée il y a deux mois, sera diffusée sur la 3 dans quelques semaines) de participer à une émission toute entière consacrée à un sujet qui est à proprement parler dans « ma » spécialité, et où j’interviens seul dans tout ou partie de l’émission : en l’occurrence sur la croisade et sur les rapports chrétienté-islam. Dans ce cas, le risque me semble particulièrement réduit, les seules « dérives » possibles (on verra !) ne pouvant provenir que de deux origines : ou bien j’aurai dit des bêtises, et je devrai alors ne m’en prendre qu’à moi-même ; ou bien mes propos auront été tronqués ou dénaturés au montage. Évidemment, ce risque demeure et nous n’avons aucun moyen de contrôle. Je n’ai en effet aucun moyen de visionner l’émission AVANT sa diffusion. La question se pose alors, me semble-t-il, sur le plan juridique : lorsqu’une émission est en direct, pas de problème, mais si elle est enregistrée, ce qui est le plus souvent le cas, il devrait être stipulé que les participants donnent leur accord après avoir visionné le document. Je crains malheureusement que cette règle ne soit pas applicable et ne voie jamais le jour.

Il reste évidemment quelques détails que vous soulignez, par exemple le « traitement » plus ou moins favorable accordé à tel ou tel participant. J’ai souvent noté, comme vous, que les noms des intervenants ne sont pas toujours mis en valeur comme il le faudrait. Certains apparaissent à chaque fois que l’individu intervient, d’autres sont seulement mentionnés à leur première apparition. Que faire ? On est bien obligés de s’en remettre à l’honnêteté intellectuelle du producteur de l’émission. C’est évidemment aléatoire.

En définitive, dans l’état actuel du niveau d’ensemble du public pour ce qui concerne l’histoire et particulièrement l’histoire médiévale (niveau qui est, hélas, très bas) et compte tenu du peu d’intérêt des producteurs pour des émissions valables sur l’histoire (en France du moins, car c’est mieux en Angleterre ou en Italie), je crois que nous, historiens, avons intérêt à ne pas choisir de nous retirer dignement dans notre tente. Notre matière y perdrait, et seuls, alors, les « pseudo-historiens » triompheraient, car eux n’ont pas nos scrupules et nos prudences ! Il en va des émissions TV comme de la biographie jusqu’à ces dernières années : seuls les « pseudo-historiens » s’étaient investis en ce domaine, ce qui a contribué d’une part à dénaturer le goût du public et à dégoûter les vrais historiens du genre biographique, tant il était perverti par ces pseudo-historiens, hommes politiques ou notables divers, vendant leur nom plus que leurs travaux de recherches, souvent inexistants. J’ose me vanter d’avoir contribué pour ma part, dans une certaine mesure, à la réhabilitation du genre biographique, dans le sillage prestigieux de G. Duby, J. Le Goff, J. Richard et quelques autres. Le public commence à s’intéresser à l’histoire vraie par le biais de ce genre biographique « renouvelé ». On peut espérer une reconquête du même ordre par le biais des émissions TV et en « chasser » peu à peu les intrus, si possible. Il y en a tant encore, que les journalistes flattent, car ils sont souvent des leurs, ou de leur monde connu. Les historiens, en revanche, sont souvent pour eux des habitants d’une terra incognita.

Cette reconquête de l’histoire par les historiens sera sans doute lente et aléatoire, difficile, car les « parasites » sont en place et le public préfèrera encore longtemps entendre parler du trésor des templiers, des secrets cathares ou autres mythes. Mais, après tout, Alain Demurger a su, dans plusieurs émissions, remettre un peu d’histoire dans ce flot de délire (du moins lorsqu’on lui en a laissé le temps) : on peut évidemment regretter que, sur ce thème, les présentateurs aient laissé plus (trop) souvent parler ceux qui n’en avaient rien d’autre à dire que du vent et du clinquant. Du moins était-il présent, et avec lui, la vraie histoire.

Nous en sommes là : il nous faut reconquérir dans les médias notre propre matière pour qu’elle existe aux yeux du public. Pas simple !

Cordialement à vous

Jean Flori

 

[Réponse à J. Flori, le 16 avril]

Cher collègue,

J’ai été très intéressé par votre réponse, si instructive pour ceux qui n’ont pas la pratique des plateaux de télévision. Nul doute qu’elle fournisse matière à discussion si jamais le débat s’engage entre historiens sur cette question. Il semble que ce soit le cas, car j’ai reçu plusieurs messages qui portent des jugements sévères sur des émissions qui touchent à l’histoire, parmi les plus prestigieuses. Vos arguments en feront réfléchir plus d’un, tout en ouvrant la perspective d’une position nuancée qui pourrait être partagée par le plus grand nombre et déboucher sur une pratique commune. À toutes fins utiles, je suis en train de constituer un dossier avec toutes les réponses reçues.

Mon texte a été transmis au Directeur d’Arte. Il n’est pas impossible qu’il soit publié dans les pages « Débats » du Monde (un droit de réponse de Colette Beaune a, lui, déjà été publié par le Figaro). J’ai cherché à le communiquer à Le Goff mais n’ai pas encore de réponse de la chaîne France-Culture (« Les lundis de l’histoire ») à laquelle je me suis adressé. Si vous avez le moyen de toucher notre grand aîné, veuillez me le faire savoir ou, mieux encore, n’hésitez pas à lui transmettre le texte, si vous jugez la chose utile.

Une fois cette nécessaire médiatisation faite, il conviendrait peut-être d’ouvrir un débat au fond et de le faire savoir. Pourquoi pas aux journées de Blois ? Olivier Bouzy a déjà fait une démarche dans ce sens mais il faudrait que les historiens se manifestent auprès des organisateurs pour leur forcer un peu la main. C. Beaune, F. Michaud et O. Bouzy se sont concertés pour contrer la diffusion du téléfilm d’Arte qui a malheureusement été programmée dans le cadre des Journées johanniques. Il se trouve que je suis invité à donner une conférence sur mon propre livre (qui n’a eu aucun écho dans la presse, contrairement à celui de notre journaliste d’investigation), pour l’ouverture de ces Journées à Orléans, le 25 avril. Je ne manquerai pas de faire une mise au point à ce sujet.

Bref, la riposte s’organise. Il revient aux historiens de ne pas en rester au vœu pieux.

En vous remerciant pour votre riche contribution et votre appui éventuel à une initiative commune, je vous adresse mon bien cordial souvenir, Michel Garcia

 

[Réponse de Jean Flori, le 16 avril]

Cher Collègue,

Permettez-moi de revenir un peu sur le sujet de fond. Je l’aborde chaque fois que je peux avec les producteurs des émissions, aussi bien à la radio qu’à la TV (je n’y suis pas invité très souvent, mais je ne rate jamais l’occasion d’en parler). Et je commence toujours, bille en tête, par reprocher aux présentateurs et concepteurs d’émissions de négliger la véritable histoire et les véritables historiens, au profit des pseudo-historiens médiatiques, journalistes ou autres politiciens ou « show-businessmen ». Et de « viser très bas » sur le plan culturel. TOUS, ou presque, en sont d’accord, et se retranchent derrière l’argument suivant : pour « passer » et avoir ainsi le droit, de la part de la chaîne (tout est conditionné par l’audimat) de continuer de telles séries sur l’histoire, il faut « accrocher » le public, et il se trouve que le public est très majoritairement inculte (je crains hélas que ce ne soit pas tout à fait faux). Il faut donc ratisser large… au détriment parfois de la qualité. Ceci étant, ils attendent des historiens véritables, lorsqu’ils les invitent, une prestation qui soit à la fois de qualité sur le plan historique mais aussi et surtout (pour leur point de vue) qui « passe » bien, donc qui soit accessible à « la masse », laquelle regarde avant tout les émissions qui parlent de sujet qu’elle connaît déjà ou croit connaître – donc des sujets « alléchants » comme les Templiers, les Cathares, les trésors, les mystères, les secrets d’alcôve etc. -, et si possible des émissions où figurent des gens qu’elle connaît déjà, donc des gens des médias, journalistes ou gens du showbiz, (Max Gallo compris).

C’est ainsi. C’est un fait que l’on peut déplorer, mais c’est hélas un FAIT.

Il faudrait, pour en sortir, un historien (ou mieux, plusieurs ?) qui soit à la fois un grand écrivain, un grand orateur et un grand homme de media, genre Georges Duby. Malheureusement, on n’en trouve pas si facilement ! Il faut « faire avec cette absence », donc… faire avec ce que nous sommes.

Il faut donc que tous nous fassions un effort pour réussir la promotion de la BONNE histoire, sans concessions excessives mais aussi sans repli frileux sur nos territoires d’érudition où règne notre vérité (et encore), mais où nous sommes seuls, ou en tout cas peu nombreux. Je crois que l’on peut faire de relativement bonnes émissions avec de la relativement bonne histoire qui soit aussi accessible. Certes, on n’est jamais satisfait des émissions d’histoire que l’on voit ou auxquelles on participe, mais on n’a guère le choix : ou bien on cherche à élever le niveau même sans grande illusion, ou bien on ne participe pas pour ne pas ‘s’abaisser" outre mesure… et on laisse alors la place aux pseudo-historiens qui eux, soyons-en sûrs, sauront occuper le créneau et se montrer à l’aise dans leur prestation. Mais, dans ce cas, la cause de l’histoire véritable devient désespérée, si même ses adeptes abandonnent le terrain à l’adversaire ! Car l’adversaire, plus encore que le public que l’on maintient dans le caniveau, c’est le faux historien médiatisé qui dévalorise l’histoire et la confisque à son profit.

Je crois, une fois de plus, qu’il faut lutter… mais pour cela il nous faut des armes JURIDIQUES : quels sont les droits des participants aux émissions ? Quel droit de regard, quel droit de contrôle ont-ils sur leur propre prestation ?

Cordialement à vous, Jean Flori

 

[Réponse à Jean Flori, le 16 avril]

Cher collègue,

Je partage la plupart de vos analyses, à ceci près que je ne suis pas disposé à suivre les producteurs et auteurs d’émission lorsqu’ils nous invitent à nous mettre à la hauteur d’un public qu’ils estiment peu apte à recevoir notre ‘message’. Avec des raisonnements comme cela, on justifie l’injustifiable. En tout état de cause, ce n’est pas en renonçant à soi-même que l’on favorise une élévation du niveau culturel général, qui devrait être l’objectif principal de tout chercheur. Cet argument relève de la facilité : on définit un public qui soit conforme au message que l’on souhaite délivrer. Il s’agit aussi, de leur part, d’un aveu d’ignorance déguisé. On pourrait multiplier les exemples contraires. Faut-il parler ‘petit nègre’ à nos enfants ? Les politiques qui pratiquaient un langage châtié voire érudit, à la façon de De Gaulle (ou Mitterrand), étaient-ils moins bien entendus par le ‘bon peuple’ que les ignorantins qui nous gouvernent aujourd’hui ? De toute façon, comment pourrait-on, sans se désavouer, se ridiculiser et, par conséquent, manquer sa cible, se muer en démagogues du savoir historique ? Moi, je ne saurais pas, et vous non plus, sans doute.

Nous avons là matière à de bonnes et saines discussions.

Je vous suis très reconnaissant de bien vouloir dialoguer ainsi avec moi.

Bien cordialement, Michel Garcia

 

Cher collègue,

Croyez bien que je suis TOTALEMENT en accord avec ce que vous écrivez, ce qui montre en passant que j’ai dû mal m’exprimer dans mon message précédent. Car vous exprimez tout à fait ce que je ressens moi-même.

Croyez bien que je ne suis en aucun cas disposé à quelque concession que ce soit sur le plan de la qualité historique, ni à "renoncer à soi-même" etc.

J’adhère totalement à votre propre exposé. Il n’est pas question de "parler petit nègre" (pardon: cela m’a échappé…et on va me taxer de racisme !), ni "verlan", ni "banlieue" ni même "journalistique". Je suis totalement intransigeant sur ce point. Il faut rester soi-même, et si possible digne.

J’irai même plus loin : je ne vois pas la nécessité de paraître "débraillé" sur les plateaux de la TV, sous prétexte que « tout le monde » y vient désormais en chemise ouverte (fût-elle immaculée et largement échancrée comme notre BHL international), voire en blue-jeans ou en débardeur. Pas question de donner dans le propos vulgaire etc. Pas question de faire de l’histoire au ras du sol rien que pour "plaire" à un public que l’on croit vulgaire, même si c’est hélas parfois vrai. Aucune concession sur ce plan, ni sur la qualité formelle de l’exposé, ni dans l’expression qui doit rester correcte, même s’il faut aussi rester simple et accessible. Aucune concession non plus sur la qualité de fond du discours historique.

MAIS

Mais il n’en reste pas moins que j’ai ressenti, chez quelques-uns au moins des responsables d’émissions radio ou TV (pas chez tous, il est vrai, et pas toujours chez ceux dont j’espérais beaucoup et qui m’ont déçu sur ce plan, tant l’opportunisme et le carriérisme étaient chez eux patents), un très réel partage des idées que je leur exprimais avant ou après l’émission, à savoir, je le répète, un discours du genre suivant: Vous, hommes de média, avez une grande responsabilité dans l’abaissement du niveau culturel en France. Dans le domaine de l’histoire, vous privilégiez le superficiel, le clinquant, le "tape à l’oeil". Vous préférez les "faux historiens" aux vrais, vous n’éduquez pas le public, vous tapez au ras du sol, voire au-dessous de le ceinture", etc. Bref, les reproches que tous les historiens comme vous et moi faisons aux émissions françaises. Certains, donc, approuvaient, et confessaient leur réel désir de "hausser le niveau"… tout en se disant "coincés" par la nécessité de plaire au public… et ceux-là avaient évidemment tendance à souligner que le public qui fait l’audimat est généralement assez inculte…

J’ai un grave défaut : je suis naïf et j’ai tendance à croire les gens lorsqu’ils me semblent sincères. Et je reste donc convaincu que ce dernier discours recouvre au moins une part de vérité.

Conclusion : il nous faut AIDER ces producteurs-là, ceux qui, mal peut-être, tentent de faire connaitre l’histoire. Les aider SANS renoncer à la qualité, et en faisant à notre tour des efforts, non pas pour "abaisser le niveau" ou se mettre au diapason du vulgaire, mais pour rendre notre message moins austère, moins aride peut-être… je ne sais comment dire : tout simplement en étant le plus possible simple et clair, sans pédanterie… (je n’accuse personne que moi-même : il m’est arrivé, en revoyant telle ou telle de mes "rares" prestations, de penser que j’aurais pu, ici ou là, être à la fois plus clair, plus précis, plus complet, plus accessible, plus "intéressant"…).

L’Histoire a besoin de ces producteurs-là ; nous avons besoin d’eux si nous voulons que le public de l’histoire ne se réduise pas à un cénacle d’initié. Je suis convaincu que le public potentiel de la véritable histoire est plus large qu’ils le croient, et qu’une assez large part du public n’est pas aussi inculte qu’ils le disent (affirmation à prendre avec prudence, hélas !). Mais il y a du pain sur la planche, et du travail en vue pour hausser le niveau !

Un exemple pour illustrer tout ce que je viens de dire sur la manière dont les media et nous-mêmes jugeons le niveau culturel du public (car c’est cela le fond du problème): la perception des éditeurs à propos des notes des livres que nous produisons. Le voici :

La plupart des éditeurs, vous le savez, renâclent devant des notes abondantes. J’estime qu’il ne faut pas reculer. Une bonne histoire s’appuie sur des documents, et l’on doit, me semble-t-il, être intransigeant sur ce point : prouver la véracité de ce qu’on écrit, citer ses sources, mentionner les opinions que l’on partage ou que l’on conteste me semble indispensable pour éviter le « flou », le « n’importe quoi ». C’est aussi, je crois, un bon moyen de trier entre les vrais historiens qui fouillent les sources et connaissent les travaux antérieurs et les débats présents, et les historiens de pacotille qui se contentent d’un survol ou d’un plagiat. Pour ma part, j’ai presque toujours réussi (parfois difficilement) à imposer les notes et références que j’estimais indispensables. MAIS la plupart des éditeurs sont convaincus que ces notes « font peur au public » et que c’est un très sérieux handicap de vente.

Presque tous exigent que ces notes soient reportées en fin de volume… quand ce n’est pas en fin de chapitre (ce qui, dans ce dernier cas, le rend totalement inutiles). Ce n’est qu’au prix d’âpres batailles et discussions que j’ai pu obtenir parfois des notes en bas de page, infiniment plus utiles et plus claires.

Telle est donc l’opinion des éditeurs en France.

J’ai eu la chance, au moins sur quelques-uns de mes livres, d’être traduit en italien, en espagnol, parfois en anglais. Et j’ai pu constater que les notes, mises en fin de volume en France, apparaissaient « spontanément », dans ces pays-là, en bas de page, sans la moindre intervention ou demande de ma part. Pourquoi ?

Lors d’une réunion éditoriale à Paris, j’ai exposé cela et ai posé cette question : pourquoi ce qui se fait d’office en Italie, par exemple, ne pourrait-il pas se faire en France ? Le public italien serait-il plus « cultivé » que le public français ?

La réponse a fusé, unanime : « OUI ».

J’en conclus ceci :

– OU bien c’est faux, et il faut convaincre les éditeurs et les media de tout faire pour élever le niveau de production (mais hélas, les tirage des livres d’histoire, généralement très faible – sauf les Gallo, qui sont à peine de l’histoire – démontrent que les historiens sont aujourd’hui, pour les éditeurs, l’équivalent des « danseuses » pour les puissants du 19e siècle : on les subventionne presque par charité, pour la galerie, pour un reste de prestige… mais cela coûte… Combien de temps cela va-t-il durer ?

-OU bien c’est vrai, et il faut absolument reconquérir le public en faisant de la bonne histoire ET en aidant le plus possible ceux qui, hélas, ont seuls le pouvoir d’en parler et de la faire connaître. Ces émissions ne sont certes généralement pas bonnes, mais si on les tue, que restera-t-il ? Il nous faut les améiorer, les « soigner », les « guérir » si possible des virus qui les gagnent… mais pas les tuer, car l’Histoire en a besoin.

Je ne sais si je me suis exprimé assez clairement.

Cordialement à vous, et avec tout mon soutien pour la cause que vous défendez, et qui, j’en suis certain, nous est commune, Jean Flori

 

Cher collègue,

Loin de moi l’idée de vous attribuer les opinions que je dénonçais chez les acteurs des médias. C’est moi qui ai dû mal m’exprimer. Nous sommes bien d’accord pour ne pas faire de concessions à la facilité.

Personnellement, si je n’ai qu’une maigre expérience en matière de collaboration avec les médias (TV et radio), j’ai, en revanche, une longue expérience comme vulgarisateur. Pendant 20 ans, j’ai présidé une société d’histoire locale, organisé chaque année des conférences et des visites commentées portant principalement sur l’archéologie et l’histoire des hommes et des monuments de la région. J’étais le seul universitaire de l’assemblée et m’adressais à un public plein de bonne volonté mais ayant reçu une formation inégale et parfois modeste. Je vous concède que ce public offrait l’avantage sur celui de la télévision d’être motivé, de faire l’effort d’aller au-devant du savoir. Ce travail de vulgarisation, je l’ai fait avec plaisir et je le juge indispensable, pour mon public d’abord, mais aussi pour moi, car cela me forçait à m’évader souvent du Moyen Âge et donc à engager des recherches dans des domaines qui m’étaient moins familiers. Je n’ai pas à insister puisque vous avez assisté à une de ces réalisations. De même avez-vous pu constater qu’en matière de publication, on s’imposait une rigueur que pourraient nous envier bien des éditeurs universitaires. Les témoignages de satisfaction de la part de ce public attestent que cette démarche les satisfaisait.

Je ne confonds pas cette activité avec l’échange érudit. Pour satisfaire ce besoin-ci, qui est inhérent à la qualité de chercheur, je comptais sur mon séminaire ainsi que sur des colloques ultra pointus, organisés sur invitation et avec de longues plages de discussion entre les communications. Je n’ai jamais confondu les deux activités et j’ai toujours veillé à m’adapter à la tonalité de chacune d’entre elles.

J’admets très bien que la télévision (ou la radio) se donne un objectif de vulgarisation (j’ose dire « intelligente ») et je trouve normal que les chercheurs et savants (pas seulement les historiens) y collaborent, si possible en cravate (littéralement et métaphoriquement), comme vous le suggérez si justement. La difficulté est de concilier leur définition de la vulgarisation avec la nôtre, j’en conviens tout à fait. C’est là toute la question. Observons que, sur ce chapitre, les médias n’ont pas la même doctrine. Je suis un auditeur assidu de France-Culture, et je pense que le niveau qu’on y pratique conviendrait au « grand public ». Mais je pèche sûrement moi aussi par naïveté. En tout cas, vous montrez bien que, dans ce domaine, l’initiative ne nous revient pas, pas plus que dans celui de l’édition, et qu’il nous faut donc composer. Jusqu’où ? Il serait bon que nous ayons un ample débat entre historiens pour nous accorder là-dessus.

En fait, les questions que vous soulevez à propos des rapports parfois conflictuels que les auteurs universitaires connaissent avec les éditeurs concernent toutes les Sciences Humaines, et pas seulement l’Histoire. La question des notes est, en effet, cruciale. Il faut des notes et elles doivent figurer en bas de page : on ne doit pas transiger sur ce point. [Veillons, cependant, à ne donner que des notes indispensables : pour les références bibliographiques, une bibliographie en fin de volume avec un système d’appel dans le texte est bien plus utile ; de même, un glossaire final peut rendre bien des services ; des annexes bien conçues aussi (énumération non limitative). J’ai trop vu de ces articles d’après Thèse avec une première note, dont l’appel était inséré dans la première phrase quand ce n’était pas dans le titre, qui couvrait le reste de la page et le début de la suivante : on y retrouvait, retranscrite exhaustivement, une bibliographie élémentaire et bien connue de tous].

Quant à l’argument qui se fonde sur un niveau culturel comparé des peuples, il ne me convainc pas du tout. Quand on connaît les systèmes d’enseignement des uns et des autres, on peut avoir quelques doutes. Chacun de nos pays est capable de former une élite mais peu se sont donné les moyens de fournir un bon niveau général à la totalité de la population. Je sais bien que les choses changent et que je ne suis plus aussi convaincu que je l’étais il y a 30 ans des vertus de notre propre système, mais de là à conclure que le nôtre est à la queue du peloton, il y a un grand pas que je ne franchirai pas. Encore une fois, j’interprète cet argument comme de pure convenance, pour ne pas dire hypocrite. Pour tout dire, je le trouve irrecevable, sauf si l’on me démontre le contraire avec des chiffres. Pour ce qui est de la télévision, je ne crois pas qu’on doive envier celle de l’Italie berlusconienne.

Un autre sujet mériterait d’être abordé : les chercheurs ne sont-ils pas trop tributaires d’agents extérieurs à la profession pour diffuser des travaux de leur discipline ? Sont-ils à ce point dépourvus de moyens pour le faire eux-mêmes ? Si oui, comment remédier à ce grave défaut ?

Encore merci pour votre précieuse contribution.

Bien cordialement, Michel Garcia

 

[17 avril 2008]

Cher ami,

Votre réponse est tout à fait pertinente et convaincante. Je vous suis sur presque tous les points, sauf peut-être sur le « niveau » culturel comparé de la France et de l’Espagne ou de l’Italie. Certes, rassurez-vous, je ne soutiendrai pas que la TV de Berlusconi est meilleure que la nôtre ! (Quelle horreur ! Peut-on faire pire ? Je crains que oui…). Pourtant, j’ai souvent eu l’impression (mais je peux me tromper) que le niveau d’intérêt, d’écoute et de compréhension des étudiants, en Italie et en Espagne, était supérieur à celui des étudiants français. Je n’en tire aucune conclusion « politique », croyez-le bien. Je suis un fervent défenseur de l’enseignement laïc, et je regrette, malgré tout, la disparition, en son sein, d’un certain état d’esprit que j’idéalise peut-être….

Quant à la qualité d’écoute du public, je suis comme vous convaincu qu’il y a un nombre considérable de gens qui sont prêts à entendre de l’histoire de valeur… C’est évidemment ce « fond » là qu’il faut développer et encourager, et vous avez très bien su le faire. Ce fond-là existe. Mais il est malheureusement encore trop faible pour "intéresser" les créateurs d’émissions qui ne peuvent vivre que de l’audimat…

Nous voilà donc ramenés à la question première : jusqu’où et comment aller ou ne pas aller à ce type d’émissions, et comment faire pour ne pas s’y faire piéger ou servir d’alibi ?

Je crois qu’une partie de la réponse est d’ordre juridique : il faudrait avoir le droit de visionner, avant sa diffusion, l’émission à laquelle on a accepté de participer. Après, cela risque d’être trop tard.

Je ne connais rien au droit en ce domaine. Ne faudrait-il pas s’enquérir de ce point de droit ? Cela éviterait, me semble-t-il, bien des déboires et bien des hésitations préjudiciables.

Très cordialement à vous, en en vous priant de m’excuser d’avoir été si long, Jean Flori.

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Le sénateur Yves Dauge avait bien voulu transmettre mon texte à Jérôme Clément, Vice-Directeur d’Arte. Celui-ci m’adressa, par son intermédiaire, la réponse suivante.

 

[29 mai 2008]

Monsieur le Sénateur, cher Yves,

J’ai bien reçu votre courrier du 15 avril 2008 ainsi que la lettre de Michel Garcia qui nous fait part de ses critiques à propos du documentaire Vraie Jeanne, fausse Jeanne, diffusé sur notre antenne le 29 mars 2008.

Je vous remercie de nous avoir transmis ces remarques intéressantes.

Permettez-moi d’y répondre en quelques mots.

L’objet de ce film était de développer auprès d’un marge public certaines interrogations relatives à l’extraordinaire parcours de Jeanne d’Arc.

Le projet du réalisateur Martin Meissonnier était d’exposer diverses thèses avancées sur ce sujet, en général ignorées du public, d’éclairer une aventure humaine, historique, politique et mystique et de montrer que celle-ci avait donné lieu à des interrogations, recherches et hypothèses qui méritent débat. Le documentaire ne prend à aucun moment partie pour une version ou une autre, comme le souligne d’ailleurs le titre de manière explicite.

Pour finir, sachez que le CFRT (Comité Français de Radio-Télévision) a co-produit ce documentaire qui a été également réalisé avec le soutien de la BNF. Ces deux institutions, dont la crédibilité ne peut être mise en cause ont rouvé ce programme d’excellente qualité.

En espérant avoir ainsi répondu aux critiques de M. Garcia et en espérant continuer à vous compter tous les deux parmi nos fidèles spactateurs, je vous prie de croire, Monsieur le Sénateur, en mes sentiments les meilleur,

Amitiés

Signé : Jérôme Clément.

 

[Chinon, 13 juin 2008]

Cher Yves,

Mon avis est qu’il n’y a pire sourd que qui ne veut entendre et qu’il vaut mieux que cet échange en reste là. Je m’estime d’ailleurs satisfait, grâce à ton intervention, d’avoir pu faire prendre conscience à Jérôme Clément qu’il lui sera désormais plus difficile d’obtenir la contribution des spécialistes pour des émissions de ce type. J’admets aussi qu’il est de bonne guerre, de la part d’un responsable de chaîne, de défendre les produits maison.

Cependant, qu’il me soit permis de te dire, tout à fait entre nous, que son argumentation est assez affligeante. Sa première phrase – « L’objet de ce film… » – mériterait, elle aussi, de figurer dans un bêtisier. J’espère, en tout cas, que ce n’est pas la définition qu’il donne de l’objectif culturel d’une chaîne comme Arte. Qu’est-ce que ce « large public » au nom duquel on décide que « l’extraordinaire », – c’est-à-dire, aux yeux du réalisateur, l’incompréhensible – parcours de Jeanne d’Arc mérite des explications, dont toute l’émission consiste à faire croire qu’elles ne figurent pas dans les travaux des historiens ? On est en plein dans le fantasme du « on ne nous dit pas tout ; on nous cache quelque chose », si nuisible (ce n’est pas à un homme politique que je l’apprendrai).

Le public ignore l’histoire des faits et gestes attestés de Jeanne d’Arc : c’est probablement vrai. C’est à l’éclairer qu’une véritable démarche culturelle doit s’attacher et non à diffuser les pires inepties sous prétexte qu’il existe par ailleurs une hagiographie simpliste. L’auteur du téléfilm s’en tient à ces deux thèses et néglige, de ce fait, celle que les intervenants historiens lui proposaient, tout en essayant de leur faire endosser la seconde, ce qu’ils n’ont pas apprécié.

Qualifier de « documentaire » ce monument d’ineptie et de manipulation des propos et des images, et affirmer que les délires du premier ignorant venu, qui ne fait que répéter sans le savoir des sornettes cent fois entendues ou lues, « mérite débat », il fallait oser le faire.

Enfin, se prévaloir de la co-production est un argument (d’autorité) pour le moins discutable. Je parierais que la BNF, dont je soupçonne que sa contribution s’est limitée à prêter sa salle de lecture pour les enregistrements, s’est engagée avant d’avoir vu la réalisation et sur la bonne renommée d’Arte. Mes soupçons sont peut-être infondés mais pas moins que la référence au CFRT, dont on ignore quelle fut la réaction après visionnement du film.

Le rôle de « redresseur de tort » que j’ai endossé n’est guère confortable : on passe au mieux pour un rigoriste, au pire pour un emmerdeur. Étant partisan de l’excellence pour tous, je me fais sans doute une idée trop haute de la culture mais je n’en ai pas d’autre à partager avec mes concitoyens ; en outre, j’ai la faiblesse de penser que des interventions de ce genre finissent par avoir à la longue quelque conséquence positive. Je te remercie, en tout cas, d’y avoir contribué par ton intervention.

Avec mes remerciements renouvelés, je t’adresse, cher Yves,  mes amicales salutations, Michel Garcia

_______________

 

Colophon

 

Françoise Laîné, Professeur d’Histoire du Moyen-Âge à l’Université de Bordeaux, accepta de publier mon texte sur son blog, ce qui donna lieu à quelques échanges. Je reproduis ci-dessous les plus intéressants.

 

27-05-08 (13h55). Françoise Laîné (Poolzazoo).

Voici un texte écrit par un collègue, Michel Garcia, professeur émérite de littérature castillane à Paris III. Il a publié en 2007 la traduction d’un roman castillan sur Jeanne d’Arc : Juan de Gamboa, La Pucelle de France. Récit chevaleresque traduit du castillan et commenté par Michel Garcia. Paris, 2007.

Intéressé par le sujet, il a regardé une émission sur Arte qui l’a déconcerté (le mot est faible). Michel Garcia dit très bien ce que j’ai souvent ressenti devant certaines émissions.

[Suit mon texte en 4 livraisons]

 

27/05/2008 14:23 (zzxyz)

Cela rejoint les nombreuses émissions « historiques » diffusées sur les chaînes spécialisées du satellite qui démontrent à chaque fois que le travail du journaliste et celui de l’historien ne font pas bon ménage, le premier « bouffant » systématiquement le second pour des raisons diverses (ego, revanche de l’historien raté, volonté de « faire court » pour « aller à l’essentiel », audimat, etc.).

Les historiens s’embarquent de bonne foi dans une galère dont ils ne comprendront qu’ils n’ont été que le dindon de la farce qu’après le montage et les coupures, parce qu’ils s’estiment honorés d’avoir été choisis pour – enfin – exposer leurs thèses au grand public.

C’est une duperie sans cesse renouvelée.

Je ne suis pas spécialiste de Jeanne d’Arc, mais suis assez au fait de la 2GM, où l’on retrouve les mêmes poncifs, les mêmes phénomènes, sans que les dernières thèses d’historiens pourtant réputés ne soient prises en compte.

 

27/05/2008 18:16 (Poolzazoo)

Les formes d’expression des universitaires et des journalistes ne sont pas les mêmes ; lorsqu’elles divergent complètement, l’échange devient difficile. MG remarquait aussi une mise en scène dévalorisant systématiquement les historiens.

La vulgarisation est un exercice délicat. Cela demande un gros effort de clarté, la recherche d’une présentation attrayante, voire distrayante tout en restant honnête !

 

27/05/2008 22:25 (zzxyz)

Il est néanmoins incontestable que les historiens maîtrisent moins bien l’oral audiovisuel que l’écrit : tendance à faire long, là où le journaliste écourte le débat par des formules choc.

De toute façon, ils sont toujours victimes des ciseaux du monteur.

Dans les nombreux programmes consacrés aux grandes batailles aériennes (bataille d’Angleterre, Pearl Harbor, Midway, etc.) que j’ai vus, les témoins sont soumis au même traitement. Alors que l’on s’attend à ce qu’ils nous parlent de leur état d’esprit, de leurs peurs, de leurs tactiques de combat, de ce qu’ils pensaient de leurs adversaires, la seule chose que le réalisateur retient, c’est la description de leur petit-déjeuner avant leur mission…

 

29/05/2008 14:17 (ajb66)

Bon finalement, vive la lecture d’un bon livre…. de spécialiste.

Ça peut être ch…. même si c’est utile comme la brique qui constitue le mur.

Il y a deux types d’historiens : ceux qui prennent une loupe pour examiner l’argile dont est faite la brique et ceux qui prennent la hauteur suffisante pour examiner le mur dans son ensemble et le bâtiment dont il est l’un des pans.

Quand on met ces deux familles d’historiens ensemble pour faire une émission grand public (cultivé quand même), l’animateur doit faire la balance entre ceux qui brossent à grands traits un évènement dans son ensemble en essayant de lui trouver un sens (le dessin de la mosaïque) et ceux qui détaillent la fabrication et la pose des carrés de cette mosaïque, si vous suivez mon image.

Comme chaque participant est un passionné, c’est normal pour quelqu’un qui a consacré beaucoup de temps à un sujet, l’animateur doit ou devrait doser comme un alchimiste les temps de passage entre le général et le détail qui vient confirmer ou expliciter, pour que l’ensemble forme un tout compréhensible aux téléspectateurs de bonne volonté soucieux de se cultiver (approfondir des connaissances sommaires) sur un sujet donné.

[…]

 

29/05/2008 21:26 (Rebelote02)

Pour avoir vu le documentaire, je trouve ces critiques assez dures quand même.

Il était évident avant même de voir le docu que le postulat de départ était : et si l’épopée johannique ne s’était pas passée comme on l’imagine d’habitude ? Et si il y avait une main qui a aidé en secret derrière ? (en l’occurrence c’est le nom de Yolande d’Aragon qui revient le plus souvent).

Du coup, comme effectivement, c’était le sujet du livre de Gay, oui effectivement, il est assez présent. Maintenant, en arriver à chipoter sur le fait que les historiens sont présentés dans des bibliothèques sombres, comme pour souligner leur côté archaïque, bof. Les téléspectateurs d’Arte qui regardent ce genre de docu ne sont pas les beaufs staracadémisés de TF1.

Après on peut discuter sur le fond du documentaire : par exemple, comment les historiens expliquent que Jeanne d’Arc ait pu traverser plusieurs centaines de kilomètres seule ou presque, en un temps record et en pays ennemi quasiment tout le temps ? Chance ? Aide en sous-main ? (Toujours Yolande pourquoi pas, vu le rôle important qu’elle a joué à l’époque).

De toute façon, les infos restent sommaires et pour beaucoup de choses, nous en sommes réduits aux conjectures, non ?

Brunissen

 

29/05/2008 22:42 (Poolzazoo)

Yolande d’Aragon avait de l’énergie à revendre, le sens de l’intrigue, mais il faudrait lui prêter une sorte de génie politique pour avoir suscité, téléguidé ou même seulement manipulé lourdement le phénomène « Jeanne ». Or rien ne permet de créditer Yolande d’Aragon de capacités exceptionnelles ; on ne connaît pas non plus d’aigle dans son entourage.

 

30/05/2008 01:38 (ajb66)

le postulat de départ était : et si l’épopée johannique ne s’était pas passée comme on l’imagine d’habitude ?

L’épopée de Jeanne d’Arc est quand même assez bien connue, et des cohortes d’historiens, la plupart des pointures, l’ont décortiquée depuis très longtemps depuis au moins le début du 19e siècle. Parmi ces spécialistes de l’épopée johannique, Régine Pernoud qui n’est pas n’importe qui.

Enfin, deux documents de poids existent, les minutes du procès de Rouen de 1431 bien évidemment, mais également celles du procès en réhabilitation de 1455/1456, une fois les anglois définitivement boutés hors du royaume de France, très intéressant.

J’ai ces deux procès dans ma bibliothèque, un héritage – Club du meilleur livre 1953 – directeur de publication Michel de Romilly – préface du RP Michel Riquet.

Dans le second procès, in primis dicimus atque, justicia exigente, decernimus. les juges font procéder à la lacération par le bourreau des pièces du premier procès ayant abouti à la condamnation de Jeanne comme relapse.

Pour le reste du procès, « disons, prononçons, décrétons et déclarons que lesdits procès et sentences, entachés de dol, chalonge, iniquité, mensonge erreur manifeste de droit et de fait, de même que ladite abjuration et toutes leurs exécutions et séquelles ont été, sont, et seront nuls, invalides, inexistants et vains… »

Les juges du tribunal de l’Inquisition mandés par le pape Calixte III pour le procès en réhabilitation ont interrogé, concernant la vie de Jeanne et le premier procès

– 22 témoins à Rouen

– 35 pour l’enquête sur le lieu d’origine de Jeanne d’Arc

– 41 à Orléans dont le comte de Dunois, compagnon d’armes de la pucelle

– 15 à Paris dont Mgr le duc d’Alençon et l’évêque de Noyon

– réentendu 19 témoins de Rouen qui avaient déjà déposé lors de l’enquête préliminaire

– joint les dépositions recueillies auprès de personnes trop âgées pour se déplacer (le second procès a lieu 25 ans après le premier)

Pour donner une idée, le livre du procès en réhabilitation fait en épaisseur au moins le triple ou le quadruple du livre du premier procès. Cela fut un procès fouillé.

Il ne s’agissait pas de dire n’importe quoi puisqu’il s’agissait de remettre en cause un premier procès tenu sous la conduite de Cauchon, évêque de Beauvais, « procès en matière de foi – In Nomine Domini – instruit contre la femme Jeanne communément appelée la Pucelle. »

Le tribunal se composait de Mgr Pierre Cauchon, évêque de Beauvais etc (titres en théologie et droit canon), conseiller de Très Serein et Très Chrétien Seigneur le Roi d’Angleterre ; vénérable et discrète personne maître Jean d’Estivet, chanoine de Beauvais, procureur général ; Scientifique personne maître Jean de la Fontaine (sic), maître ès arts et licencié en droit canon, examinateur du procès ; assistés d’un grand nombre d’abbés et de prieurs de monastères fameux, de docteurs et professeurs en la Sainte Théologie et cœtera… tous prêtres séculiers, moines ou religieux. »

Ce sont donc ces gens que le second procès se propose de désavouer, d’où la grande qualité de l’instruction.

Tout ceci pour dire que des documents et des gens qui ont raconté, non pas devant un tribunal royal mais devant un tribunal d’Église convoqué directement par le pape, on en a suffisamment.

L’histoire de Jeanne d’Arc n’est pas une histoire légendaire racontée par l’homme qui connait l’homme qui a vu l’ours, mais au moins depuis qu’elle fut présentée au roi à Chinon, tous ses faits et gestes ont été enregistrés jusqu’à son procès ou plus exactement ses deux procès où les témoins encore vivants en 1456 ont été interrogés minutieusement.

 

30/05/2008 18:15 (Rebelote02)

Ah mais je suis bien d’accord et de toute façon, je ne dis absolument pas que Gay a raison.

Ceci dit, vous dites vous-même qu’on sait parfaitement ce qui s’est passé à partir de son arrivée à Chinon. Mais quid de la période antérieure ? Pour Gay, c’est là aussi que la question se pose.

Par exemple, comment a-t-elle traversé si vite le pays et sans encombre, malgré les dangers ? (Si on exclut l’aspect miraculeux bien sûr) La chance simplement ? Et comment expliquer que finalement le capitaine à Vaucouleurs accepte finalement de la laisser aller et la fait accompagner par plusieurs de ses hommes ?

Ceci dit, je ne connais pas bien l’histoire précise de la Pucelle, n’ayant pas lu grand-chose sur le sujet à part La libération d’Orléans de Régine Pernoud donc loin de moi l’idée de refaire l’histoire.

Brunissen

 

30/05/2008 20:11 (Poolzazoo)

Lors du second procès, un vieil homme d’armes interrogé note comme quasi miraculeux que la vue de Jeanne légèrement vêtue avant de revêtir son harnois ne lui inspirait pas de pensées friponnes, alors qu’à cette époque, il était jeune et fort gaillard ; ni lui ni d’autres en 1455 n’ont évoqué comme preuve de la protection divine qu’elle ait mis 11 jours, fin février 1429, pour aller de Vaucouleurs à Chinon. Ce point ne semble pas intéresser grand monde.

Le capitaine de Vaucouleurs, Jean de Baudricourt s’est fait tirer l’oreille de la mi-mai 1428 à la fin février 1429 pour laisser partir Jeanne et lui fournir une escorte. Les habitants se sont cotisés pour son équipement.

À ce moment, la population du secteur est harcelée par les troupes bourguignonnes et Jean de Baudricourt a déjà dû passer un accord avec « l’ennemi », se rendre à terme ou rester neutre. C’est un type d’arrangement assez banal dans le cadre d’une « petite guerre » de siège : celui qui est susceptible de se rendre doit le faire s’il n’est pas secouru dans un délai donné. Moyennant quoi, il se met à l’abri d’une accusation de trahison. On n’est jamais trop prudent !

Baudricourt en est probablement réduit au point où le plus maigre espoir, même en la personne d’une jeune personne surprenante, n’est plus à dédaigner ; au point où il en était, cela valait la peine d’être essayé. Cette équipée était le moyen de faire passer le message à la cour, de se rappeler à son bon souvenir et de faire savoir l’urgente nécessité de secourir des fidèles en Lorraine ! Si c’est bien cela qu’il entendait faire, il a dû être déçu.

Une lecture utile et très agréable : C. Beaune, Jeanne d’Arc, Paris, 2004.

 

31/05/2008 09:54 (hadesfr2)

Vous avez bien raison !

Ne pas regarder la télé, c’est la solution.

 

31/05/2008 18:25 (Poolzazoo)

Voui, mais attention, mon collègue qui a pris la peine de râler ne s’est infligé le pensum de regarder la susdite émission que pour avoir appris que les collègues sollicités pour l’émission, qui l’avaient visionnée avant sa diffusion, étaient scandalisés de l’utilisation qui est faite de leurs interventions ! Il a donc voulu voir ce qu’il en était en réalité, et cela lui a valu plusieurs heures d’écoute avec arrêts sur l’image et le son pour prendre des notes.

Les universitaires sont des râleurs consciencieux !

 

 

02/06/08 02 :25 (hadesfr2)

« Les universitaires sont des râleurs consciencieux ! »

On ne saurait le leur reprocher.

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À propos d’un projet de monument aux Juifs de Chinon

À propos du mémoire de Annegret Holtmann-Mares

À propos d’un projet de monument aux Juifs de Chinon

 

En 2003 ou 2004, j’appris incidemment que la municipalité de Chinon venait de recevoir la visite de l’administrateur d’une fondation dédiée à la restauration de la mémoire des communautés juives persécutées. Ayant appris qu’un massacre aurait été perpétré au début du xive siècle, sous le règne de Philippe le Bel et de ses descendants immédiats, ce personnage, que je n’eus pas l’occasion de rencontrer, proposa l’érection d’un monument pour commémorer l’événement. Ayant eu vent du projet, j’émis des réserves et souhaitai une étude sérieuse afin d’établir la réalité de faits dont on n’avait qu’une connaissance très approximative. Mon avis finit par être entendu, comme en témoigne la note ci-dessous publiée sur le site de la Nouvelle Gallia Judaica :

La Conseillère Municipale [l’Adjointe à la Culture] Marie-Michèle Esnard de la Ville de Chinon (Indre et Loire), s’était adressée dès 2004 à notre Équipe dans le but de faire réaliser une étude documentée et scientifique sur les Juifs de Chinon et ceci afin d’inscrire dans l’histoire patrimoniale locale la relation d’un épisode dramatique qui affecta les juifs chinonais en 1321.

Pour ce faire, Annegret HOLTMANN-MARES, docteur de l’Université de Trèves (Allemagne) – Université avec laquelle nous avons des liens étroits de collaboration scientifique – a été désignée ; auteur d’une thèse sur Les Juifs du Comté de Bourgogne au Moyen Age publiée à Hanovre en 2003 (en allemand), actuellement enseignante à l’Université technique de Darmstadt, elle vient donc d’achever, grâce à notre recommandation, cette étude demandée par la Ville de Chinon, et l’a présentée au Séminaire de la NGJ le lundi 2 juin 2008, ouvrant notre cycle sur « Le patrimoine juif en France et en Europe ». Nous nous réservons naturellement la possibilité de publier cette excellente étude dans la Collection de la NGJ chez Cerf.

 

Le projet de monument connut un début d’exécution : ébauche de la sculpture et choix de l’emplacement de son lieu d’érection. Ayant obtenu communication du rapport d’Annegret Holtmann-Mares, je l’étudiai et adressai la lettre qui suit à la nouvelle Adjointe à la culture, madame Micheline Dubruel.

 

[à Micheline Dubruel, le 6 juin 2008]

Chère Micheline,

J’ai appris incidemment que Marie-Michèle Esnard avait fait un exposé devant la dernière commission de la Culture sur le projet de monument chargé de commémorer le prétendu massacre des Juifs de Chinon. J’en conclus que le projet n’est donc pas abandonné.

L’ancienne Adjointe, sans doute à la demande d’Yves Dauge, a cherché plusieurs fois à m’y associer, sans me donner les moyens d’en discuter le bien-fondé. J’ai refusé de me prêter à une opération, l’érection d’un monument, dont le principe était arrêté avant que soient entendues les conclusions des études nécessaires à la reconnaissance historique des faits concernés. Cela s’appelle « mettre la charrue avant les bœufs ». Finalement, on a bien voulu me soumettre le rapport de madame Holtmann-Mares. Je l’ai lu attentivement et en ai fait une note de lecture que j’ai adressée, en son temps, à M.-M. Esnard. Je voudrais être certain que tu as eu connaissance de cette note. Je te l’envoie donc.

Je ne te cache pas que je trouve le procédé choquant. Je l’admets d’autant moins que ce n’est pas la première fois que j’observe que notre ville se retrouve impliquée dans la commémoration d’événements dont on n’a pas établi l’exactitude documentaire : la première s’est traduite par cette plaque apposée dans le square Eugène Pépin pour commémorer le massacre des suspects de Saumur pendant la Terreur. Il fallait alors, semble-t-il, donner un gage aux contempteurs d’une Révolution fanatique et cruelle. Peu importe que les malheureux aient été exécutés très probablement près de l’actuel cimetière sans que les Chinonais y aient participé (sans avoir tenté de l’empêcher non plus, je l’admets volontiers), la découverte d’ossements dans le futur square suffisait à justifier une opération du plus pur esprit révisionniste tendant à associer la population chinonaise à un acte de barbarie. J’ai bien peur que, cette fois, on n’ait pas résisté aux sirènes d’un financement qui « enrichirait » notre ville d’un nouveau monument, même si cela revient à rappeler qu’elle ne fut absente d’aucun événement mémorable du royaume, fussent-ils les plus noirs. Pour les promoteurs, qui se complaisent à présenter l’histoire du peuple juif en pays chrétien exclusivement sous l’aspect de la persécution, ce dut être une aubaine que de trouver une oreille complaisante à leurs jérémiades. Ils auraient été pourtant bien inspirés de chanter leur antienne aux autorités de Blois, tant il est vrai que (sauf erreur de ma part) un massacre de Juifs est vraiment attesté dans cette ville et a fait beaucoup plus de victimes que celles que l’on suppose, – sur la foi d’un seul document ! -, à Chinon.

Voilà à quel sinistre marchandage se trouve acculé celui qui veut rétablir la vérité devant une manipulation de l’histoire : à encourir des reproches d’indifférence envers des populations qui ont subi des persécutions qu’il est hors de question de nier et à l’égard desquelles il éprouve une réelle commisération, outre l’intérêt que suscite en lui naturellement la richesse culturelle issue de ces communautés.

Je tiens à me démarquer de cette attitude et dénoncer une opération qui n’honore pas ses promoteurs. Je voudrais que tu saches sur quels arguments je m’appuie pour défendre ma position, de façon à te permettre de juger en connaissance de cause.

 

À propos du mémoire de Annegret Holtmann-Mares

sur la Communauté juive de Chinon au Moyen Âge

et le massacre des Juifs de Chinon en 1321

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Mes connaissances sur l’histoire des communautés juives sous tous ses aspects (politique, démographique, culturel, spirituel) étant limitées, je me contenterai, dans les considérations qui suivent, de donner un avis sur la méthode suivie par madame Holtmann-Mares et sur les conclusions auxquelles elle aboutit.

Aspect documentaire

L’auteur du mémoire est très au fait des publications concernant les communautés juives, ce qui laisse bien augurer de la recherche qu’elle a effectuée. Il fallait une véritable spécialiste : je crois que vous l’avez trouvée. J’ajoute qu’elle a, de toute évidence, effectué un travail scrupuleux et honnête. Je me félicite que l’on se soit ainsi donné les moyens de sortir des lieux communs et de mener une vraie recherche, fondée sur une riche documentation. Je me permettrai de dire, cependant, que la bibliographie proposée en fin de mémoire aurait gagné à être ordonnée autrement que par ordre alphabétique des noms d’auteurs, les sources et documents étant séparées des gloses et commentaires, qui n’ont pas la même valeur démonstrative. Il aurait été utile également de faire ressortir les publications qui se réfèrent spécifiquement à Chinon, et celles qui concernent des aspects plus généraux de l’histoire des Juifs de France, voire de la Chrétienté. On verrait ainsi que la bibliographie ‘chinonaise’ reste maigre (et ne contient aucune découverte nouvelle) et que certains titres cités n’ont qu’un rapport lointain avec le cas spécifique de Chinon, ce que montre, en particulier, la formule récurrente en notes « Voir par exemple », qui dit bien que l’on applique au cas étudié une réalité observée ailleurs.

Question de méthode

Ce que je viens d’écrire sur la bibliographie peut être appliqué à la démarche d’ensemble de madame Holtmann-Mares. Elle est très au fait de ce que l’on sait sur la situation des Juifs en France au Moyen Âge, et plus précisément aux xiiexive siècles mais, en ce qui concerne Chinon, elle est tributaire d’une documentation très lacunaire. Ce constat devrait l’inciter à ne pas prendre pour argent comptant ce qui n’est pas établi de façon documentaire : cf. la formule, qui laisse perplexe : « Aux dires d’une tradition locale… », p. 4 ; « Or, une tradition locale veut que… », p. 24. Du moins conviendrait-il de hiérarchiser les informations selon la nature des sources et les garanties de fiabilité qu’elles présentent.

Formulations discutables

Ce constat de carence de la documentation locale la conduit aussi à appliquer à la réalité de notre ville des observations réalisées ailleurs, au prix de certaines contorsions qui font du tort à sa démonstration. Je citerai ici celles qui me paraissent les plus significatives.

– La fin du premier § de la p. 4 « Ainsi, le quartier juif… » est pour le moins maladroite, car la description, qui prétend concerner la communauté juive de Chinon, peut aussi bien s’appliquer à la ville médiévale tout entière : elle se trouve, en effet, au bas du château, tout près du centre commercial de la ville (encore que j’aimerais que l’on m’explique ce qu’est un centre commercial dans une ville médiévale, alors que l’essentiel du commerce se fait dans des marchés qui sont dispersés dans des quartiers différents), près du pont et de l’unique voie qui la traverse. Je ne vois pas en quoi ce passage décrit spécifiquement le ghetto de Chinon. On ne saurait donner meilleur exemple de texte passe-partout.

– J’ai été frappé par les nombreuses formules qui expriment une généralisation, une déduction non justifiée mais dont la répétition tend, à la longue, à faire croire à une réalité indiscutable : « Il est donc possible », p. 4 ; « d’une façon hypothétique mais convaincante, p. 8 ; « On penserait donc plutôt », p. 21 ; « Si nous présumons », p. 22 ; « Dernier argument d’une confirmation indirecte », p. 23 ; « Pourtant ce comportement doit avoir… », p. 25 ; « Pourtant la source semble digne de foi », p. 29 ; « D’après notre avis », p. 30.

– Certaines formulations sont prudemment approximatives mais, comme les précédentes, elles finissent par asseoir une réalité pourtant non démontrée : « communauté florissante » ; « Il y a un nombre d’érudits », p. 6 ; « plusieurs noms d’érudits, p. 7.

– La phrase « Nous sommes assez mal renseignés sur les activités professionnelles des Juifs de Chinon en raison du manque de sources […]. Pourtant […] un document unique… », p. 11, laisse également perplexe.

– Certaines déductions sont franchement abusives : « Deux ans plus tard, au printemps de 1319, les Juifs de Touraine – également les Juifs de Chinon ? – », p. 14 ; « Le massacre des Juifs à Chinon, qui lui [Lucien Lazard] semblait être lié étroitement à ces événements, eut lieu « à cette époque », p. 19 ; « Chinon étant le siège d’une prévôté, il n’est pas surprenant que cette ville abritait [sic] une communauté juive d’une certaine importance », p. 12 ; selon la chronique, un Juif a été brûlé à Tours. « Voilà donc la preuve… », p. 17. Ces raccourcis sont choquants, car ils sollicitent les textes au-delà de l’acceptable.

Affirmations contradictoires

– « En conclusion, il faut retenir que Chinon ne faisait pas partie des centres des tossafistes les plus importants […]. Or ( ?), la présence de savants implique que la communauté dont ils faisaient partie […] », p. 10-11. La logique de l’enchaînement m’échappe. Il aurait été plus juste d’écrire que Chinon n’avait pas de centre de tossafistes mais qu’elle pouvait avoir une yeshivah, ce qui ne dispenserait pas de le démontrer…

– Je relève plusieurs fois une contradiction entre certaines affirmations péremptoires et la maigreur de la documentation, qui devrait inciter à plus de prudence : I.1. « La communauté de Chinon n’a laissé que peu de traces dans la documentation non juive […] quelques mentions […] un certain nombre d’informations […] » aboutit à une formulation pour le moins discutable : « cette communauté florissante » (l’adjectif est repris plus loin). Cette façon d’opérer se retrouve plusieurs fois.

J’en viendrai à quelques points qui touchent au fond du sujet.

– Acte du mois de novembre 1318, p. 5 et n. 21.

La traduction du document est, pour le moins, discutable. Il me semble que « au-dessus du cimetière » s’applique aux biens laissés par le défunt maître Guyamar et pas aux deux maisons ayant appartenu, à une date antérieure, à des Juifs. Je me trompe peut-être, mais cela demande au moins vérification. En outre, ce n’est pas parce que ces deux maisons ont appartenu à des Juifs qu’il faut supposer que le cimetière en question est celui de la communauté juive. C’est un point délicat, car il s’agit d’un des rares documents (peut-être le seul, hormis celui qui est cité p. 8, n. 52) qui témoigne de l’existence d’une communauté juive constituée.

– Noms de Juifs

Madame Holtmann-Mares fait grand cas de l’onomastique pour attester la présence de Juifs à Chinon. De fait, qu’un savant apparaisse dans un document sous un nom qui inclut celui de « Chinon » est un fait à ne pas négliger. Mais faut-il, pour autant, en déduire l’existence dans la ville d’une école talmudique ? Certainement pas. L’auteur commet un amalgame dangereux lorsqu’elle donne comme équivalent le lieu de résidence et le lieu d’origine (« plusieurs noms d’érudits juifs ayant le nom de Chinon comme lieu de résidence ou lieu d’origine », p. 7). C’est d’ailleurs probablement faux, sauf à considérer que le nom d’une institution prestigieuse (cf. Baudri de Bourgueil, né à Meung-sur-Loire puis abbé de Bourgueil) à laquelle un personnage a emprunté son nom est équivalent du ‘lieu de résidence’. Le nom que certains personnages (clercs, artistes, etc.) adjoignent au leur propre est généralement leur lieu d’origine (cela vaut aussi pour les Chrétiens et les Musulmans). On peut donc supposer que les érudits cités sont nés à Chinon, mais il est tout aussi possible qu’ils soient fils, petit-fils ou même au-delà d’un personnage né à Chinon. Ces possibilités incitent à la prudence ; de plus, elles rendraient plus plausible le fait que ces érudits ont exercé leur office hors de Touraine et même en des lieux éloignés[1]. Par ailleurs, déduire que le nom d’une ville inclus dans celui d’un érudit implique l’existence, dans cette ville, d’un cadre susceptible d’accueillir ses travaux est très discutable. Autant imaginer que Benoît de Sainte-Maure a écrit le Roman de Troie dans un scriptorium de sa ville natale, entouré d’érudits de sa qualité. On pourrait en dire autant de Guillaume de Lorris ou Jean de Meung, les deux auteurs du Roman de la Rose. Cette partie de l’exposé demande, pour le moins, à être nuancée.

– Reste le point essentiel, c’est-à-dire la source unique faisant état d’un massacre de Juifs à Chinon. « Comme mentionné plus haut, le massacre des Juifs à Chinon n’est relaté que dans une seule chronique, celle du Continuateur de la chronique de Guillaume de Nangis. Pourtant, ce document est digne de foi : son auteur était un moine de Saint-Denis écrivant la partie de la chronique s’étendant de 1317 à 1340. En général […]. » Il est surprenant de voir qualifier un auteur qui est resté anonyme et, de toute façon, c’est faire peu de cas de l’idéologie de ces copistes compilateurs, qui peut les pousser à manipuler les textes. Quoi que l’on pense de ce Continuateur, on ne peut négliger le fait que le texte qui établit le massacre de Juifs à Chinon en 1321 est unique, et qu’il n’a pas été repris (sauf erreur ou omission de ma part) dans d’autres versions de cette chronique. Ce caractère le rend éminemment suspect. Les présomptions sur lesquelles se fonde l’auteur pour affirmer que « les événements rapportés devraient être fiables » (malgré la restriction du conditionnel), n’emportent pas non plus la conviction du lecteur (cf. tout le passage de la p. 21 qui commence par « En général, les chroniques provenant du monastère de Saint-Denis »). Peut-être aurait-ce été le cas si l’auteur avait reproduit les textes des documents qu’elle cite en note (note 220[2]). Le commentaire ne lève pas ces doutes car il révèle, sans le dire explicitement, que le récit reprend des lieux communs de la littérature propre aux martyres, au point que la scène décrite aurait pu se passer en d’autres lieux, en d’autres temps et ne pas concerner forcément des Juifs. Le recours à d’autres textes (n. 221 et 223) pour avaliser cette interprétation joue aussi en sa défaveur. L’exégèse à laquelle se livre madame Holtmann-Mares tendrait, au contraire, à révéler dans ce court fragment toute sorte d’emprunts qui lui retire encore de son authenticité. Dans sa conclusion, l’auteur revient sur ce point essentiel et reconnaît honnêtement la fragilité du témoignage. Malheureusement, elle l’accompagne d’un commentaire qui cherche à surmonter la difficulté, au prix de contorsions difficilement acceptables : « Le fait que le massacre de Chinon en 1321 soit relaté dans une seule chronique pose la question de sa vraisemblance. Pourtant, la source semble digne de foi. Le massacre en soi fait partie d’un nombre élevé de massacres du même genre, survenus dans toute la France au cours du printemps et de l’été 1321 ». J’ai tenu à reproduire littéralement ce passage afin que l’on puisse mesurer l’inanité des arguments (une profession de foi ?) avancés pour pallier la carence signalée dans la première phrase, et à laquelle je souscris pleinement.

 

Conclusion

J’arrête là mon commentaire, car il m’est pénible de critiquer une collègue dont le seul défaut a été de vouloir jouer un jeu qui s’est trouvé biaisé dès le départ. Lorsqu’on demande à un historien d’effectuer une recherche dans le but de justifier un projet établi au préalable[3], on le place dans les pires conditions qui soient, puisqu’on l’empêche de s’interroger sur le bien-fondé de cette opération. On aurait dû lui demander un état de la question, sans préjugés ni parti-pris, sur l’existence d’une communauté juive à Chinon et sur l’éventualité d’un massacre en 1321. Nul doute qu’étant donné ses connaissances, madame Holtmann-Mares se serait parfaitement acquittée de sa tâche, et je crois sincèrement qu’elle aurait abouti à des conclusions différentes mais plus solides. Mais qui oserait expliquer à des commanditaires inspirés par les meilleures intentions du monde (rendre hommage à une communauté persécutée) qu’on n’a aucune assurance que ce que disent et écrivent depuis des générations des érudits locaux est historiquement fondé ? Il suffit de voir combien il est difficile à un historien local de faire entendre une voix discordante pour considérer l’impossibilité de le faire pour un historien extérieur. Dans cette affaire, j’observe une fâcheuse inversion, en ce sens que la recherche perd sa raison d’être, qui est de se poser en préalable à toute initiative commémorative ou autre. Je ne peux m’empêcher de constater, en outre, que cet état de fait illustre assez bien les rapports conflictuels que vivent depuis quelque temps les historiens et les gouvernants de notre pays.

En conséquence, je suis prêt à appuyer la publication dans le Bulletin des Amis du Vieux Chinon d’une étude de madame Holtmann-Mares réalisée selon le point de vue que je viens d’indiquer. En revanche, je ne souhaite pas être associé, à quelque titre que ce soit, au projet tel qu’il est conçu aujourd’hui.

 

Dans sa réponse, M. Dubruel ne contredit pas mon analyse, mais justifie son soutien du projet par la qualité de l’œuvre proposée par l’artiste (« une dissémination d’étoiles enclavées dans un croissant de lune, médailles de 10 et 5 cm de diamètre de couleur bronze doré ») qui donnerait une identité à la place Victoire (lieu supposé de l’emplacement de la synagogue, au débouché du pont sur la Vienne), vouée pour l’heure à être un parking. Je lui adressai la réponse suivante :

 

Chère Micheline,

Tu n’as pas à t’excuser, encore moins à me rendre des comptes. Ce n’est pas une affaire de cet ordre qui pourra porter quelque atteinte que ce soit à notre amitié et, pour être franc, à ta place je serais tout aussi embarrassé que toi.

Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est bien la première fois (hormis quelques mots de Myriam Rémy, il y a quelques jours) que j’entends parler avec quelque détail de ce monument et du projet artistique dans lequel, semble-t-il, il s’intègre. C’eût été trop demander, sans doute : que les historiens “historient” dans leur coin à notre profit et nos vaches seront bien gardées.

À ta lecture, il me vient une idée, qui pourra éventuellement te servir. Si j’en juge par la description que tu en fais, le monument ne fait pas référence explicite au massacre. Dès lors, pourquoi ne pas se contenter de célébrer la présence d’une communauté juive dans notre bonne ville de Chinon (comme dans toutes les villes royales, au demeurant), dans le quartier où se trouvait selon certaine vraisemblance la synagogue ? Plaçons ce monument sous le signe de la vie, nos villes s’étant nourries de la coexistence entre groupes humains différents, et non sous celui de la mort, dans lequel Chinon s’est probablement moins illustrée que la plupart de ses voisines. On évitera un débat pénible autour du prétendu massacre et on redonnera à ce groupe humain la place qui lui revient dans notre histoire, tout en dénonçant le traitement discriminatoire dont il fut l’objet au début du xive siècle et qui entraîna sa dispersion et son exil.

Qu’en penses-tu ? Ne serait-ce pas un moyen efficace (et élégant, dirai-je) de concilier deux démarches qui, au départ, étaient irréductiblement opposées ?

 



[1] Je ne lis pas l’hébreu et serais donc mal venu de m’engager sur le terrain délicat du déchiffrage des textes, mais je souhaiterais être assuré que les normes graphiques de cette langue ne laissent aucun doute sur la leçon « Chinon » contenue dans les noms des personnages en question. Est-on bien sûr qu’on ne peut lire autre chose ? À reprendre sans les vérifier des informations déjà anciennes, on a un peu tendance à perdre de vue les textes authentiques. Je parle d’expérience.

Enfin, un dernier doute m’assaille. S’agissant d’un personnage s’appelant « de Chinon » et vivant en Bourgogne, ne pourrait-il s’agir de quelqu’un originaire de Château-Chinon, qui est beaucoup plus proche de ce territoire qu’une ville de Touraine ?

[2] Autant qu’il m’en souvienne, cette information est fournie par l’éditeur de la Chronique.

[3] Le sous-titre du mémoire est très explicite et involontairement comique : on présente l’étude historique comme un préalable, mais on reconnaît que la nature de la réalisation finale est déjà défini : une œuvre artistique commanditée par la Fondation de France. Que l’on m’explique en quoi consiste, dans ces conditions, le ‘préalable’ de la recherche.

Histoire de ma famille maternelle

Nos ancêtres les Gaulois

Ma famille maternelle

 

 

Chapitre 1er

Nos ancêtres les Gaulois

 

Ce n’est probablement pas en ces termes que mes maîtres de l’école primaire m’ont inculqué le fort sentiment d’appartenance à une « nation gauloise » qui est propre à notre génération. Mais, si les mots furent différents, l’idée était la même.

Je l’ai adoptée sans arrière-pensée et je puis assurer que le Vercingétorix de ma collection de figurines offertes avec les paquets de café Bonifieur était traité par moi avec autant d’égards que ses illustres suivants, dans l’ordre, Clovis et Charlemagne. Peut-être aurais-je dû m’assurer que, ce faisant, je ne trahissais pas mes vrais ancêtres, les Ibères, et qu’il n’y avait pas, dans le pays de mes origines, un héros tout aussi chevelu, tout aussi rebelle à la civilisation romaine, auquel j’aurais pu m’identifier. Si je l’avais fait, j’aurais constaté que l’histoire de l’Hispanie romaine n’est pas plus avare que la nôtre en héros de ce genre, voués à connaître la gloire pour prix de leur échec et que, dans ce domaine, Viriathe, le chef des Lusitains, avait sur Vercingétorix des avantages certains : il l’avait précédé de près d’un siècle, avait vaincu deux armées romaines et n’avait cédé que sous les coups d’un traître recruté par les infâmes colonisateurs. Si j’y avais songé, j’aurais donc parfaitement pu remontrer ainsi à mes concitoyens de circonstance, les Français, que ce n’est qu’avec beaucoup de réserves et de nuances que je me considérais un des leurs.

Il paraît que c’est ainsi que certains raisonnent aujourd’hui. De notre temps, il en allait bien différemment et, à la réflexion, je ne crois pas avoir été abusé de quelque manière que ce fût.

L’histoire que j’entreprends d’écrire ici, aussi exactement que me le permettra la rareté des sources dont je dispose, contribuera peut-être à éclairer une attitude partagée par toute notre famille et une situation qu’aucun de ses membres, que je sache, n’a ressentie comme une frustration, encore moins comme une humiliation.

À dire vrai, si j’avais eu ce doute originel, je n’aurais trouvé aucun secours du côté de mes parents. Bien que nés outre-Pyrénées, ils déployaient de louables efforts pour adopter les savoir-faire des Français qu’ils côtoyaient dans le quartier et au travail. Ma mère cuisinait « à la française », c’est-à-dire qu’en l’occurrence, elle utilisait largement l’huile d’arachide, la graisse de canard et le saindoux, jamais l’huile d’olive. Elle savait faire sécher la ventrèche et préparait comme personne le pâté, préparation inconnue de ses cousines espagnoles qui se contentaient de faire frire le foie du porc. Mon père avait initié ses fils au rugby depuis leur plus jeune âge, et portait fièrement le béret, dont il entonnait l’hymne à chaque occasion quelque peu arrosée. Un de ses dictons préférés était « il faut suivre la mode ou quitter le pays ». N’avions-nous pas assez fait allégeance aux mœurs locales ? Il restait bien quelque reliquat d’une nostalgie espagnole, comme le redoutable attachement de notre mère à Luis Mariano et à son répertoire, ou les noms d’oiseaux dont mon père gratifiait rituellement son ennemi intime, le général Franco, dès que le sujet revenait sur la table, ce qui était fréquent, étant donné qu’il comptait parmi ses amis beaucoup de combattants antifranquistes. Mais bah ! Que pesaient ces écarts au regard du déploiement de francitude qui les caractérisait et auquel ne contribuaient pas peu les succès scolaires de leurs enfants. Comment les premiers de la classe auraient-ils pu se distinguer de leurs camarades sans s’exclure d’une communauté dont ils étaient l’un des fleurons ? Les aurait-on même laissé faire ?

C’est que, dans ces années d’après-guerre où la France n’avait guère de héros à offrir au reste du monde, après la retraite de De Gaulle, la mort de Leclerc et celle de Marcel Cerdan, il était de fort mauvais goût de galvauder les gloires, même locales. On n’était donc pas très regardant sur les origines. Quant à moi, n’ayant connu du pays de mes ancêtres que ce que j’avais pu recueillir de la bouche de ceux qui en venaient, gens de ma famille puis républicains vaincus et exilés, je ne sentais à l’égard de cette patrie des origines qu’un vague sentiment de curiosité. S’y ajoutait le goût de la musique de sa langue, que j’avais appris à percevoir à travers le sabir franco-castillan qui se pratiquait allègrement autour de moi.

Mais revenons à nos Gaulois. Afin de préserver au mieux l’exactitude de cette histoire, je dirai que, si l’on m’avait demandé, étant enfant, à brûle-pourpoint, de me définir sous l’angle de la nationalité, tout Garcia que j’étais, j’aurais répondu sans hésiter « français ». Je n’avais à vrai dire pas d’autre réponse à offrir. Cependant, elle ne me satisfaisait pas complètement ; je la trouvais trop vague, et les horizons qu’elle ouvrait devant ma petite personne étaient trop vastes à embrasser. Tout compte fait, j’aurais mieux aimé « landais », puisque, si je vivais au sud de l’Adour, c’est-à-dire quasiment dans les vertes collines de la Chalosse, j’avais le privilège de fréquenter assidûment l’autre moitié du département, sur la rive droite, à savoir la grande lande des pins, au milieu de laquelle habitait ma grand-mère paternelle. Mais, pour le coup, cette revendication était trop étroite et, à mes yeux, manquait de lettres de noblesse ; elle était donc peu susceptible d’universalité. J’aurais finalement choisi de me considérer « gascon ». Physiquement, avec mon crâne rond apte au port du béret, je pouvais donner le change. De plus, mon accent pouvait me servir de passeport dans un vaste espace qui englobait, au-delà du triangle landais dans lequel j’étais né, une partie du pays basque (le gascon n’est-il pas aussi vascon ?), du Lot-et-Garonne, du Gers et du Béarn. Cette aire géographique suffisait à mon bonheur, en m’offrant deux vraies capitales, Bordeaux au nord et Saint-Sébastien au sud, la plaine et la montagne, la mer et la campagne, le sable sec et le riche limon, le vent, la pluie et le soleil dans d’harmonieuses proportions, et une certaine image littéraire, entre troubadour et mousquetaire. Avec pareil bagage, je pouvais m’estimer comblé.

 

Chapitre II

La cousinade

 

Je me faisais ces réflexions en contemplant la joyeuse assemblée que formaient mes cousins réunis dans une salle de fêtes de quartier de notre ville de Dax, dans laquelle ils résident pour la plupart d’entre eux. L’idée de nous réunir nous était venue lors de l’enterrement de notre mère. Après le cimetière, nous nous étions retrouvés dans l’auberge la plus proche et avions renoué une relation depuis longtemps distendue.

Pour la plupart, mes cousins habitent dans les Landes, département d’arrivée de la famille lorsqu’elle a émigré, quelques-uns dans les départements voisins de Gironde et des Pyrénées Atlantiques. Quelle que soit la consonance de leur nom[1], rien ne les distingue les uns des autres, ni non plus des français « de souche » avec lesquels ils coexistent harmonieusement. L’éventail des métiers exercés est des plus vastes : employés, artisans, entrepreneurs, commerçants, professions libérales, fonctionnaires. Cette énumération conviendrait parfaitement à une famille française de même importance. On recherchera aussi vainement dans ce groupe des comportements communautaires. Les cousins se rencontrent plus souvent par hasard et au gré des circonstances que de façon concertée, comme tous les cousins d’une nombreuse famille, car nous sommes vingt-trois au total. Il serait plus exact d’écrire que nous étions vingt-trois, parce que certains sont malheureusement déjà décédés.

L’attrait pour la patrie d’origine, l’Espagne, n’est ni plus ni moins fort que celui que ressentent en général les habitants de cette région frontalière. La relation plus étroite que certains d’entre eux entretiennent avec ce pays tient à des choix professionnels, dans laquelle l’ascendance hispanique a moins influé qu’une familiarité avec la langue espagnole acquise dans leur petite enfance, qui a orienté un choix de spécialité. D’autres ont cédé à la curiosité et ont tenu à visiter le lieu de naissance d’un de leurs parents, ce qui les a conduits à nouer une relation avec des cousins espagnols. Ceux qui ont une relation suivie avec l’Espagne sont la minorité. Ils la vivent comme un plaisir ou une richesse supplémentaire, certainement pas comme une revendication d’identité.

Dans ces conditions, parler d’assimilation ou d’intégration paraît sans objet. L’appartenance à la nation française est évidente, et s’offre même le luxe d’une identité gasconne assumée, dans le mode de vie, le parler, les loisirs, etc., ce qui conforte encore cette appartenance, en lui donnant une assise concrète. Bref, rien ne différencie ce groupe de la population locale[2].

Cette apparente indifférence aux origines familiales m’a toujours paru naturelle. Mais elle me laisse perplexe, alors que notre société est agitée des débats que l’on sait dès l’instant où l’on traite du sujet de l’immigration. Notre génération aurait-elle « trahi ses origines » ? A-t-elle été contrainte à renoncer à son identité, comme condition nécessaire à son intégration ? Aurait-elle été la victime consentante d’une illusion ou la dupe d’une manipulation ? Dans ma propre expérience, j’avoue n’avoir rien perçu de tel, et je ne me souviens pas d’avoir entendu chez mes cousins des témoignages allant dans ce sens. L’hispanité de nos parents n’était pas perçue comme un handicap ; bien au contraire, elle nous dotait d’un caractère supplémentaire qui pouvait nous valoriser aux yeux de nos camarades français « de souche ».

Si nous avons « joué le jeu » de l’assimilation, c’est sans doute que cela n’imposait pas de contrainte excessive, encore moins de renoncement douloureux. C’est surtout que ce jeu « valait la chandelle ». Il nous offrait des perspectives enviables, que nos lointains cousins d’Espagne étaient loin de connaître : un niveau de vie qui éloignait définitivement le spectre de l’indigence ; l’accès à une instruction riche de débouchés ; une liberté de pensée et d’expression, dans le travail comme dans la vie publique ; surtout l’occasion d’adhérer à un système de valeurs apte à favoriser l’accomplissement des individus que nous étions. Le bénéfice que les membres de notre famille ont tiré de cet état de fait en seulement deux générations est patent et montre qu’il ne s’agit nullement d’une illusion.

Aussi positif soit-il, ce bilan sommaire s’applique d’abord à notre génération, celle des enfants d’émigrés. Il ignore ce qui l’a précédé et rendu possible. Nous sommes plusieurs, parmi les cousins, à nous être demandé comment et à quel prix on était parvenu à ce résultat. Il aurait pu aussi en être autrement : l’application stricte de la politique en vigueur aujourd’hui dans notre pays aurait refoulé nos grands-parents et leurs enfants, qui réunissaient tous les handicaps : manque de qualification, ignorance du français, regroupement familial. Il y a là, pour le moins, matière à réflexion.

 

Chapitre III

Questions de méthode

Le récit que j’entreprends d’écrire ici, aussi exactement que me le permettent les sources dont je dispose, retrace les circonstances qui ont poussé mes grands-parents maternels à abandonner l’Espagne et à s’installer dans les Landes, où ils sont morts et où leurs enfants et petits-enfants ont définitivement « fait souche ». J’ai suivi de près la documentation, principalement des documents d’état-civil, que j’ai pu réunir. J’ai aussi recueilli des témoignages, mais je ne les ai inclus qu’après vérification. Enfin, j’ai revisité les lieux concernés, dont beaucoup m’étaient déjà familiers, en Espagne comme en France, pour ne pas commettre d’erreur. Je fais d’ailleurs référence à mes enquêtes dans le cours de mon récit. À cette documentation s’ajoutent les souvenirs que j’ai pu garder de certains épisodes de cet exil, lorsqu’ils étaient évoqués devant moi ou m’ont été transmis par des témoins dignes de foi.

La proximité géographique fait que la plupart de mes cousins se voient avec une certaine régularité. À leurs yeux, mon frère et moi faisons figure d’exilés, puisque les hasards de notre vie et de notre carrière nous ont menés très au nord de la Garonne, dont le cours forme la frontière indépassable de ces fanatiques du terroir sud aquitain. Après bien des années, nous nous sommes retrouvés lors de l’enterrement de notre mère à Dax. À la fin de la cérémonie, pour éviter une dislocation trop brutale, nous avons organisé une réunion dans une auberge familière et renoué une relation depuis longtemps distendue. La visite des cousins prodigues fit naître l’idée d’une rencontre, la plus large possible, ce qui incluait la génération de nos enfants, que nous ne connaissions guère et qui avaient encore moins de raisons de se connaître entre eux.

J’avais eu beau me remémorer tout ce que je savais encore de mes cousins, de leurs conjoints, de leurs enfants, de leur métier, il n’empêche que j’eus à souffrir d’une relative marginalité lors de cette rencontre. Faute de pouvoir partager pleinement le ludisme ambiant, j’entrepris de porter sur les présents un regard plus objectif qu’affectif, à la manière d’un ethnologue face à un groupe humain dont il cherche à saisir les relations internes. Au terme de mes réflexions, je parvins à quelques conclusions d’apparence banales mais susceptibles de déboucher sur des développements ultérieurs.

L’éventail des âges était très large puisque près de vingt années séparaient les plus âgés des plus jeunes, les premiers étant nés bien avant la guerre, les derniers, passé le « baby-boom ». Rien que de très normal à cela, puisque cet écart étant du même ordre que celui qui séparait l’aînée de la génération de nos parents du petit dernier.

Je retrouvais aussi entre les cousins des différences qui reproduisaient des clivages déjà perceptibles dans la génération précédente. Nos parents respectifs appartenaient à deux groupes bien distincts, selon qu’ils étaient les enfants du premier mari de notre grand-mère ou du second, qu’elle avait épousé après son veuvage. Du premier, quatre filles survécurent ; du second, elle eut deux filles et un garçon. Pendant notre enfance, nous avions pu observer que ces sept enfants s’étaient constitués en deux groupes distincts. Les plus jeunes, qui avaient hérité de leur père un redoutable sens de l’humour, ne cessaient de se moquer des « grandes », cependant que celles-ci considéraient les « petits » avec une tendresse indulgente. Les aînées ne parlaient entre elles que de leur état de santé, autant dire de leurs douleurs ; des salaires de leur mari, qu’elles n’hésitaient pas à gonfler ; des succès scolaires de leurs enfants : chacune voulait l’emporter sur ses rivales. Les petits, en revanche, entretenaient des relations beaucoup moins guindées et se comportaient plutôt en complices.

Le clivage entre les deux groupes se manifestait aussi dans les patronymes. Les enfants des quatre filles du premier lit portaient un nom espagnol ; ceux des deux filles du second lit, un nom français. Toutes ces demoiselles s’étaient pourtant mariées en France. Le choix des plus âgées, qui était à vrai dire surtout le choix de leur mère, démontrait que le cercle de leurs relations était resté intimement lié aux milieux de l’émigration, tandis que les plus jeunes avaient connu un degré d’assimilation beaucoup plus grand.

Les cousins, nous ne semblions qu’indirectement concernés par ces différences. Pourtant un trait commun nous réunissait, lequel nous séparait radicalement de la génération antérieure. Nous tous étions nés en France, alors que tous nos parents, y compris le plus jeune qui émigra tout bébé, étaient nés en Espagne. Cette évidence suffisait à me faire comprendre qu’un fossé nous séparait d’eux, et que le lien qui paraissait unir nos deux générations, prises dans leur ensemble et non plus comme la somme des individus qui les constituent, était plus subtil qu’on aurait pu le penser.

Il me sembla que le meilleur moyen de jeter une passerelle entre nous et nos parents consistait à reconstituer les circonstances qui les conduisirent à venir dans les Landes et à s’y installer. Cette recherche, pensé-je, en nous obligeant à considérer notre famille, non plus comme un simple lieu d’échanges et de convivialité se suffisant à lui-même mais comme un objet d’histoire, nous fournirait des informations utiles sur la nature des rapports que nous entretenions avec nos parents, avec nos cousins, avec l’Espagne, avec les Landes, bref avec les êtres et les lieux qui nous étaient tellement familiers que nous finissions par ne plus les voir. J’escomptais que ce récit nous obligerait à nous interroger sur notre propre destin, sur son originalité ou sa relative banalité et, peut-être aussi, qu’il éclairerait notre jugement sur des phénomènes contemporains analogues.

Mais un récit nécessite un noyau autour duquel les destins particuliers pourront s’agglutiner et prendre sens au contact les uns des autres. Pour des raisons évidentes, ce lieu géométrique appartenait à notre grand-mère, parce que nous l’avions tous connue, mais aussi parce que son personnage était le seul à même de donner corps à un passé dont certains témoins prématurément disparus ne pouvaient rendre compte. C’est donc d’elle, de sa famille, que je partirai et à elle que j’aboutirai au terme de ce récit.

 

Chapitre IV

Berceau familial

À peu près à mi-chemin entre Madrid et Saragosse, la grande route qui mène à Barcelone traverse un paysage lunaire, dominé par des éminences à la cime arasée et dont les flancs semblent soigneusement découpés par la fine lame d’un patient démiurge. Tout autour et à perte de vue, règne une sorte de désert, seulement interrompu, de ci-delà, par quelques conques de terre arable. À l’exception de ces minuscules îlots de végétation, le paysage est baigné dans une couleur qui oscille entre l’ocre et le rouge brique. La route sinue entre ces hautes falaises puis, tout à coup, la vue s’élargit sur un horizon pétrifié sans limites perceptibles.

Telle était à peu près la vision qui s’offrait, à l’approche de Medinaceli, au voyageur des années cinquante du siècle dernier, époque à laquelle il me fut donné de traverser pour la première fois la contrée où étaient nés mes grands-parents maternels, et qui conservait quasiment intact l’aspect qu’ils en avaient connu. On ne pouvait imaginer ruralité plus contrastée avec celle qui m’était familière, faite de doux vallonnements, de la présence constante de l’eau courante et d’une végétation qui n’abandonne jamais, même au plus fort de l’été, ses touches de verdure. Je mesure aujourd’hui le choc à rebours que durent ressentir nos Castillans lorsqu’ils découvrirent, à travers les vitres de leur wagon, les pentes ombrées des Pyrénées françaises puis ces champs, ces haies, cette présence humaine permanente qui caractérise nos régions à l’habitat dispersé. Ils furent sans doute également saisis par ce sentiment d’étrangeté qui m’étreignit alors, à ceci près qu’eux n’avaient d’autre perspective que de devoir s’en accommoder coûte que coûte, en renonçant à jamais à un cadre de vie qui leur était familier, alors que pour moi, ce n’était qu’une expérience sans lendemain.

Au débouché d’un de ces passages encaissés, un modeste poste à essence signalait l’existence d’une agglomération qui ne pouvait se limiter aux trois maisons qui bordaient la route à cet endroit. En levant les yeux, on devinait sur une de ces éminences quelques vestiges d’un habitat qui se distinguait à peine de la roche sur laquelle il était édifié. Le voyageur curieux, préférant abandonner la grand-route, empruntait alors une voie étroite et bombée à l’extrême qui le hissait, au terme de 3 kms de virages serrés, au sommet d’un escarpement qui ne livrait le secret de ses habitations que lorsqu’on l’avait atteint. Auparavant, il pouvait apercevoir en surplomb les vestiges d’anciennes murailles dont le parement avait depuis longtemps disparu et que quelques maisons ruinées couronnaient de loin en loin. Puis on frôlait une magnifique porte de ville, qui ressemblait à s’y méprendre à un arc de triomphe romain, non sans remarquer, juste en face, de l’autre côté de la route, une chapelle baroque ouverte sur l’extérieur. Au bord de la falaise, vous saisissait un air vif et frais en toute saison, même en été quand le soleil est au plus haut. À perte de vue, un moutonnement de collines pelées séparées par d’étroits vallons voués à la culture des céréales.

Le spectacle qu’elle offre aujourd’hui n’est plus exactement le même. Les maisons du bourg ont été restaurées, mais on a conservé leurs murs en moellons d’une couleur ocre tirant vers le rouge, réunis par des joints épais. Elles sont à un étage ; sur le pignon, un toit de tuiles en contrebas abrite une modeste dépendance, écurie ou autre. Le seul décor extérieur est constitué par le linteau des fenêtres, réalisé en pierres étroites posées obliquement avec comme clef une pierre taillée en triangle. La collégiale Renaissance de Sainte-Marie-la-Majeure contraste singulièrement avec l’austérité architecturale des maisons. Sa haute nef unique débouche sur un chœur et un chevet moins élevés et est prolongée de part et d’autre par des chapelles. Elle est surmontée d’une tour carrée couronnée par un petit édicule à clochetons. Elle s’ouvre au nord sur une belle porte Renaissance et Baroque à pilastres. On contourne l’église pour déboucher sur la place principale, dont la disposition surprend, car elle ne semble obéir à aucun projet préétabli. Tout un côté de cet espace de forme irrégulière est occupé par la longue façade d’un palais néo-classique entourée par des maisons à arcades. C’est le palais des ducs de Medinaceli, que ses propriétaires ont renoncé à restaurer, et qui cache derrière cette façade apparemment bien conservée un bâtiment qui menace ruines.

Ce vaste espace, dépourvu de la moindre végétation, ouvert à tous vents, offre toujours l’image de l’abandon et du délabrement, mais conserve, malgré tout, cet air d’austère grandeur qui est le propre des cités anciennes délaissées.

Telle est encore Medinacéli, dont la probable étymologie arabe (« médine de Sélim ») s’est romanisée en Medinacœli, littéralement la « médine ou ville du ciel », ce qui est pour le moins présomptueux. Cette bourgade à demi abandonnée peut se targuer, cependant, d’avoir connu au long de deux mille ans d’histoire trois civilisations : romaine, musulmane, chrétienne. Ces mérites expliquent qu’elle ait été, à la fin du Moyen Âge, érigée en siège du plus ancien duché de Castille, dont les titulaires, de sang royal, descendaient en ligne directe d’Alphonse le Savant (deuxième moitié du 13e siècle). À elle seule, elle résume l’histoire riche et mouvementée qu’avait connue cette contrée avant d’entrer en déshérence. Mais on sait que la mémoire des peuples est persistante, surtout lorsqu’elle est entretenue par les vestiges architecturaux d’un passé révolu. Le moindre enfant berger qui accompagnait ses moutons sur les maigres pâturages des alentours était familiarisé avec ses ruines et, à leur ombre, devait ressentir même confusément la tentation de s’évader d’un présent sans gloire vers un passé peuplé de guerriers à cheval. Même s’il n’était pas allé à l’école, pas assez du moins pour dépasser le stade des connaissances rudimentaires, il ne pouvait ignorer que le héros fondateur de la Castille, le Cid Campeador, avait traversé ces parages sur la route de l’exil et qu’il avait abreuvé son cheval dans l’eau du Jalón dont on aperçoit au loin l’étroite coulée verte.

Dans les Landes où ils avaient fini par s’installer, il arrivait sans nul doute parfois à ces paysans exilés de leurs terres et de leurs habitudes de songer à leur contrée natale. Peut-être même en parlaient-ils à leurs enfants. Mais ce qu’ils pouvaient transmettre était bien maigre comparé à ce qu’ils devaient ressentir au fond d’eux-mêmes, leur maigre bagage linguistique et culturel ne leur permettant guère de construire un vrai récit de leur jeunesse. Ce fragile édifice de sensations, d’images, de sons, d’espaces qui contribue à la formation de la personnalité devait se lézarder chaque jour d’avantage, au fur et à mesure que le souvenir s’en estompait et que les destinataires de ces confidences devenaient de plus en plus incapables de les déchiffrer.

Deux générations plus tard, certains d’entre nous ont revisité ces lieux, avec des intérêts divers et une connaissance préalable inégale de leur histoire. Passé l’effet du dépaysement et un sentiment de condescendance inévitable à l’égard d’une économie notoirement arriérée, la plupart ont perçu, avec plus ou moins d’acuité, qu’il ne leur serait probablement pas possible de refaire en sens inverse le voyage de leurs grands-parents. Ils comprirent vite que le déplacement durable de cadre de vie entraîne des conséquences irrémédiables et qu’il est vain de vouloir les assumer comme une expérience personnelle. Il faudrait, pour cela, jouir du don d’ubiquité, ce que même un bilinguisme de fait ne permet pas.

 

 

Chapitre V

Détour par Velilla

Medinaceli constitue le centre historique de la contrée où nos grands-parents sont nés et ont vécu jusqu’à l’âge adulte. Mais le village natal de notre grand-mère et de son second mari se situe à 30 kms de là, vers le nord-est, et s’appelle Utrilla.

Avant d’atteindre ce berceau familial, abandonnons quelques instants la route, et bifurquons sur notre droite pour faire une visite rapide a Velilla de Medinaceli, où naquit mon grand-père Eusebio García Martínez, premier mari de ma grand-mère. À en juger par la discrétion et l’ancienneté du panneau indicateur, le village n’est guère fréquenté. De fait, on ne l’atteint qu’au terme d’une rude montée de 4 kms qui nous conduit à plus de 1000 m d’altitude, par une route étroite et sinueuse au revêtement négligé, sans y avoir croisé le moindre véhicule, fût-ce un modeste tracteur. Le village lui-même s’étage sur une pente abrupte dont le sommet est occupé par la modeste église paroissiale. Il ne compte aujourd’hui qu’une trentaine d’habitants. Je dois à la vérité de dire que je n’en ai rencontré qu’un durant ma courte visite, et que j’ai eu toutes les peines du monde à comprendre ce qu’il me disait, pour une raison que je n’arrivais pas à m’expliquer. Ce n’est qu’au terme de cet échange difficile que j’ai su que c’était un ouvrier roumain occupé à creuser une canalisation dans la rue, ce qui me rassura sur ma capacité à comprendre le parler local.

Ayant renoncé à une information orale sur le village, je l’ai parcouru autant que me le permettait le chantier en cours. Une chose ne pouvait manquer de retenir mon attention en une contrée aussi désertique : l’abondance d’eau courante, qui alimentait jadis un moulin et dont le bruit réconfortant remplit sans peine le silence régnant sur ce paysage abandonné. Est-ce une raison suffisante pour expliquer que les parents de mon grand-père, tous originaires de la vallée, aient émigré quelques années ici, le temps d’y concevoir plusieurs de leurs enfants ? Je l’ignore, mais cet exil temporaire me laisse encore perplexe.

Le retour à la grand’ route et à Somaén s’apparente aujourd’hui encore à un passage de la nature la plus hostile vers la civilisation. Le bourg est construit sur l’étroite bande de terre qu’enserre un méandre du Jalón au pied d’un à-pic au sommet duquel veille le donjon d’une ancienne forteresse. Il conserve de beaux vestiges de sa muraille ainsi que quelques maisons suspendues du plus bel effet. C’est de ce village que sont issus les parents de mon grand-père maternel, Eusebio.

Lors de notre premier voyage dans ces contrées, dans les années cinquante, notre mère nous y mena à la découverte de cousins plus ou moins proches dont elle venait d’apprendre l’existence. J’avais renoncé à comprendre les liens de parenté exacts qui unissaient ma mère à ces inconnus. Je n’éprouvais d’ailleurs qu’un médiocre intérêt à leur endroit, si grande était l’ignorance dans laquelle nous avions été tenus de nos ascendants et collatéraux. Avec les enfants, lorsqu’il y en avait, les relations n’étaient guère plus chaleureuses. Nous nous sentions trop étrangers les uns des autres et tellement persuadés que ces rencontres seraient sans lendemain que toute tentative de rapprochement nous semblait vaine.

La langue n’était pas le seul obstacle à l’établissement de relations normales entre nous ; il y avait aussi l’apparence extérieure. À notre époque où tout tend à s’uniformiser, non seulement l’habillement, mais aussi l’alimentation et même la gestuelle, on n’imagine pas quel contraste flagrant avec nos habitudes françaises offrait le spectacle de la population espagnole, dès la frontière d’Irun franchie. La couleur dominante était le brun, dans toutes ses nuances, du kaki au bronze, comme si la dictature était parvenue à imposer des goûts de caserne dans l’habillement des civils. Les petites filles portaient des boucles d’oreille, ce qui ne se faisait plus en France et étaient vêtues comme des princesses, ou des Vierges à la moindre occasion ; les culottes des garçons descendaient jusqu’au genou en se resserrant comme des fuseaux, alors que nous montrions nos cuisses. Ce sentiment d’étrangeté pouvait prendre aussi une tournure gustative. Je garde en mémoire les effluves de friture d’huile d’olive mal raffinée, qui envahissaient l’espace et même les rues. L’occasion nous était également souvent donnée de goûter aux pâtisseries locales. Dans chaque maison visitée, on nous offrait généreusement des sablés à l’huile, parfumés à l’anis, dont la pâte se défaisait en miettes minuscules dès qu’on y mordait, mais qui avaient l’avantage de se gorger de café au lait lorsqu’on les trempait. Mes cousines espagnoles en fabriquent encore et les conservent dans de vieilles boîtes à biscuits. Je suis toujours surpris par cette texture et ce goût d’huile prononcé qui ne sauraient se confondre avec l’idée que je me fais d’une pâtisserie. Ce goût ne m’est plus inconnu, il n’en reste pas moins étrange à mon palais. On ne peut appartenir absolument à deux cultures à la fois et cette petite expérience me le rappelle chaque fois opportunément. En revanche, ma mère prenait plaisir à ces visites, qui l’aidaient à retrouver les saveurs d’une petite enfance, enfouies dans sa mémoire mais non complètement effacées.

 

Chapitre VI

Utrilla

Si Somaén est dominée par sa forteresse, Utrilla l’est par son église, ce qui en fait une exception dans ce territoire qui, plus que tout autre, rend justice au nom du royaume, la Castille (le pays des châteaux). Le village occupe une légère dépression, barrée à l’ouest et au sud par deux lignes de crêtes, la Muela et la Mata, aujourd’hui couronnées d’indiscrètes éoliennes. En contrebas, vers le sud, courent deux filets d’eau tout juste suffisants à arroser les potagers.

L’existence de ce bourg remonte, pour le moins, au 12e siècle. Il constitue un parfait exemple de cet habitat rural castillan propre aux zones frontières entre les états chrétiens du nord de la Péninsule ibérique et les états musulmans du sud, qui vise à concilier l’exploitation agraire, activité pacifique, avec une activité guerrière, à savoir la protection contre des incursions ennemies toujours possibles.

Le principe de la ferme isolée étant inviable, les habitants se regroupent dans des villages plus ou moins sommairement fortifiés. Le matériel agricole et les troupeaux sont conservés soit à l’intérieur de l’enceinte, faisant de chaque maison une ferme en réduction, soit dans des bergeries proches de façon à pouvoir facilement mettre sa population animale à l’abri du bourg, en cas de besoin.

Dans ces conditions, le vestibule de chaque maison est un lieu de passage commun aux hommes et aux animaux de traits ou de charge, ânes et mulets. Une fois passé ce sas obligatoire, chacun emprunte son parcours singulier. Les bêtes rejoignent l’écurie, en contournant la cuisine ; les hommes empruntent l’escalier qui mène aux chambres du premier étage et au grenier du second. Dans ce dernier, divisé en compartiments par des parois de bois mal dégrossi, sont conservés les grains et les légumes de consommation courante, pommes de terre, pois chiches, ail et oignon.

Face à la porte de l’écurie, une courette sert d’abri aux poules et poulets qui s’y ébattent en semi-liberté, se nourrissant des déchets de cuisine, de quelques graines, et de déchets moins avouables, car la maison n’offre pas d’autre lieu pour le soulagement des besoins naturels de ses habitants. Le cochon y occupe une soue, à moins qu’il n’ait été exilé dans la périphérie du village, en bordure des aires de battage. S’il s’agit d’un verrat, la monte étant une source de revenus appréciable, on peut lui offrir un gîte dans une annexe sans fenêtres du vestibule, sans doute pour le distraire avec les bruits de la rue.

L’essentiel de la cuisine se résume à son âtre, vaste et surmonté d’une hotte assez haute pour qu’on puisse s’y tenir debout. Tout autour, quelques sièges, dont une chaise si basse qu’on y est assis à croupetons, réservée à la cuisinière. Quelques chaises et une minuscule table basse de bois, dont les pieds ont pu être empruntés à un grand fauteuil ancien, attendent les commensaux. La pile d’évier, l’étagère à poêles et à fait-tout en terre, enfin le placard à vaisselle où l’on conserve aussi la récolte de miel constituent l’essentiel du mobilier. Mais ce qui retient le plus l’attention, c’est le plafond de la cuisine, d’où pend une cochonnaille variée, jambons, chorizos, saucisses, estomac farci.

Cette pratique traditionnelle se traduit par le rustique spectacle de ruelles empierrées, ornées de déjections de toute sorte, par lesquelles transitent hommes et bêtes, en particulier les chèvres, population animale privilégiée qui est autorisée à passer ses journées hors du village : chaque matin, la trompe du chevrier les convoque en un lieu immuable hors du village, où elles se rendent seules, sans y être conduites ; le soir, à l’heure de la traite, elles rentrent dans leur étable par le même chemin. Une odeur de suint envahit tout l’espace et même le nez étranger le plus fin finit par s’en accommoder.

En ce samedi de mi-octobre, le village est pratiquement désert. Après avoir interrogé les rares personnes que nous croisons dans la rue ou frappé aux portes des maisons visiblement habitées, nous finissons chez une très vieille dame, dont la tâche principale consiste apparemment à préparer les repas du curé du village, ce qui suffit à consommer le peu d’énergie qui lui reste. Elle a entendu parler de mon grand-père Alejandro, second mari de ma grand-mère, ce qui confirme ce que je savais, sans y croire vraiment, à savoir qu’il a laissé un souvenir impérissable en ces contrées. Elle me révèle l’existence d’une petite nièce d’Alejandro qui habite à Madrid mais qui, par extraordinaire, n’a pas encore abandonné la maison du village dans laquelle elle passe ses étés.

Ildefonsa Carretero Gonzalo (Fonsa pour les intimes) et son mari Pedro nous reçoivent à bras ouverts, visiblement émus et s’empressent de nous inviter à partager leur frugal repas : une purée de légumes en guise de potage, du chorizo frit, un fruit et un café.

Leur maison est tout à fait typique, mais la destination des pièces a été bouleversée, à l’exception de la cuisine, selon une pratique qui s’est généralisée dans ces villages après l’abandon de l’exploitation des terres. Désormais, le vestibule sert de salle à manger, l’ancienne salle commune de salon de télévision. Les étages sont destinés aux salles de bains et aux chambres à coucher, l’objectif étant de réunir sous le toit familial le maximum d’enfants et de petits-enfants lors des retrouvailles rituelles, semaine de Pâques et mois d’été, principalement. À l’image de ces maisons réaménagées, le village est devenu un décor conçu pour un usage qui n’a plus aucun rapport avec son passé.

Du coup ma démarche me paraît saugrenue. J’étais censé retrouver le passé d’une branche de la famille transportée dans un autre lieu et une autre culture. Je me vois désormais exposé à reconstituer aussi celui de la souche familiale qui s’est définitivement éloignée de son propre passé sans avoir eu à abandonner son pays d’origine.

Mes interlocuteurs sont pleins de bonne volonté et éprouvent visiblement du plaisir à évoquer le temps de leur enfance, mais leur contribution à ma recherche reste très modeste : quelques anecdotes, quelques noms, des souvenirs souvent confus. Bref, un matériau dont le plus novice des historiens sait qu’il faut l’aborder avec prudence. Faute de mieux, il me reste l’état-civil.

 

Chapitre VII

État-civil

Notre grand-mère[3], Luisa López Rangil, est née à Utrilla, le 9 août 1881. Son père, Pedro Lopez Pascual, vient du village de Condemios de Arriba, province de Guadalajara, à peu de distance d’Utrilla (voir la carte reproduite en annexe). Sa mère, Joaquina Rangil, « se consacrait aux occupations de son sexe » selon la jolie formule espagnole, qui vaut mieux que notre cruel « sans profession ». Elle était née à Utrilla. Le couple habitait 40, rue de la Ombría. Cette appellation, que l’on retrouve dans la plupart des villages de la contrée, reste pour moi énigmatique : la végétation absente ne contribue guère à la rendre ombragée. C’est dans cette maison à étage, de fort belle apparence, qu’est née notre grand-mère, le 9 août, à 5h du matin.

Son grand-père paternel, qui s’appelait Juan López, et était originaire de Gotor, village de la province de Saragosse, limitrophe de celle de Soria à laquelle appartient Utrilla, était déjà mort à cette date. Sa grand-mère paternelle, Manuela Pascual, originaire de Morés (province de Saragosse), habitait encore à Gotor ; mais la formulation de l’acte est quelque peu ambiguë : il se pourrait tout autant qu’elle résidât à Morés. Je mentionne ces villages parce que leur nom reviendra plus loin dans le récit. Les deux grands-parents maternels, Juan Rangil y María Antonia García, étaient tous deux d’Utrilla. La grand-mère était décédée lorsque naquit sa petite-fille.

Notre grand-mère a reçu le prénom de Luisa. Elle était la deuxième d’une fratrie de six, et l’aînée des trois filles. Je n’ai pas connu ses frères mais j’ai rencontré ses deux soeurs, étant encore enfant, lors de notre premier voyage en Espagne (1955). Elles s’appelaient Juliana et Salustiana. Juliana ressemblait beaucoup à son aînée : même corpulence, même teint, même regard, une certaine réserve dans la conversation. Salustiana, en revanche, était très différente : elle était devenue sèche et fripée, mais se montrait vive et chaleureuse.

À la naissance de Luisa, la profession déclarée du père est charretier (arriero). C’est celle qui figure lors de chaque déclaration de naissance, à l’exception de celle du quatrième enfant, dans laquelle il se proclame boutiquier (tendero). Pendant une brève période, Pedro López a donc tenu un magasin de village, chargé de procurer, à côté des denrées de première nécessité que l’agriculture locale ne fournissait pas – huile, sel, olives, poisson séché, etc. -, quelques produits manufacturés, principalement des textiles et des chaussures courantes. Le passage d’une activité à l’autre paraît assez naturel et marque un progrès apparent : du transport des denrées à leur commercialisation ; de l’itinérance à la sédentarité. Cependant, l’expérience a tourné court et le bonhomme a dû revenir à sa première occupation. Mais il n’est pas interdit de penser que la petite Luisa y puisa un certain goût pour le commerce, qu’elle pratiquera plus tard à Arcos et qu’elle transmettra à ses enfants, puisque les deux plus jeunes se consacreront, à Dax, à l’épicerie de gros ou de détail.

À en juger par le métier de son père et des deux témoins de l’acte de naissance, tous deux propriétaires exploitants (labradores), Lucas Chamarro et Domingo López Ágreda, le milieu dans lequel notre grand-mère est née était résolument paysan. On peut ajouter, sans crainte de se tromper, qu’il était plutôt modeste, eu égard à la qualité des terres de la région et à la minceur de l’héritage que la petite fille allait recueillir.

 

Chapitre VIII

Premier mariage

Luisa n’a pas encore vingt ans lorsqu’elle se marie, le 12 juin 1901. Elle épouse, dans l’église paroissiale Nuestra Señora del Valle, Eusebio García Martínez déjà nommé.

Son mari est né le 5 mars 1872 et a donc près de dix ans de plus qu’elle. Il a vu le jour, comme nous l’avons déjà signalé, dans le village de Velilla de Medinaceli, à quelques kilomètres d’Utrilla. Ses parents, Gregorio García et Dorotea Martínez, et grands-parents (Eusebio Garcia et Maria Gutiérrez du côté du père; Pedro Martínez y Jacoba García du côté de la mère) sont tous de Somaén, à l’exception de la grand-mère paternelle, qui est d’Avenales, tout près de là. On ignore leur profession. La raison en est que, la création du Registre d’état-civil étant postérieure à la naissance d’Eusebio, nous ne disposons pas d’un acte de naissance mais seulement d’un acte de baptême, nettement moins complet.

Lorsqu’il se marie, c’est un homme accompli, qui a déjà effectué son service militaire. Il a un métier, celui de herrero, terme équivalent à ferronnier ou forgeron, mais, étant donné qu’il travaillera dans un milieu exclusivement rural, on peut tout aussi bien le traduire par charron ou maréchal-ferrant.

Il ne nous reste que fort peu de choses de ce grand-père. Sa fille Louise a conservé et transmis à ses enfants une pince à feu, forgée par lui, avec laquelle, dit-on, il saisissait des braises pour allumer sa cigarette. On a également un portrait photographique, réalisé par les studios Corrales de Madrid (calle Río, 13 y 15) pendant son service militaire.

 

 

Il y apparaît « en petite tenue », c’est-à-dire sans armes, couvre-chef ou cape. Pour autant que le laisse deviner la photo sépia, l’uniforme est celui d’un fantassin des années 1890, qui se compose à l’époque d’un pantalon garance et d’une vareuse turquoise. La vareuse, qui monte jusqu’au cou, est fermée par huit boutons et comporte deux poches à la hauteur des aisselles (mais apparemment pas sur les hanches) ainsi que deux épaulettes. Aucune décoration n’est visible. Cependant, on observe une chaîne attachée à gauche du deuxième bouton, qui descend le long des trois suivants avant de repasser à l’intérieur : sans doute une montre. L’a-t-il empruntée pour l’occasion ?

Le bras droit est appuyé sur une colonne surmontée d’une corbeille de faïence sur laquelle on peut lire clairement « Viva Asturias », peut-être parce qu’elle appartenait à une série chargée d’illustrer les productions de chaque province du pays. La main retombe nonchalamment, un cigare non allumé glissé sous l’index. Le genou est plié de façon à permettre à la jambe droite de chevaucher la gauche, au-delà de laquelle elle repose sur la pointe du soulier. Le buste est bien droit. Le poing gauche repose sur la garde d’une courte épée passée au côté. La pose est conventionnelle ; du moins avons-nous pu constater que notre autre grand-père (paternel) prendra exactement la même lorsqu’il se fera tirer, lui aussi, le portrait autour de 1910. Le cigare sera aussi présent, tout aussi intact, mais il aura changé de main ; le photographe devait le fournir pour l’occasion à chaque client. Il y aurait beaucoup à dire sur la signification de ce cigare : gage de virilité pour la nouvelle recrue ? Signe du statut avantageux du militaire dans la société de l’époque ? Moyen de souligner de façon solennelle l’événement que représentait en soi la réalisation d’un tel portrait ?

La signature du photographe montre, en tout cas, que notre grand-père séjourna à Madrid pendant son service militaire et non à Saragosse, où les conscrits originaires de la province de Soria étaient généralement appelés sous les drapeaux. Faut-il y voir l’indice d’un engagement hors norme, comme le laisse croire la tradition orale familiale, selon laquelle il aurait effectué un double temps, celui qui lui revenait et celui qu’il fit en lieu et place de son frère, ce qui l’aurait conduit à combattre à Cuba, pendant la Guerre d’Indépendance qui prit fin en 1898 ?

Sous les cheveux coupés ras, le crâne est large, les oreilles grandes mais non décollées malgré la coupe peu avantageuse. Un front haut surmonte deux yeux petits et rapprochés. Le nez, photographié de face, ne semble pas très proéminent. La bouche, plutôt petite, est surmontée d’une fine moustache. Le menton est bien dessiné, sans exagération. Eusebio était assez court de taille, si on rapporte la longueur de ses jambes à l’ensemble du corps. On les devine fortes sous le pantalon, à la mesure d’un buste qui remplit pleinement la vareuse, et d’un tour de taille avantageux qui cache l’arrondi des hanches. Le jeune homme est râblé, ses mains larges. Tous ces détails anatomiques s’accordent bien avec son métier qui exige force et résistance. Cet inconnu ne nous est pas étranger, tant il est aisé de retrouver dans son visage bien des traits visibles chez telle ou telle de ses filles et qui, de toute évidence, ne renvoyaient pas à la physionomie de leur mère : une implantation capillaire dense qui descendait bas sous les tempes, l’ovale peu prononcé du visage, le coin des yeux légèrement incliné vers le bas, ce qui confère au regard un certain air de tristesse. La nature avait eu à cœur de perpétuer sur elles, à leur insu, le souvenir d’un père et grand-père appelé à disparaître prématurément.

Je me prends à regretter aujourd’hui de savoir si peu de choses sur lui, sur sa vie, sur son caractère. Mais sa fille aînée, qui avait 14 ans lorsqu’il est mort, était peu à même de communiquer une information de cette nature et les autres étaient trop jeunes pour l’avoir vraiment connu. Par ailleurs, ceux d’entre nous qui étions ses petits-enfants, n’avons guère sollicité le témoignage de notre grand-mère à son sujet, non par souci de convenances ou pour lui éviter de se remémorer des souvenirs douloureux, mais parce que son second mari, le grand-père Muñoz, était beaucoup plus qu’un simple grand-père de substitution. Nous le considérions tous comme un grand-père à part entière, et de ce fait n’avions pas de vide à combler et donc aucune raison de chercher à mieux connaître le père de nos mères respectives. Ce n’est qu’aujourd’hui, face à la nécessité d’effectuer cet exercice de mémoire privé, que je regrette de ne pas en savoir plus sur ce grand absent.

Il nous est resté la crainte de la maladie qui l’a emporté, dont on attribuait la cause principale à un malencontreux coup de rasoir, qui trancha sur la nuque un bouton réputé inoffensif et qui visiblement ne l’était pas. Depuis, j’ai toujours veillé à m’éviter pareille mésaventure en pareille circonstance : que mes coiffeurs successifs veuillent me pardonner mes objurgations, qui mettaient injustement en doute leur professionnalisme et leur sens de l’hygiène. Elles manifestaient une peur inavouable, en fin de compte, le seul héritage tangible que j’aie reçu de mon grand-père, mis à part son portrait.

 

Chapitre IX

Une vie d’errance

L’acte de naissance de leur fille aînée, en date du 30 avril 1906, situe le couple à Gotor (province de Saragosse). Il s’est écoulé cinq années depuis leur mariage. Rien ne permet de préciser s’ils se sont installés à Gotor dès leur mariage ou plusieurs années après, et même s’ils n’ont pas résidé ailleurs, entre temps. Ce que l’on peut affirmer, en revanche, c’est que le choix de ce village, relativement éloigné de leur lieu de naissance à tous deux, n’est pas fortuit, puisque les grands-parents paternels de Luisa y étaient nés et que, selon toute vraisemblance, la grand-mère y vivait encore[4]. La famille entretenait sans doute des relations avec des habitants de Gotor (cousins ou autres), qui ont pu les informer de la possibilité pour notre grand-père d’y exercer son métier.

Un autre fait qui mérite d’être signalé est que l’aînée des enfants vient au monde près de cinq ans après le mariage, ce qui est relativement tardif à l’époque, surtout pour un couple qui a démontré par la suite être plutôt fécond. Il semble que Luisa ait eu plusieurs grossesses avortées avant la naissance de Catherine (comme sans doute après aussi), et que toutes correspondaient à des garçons. Certains d’entre nous se souviennent de l’avoir entendu dire par les plus âgées de ses filles.

Le séjour d’Eusebio et Luisa à Gotor est de courte durée, puisque, à la naissance de leur deuxième fille, le 29 octobre 1910, soit 4 ans plus tard, ils résident à Oseja (province de Saragosse) [5]. Le séjour à Oseja est également bref ; à la naissance de la troisième fille (15 janvier 1913), ils habitent à Viver de la Sierra (province de Saragosse), village où naîtra également la suivante (25 septembre 1914).

À quoi attribuer ces trois déménagements en à peine plus de 10 ans, entre 1901, date du mariage, et janvier 1913? Bien évidemment, les documents d’état-civil n’apportent aucune information à ce sujet. On en est donc réduit aux hypothèses. Observons que le couple voyage, certes, mais reste dans une aire géographique limitée (voir la carte). Ceci pourrait s’expliquer par l’absence de ferronnier dans le secteur, ce qui pousse Eusebio à une certaine migration, mais aussi par la faible population de ces villages, incapables de fournir un travail permanent de longue durée à un homme du métier. Une fois remis en état ce qui pouvait l’être, ou une fois forgées les pièces dont les paysans avaient besoin, il n’y avait plus assez de travail pour un artisan à demeure. Mais, comme Eusebio s’était fait une certaine renommée, il était sollicité par les villages alentour. Je résiste à la tentation d’attribuer ces changements à un caractère aventureux ou instable, parce que les distances étaient trop courtes entre les différents villages pour qu’on puisse parler vraiment de changement. J’y vois plutôt une adaptation forcée aux circonstances.

J’ai pris la peine de refaire le périple du couple. Le déménagement d’Utrilla à Gotor est le plus conséquent. Il faut parcourir quelque 70 kms jusqu’à Calatayud (par la route nationale, il est vrai), à quoi s’ajoutent 36 kms d’une route tortueuse qui remonte la rivière Jalón. De toute évidence, ce déménagement avait été programmé. Le village d’Oseja se trouve à quelque 12 kms au nord de Gotor et de la Sierra de la Virgen. Celui de Viver de la Sierra est situé, par rapport à Oseja, de l’autre côté de la Sierra. Pour rejoindre leur nouvelle résidence, la famille emprunte en sens inverse la même route qu’à l’aller sur 18 kms en direction de La Almunia de Doña Godina, traverse Gotor, et, à Morés (lieu de naissance de la grand-mère paternelle de Luisa), s’engage dans le chemin qui va butter sur la Sierra de la Virgen et dont Viver marque le terme, à 9 kms de là. Tout ceci confirme que seul le déménagement d’Utrilla à Gotor s’apparente à une vraie mutation. Les suivants semblent obéir à des raisons de convenance ou à la recherche de meilleurs profits.

 

Foyer des trois familles[6].

 

Chapitre X

Noël tragique

Peu après la naissance du quatrième enfant survient la mort du père. L’acte de décès établi à cette occasion nous apprend qu’il était hospitalisé depuis « le 20 décembre 1914, à l’Hôpital Provincial de Madrid, où il occup[ait], dans la sale 17, le lit numéro 9 de chirurgie, dans lequel il est décédé a cinq heures et trente minutes [le 28] à la suite d’un carcinome diffus au cou ». Le document officiel, dans sa froide rhétorique, laisse percer la tragédie vécue par le couple.

Eusebio meurt donc huit jours à peine après avoir été admis à l’hôpital, ce qui laisse supposer qu’il y est entré à la dernière extrémité et qu’il a dû souffrir des mois durant avant d’en arriver là. L’internement à Madrid laisse perplexe, parce que Saragosse était plus proche de Viver. Ce choix était-il déterminé par la gravité de l’état du malade ou par le fait qu’il avait été militaire et qu’il avait pu contracter sa maladie à Cuba ?

Sa femme, avec quatre jeunes enfants, dont un bébé de 3 mois, n’a pas pu suivre son mari à Madrid. Disposait-elle d’ailleurs de moyens financiers suffisants pour effectuer le voyage et se loger dans une ville où elle n’avait pas de parents, pour un séjour dont elle ignorait combien il durerait ? La mort d’Eusebio a donc atteint le malade dans une solitude complète. Les deux témoins qui ont signé l’acte de décès sont de parfaits inconnus, sans doute des infirmiers de l’hôpital (il est précisé qu’ils résident à Madrid). Le corps est enterré au cimetière de la Almudena de Madrid, c’est-à-dire loin de tout caveau familial.

 

Pendant ce temps-là, Luisa se morfond à Viver. Connaissant l’état de son mari, pouvait-elle espérer autre chose que l’annonce de l’issue redoutée ? On imagine les jours d’angoisse puis de désespoir qu’elle a dû connaître, isolée dans ce pauvre village de montagne, en plein hiver, portant à elle seule tout le poids d’une maisonnée. Combien de jours dut-elle attendre le courrier de l’hôpital ? Comment en a-t-elle eu connaissance, elle qui ne savait pas lire ? Le maire est-il venu le lui remettre en mains propres ?

Il m’arrive de penser que, si un de ses petits-enfants avait eu l’idée de l’interroger sur le sujet, il aurait reçu une rebuffade pour toute réponse. Cette sorte de confidences lui aurait semblé déplacée, tant il est vrai que, dans le monde rural dans lequel elle avait été élevée, le seuil de l’indécence était bien vite atteint lorsqu’on était dans le cas d’exprimer des sentiments intimes. Je me garderai donc de tracer un tableau de ces tristes moments, de peur de trahir à distance cette pudeur ancienne.

Je retiendrai seulement l’idée que notre grand-mère connut, sans doute sans le savoir, la tragique expérience de bien des femmes de France, un pays dont elle ne soupçonnait pas encore qu’il pourrait un jour être définitivement le sien, qui, à la même époque, recevaient un courrier de même nature pour les informer que leur mari avait été tué, quelque part dans une tranchée de la Grande Guerre. A-t-elle jamais songé à cette fraternité involontaire ?

 

Chapitre XI

Retour à Utrilla et second mariage

Que pouvait faire Luisa, sans revenus et avec quatre filles à charge, si ce n’est revenir à son village natal ? Sa mère, Joaquina Rangil, vivait encore, puisqu’elle sera mentionnée dans les actes de naissance de ses trois futurs enfants. On ignore, en revanche, si son père était encore vivant mais il est mentionné comme défunt à la naissance de la première d’entre elles (31 août 1918) [7]. Même si la jeune veuve ne pouvait compter que sur le secours de sa mère, cet appui restait appréciable[8]. À une date inconnue mais, selon toute vraisemblance, peu après le décès de son mari, Luisa s’installe donc à Utrilla. Cependant, même dans un milieu favorable, il lui fallait subvenir aux besoins de ses quatre enfants.

La situation d’une veuve ayant charge d’enfants n’est jamais enviable, encore moins à une époque où il n’existe d’aides familiales publiques d’aucune sorte, et où on considère d’un mauvais œil une femme en âge de prendre mari ayant fait le choix de vivre seule. Le mariage s’impose donc comme une solution inévitable, tant économiquement que socialement. Nul doute que Luisa ait tenu ce raisonnement, et que son milieu l’ait incitée à franchir le pas.

Toujours est-il que, le 22 novembre 1916, soit moins de deux ans après le décès d’Eusebio, elle épouse, à Utrilla, un célibataire de 41 ans (alors qu’elle en a 35), Alejandro Muñoz Camacho. Le mariage a lieu, cette fois encore, dans l’église Nuestra Señora del Valle.

L’acte de mariage ne fournit aucune précision sur le métier de l’époux, mais dans les actes de naissance de ses deux filles, il est déclaré comme propriétaire exploitant (labrador), au même titre que son père, Vicente Muñoz Gonzalo. Ce dernier et sa femme, Jacinta Camacho, sans profession, étaient tous deux originaires d’Utrilla, où ils habitaient au 1, rue de la Puerta Encima (Porte d’En-haut). Étaient aussi originaires d’Utrilla les grands-parents paternels, Santiago Muñoz (décédé à la naissance de son petit-fils) et Dominica Gonzalo. Les grands-parents maternels, Calixto Camacho (labrador) et Manuela Mora, (sans profession) venaient d’un village proche de Medinaceli, Lodares de Medinaceli. À Utrilla, ils habitaient au 24, rue del Horno (du Four).

La légende familiale veut que le curé de la paroisse d’Utrilla ait joué un rôle décisif dans le remariage de notre grand-mère. Il s’appelait don Bartolomé (Barthélemy) et a laissé un souvenir impérissable, transmis aujourd’hui encore par les anciens du village. C’est Pedro Carretero Esteban, qui me l’a rapporté. Cependant que Fonsa s’affaire dans sa cuisine pour honorer ses hôtes, Pedro, qui n’a pourtant rien d’un bouffe-curé, dresse un portrait pour le moins sévère de l’impétrant :

« Don Bartolomé era más bruto que un cerrojo (Dom Barthélémy était une vraie brute de forge) ».

Et d’appuyer son propos à l’aide de cette anecdote plutôt édifiante.

Il se trouve que le patron du village est saint Barthélemy, ce qui fait que le jour de sa fête, on célébrait aussi celle du curé. Cette coïncidence ne faisait que rendre celui-ci plus intransigeant quant à l’assistance à l’office. Cette année-là, la récolte avait été retardée par les intempéries et le 24 août, qui est le jour de la fête en question, elle n’était pas encore rentrée. Les grains avaient bien été battus mais on attendait le moment favorable pour vanner à la fourche, comme cela se faisait à l’époque (et comme cela se ferait encore jusqu’aux années 1960). Or, le hasard voulut qu’un petit vent se levât en début d’après-midi et, bien que ce fût dimanche, tout le monde rejoignit les aires de battage pour en profiter. La chose déplut au curé qui convoqua le maire et lui intima l’ordre de convoquer tous les paroissiens à l’église. Le maire obtempéra, car, en ce temps-là, les curés étaient les patrons (los curas mandaban). Bien entendu, le curé ne fit rien pour abréger l’office et le malheur voulut qu’un orage de grêle éclatât et mît à mal toute la récolte qui se trouvait sur les aires. La population dut se contenter cette année-là du peu qui avait déjà été entreposé dans les greniers et qui fut partagé entre tous.

Tel était le personnage qui présida à l’union de ma grand-mère et de son second mari. Imaginons la scène.

 

Chapitre XII

Alejandro Muñoz Camacho

Don Bartolomé sort de son presbytère pour aller célébrer sa messe quotidienne à l’église paroissiale Notre-Dame du Val. Au moment où il débouche sur le parvis, il aperçoit franchissant la porte de ville une forme humaine à contre-jour mais qu’il identifie immédiatement à sa démarche hésitante. Cet homme qui marche à côté de sa mule, appuyant son épaule contre la tête de l’animal pour plus de sûreté, ne peut être qu’Alejandro Muñoz Camacho qui s’en revient d’une tournée nocturne trop arrosée.

Cet Alejandro n’est pas un mauvais bougre. Sa sœur Leonarda et lui sont les enfants de Vicente Muñoz Gonzalo, laboureur, et de Jacinta Camacho, sans profession. Devenu veuf, Vicente s’est remarié et a eu deux autres enfants, Indalecio et Francisca. Les deux aînés sont donc orphelins de mère.

Alejandro n’est pas sot non plus. Ayant fréquenté l’école, il y a non seulement appris à lire et à écrire (pas à compter, au grand désespoir des siens) mais y a contracté de plus un goût pour la lecture et un étrange talent pour la versification. Cela lui valut le surnom de « poète », qui ne le lâchera plus, ni après son départ ni même longtemps après sa mort, comme ont pu le vérifier tous ses petits-enfants qui se sont rendus à Utrilla et qui s’y rendent encore. Il vous trousse un couplet plein d’esprit à la demande, et l’interprète, en s’accompagnant de la bandurria, la mandoline locale, sur l’air et le rythme de la jota.

Il ne nous reste que de très rares témoignages de son talent :

Cuatro cosas tiene Utrilla

que no las tiene Aragón

la plaza y la plazuela

la puerta Encima, la Hondón.

Quatre choses a Utrilla

que n’a pas tout l’Aragon

sa place et sa placette

sa porte Haute, celle du Fond.

Le poème qui suit nous a conservé heureusement une preuve plus flatteuse de son art. À un conseiller municipal qui lui reprochait de ne pas lui avoir consacré de vers, il répliqua du tac au tac :

El señor Esteban Nemecio

hombre sin ningún principio

hace la burla del pueblo

y come del municipio.

Le sieur Esteban Nemecio

homme sans aucun principe

se moque des villageois

et mange aux frais du municipe.

Un talent, si rare dans un milieu rural, lui valait de nombreuses invitations à boire qu’il honorait avec une constance digne d’éloge. En contrepartie, ce grand dévouement à la cause poétique lui réservait des retours difficiles à la maison familiale. Heureusement, il avait su dresser sa mule à palier ses insuffisances momentanées, aggravées par le handicap d’une semi-cécité car il était borgne et que sa vue se troublait d’autant plus facilement ; il pouvait désormais s’en remettre à elle pour rentrer au bercail.

Cet esprit rebelle, sinon revendicatif car il se contentait de peu pour lui-même, qu’il manifestait à l’occasion, contribua à lui conférer la stature d’un mythe populaire. Les communautés espagnoles, très largement issues des classes populaires, qui s’étaient reconstituées en France après la Guerre Civile, avaient emporté avec elles un corpus de fables et d’historiettes qui finirent, peu à peu, par se substituer aux souvenirs d’une réalité qu’elles préféraient oublier. Le héros en était souvent le grand écrivain et satiriste Francisco de Quevedo, ou plutôt son reflet populaire, à qui on attribuait toute sorte de bons mots purement imaginaires, passablement scatologiques ou franchement anticléricaux, un peu comme si notre bon peuple français attribuait ses propos d’après-banquets non à un quelconque Toto mais à François Rabelais en personne.

Or, il est avéré que notre grand-père était parvenu, dans notre cercle familial, à rivaliser avec le grand Quevedo. À titre d’illustration, et toujours pour satisfaire à l’exigence de vérité que l’auteur de cette histoire poursuit avec la rigueur que lui impose la gravité du sujet qu’il a entrepris de traiter, j’en rapporterai une, « particulièrement significative », comme disent les universitaires en mal d’adjectifs. Alors qu’il rentrait à l’aube d’une de ces expéditions nocturnes qui lui étaient coutumières, Alejandro croisa sur son chemin deux religieuses. En le voyant, elles se signèrent et l’une d’entre elles laissa échapper une exclamation peu charitable à son endroit : « La journée s’annonce mal : la première personne que nous voyons aujourd’hui est un homme borgne. » Les brumes qui enveloppaient l’esprit de notre bon Alejandro ne l’empêchèrent pas de réagir avec un remarquable à propos : « Pour voir des p., un œil suffit ».

Tel était notre grand-père ou telle est, du moins, l’image que nous aimons conserver de lui. Après tout, la différence n’est pas si grande et chaque collectivité a autant besoin de mythes que de vérités établies.

 

Chapitre XIII

Promesse de mariage

C’est à peu près dans cet état que Don Bartolomé intercepta notre poète dans la rue. Maîtrisant à grand peine son hilarité, car Alejandro avait aussi le don de faire rire à ses dépens, il lui enjoignit d’attacher sa mule. Le brave homme obtempéra puis, le béret à la main, s’apprêta à recevoir la semonce prévisible, en maintenant tant bien que mal une verticalité qui s’entêtait à lui échapper.

– « Alejandro, sais-tu encore servir la messe ? Ne me regarde pas avec ces yeux effarés, je ne te demande pas la lune. Oui ou non ? ».

Le curé interpréta le vague mouvement de la tête comme un acquiescement.

– « Très bien, alors suis-moi ». Puis il se dirigea d’un pas ferme vers la sacristie, suivi par son nouvel acolyte, qui traînait fâcheusement les pieds.

La messe se déroula sans incident majeur. L’assistance se contenta de manifester discrètement sa surprise en voyant notre Alejandro en tenue de ville servir la messe à une heure aussi matinale. Quant aux deux enfants de chœur, condamnés à l’inaction par ce recrutement inattendu, ils eurent mainte occasion de pouffer en se poussant du coude, chaque fois que le curé rappelait à l’ordre d’un coup d’œil sévère son acolyte d’occasion.

À la fin de l’office, Alejandro, qui avait peu à peu repris ses esprits, accompagna le curé dans la sacristie où il l’aida à retirer les vêtements liturgiques, puis le suivit, à sa demande, jusqu’au presbytère. Le curé avait été, quelques années durant, vicaire dans une cure urbaine et y avait contracté l’habitude de prendre un chocolat pour rompre le jeûne quotidien, en lieu et place du pain grillé au lard (las migas) qui constituait le petit-déjeuner ordinaire des paysans. Il invita Alejandro à l’imiter. Lorsque les deux estomacs furent lestés, le curé se rejeta en arrière sur son siège, regarda fixement son hôte lequel, embarrassé, détourna les yeux, puis lui tint à peu près ce discours :

– « Alejandro, quand te décideras-tu à devenir raisonnable ? Trouves-tu décent, à ton âge, de continuer à mener cette vie de bamboche ? Tu ne crois pas qu’il soit temps de fonder une famille ? Je connais tes défauts mais tu as aussi quelques qualités, même si tu t’évertues à les cacher. Tu as bon cœur et tu aimes les enfants. [Après un silence qui parut très long au pauvre Alejandro] Tu connais Louise, la fille de Pedro et Joaquina. Tu sais dans quelle triste situation elle se trouve : contrainte d’élever seule ses quatre petites. Elle est encore belle malgré ses trente-cinq ans, elle vient d’une famille honorable, et je crois bien que tu ne lui es pas indifférent. Qu’en penses-tu ?

­ …

­ Veux-tu que je lui parle ?

­ ….

­ C’est bon, j’y consens. En attendant, fais de ton mieux pour la mériter en te conduisant dignement. »

C’est ainsi qu’Alejandro Muñoz Camacho épousa Luisa López Rangil, veuve García.

 

Chapitre XIV

Noces de larmes

Le mariage fut célébré le 22 novembre 1916. Les fiançailles n’avaient pas duré plus que ne l’exigeait la publication des bans, les deux ans qui s’étaient écoulés depuis le décès d’Eusebio Garcia pouvant passer pour un deuil décent. Les formes avaient donc été préservées malgré l’urgence.

De la cérémonie il ne nous est rien parvenu d’autre que l’acte signé par le juge municipal, don Faustino Ejido Sanchez, à l’issue de l’union religieuse bénie par le curé dans l’église de Notre-Dame du Val. On peut supposer qu’elle fut modeste. Les témoins sont deux inconnus, Manuel Sancho et Clemente León. Plutôt que par la magnifique façade baroque, on imagine que le maigre cortège entra dans le temple par la porte latérale réservée à l’usage quotidien.

L’esprit n’était pas à la fête, surtout pour notre grand-mère. Dans le cadre familier de l’église paroissiale, comment n’aurait-elle pas songé à la cérémonie de son premier mariage ? Elle avait dix-neuf ans alors et toutes ses illusions de jeune fille ; elle s’unissait à un homme qu’elle avait vraisemblablement aimé et qui, plus âgé qu’elle et pourvu d’un vrai métier, lui assurait la perspective d’une sécurité relative. Elle en avait désormais trente-cinq et portait sur ses épaules le poids de plusieurs années de malheur. L’avenir ne s’annonçait pas particulièrement rose non plus, même si la perspective de ne plus être seule et de sortir de la maison paternelle la consolait quelque peu. Elle n’oubliait pas non plus ses quatre enfants restés au logis avec leur grand-mère, qu’il faudrait élever avec les maigres moyens dont disposerait le couple. Elle ne se faisait, en effet, aucune illusion sur la capacité de son nouvel époux à exercer avec quelque constance un métier suffisamment rémunérateur.

Cette noce eut des accents de tragédie grecque, tant étaient contrastées les humeurs de chacun des deux époux. La mariée passa sa nuit en prières, enfermée dans sa chambre, devant la photo de son défunt mari. Pendant ce temps, Alejandro faisait honneur à la compagnie de ses amis, transformant ce repas de mariage en un enterrement de vie de garçon. La légende raconte qu’il fut particulièrement gai et inventif, jusques et y compris dans le chant qui clôt toute fête villageoise castillane, cette despedida en forme de jota aragonaise, que mon père, qui l’avait recueillie de sa propre bouche, me chanta plusieurs fois mais dont je n’ai malheureusement pas noté le texte. En revanche, la mémoire orale de la famille a conservé certain couplet qui, s’il ne révèle pas un goût considérable, démontre qu’en toutes circonstances, Alejandro conservait son talent d’improvisateur. Le marié l’aurait chanté en pleine nuit à notre grand-mère :

Luisa, esposa querida

enciende candela y mira

que quiere mear la Laura

y quiere cagar la Elvira ».

Louise, mon épouse chérie

allume la chandelle et observe :

Laure veut faire pipi

et Elvire faire sa vesce.

On a pu constater, depuis, que le couplet appartenait aussi au répertoire collectif du village d’Utrilla, au point que les deux bébés cités n’étaient connus des habitants que par cet épisode nocturne autant qu’intempestif. J’ai ainsi pu comprendre pourquoi la dénommée Elvire, notre mère, n’a jamais voulu retourner à Utrilla : sans doute voulait-elle éviter le rappel d’une affaire si peu flatteuse pour son image.

Chapitre XV

D’Utrilla à Arcos

Le couple resta quelques années à Utrilla, où naquirent leurs deux filles, successivement le 31 août 1918, et le 11 février 1920. La naissance de la première fut saluée d’un bon mot de son père que m’a rapporté Pedro Carretero. Il aurait dit à la cantonade : Ma femme, cinq du premier coup (Mi mujer, del primer parto, cinco). Sans tomber dans le ridicule de l’exégèse d’une brève de comptoir, je me permettrai de souligner tout le sel de cette remarque : outre qu’elle exprime de façon cruelle le changement radical que l’existence de cette nichée d’enfants impliquait pour ce célibataire endurci, elle dénote chez lui une prise de conscience, peut-être un peu tardive, de la gravité de sa nouvelle situation.

De fait, il y a lieu de se demander comment le couple parvenait à subvenir aux besoins d’une famille aussi nombreuse. Les revenus des terres devaient à peine suffire, avec les produits du potager et de la basse-cour, à couvrir les besoins alimentaires. On a du mal à imaginer d’où était tiré l’argent nécessaire à l’entretien des enfants, de la maison, des bêtes et de l’outil de travail. Les grands-parents survivants étaient-ils en mesure d’y contribuer ? Ce n’est pas certain, car nous n’avons pas affaire à des rentiers : une fois qu’ils avaient cédé leurs terres à leurs enfants, les vieux étaient plutôt une charge qu’un soutien.

Toujours est-il qu’après la naissance de la deuxième fille du couple, la famille se transporta à Arcos de Jalón, simple bourgade que la construction d’ateliers liés à l’exploitation de la voie ferrée Madrid-Barcelone avait transformée en une petite ville active. La décision était mûrement réfléchie et le départ d’Utrilla, définitif. À preuve, le fait qu’Alejandro vendit, avant de partir, à sa sœur Leonarda, les terres qui lui étaient revenues de l’héritage de leur mère. Muni de ce pécule, il pourrait faire face à toute éventualité en attendant un salaire régulier.

Le père décrocha à Arcos un emploi de facteur. Ce fut sans doute la seule occasion de sa vie où sa relative maîtrise de l’écrit lui fut de quelque secours. Il faut savoir lire, et même parfois déchiffrer, pour pouvoir distribuer le courrier et cette faculté n’était pas si commune dans la population locale de l’époque.

C’est à Arcos que naquit le petit dernier, le 26 novembre 1923. Cette naissance fut un événement parce que, pour la première fois, Luisa put mener à terme une grossesse dont le fruit était un garçon. Ce ne fut pas sans mal. Le bébé, prématuré, était très petit et, comme on le suppose, peu gaillard. La mère et ses six sœurs aînées ne le quittaient pas d’un pouce, l’enveloppant de coton et le soignant avec l’acharnement qu’on imagine. Il présentait certains symptômes que des personnes naïves ne surent pas interpréter. C’est ainsi que l’on crut qu’il était borgne, un de ses yeux ne s’étant pas encore ouvert, et qu’il avait hérité ce handicap de son père. Or, le père était devenu borgne par accident, ce qui rendait irrecevable l’hypothèse d’une hérédité supposée, même si le hasard avait voulu que, dans les deux cas, ce fût l’œil droit qui se montrait défaillant. La grande sœur qui avait été chargée ce matin-là de s’occuper du bébé eut la stupeur de lui voir un deuxième œil ouvert, qui par contraste avec la situation antérieure, paraissait beaucoup plus grand que l’autre. Elle poussa un tel cri que la mère se précipita, croyant qu’elle avait laissé tomber le bébé. Toute la maisonnée fut heureuse de constater que le petit dernier était un faux borgne.

Le séjour à Arcos fut de courte durée, sans doute parce que les perspectives économiques n’étaient guère mirobolantes : comment faire vivre une famille de sept enfants sur le modeste salaire d’un facteur ? La mère tenta bien de compléter ces maigres émoluments en installant un petit commerce. À cet effet, elle se procura une petite jument afin de livrer dans les villages alentours. Mais l’expérience tourna court, principalement parce que le père, qui tenait la boutique lorsque sa femme était en tournée, appliquait à cette activité des principes incompatibles avec une saine pratique commerciale. Il avait une fâcheuse tendance à faire crédit et à oublier de garder trace des sommes qui lui étaient dues. La nouvelle de sa générosité se répandit bientôt, ce qui incita les acheteuses à choisir le moment où il était seul derrière son comptoir pour faire leurs emplettes. Les supplications de ses clientes impécunieuses, ou qui feignaient de l’être, l’émouvaient tellement qu’il ne savait rien leur refuser. On comprendra que cette tentative ne dura guère.

L’aventure postale ne connut pas une fin plus heureuse. On raconte que le nouveau facteur aurait vidé un jour sa sacoche de lettres dans le Jalón, sans doute pour voir si les lettres chargées flottaient mieux que les autres. L’expérience ne donna pas les résultats escomptés, en revanche, elle entraîna la mise à pied du chercheur audacieux.

L’idée du départ vers l’étranger apparaît donc comme un ultime recours, toutes les autres possibilités ayant été épuisées. Mais l’idée d’émigrer en France ne naquit pas comme par enchantement dans l’esprit des deux parents. Elle devait être dans l’air. En effet, à Arcos, la famille Muñoz eut l’occasion de côtoyer d’autres familles qu’elle finirait par retrouver en France. Ainsi la famille Donoso, qui était celle de mon père et qui venait du village voisin de Judes (à 4 heures de marche d’Arcos), émigra quelques semaines avant elle (novembre 1924), elle aussi, vers les Landes. La coïncidence est assez frappante pour que naisse le soupçon qu’il existait des filières de recrutement au profit de certaines entreprises françaises, soit directement financées par elles, soit par l’intermédiaire des consulats de France en Espagne. Le manque de main-d’œuvre consécutif à la saignée de la Grande Guerre se faisait cruellement sentir. Il était aggravé par l’ouverture de débouchés nouveaux pour les produits du pin maritime : traverses de chemin de fer, poteaux en tous genres (mines, électricité et téléphone) ; mais aussi les sous-produits de la résine. En outre, il ne faut pas négliger l’attrait que représentait, pour les futurs émigrants, une région française proche de la frontière, ce qui permettait d’entretenir l’illusion d’une rupture moins radicale et d’un retour toujours possible. On verra qu’il n’en fut rien.

 

Chapitre XVI

Le grand voyage

Le grand-père partit en éclaireur. Après son installation dans les Landes, il connut divers emplois : bûcheron, manœuvre dans une fabrique d’allume-feu à Labouheyre puis dans une fabrique de caisses à Ychoux. Il finit par se fixer à Richet, près de Pissos, et jugea, dès lors, qu’il était en mesure d’y accueillir sa famille. Il semble qu’il ait accompagné son invite d’une lettre très élogieuse sur le point de chute proposé. On verra que sa vision poétique du cadre de vie qu’il comptait offrir à sa famille n’avait qu’un très lointain rapport avec la réalité. Peut-être cherchait-il aussi à s’abuser lui-même.

Le voyage d’Utrilla (Espagne) à Richet (par Pissos, Landes), aux dires des enfants, fut une véritable odyssée. Le groupe était constitué par deux adultes, la mère et le demi-frère de son mari, Indalecio, dont la trace s’est perdue (peut-être est-il reparti, une fois la belle-sœur et les enfants arrivés à bon port), et les sept enfants, qui avaient respectivement, 18 ans, 14 ans, 12 ans, 10 ans, 6 ans, 4 ans et 1 an. La durée du voyage en train fut de trois jours, avec une étape à Madrid et une autre à la frontière, où le père alla les attendre. Par manque d’argent il fallut choisir des hébergements très bon marché, ce qui valut une attaque de puces et de cancrelats dans une pension madrilène, recommandée par on ne sait qui, peut-être par un de ces voyageurs de commerce qui rendaient visite de loin en loin aux habitants d’Utrilla. À ces difficultés inhérentes aux migrations de pauvres gens, s’ajoute l’ignorance complète dans laquelle tous nos voyageurs étaient des moyens de locomotion modernes. On se demande encore comment la totalité des bagages préparés par la grand-mère, qui incluaient des matelas, a pu arriver à bon port, et au prix de quelles contorsions ce volumineux équipage put trouver place dans des wagons de Troisième classe. Mais comment laisser sur place des effets et des objets que l’on ne reverrait plus ? La grand-mère était trop lucide pour penser à un possible voyage de retour. Je doute même qu’elle l’ait jamais souhaité. Je ne me souviens pas de l’avoir jamais entendu manifester le désir de revenir à Utrilla, ne serait-ce que par boutade.

L’accueil réservé par les hôteliers de la frontière a laissé une blessure qui ne s’est jamais tout à fait refermée, même pour les plus jeunes. On les prit pour des « bohémiens », ce qui ne pouvait que froisser des paysans castillans peu portés à l’indulgence à l’égard des « gens du voyage », mais, ce qui est plus grave encore, en faisant des difficultés pour les héberger on se comportait à leur égard comme on le faisait chez eux à l’égard de gitans. Cette déchéance sociale jugée injustifiée fut cruellement ressentie.

Heureusement, le terme final de cette odyssée n’était pas trop éloigné, une fois la frontière atteinte : guère plus de 150 kms, qu’un omnibus de l’époque devait parcourir en un peu plus de deux heures. Mais il fallait auparavant changer de train à Ychoux, sur la ligne Irun-Paris. Là, on prenait une desserte locale à voie étroite, qui passait par Lipostey et Pissos et dont le terminus était à Moustey. Aujourd’hui encore, un voyageur attentif observera sur sa droite les restes de cette voie, à la sortie de la gare d’Ychoux dans la direction de Bordeaux.

L’arrivée en gare de Pissos eut lieu en fin de journée, le 15 janvier 1925. Cette date n’est inscrite dans aucun document conservé par la famille, mais elle était restée gravée dans la mémoire de notre mère qui ne pouvait l’oublier, car elle fêtait ou aurait dû fêter, ce jour-là, ses douze ans.

La nuit tombe tôt à cette époque de l’année dans les Landes, et le maigre éclairage de la gare ne donna guère d’éclat à la scène, d’autant que le déchargement des encombrants bagages requérait l’attention de tous, grands et petits. En outre, il pleuvait, comme il sait pleuvoir en hiver dans la Haute-Lande, une pluie drue, constamment agitée par le vent venu de l’océan, qui détrempe les chemins et vous couvre de boue jusqu’à la cheville, si vous égarez vos pas sur les fougères fanées des bas-côtés fangeux. Cette omniprésence de l’eau est une autre des images qui se grava dans la mémoire des enfants.

On attendit vainement le muletier que le patron de l’usine avait chargé de transporter les arrivants et leurs bagages. Il était en retard. Pis, lorsqu’il eut rattrapé le cortège qui, en désespoir de cause, avait entrepris de franchir à pied les 7 kms qui les séparaient de leur future demeure, effrayé par le nombre de personnes à transporter et peut-être aussi par le spectacle qu’elles offraient, il fouetta son attelage de mules et s’en fut au galop pour ne plus revenir.

 

Chapitre XVII

Point de chute

La maison que le père avait louée pour y loger sa famille et qu’il occupait déjà se trouvait, selon les témoignages recueillis, au beau milieu de la forêt, dans un hameau de la commune de Richet (La Frênaie en gascon), à 3 kms du bourg (Richet a cessé d’être une commune autonome dans les années 1970 et est désormais rattachée à Pissos).

Richet se compose de trois hameaux, dont la désignation a évolué avec le temps mais qui sont désormais connus sous l’appellation suivante : le Vieux Richet ; le Brous ; le Haut-Richet.

Au bord de la Grande Leyre, le Vieux Richet posséda une verrerie qui puisait son sable dans une carrière proche mais fut abandonnée à la fin du 19e siècle ; la cheminée du four subsiste encore[9]. L’ancienne église paroissiale y est édifiée, ce qui explique sans doute que ce hameau soit aussi appelé « le bourg ». Ce bel exemple d’architecture romane a heureusement échappé à l’enthousiasme constructeur qui, au temps de l’Ordre Moral, a substitué tant d’églises neuves aux vieux temples jugés, comme à Pissos, à la fois encombrants et sans qualité, car « édifié[s] à des époques différentes, sans plan et sans harmonie aucune » (délibération du conseil municipal de Pissos du 22 février 1894)[10]. Placée à l’écart des quelques maisons qui constituent le hameau, elle a fort belle allure. Son chœur et son chevet semi-circulaire, curieusement percé d’une fenêtre au milieu de son contre-fort central, couronnés d’une corniche ornée de modillons sculptés, dominent d’un bon mètre la toiture de la nef. Celle-ci, faiblement éclairée par deux étroites baies au sud et une seule au nord, aboutit à un clocher-mur en encorbellement sur la façade. À la fin du 15e siècle, une chapelle dotée de deux belles fenêtres à meneaux a été ajoutée au sud du chœur, cependant qu’au 17e siècle (1681 précise une inscription), un porche a été construit en avant du portail. L’intérieur présente des vestiges de peintures murales. Tout le mur sud de l’église jusqu’au chevet est bordé d’un vaste et touchant cimetière, dont les tombes anciennes sont dépourvues de pierre tombale. Au nord, une fontaine miraculeuse disparaît sous les hautes herbes d’une propriété privée. C’est dans ce beau monument que l’aînée des deux filles du couple a fait sa communion.

Dans les années 1920, l’originalité du Brous tenait au fait qu’il regroupait la principale industrie, à savoir la tuilerie, et le principal équipement collectif, sa mairie-école. La disposition de ce hameau est curieuse. Elle épouse la forme de deux cercles concentriques séparés par une chaussée circulaire, à la manière d’une ancienne motte médiévale dont la butte centrale aurait été arasée. À l’intérieur, on devine plutôt qu’on ne les voit, des constructions, certaines imposantes, closes et cachées à la vue sous une végétation débordante, ce qui confère à l’ensemble l’aspect d’un lotissement privé, comme il s’en construit désormais, impénétrables au visiteur. De l’autre côté de cette voie, des maisons d’apparence plus modeste offrent généreusement à la vue la diversité de leur bâti.

L’école-mairie constitue l’édifice le plus remarquable. Bien que transformé désormais en gîte rural, il reste accessible, car dépourvu de clôture. Sa structure n’a pas été modifiée, aussi est-il aisé d’y reconnaître la mairie à droite, la partie dévolue à l’école à gauche. Chaque partie se compose de deux salles au moins, une en façade, l’autre à l’arrière. Du côté école, un escalier permettait d’accéder à l’étage, où se trouvait l’appartement de l’instituteur. La salle de classe et les toilettes donnaient sur la façade latérale dans une petite prairie qui devait servir de cours de récréation. À l’arrière du bâtiment, un auvent de bois soutenu par des colonnes évoque un possible préau chargé d’accueillir les jeux des écoliers par temps de pluie ou de servir de salle à manger à ceux qui habitaient trop loin pour rentrer chez eux prendre leur repas de midi.

Le Haut-Richet ne possède pas d’équipement collectif. On peut donc le considérer comme un simple écart du village. Mais paradoxalement, venant de Pissos, on y accède directement par la route de Sore, les deux autres sites, plus au nord, étant desservis par des chemins vicinaux à partir d’une patte d’oie.

 

Chapitre XVIII

La maison primitive

Le recensement de population de 1926, réalisé par conséquent à peine plus d’une année après l’installation de la famille, aurait pu nous fournir une information précieuse sur ses membres présents et sur leur lieu de résidence ; malheureusement les recensements d’alors ne prenaient pas en compte les familles étrangères, ce qui en dit long sur le cas que l’on faisait d’elles. Tout se passe comme si officiellement on considérait qu’elles étaient appelées à ne pas rester. Nous sommes donc contraints, pour en savoir de plus, de tirer parti des souvenirs des uns et des autres.

Compte tenu des indications de distance fournies par les témoignages des anciens, il y a tout lieu de penser que la maison se trouvait au Haut-Richet. Une visite sur place effectuée en 2007 nous offrit quelques pistes possibles dans l’identification des lieux évoqués, sans nous donner l’assurance d’avoir trouvé l’exact emplacement de cette première résidence de la famille Garcia Muñoz dans les Landes.

Le Haut-Richet se présente comme un vaste airial (clairière de la forêt landaise où poussent les chênes et autres arbres utiles à feuilles caduques, dans laquelle se regroupait l’habitat) composé de quatre maisons anciennes et de leurs dépendances. Deux de ces maisons ont fière allure. Elles se présentent sous la forme d’un parallélépipède recouvert d’un toit à quatre pentes, dont la partie arrière se prolonge vers l’ouest, du côté des vents dominants, donc de la pluie, à la façon d’un auvent qui prolonge l’ensemble. Le corps principal est à deux étages dont la façade à l’est, très largement éclairée par quatre ouvertures à chaque niveau, est ornée d’une corniche à motifs à chevrons. Sous l’enduit qui s’écaille, on observe que le bâtiment est construit en briques pleines de pays. Les deux autres maisons sont plus modestes et conformes à la métairie landaise traditionnelle, avec leur toit à deux pentes et les colombages visibles sur la façade.

Les différentes maisons étant dépourvues de terrain particulier matériellement clos, les circulations à l’intérieur de cet airial restent énigmatiques, sauf à imaginer qu’il fallait emprunter le chemin de terre qui le longe et le contourne pour atteindre les maisons les plus retirées. Cette disposition, propice à des échanges quotidiens entre les habitants, a dû contribuer à atténuer le sentiment d’isolement que ressentent nécessairement les nouveaux venus dans un cadre qui leur est étranger et dont ils ignorent la langue. Quant à deviner quelle maison attendait précisément les nouveaux venus, c’est devenu impossible, mais il ne s’agit pas forcément d’une des plus modestes car, aux dires des témoins, si elle était délabrée, elle n’en avait pas moins belle allure.

Lorsque la troupe eut atteint le terme de son voyage, il fallut improviser. Les adultes firent un grand feu dans l’âtre de la pièce principale et l’on s’accommoda comme on put autour du foyer pour la nuit. La mère ne dormit guère, occupée à reboucher avec des moyens de fortune les nombreuses gouttières du toit.

Rien n’était prévu pour accueillir une aussi nombreuse nichée, aussi, dès le lendemain, notre grand-mère s’appliqua à fabriquer des sommiers à l’aide de lattes de bois plus ou moins bien équarries. Comme celles-ci n’étaient pas clouées entre elles, elles avaient une fâcheuse tendance à se séparer et il n’était pas rare pour les enfants de se retrouver en plein sommeil sur le sol, où, en désespoir de cause, ils trouvaient plus commode de finir la nuit.

Les jours qui suivirent furent occupés à acquérir les ustensiles et denrées indispensables. Le commerce du village était tenu par monsieur Lagardère, tailleur de son état, dans une maison bourgeoise du Brous qui existe toujours à l’entrée du chemin de Berdoy. Son établissement servait d’hôtel, désignation que le bâtiment a conservée encore aujourd’hui parmi les habitants du hameau. Il possédait une cabine téléphonique et une épicerie –le mot est peut-être un peu fort- où l’on pouvait se procurer des produits de première nécessité.

Notre grand-mère ne connaissant pas un traître mot de français, eut toutes les peines du monde à se faire comprendre d’un commerçant pourtant complaisant. Pour surmonter cet obstacle linguistique, elle eut recours à un stratagème. Elle se fit accompagner de toute sa petite troupe, qu’elle lâcha dans la boutique avec mission de dénicher les produits dont elle avait préalablement dressé la liste. Ainsi, devant les yeux du commerçant ébahi et vaguement inquiet, on voyait tel ou tel des enfants brandir triomphalement qui des bougies liées en faisceau, qui un paquet de riz, et le reste à l’avenant.

 

Chapitre XIX

Au travail

Du côté de Pissos, dans la haute lande, de nombreuses entreprises, généralement de petite dimension, exploitaient les produits du terroir. La résine était transformée en essence térébenthine dans des huileries dont les effluents dispensaient un parfum entêtant en s’écoulant dans les caniveaux. La plus importante jouxtait la gare de Pissos. Nos voyageurs n’ont pu manquer de voir, en descendant de leur train, ses vastes hangars, sa haute cheminée et son entassement de fûts. Le bois de la forêt de pins alimentait les scieries mais aussi de plus modestes industries chargées de fabriquer des caisses, voire des allume-feu. Le sable était traité dans les tuileries, qui fournissaient aussi des briques, également dans des ateliers de verrerie. Il y avait aussi des poteries. Selon Félix Arnaudin, Richet en posséda quatre au milieu du 19e siècle, mais elles avaient disparu en 1925.

Ces industries à faible valeur ajoutée recherchaient du personnel non qualifié. Elles offraient aussi des emplois aux femmes, ce qui constituait une véritable aubaine pour une famille dans laquelle l’élément féminin était très largement majoritaire, comme c’était le cas de celle qui nous occupe.

Les grandes filles trouvèrent donc tout de suite un emploi, d’autant que le père avait su négocier leur engagement au préalable. Les deux aînées (18 et 14 ans), furent engagées par la tuilerie de Richet. La troisième (12 ans), jugée trop chétive pour entrer en usine, fut placée chez un boulanger-pâtissier de Pissos. La plus jeune des aînées (10 ans) fut chargée de la garde de son petit frère, pour permettre à la mère d’effectuer l’après-midi quelques heures en usine.

En somme, tous ceux qui étaient en âge de travailler furent mis à la tâche. L’énumération qui précède se traduit en éléments chiffrés qui ne laissent aucun doute sur les véritables motivations qui avaient poussé une famille telle que la nôtre à l’émigration. De fait, ses membres se sont organisés, dès leur arrivée, en une machine à générer des revenus sonnants et trébuchants. Si l’on transpose cet état de fait en termes comptables, on constate que cette maisonnée de neuf personnes, en comptant les trois petits, percevait cinq salaires soit plus d’un salaire pour deux bouches. Les gains n’étaient certainement pas mirobolants, mais, pour ce qu’on en a su, ils n’étaient pas non plus misérables parce que chacun était payé « à la pièce » et qu’aucune des filles ne lambinait à son poste, trop heureuse, compte tenu de son jeune âge, d’accéder à une situation qui lui conférait un statut d’adulte reconnue.

À supposer que celui des trois filles ait été juste suffisant pour couvrir leurs propres frais, cela signifiait que le père et la mère, tous deux salariés, n’avaient plus que quatre jeunes enfants à nourrir, au lieu de sept, outre eux-mêmes. Ainsi, du jour au lendemain, notre grand-mère se trouvait à la tête de rentrées financières non négligeables, qui permettaient d’améliorer sérieusement l’ordinaire, mais aussi d’effectuer des achats, meubles, ustensiles divers et vêtements, qui éloigneraient définitivement le spectre du syndrome du gitan et du traumatisme qui l’avait accompagné.

Notre grand-mère ne laissait à personne le soin d’administrer ce pactole au point de se comporter en véritable chef d’entreprise, avec les abus que cela peut entraîner. Nous avons quelques échos selon lesquels elle se fit rabrouer par certain employeur, peu disposé à lui remettre le salaire d’une de ses filles et préférant le donner directement à l’intéressée. Celle-ci avait beau remettre la totalité de la somme à sa mère, le plus souvent à la porte de l’usine, son amour-propre et sa fierté étaient saufs. Hommage soit rendu au tact de ce patron.

Portrait de ma grand-mère, Luisa, peu après son arrivée en France[11].

On mesure sans peine la différence entre cette situation et celle que connaissait la famille en Espagne. Elle était passée sans transition de l’économie propre à une société rurale passablement archaïque, dans laquelle l’essentiel de la subsistance provenait de la terre, certaines tâches annexes produisant le numéraire nécessaire à la satisfaction des besoins autres qu’alimentaires, à une économie fondée exclusivement sur la rémunération de la force de travail. Le traumatisme découlant de cette révolution copernicienne dans le mode de vie familial était compensé par l’impression d’abondance que produisait la présence de l’argent, dans des proportions jusqu’alors inconnues. On était passé d’une économie tributaire des maigres revenus, toujours aléatoires, rapportés par le père ou la mère, à une économie collectivisée, qui assurait une certaine sécurité à la cellule familiale et laissait entrevoir des possibilités d’investissements à moyen terme. Bref, l’avenir n’était plus une source d’angoisse, mais offrait, au contraire, quelques perspectives encourageantes.

 

Chapitre XX

Premier bilan

Indéniablement, l’installation en France a représenté un choc pour ces émigrés ; les plus jeunes s’en sont fait l’écho dans leurs vieux jours, mais il dut être ressenti comme tel par tous les intéressés.

Sans doute était-on préparé aux difficultés du voyage. On n’entreprend pas un tel déménagement vers un lieu dont on ne connaît rien ou le peu que nous en disent les courriers du père parti en éclaireur, sans s’attendre à de rudes difficultés, les premières d’entre elles, et pas les moindres, étant d’avoir à parcourir une distance énorme dans un moyen de transport inconnu. Mais une bonne dose d’imagination permet d’appréhender les obstacles matériels qui se dressent devant vous et vous prépare à supporter les écarts que la réalité oppose infailliblement au schéma préconçu. Le voyage sera plus ou moins long, selon ce qu’on en attendait ; le confort des wagons, différent de ce que l’on supposait ; les paysages traversés, plus exotiques que prévu. Mais plus rude est la découverte d’une réalité inattendue, surtout lorsqu’elle remet en cause vos convictions les plus intimes. Cette réalité, c’est la façon dont les gens vous perçoivent et, par leur comportement, vous rejettent.

De ce point de vue, notre groupe fut gâté. Il y eut d’abord le refus de les admettre dans certaines pensions et le mépris manifesté par ceux qui les traitaient de gitans. La réaction du muletier de l’usine de Richet, pour anecdotique qu’elle soit, va dans le même sens : la vue de la troupe l’effraie et il en oublie les ordres et les plus élémentaires devoirs de solidarité. L’état de la maison dans laquelle ils auraient à se loger, le manque de contact avec les voisins et les commerçants accentuent encore cette impression de rejet, d’autant plus cruelle qu’elle émane de personnes qui appartiennent aux mêmes couches de la population qu’eux-mêmes : ouvriers, employés, petits commerçants (n’oublions pas que la mère avait aussi été épicière à Arcos). Tous perçoivent ainsi plus ou moins confusément que l’on n’abandonne pas impunément son milieu originel et que l’on s’expose à être reçu dans le milieu nouveau avec toute la méfiance que suscite un corps étranger, que l’on n’est pas préparé à accueillir.

Ils prirent tout à coup conscience de leur dénuement. « Nous étions très pauvres », comme le disait une de nos tantes sur ses vieux jours pour résumer l’impression qu’elle avait gardée de cette lointaine expérience. La famille n’était pas plus pauvre à Richet qu’elle l’était à Utrilla et à Arcos, mais il lui suffisait de comparer sa situation économique avec celle de la population landaise avoisinante pour percevoir le fossé qui séparait le niveau de vie d’un prolétaire castillan avec celui de son homologue landais. Ce fut le premier choc ressenti. L’enthousiasme mis au travail fut la réponse la plus appropriée : il fallait accumuler le maximum d’argent pour sortir de cet état.

Le second choc résulte de l’accueil reçu. Nous en savons, à vrai dire peu de chose, et certains détails comme le comportement de l’épicier Lagardère ou du pâtissier de Pissos indiquent plutôt qu’il ne fut pas systématiquement désagréable. Mais nous devons nous placer au-delà des faits, dans le domaine des impressions ressenties. La tante déjà citée avait une formule qui donne beaucoup à réfléchir : « Nous n’aimions pas le pain français ». Elle le trouvait trop « aigre », revivant, sans le savoir, la triste expérience du pain amer de l’exilé. On sait que certains aliments de base, non seulement le pain, mais aussi d’autres denrées, telles que le tabac, le café, la charcuterie, etc., sont étroitement liés à une référence gustative commune dans une société donnée. Rien d’étonnant donc à ce que des castillans, habitués au pain ferme et dense, pétri à la farine d’un blé soumis au rude climat du plateau, et cuit dans des fours chauffés à la sapine résineuse, n’aient pas apprécié le pain landais, plus léger et souvent ramolli par l’humidité ambiante. Peut-être le palais de nos espagnols étaient-ils agressés par un excès de levain. Mais on comprend bien que ce n’est pas seulement cela que dénonçait notre petite fille, mais plutôt le refus d’admettre qu’il faudrait renoncer à des certitudes qui paraissaient définitivement acquises pour se soumettre à une nouvelle loi, qui n’avait pas d’autre légitimité que celle du fait accompli.

 

Chapitre XXI

Déménagements successifs

Cette situation se prolongea six années durant. Elle ne connut que des changements mineurs qui renforcèrent sa rentabilité sans affecter l’économie de l’ensemble. La famille n’abandonna pas Richet mais, pour plus de commodité, se rapprocha du Brous en profitant de la maison libérée par une autre famille espagnole près de la tuilerie. Par ailleurs, les grandes filles connurent de nouvelles affectations plus rémunératrices : la deuxième rejoignit la fabrique d’allume-feu de Labouheyre. La troisième avait eu la plus mauvaise part puisqu’elle avait été d’entrée de jeu séparée du groupe familial. Elle n’eut pas à se plaindre du comportement des ses patrons pâtissiers de Pissos qui la traitèrent fort bien, la laissant se gaver de gâteaux et lui donnant les premières notions de français. Ils firent plus : ils lui prêtèrent une bicyclette pour rejoindre sa famille le dimanche, ce qui, par parenthèse, lui valut le titre de plus ancienne cycliste de la famille et peut-être même l’exclusivité de cette pratique parmi ses sœurs du premier lit, car je ne me souviens pas en avoir vu aucune sur ce moyen de locomotion. Lorsqu’elle fut jugée assez forte pour occuper un emploi en usine, elle réintégra le bercail. Dès lors, avec sa sœur plus jeune, elle travailla dans la fabrique d’allume-feu de Labouheyre puis la fabrique de caisses d’Ychoux.

Au terme de ces six années, la famille se transporta à Labouheyre où elle séjourna un an, puis à Ychoux pour une nouvelle année. Signe d’une exigence née d’une situation plus aisée : on préférait habiter et travailler dans des petites villes qui comptaient plus d’un millier d’habitants que dans le modeste village de Richet, qui n’en comptait que 275 habitants lors du recensement de 1912. Mais, quant au fond, rien n’était changé. On restait fidèle à la Haute-Lande et à ses industries dominantes et le type de travail restait substantiellement le même.

 

La famille au grand complet à l’occasion du mariage de la fille aînée, Catherine[12].

Les deux aînées épousèrent des compagnons de travail qui appartenaient tous deux à la même vague récente d’émigration espagnole. L’un venait d’Alconchel de Ariza, village voisin d’Arcos de Jalón, l’autre de Nerpio, dans la province d’Albacete. Le lieu d’origine des deux époux montre la diversité des foyers d’émigration espagnols : à côté du plateau castillan des Garcia Muñoz et de leur futur gendre Escolano, on trouvait aussi la façade méditerranéenne, aux confins de La Manche la plus orientale et de la province de Murcie. Comment ne pas s’étonner que ce manchègue ait choisi de rejoindre pour émigrer une région de France diamétralement opposée à la sienne, alors qu’il lui aurait été si simple de se rendre en Languedoc ou en Provence ? Un argument de plus à ajouter à l’hypothèse de filières de recrutement landaises.

Cette diversité géographique ne doit pas cacher que ces émigrés avaient en commun d’être des paysans et de venir de zones particulièrement déshéritées de la Péninsule. De ce point de vue, le village de Nerpio n’est pas moins perdu, près de la source du fleuve Segura au milieu de la sierra de Las Cabras, que ne l’étaient Oseja ou Viver de la Sierra. Ces hommes et leur famille avaient connu aussi la faim et une totale absence de perspectives dans des régions inhospitalières et dépeuplées.

En bons ruraux, ils n’aspiraient pas à s’installer dans une ville, où ils auraient eu du mal à se loger et où ils auraient trouvé difficilement un travail rémunérateur par manque de qualification. S’installer à la campagne leur convenait mieux : ils se sentaient moins dépaysés et s’intégreraient plus aisément dans des fabriques au fonctionnement peu sophistiqué, plus proches de l’atelier que de l’usine. Ils pouvaient aussi cultiver un potager grâce auquel ils amélioraient l’ordinaire et retrouvaient des gestes acquis depuis leur plus jeune âge.

À travers ces mariages entre jeunes gens qui avaient partagé la même expérience de vie, on perçoit les carences d’une assimilation inaboutie. Il est vrai qu’il ne s’est écoulé qu’un petit nombre d’années entre la rupture de l’exil et cette nouvelle étape de la vie du groupe familial. Il n’en reste pas moins que ces mariages « entre soi » attestent que la mutation vers une complète assimilation n’est pas complètement achevée. Même si la structure familiale de départ donne les apparences d’une implosion irréversible, il aurait pu advenir que les jeunes couples s’agrégent au noyau initial, celui de la mariée ou celui du marié, au moins pendant un certain temps. De fait, connaissant l’autorité naturelle de notre grand-mère, on soupçonne qu’elle tenta, sans succès, de maintenir sur les jeunes couples une autorité analogue à celle qu’elle exerçait sur ses filles célibataires. Mais on est obligé de constater que les deux filles mariées choisirent un relatif éloignement de la cellule de départ.

Le mariage de ces deux aînées est-il compatible avec un éventuel retour vers l’Espagne ? On l’ignore. Notre père nous a souvent dit qu’il avait envisagé cette hypothèse mais que l’éclatement de la Guerre Civile en 1936 (soit deux ans après le mariage de nos parents) lui en avait fait abandonner l’idée. Les deux filles mariées et leur mari ont-elles eu la même idée ? On peut en douter. Il est plus logique de penser qu’en fondant un foyer, l’une à Ychoux, l’autre à Labouheyre, les deux aînées envisageaient de s’installer à demeure dans une région qui leur était devenue familière et où elles savaient pouvoir mener une vie décente bien que laborieuse.

Les deux aînées étant « casées », les deux suivantes, qui avaient fêté leurs vingt ans, envisageaient à leur tour le mariage comme une proche éventualité. La plus âgée des deux avait même déjà un soupirant attitré, qui était de surcroît considéré d’un bon œil par la mère, condition indispensable à la concrétisation de l’union. Les deux familles, celle de la fiancée et celle du fiancé, se connaissaient, sans se fréquenter vraiment, depuis Arcos de Jalón, qu’elles quittèrent à quelques semaines de distance, comme il a été dit plus haut pour des destinations très proches, Richet pour l’une, Trensacq puis Morcenx pour l’autre.

 

Chapitre XXII

Dislocation

La décision de s’installer à Dax, prise en 1933, traduit un bouleversement dans la stratégie familiale. La véritable rupture se concrétise lorsque le groupe familial s’éloigne en laissant derrière lui à leur destin particulier deux de ses filles désormais engagées dans une nouvelle aventure avec mari et enfants. Les deux premiers nés de la nouvelle génération, Pierre et Eugène Escolano, virent, en effet, le jour au début des années trente. Symboliquement, la manifestation lo plus évidente de ce changement radical est la célébration dans la nouvelle résidence de la famille, à Dax, le 28 décembre 1934, du mariage de la troisième des filles, qui avait été projeté et arrêté entre Labouheyre et Morcenx.

Economiquement parlant, le choix de l’abandon de la Haute-Lande est discutable. Notre père gagnait plus largement sa vie à abattre et traiter le bois de pins, que n’importe quel ouvrier en poste dans une usine. Il lui arrivait d’arrêter sa semaine le samedi à midi et d’avoir assez d’argent pour passer la fin de semaine à Arcachon en aimable compagnie. Du côté de Saint-Symphorien, le sauternes était appelé « vin des gemmeurs », tant les résiniers en consommaient d’abondance.

Il semble que ce changement fût imposé par les filles aînées, qui souhaitaient un autre mode de vie. En rejoignant une vraie ville, elles pensaient pouvoir mener une vie moins rude et aussi mieux y scolariser leurs enfants à venir. Ma mère nous a toujours dit qu’elle désirait avant tout que ses enfants aillent à l’école.

Pourquoi avoir choisi Dax et non Mont-de-Marsan, pourtant plus proche de la Haute-Lande ? Probablement à cause de la perspective d’une embauche à l’usine Boulart. Cette nouvelle et importante fonderie, récemment construite au bord de la voie ferrée, près de la halte de Peyrouton, succédait aux forges historiques d’Abesse, à Saint-Paul-lès-Dax. Elle venait compléter le pôle industriel du quartier de La Torte, au sud de la ville, déjà constitué autour de la mine de potasse et de l’usine de traitement du sel gemme (les Salines). Lors de l’inauguration de son nouveau site, elle avait lancé une grande campagne de recrutement qui eut des échos jusque dans la Haute-Lande. Le père, les deux filles aînées et le futur mari de la première, notre père, répondirent ensemble à cet appel et furent embauchés.

La fonderie Boulart avait construit le long de l’usine une cité ouvrière. C’est là que la famille trouva à se loger dans un premier temps. Puis notre père, ayant été mis à pied pour avoir menacé de mort le contremaître qui l’avait traité de « sale étranger » (lui qui était belge !), dut quitter l’usine. Il trouva un nouvel emploi dans les Salines voisines où son beau-père le suivit, par solidarité ou par obligation. Les grands-parents perdirent leur droit au logement mais emménagèrent à peu de distance de là, en contrebas de la route de Saint-Pandelon, dans une petite bâtisse, la ferme Largileyre, qui maintenait dans ce faubourg industriel de la ville un témoignage, désormais saugrenu, de l’habitat rural chalossais, avec ses colombages, sa treille et son toit de vieilles tuiles qui touchait presque le sol. Pour les petits-enfants, cette maison présentait l’indéniable avantage de se trouver à deux pas d’un petit bois au centre duquel poussait un chêne imposant, dont les branches se prêtaient aux escalades des plus jeunes.

 

Chapitre XXIII

Une vie d’errance

Si l’on fait le compte des lieux de résidence, villes ou villages, de notre grand-mère entre la date de son premier mariage et celle de son installation à Dax, on aboutit au chiffre conséquent de neuf : Gotor, Oseja, Viver, Utrilla, Arcos, en Espagne ; Richet, Labouheyre, Ychoux, Dax, en France. Neuf déménagements en 30 ans, de 1901 à 1933. Cette vie d’errance cadre mal avec l’image que l’on se fait habituellement de l’immigré, surtout lorsqu’il provient d’un milieu rural. On l’imagine plutôt quittant son village natal pour rejoindre sans transition son nouveau lieu de résidence. Peut-être cette vision nous est-elle inspirée par certaines migrations intérieures, comme celle qui pousse des habitants des départements et territoires d’Outre-Mer à rejoindre la métropole où les attend un point de chute généralement préparé par des parents déjà installés, mais elle dénote surtout une méconnaissance profonde des modalités variées que connaît le phénomène de l’émigration.

Il faut, cependant, faire une différence entre les déménagements effectués en Espagne et ceux de France. Les premiers semblent imposés par des échecs répétés et s’apparentent à une fuite. Il faut beaucoup de complaisance pour trouver le moindre signe d’une réussite dans les changements successifs qu’Eusebio Garcia imposa à sa famille. Aboutir à Viver ne représente pas précisément une apothéose. Il serait d’ailleurs injuste d’en rendre responsable ses talents de charron ; peut-être subissait-il déjà les effets du mal qui va l’emporter et n’avait-il plus la force requise pour accomplir pleinement un métier particulièrement dur. En revanche, la malheureuse expérience d’Arcos est sans doute imputable à l’incapacité du grand-père Alejandro à subvenir aux besoins de sa famille. Le départ en France apparaît donc comme une suite logique, même s’il représente un saut dans l’inconnu. Ce saut dans l’inconnu équivaut à la reconnaissance tacite d’un échec.

Les changements de résidence en France sont d’une toute autre nature. On y décèle les marques d’un progrès continu. Richet représente le point le plus bas de cette ascension, mais offre des perspectives intéressantes pour l’avenir. Sa ruralité a dû rassurer les nouveaux venus. Elle leur a ménagé une transition vers d’autres lieux plus contraignants en matière d’intégration sociale. La cellule familiale, encore complète, assure une stabilité appréciable dans cet environnement humain et professionnel nouveau, dans lequel les tentations sont rares. Pendant ces six années, la situation du groupe comme celle des individus qui la composent s’améliore. L’argent rentre, les enfants grandissent. Les aînées atteignent l’âge adulte, les plus petits se socialisent peu à peu, prémisse d’une intégration future et réussie. Les étapes ultérieures démontrent que ce cadre initial ne suffit plus, c’est-à-dire, en fin de compte, que le groupe ne subit plus, que ses membres s’offrent même le luxe de projets d’avenir plus ou moins ambitieux. Que cette ambition soit modeste, que la réussite touche inégalement les uns et les autres importe peu. Il ne faut retenir que le saut qualitatif que la nouvelle situation entraîne.

Il existe une seule ombre au tableau. Si chacun des enfants profita, à des degrés divers et selon une chronologie différente, de cette évolution favorable, les parents, eux, font figure de laissés pour compte. L’éclatement du groupe familial finit par leur être fatal. Livrés à eux-mêmes lorsque leurs enfants eurent « pris un état », ils perdirent leur autonomie. Notre grand-mère ne s’accommoda jamais pleinement de cette situation d’assistée.

 

Chapitre XXIV

De la constance dans la difficulté

On aurait pu penser que l’installation en ville, après dix années ou presque de ‘galère’ dans la forêt, se serait accompagnée d’un changement dans la vie du groupe familial et peut-être aussi d’une amélioration des conditions de vie grâce à l’argent accumulé. Ce ne fut vrai qu’en partie.

Dans les deux premières années dacquoises, les deux filles aînées se marièrent et quittèrent à leur tour le noyau familial pour créer leur propre foyer. Désormais, la famille se réduisait au couple des parents et à ses trois enfants. Bref, on se retrouve uniquement entre Muñoz, puisque les filles Garcia ont pris leur envol. Les salaires perdus du fait de l’éloignement des grandes a créé un manque à gagner apparemment insupportable. Ce vide sera donc compensé par l’apport des deux petites qui, pour cette raison, furent retirées de l’école. Ce traitement, qui reproduit à l’identique celui qu’avaient subi les aînées, semble avoir été, cette fois, mal accepté par les intéressées, qui s’étaient sans doute faites à l’idée de mener une vie plus conforme à celle des petits français de leur âge. D’où ce sentiment d’une fatalité qu’exprimait l’une d’entre elles, dans ses vieux jours : « nous étions très pauvres ». Une pareille constatation n’était pas de nature à faire oublier que le chemin d’une assimilation véritable et profondément souhaitée risquait encore d’être long, que, d’une certaine façon, elles n’y parviendraient que lorsque le moment serait venu où chacune pourrait choisir sa propre voie, à l’image des aînées qui, peu ou prou, semblaient avoir dépassé, grâce au mariage, un statut aussi peu enviable.

En attendant, il fallait travailler ferme. Le benjamin lui-même ne fut pas épargné, bien que sa mère lui eût porté une affection particulière du fait de sa difficile survie à la naissance, et aussi parce que c’était le seul garçon et qu’il était le dernier. À peine avait-il obtenu le certificat d’études primaires, qu’on l’engagea dans l’épicerie de gros du Friand. Or, il était si chétif que certains des transports qu’on lui confiait dépassaient ses forces. Une fois devenu, du fait de son seul talent, le gérant de cette importante entreprise, il aimait à évoquer la terrible épreuve, consistant, pour un enfant de son âge et de son gabarit, à transporter un bidon d’huile posé sur le porte-bagages avant d’une bicyclette, de toute façon trop grande sur lui. Il devait s’appuyer de toutes ses forces sur la selle afin d’éviter que le tout ne bascule vers l’avant sous l’effet du poids du bidon. Tout le long du chemin, il serrait les dents et pleurait à chaudes larmes, de fatigue, de rage et d’humiliation mêlées.

Pour les petits-enfants, le souvenir de nos grands-parents est définitivement associé à cette image de la pauvreté. Tout au long de leur vie active, ils ne durent de s’en sortir qu’à l’absence d’ambition et de désirs autres que ceux qu’implique une stricte survie, et, sur leurs vieux jours, à l’aide de leurs enfants, du moins de ceux qui étaient en état de leur en apporter.

 

Chapitre XXV

Les étapes vers l’assimilation

À l’occasion des débats autour de l’immigration, il arrive que l’on entende remettre en cause les principes de l’assimilation ou de l’intégration, au nom de la conservation d’une identité d’origine. J’ai déjà dit plus haut que, pour les cousins, c’est-à-dire la génération qui est née en France, la question ne s’est guère posée ; pour la génération précédente, soit les enfants du second lit, apparemment pas non plus. Pour les plus âgées, un certain clivage semble avoir existé entre les deux aînées, qui sont restées dans la Haute-Lande et ont continué à vivre dans un milieu à dominante espagnole et les deux suivantes, qui ont vécu leur vie d’adulte en ville. Avant de traiter des facteurs qui ont le plus contribué à cette assimilation, je voudrais faire état d’une expérience qui a beaucoup contribué à me faire comprendre la mentalité de nos parents à ce propos.

C’est à une confidence de notre mère que j’ai compris combien l’adhésion de mes parents à leur patrie d’accueil était sincère. Lors d’une de mes visites, je fus étonné de la voir enjouée et diserte, ce qui contrastait radicalement avec cet air absent et las qui fut le sien pendant ces longues années d’hypocondrie qui précédèrent sa mort. Elle se flattait d’avoir eu assez d’appuis dans les services de la mairie pour obtenir à son profit, et accessoirement à celui de notre père, une entorse à la règle qui imposait d’enterrer désormais les défunts dans une annexe suburbaine du cimetière communal. Je découvris alors que la perspective de cet exil définitif la chagrinait et je crus, un moment, que ce pouvait être la cause de sa tristesse habituelle. Toujours est-il qu’elle « avait fait des pieds et des mains » pour obtenir une concession dans « le cimetière de la ville », non loin du centre et, pour ainsi dire, à quatre pas de sa maison. Elle n’était pas peu fière de son succès car les démarches lui avaient valu des manifestations de respect de la part des responsables du service qui lui donnaient un avant-goût de tout le bien que l’on dirait d’elle, une fois qu’elle serait partie. En somme, elle avait eu la joie d’entendre, de son vivant, prononcer son éloge funèbre par des gens dont la compétence était indiscutable. Mais, plus que tout, elle avait acquis droit de cité dans le quartier où, seuls, résident ceux qui forment l’élite de la communauté. On ne pourrait rêver plus complète assimilation.

 

Chapitre XXVI

L’école

Une seule institution se montra accueillante, l’école. Dans un pays où on ne prenait même pas la peine de recenser les nouveaux venus, elle seule fit une place à ces étrangers et, en leur donnant la possibilité d’acquérir la langue française, leur permit d’envisager qu’un jour, ils ne seraient plus considérés comme des intrus.

Une fois la famille installée à Richet, les deux petites, âgées respectivement de 7 et 5 ans à leur arrivée, furent scolarisées à l’école du Brous. Elles furent les premières de la fratrie à bénéficier d’une scolarisation régulière, car les aînées en avaient été privées. Un changement d’attitude aussi radical chez des personnes qui avaient vécu jusque là dans un pays où la scolarisation des enfants n’était pas universelle démontre, s’il en était besoin, combien les principes énoncés par les lois laïques – enseignement primaire gratuit et obligatoire de 6 à 12 ans – étaient entrés non seulement dans la législation mais aussi dans les mœurs de la France d’alors. Il était exclu que quiconque y échappât.

Pour en avoir souvent parlé avec nos parents, nous pouvons témoigner de la satisfaction que leur produisait le fait d’avoir pu offrir à leurs enfants une instruction qu’ils auraient eux-mêmes voulu recevoir. Une des raisons de leur attachement à leur pays d’accueil tenait principalement à ce fait qu’ils considéraient comme le critère premier pour apprécier le degré de civilisation d’un pays : il y avait ceux qui fondaient l’ascension sociale sur le mérite acquis dans des écoles ouvertes à tous et ceux qui le réservaient à une élite du sang ou de l’argent. En somme, le principe de ‘l’école pour tous’ jouait, à l’époque, un rôle équivalent à celui qu’on accorde aujourd’hui, non sans quelque confusion, à celui de démocratie.

Si les trois petits eurent droit à une scolarité, celle-ci fut interrompue pour les deux filles. Elles n’eurent pas le loisir d’aller jusqu’au terme de l’école primaire. Dès avant le déménagement à Dax, la plus grande dut quitter l’école pour travailler à la fabrique de caisses. Une fois la famille installée à Dax, elle sa cadette furent placées à l’épicerie Le Friand, puis dans une fabrique de balais. Seul le petit dernier put poursuivre jusqu’au certificat d’études, qu’il obtint d’ailleurs brillamment. Faut-il attribuer ce traitement de faveur au fait que c’était un garçon ou à une intégration plus forte ? Les deux facteurs ont sûrement joué. Mais les parents n’avaient ni les moyens ni probablement même l’idée de lui permettre de poursuivre ses études au-delà. Il faudra attendre l’évolution des mentalités et de la politique d’éducation pour que cette possibilité soit offerte aux enfants de milieux aussi modestes. La génération suivante sut en profiter pleinement.

 

Chapitre XXVII

Apprentissage et pratique du français

Les bienfaits de la fréquentation scolaire se mesurent facilement au degré de maîtrise que ses premières bénéficiaires acquirent du français. Les deux plus jeunes des filles ignoraient la langue tout autant que leurs parents et que leurs sœurs aînées, mais elles apprirent à la manier sans enseignement spécifique, au simple contact de leurs camarades de classe et à l’écoute de leur maître, pendant leur courte scolarisation. Ce bain linguistique a creusé un véritable fossé entre les plus jeunes et leurs aînés, que nous, enfants de la génération suivante, avons pu apprécier directement.

Nos grands-parents parlaient assez le français pour se faire comprendre mais cette connaissance se limitait aux mots indispensables à la communication et excluait de fait la maîtrise de la phonétique et de la syntaxe. Chez eux, nulle concurrence entre le système du français et celui de l’espagnol, ce dernier restant dominant. Pour illustrer ce fait, on raconte une anecdote sur notre grand-mère. Elle aimait marchander, y compris dans les magasins à prix affichés, à la grande honte de ses filles chargées de l’accompagner dans ses achats. Un jour, elle s’arrêta devant un étal, prit un air intéressé et s’adressa à la vendeuse : « Combien ça ? Trente ? ». « Non, madame, quatre-vingts ». Elle se pencha pour scruter le chiffre, se redressa puis, s’éloignant avec un port de reine, asséna à son interlocutrice un méprisant : « Oh, quel houit más mal fait » (littéralement : « quel huit plus mal fait »), reproduisant ainsi une construction superlative du meilleur effet en castillan, mais qui dut paraître incompréhensible à la marchande française.

Les deux aînées étaient arrivées trop âgées pour acquérir un bon français, d’autant que, une fois mariées, l’essentiel de la communication avec leurs voisines campagnardes se ferait en patois local. L’emploi occupé par la troisième, notre mère, chez des patrons français la plongea dans un bref bain linguistique dont elle sut tirer parti. Seules quelques associations de phonèmes lui résistèrent jusqu’au bout, tels le sp– initial (« espécial » pour « spécial »), le –x- intervocalique prononcé –ts– (« tatsi » pour « taxi »). En outre, certains noms propres se refusaient à elle, au grand bonheur de ses petits-enfants chez lesquels ses tentatives toujours vouées à l’échec provoquaient une hilarité irrépressible, qu’elle partageait d’ailleurs volontiers avec eux. C’était le cas de « Chaban-Delmas » et de « Servan-Schreiber » et, plus généralement, de l’association entre sifflantes, palatales (chuintantes) et nasales.

Sa cadette connut une autre sorte de bain linguistique en épousant un français, mais finit par se remarier avec un combattant de la Guerre Civile qui se montra toujours embarrassé par la pratique de la langue de son pays d’accueil. Ainsi, les quatre sœurs aînées subirent, en quelque sorte, le handicap de vivre avec des conjoints espagnols. Leur meilleure connaissance du français leur conférait un statut de porte-parole du couple, du moins tant que leurs enfants ne furent pas en état de s’en charger, mais la pratique quotidienne d’un espagnol de plus en plus approximatif avec le temps ne leur permit pas d’atteindre la qualité d’expression auxquelles elles auraient peut-être pu prétendre si elles avaient vécu dans un contexte exclusivement ou majoritairement français.

Les trois plus petits enfants du couple ne connurent pas ce handicap. Ils avaient émigré assez jeunes pour acquérir un bon niveau de langue française ; de plus, ils se marièrent à des conjoints français, dont aucun ne pratiquait l’espagnol. Pour eux, le système du français déplaça celui de l’espagnol qu’ils avaient reçu dans leur petite enfance et finit par se substituer à lui. Même s’ils continuaient à pratiquer l’espagnol avec leurs parents, leur connaissance de cette langue s’appauvrit irrémédiablement. Que je sache, ils n’ont jamais cherché à l’employer avec leurs enfants, contrairement à leurs aînées qui, à la maison, utilisaient spontanément leur langue maternelle, contraignant leurs enfants à une très salutaire gymnastique linguistique et intellectuelle.

La cassure déjà signalée entre les enfants des deux lits s’est donc perpétuée, sous l’article de la langue, dans la génération suivante. Cette différence entre cousins n’entraîna aucun clivage entre nous, mais elle compliqua quelque peu la communication entre les petits cousins ‘français’ et leur grand-mère. Leur connaissance de la langue de Cervantès (et accessoirement de celle de leur mère) se limitait à quelques formules péremptoires que la mémé assénait d’entrée de jeu pour éviter tout excès, à ses yeux du moins, de la part de ses petits-enfants. « Siéntate y estate quieto » (« Assieds-toi et reste tranquille ») ; « come, calla y no te manches » (« mange, tais-toi et ne tache pas tes vêtements ») représentaient à peu près tout le bagage linguistique espagnol qu’ils avaient reçu de leur grand-mère. Ils en riaient. Nous qui avions une meilleure connaissance de la langue espagnole et pouvions, de ce fait, dialoguer avec notre grand-mère, ne pouvions nous empêcher de considérer cette lacune de nos petits cousins exclusivement francophones avec un certain sentiment de supériorité.

 

Chapitre XXVIII

De l’usage des prénoms

Un autre trait d’assimilation lié à la langue, et qui semble avoir peu intéressé les spécialistes jusqu’ici, concerne l’usage des prénoms. Contrairement à l’exécrable tendance actuelle qui consiste à donner à ses enfants des prénoms sur le seul critère de la « joliesse », alors qu’il ne s’agit, le plus souvent, que de céder aux injonctions d’une mode, souvent télévisuelle, à l’époque, on veillait encore à fournir au nouveau-né l’occasion de s’identifier à une tradition géographique ou familiale, à un lieu ou à un ancêtre proche ou lointain, lui fournissant ainsi un « repère » fort utile pour sa socialisation et pour la formation de sa personnalité. L’inconvénient de ce système, qui a, par ailleurs, infiniment d’avantages, est qu’il n’est pas toujours exportable en l’état. La culture anglo-saxonne, à dominante protestante, affectionne les prénoms bibliques. Les cultures latines, marquées par le catholicisme, lui préfèrent des noms tirés du martyrologe.

Le passage de la langue espagnole à la française se fait généralement par une traduction pure et simple du prénom : ‘Antonio’ donne ‘Antoine’ ; ‘Catalina’, ‘Catherine’ ; ‘Gregorio’, ‘Grégoire’, etc. Les cas d’homonymie obligent à apporter quelques aménagements à cette règle. Pour distinguer le fils du père, notre grand-père était désigné par le prénom, Alejandro, et son fils par le diminutif, Alejandrito. Rien que de très naturel. Plus intéressant est le fait que notre oncle ait eu droit à la traduction, Alexandre, alors qu’il ne nous serait jamais venu à l’idée d’appeler son père autrement qu’avec la forme espagnole. Seule concession à la francisation, nous appelions nos grands-parents, à la mode landaise, « pépé » et « mémé », ce qui marquait une évidente rupture avec la pratique espagnole. En revanche, nos grands-parents paternels avaient conservé la désignation espagnole : abuelito et abuelita. J’ignore pourquoi, mais je suppose que ce fut un choix de ces derniers, alors que mes parents maternels n’eurent aucune exigence de ce point de vue.

Cependant, nos deux cultures présentent certaines différences. L’exemple le plus flagrant concerne les prénoms féminins. Si, dans nos deux pays, les petites filles portent souvent le nom de Marie, en France celui-ci est associé à un autre prénom, alors qu’en Espagne il est associé à un avatar de la Vierge. De ce côté des Pyrénées, on a des Marie-Louise, Marie-Anne, voire Marie-France, alors que, de l’autre côté, on trouvera des María de la O, María de la Concepción, María de los Dolores.

Ces différences, lorsqu’elles sont perçues comme incompatibles avec les pratiques de la langue d’accueil, font l’objet d’une substitution pure et simple, selon des modalités variées. Le premier prénom peut disparaître au profit du second. Le phénomène existe dans la première génération : ‘Victoriana Luisa’ devient ‘Louise’. On le trouve aussi dans la suivante, celle des cousins, mais il est vrai qu’elle concerne l’aîné parmi les cousins, c’est-à-dire le plus proche de la tradition d’origine (il est né en 1929) : Gregorio Pedro n’était connu de nous que sous le prénom de Pedro (ou Pierrot). En cas de prénom féminin composé, l’avatar de la Vierge disparaît : ‘María de la Consolación’ devient ‘Marie’ tout court ; il peut aussi se maintenir au prix d’une transposition, ‘Consuelo’. C’est le cas d’une de nos tantes. La première solution est réservée à ses neveux (‘tatie Marie’) ou à ses sœurs, lorsqu’elles lui adressent la parole en français (‘Marie’). En revanche, lorsqu’elles s’adressent à elle en espagnol, elles l’appelleront ‘Consuelo’.

Ces subtilités, qui font tout le charme d’une conversation, dénotent le refus de sacrifier sur l’autel de la facilité en généralisant une formule unique. Elles démontrent aussi que le ‘biculturalisme’ n’a pas complètement disparu dans ces familles d’immigrants, puisque l’on tente de faire coexister des pratiques différentes en tenant compte du contexte de leur réalisation. Reste la substitution pure et simple d’un prénom jugé inadaptable à la nouvelle réalité. C’est le cas de ‘Saturnina’ qui s’est traduit par ‘Aline’, dans le but, sans doute, de ménager une similitude à travers une terminaison traitée à l’instar d’une rime.

Ce traitement du prénom est assez généralisé pour que nous ayons pu aussi l’observer dans notre famille paternelle. Ce qui est plus surprenant, c’est que, dans la famille maternelle, il n’est pas absent non plus de la génération des petits-enfants, dans laquelle on trouve certains écarts surprenants entre l’état-civil et le prénom d’usage : Eugène pour Eusebio (qui était pourtant le prénom de son père), Antoinette pour Consuelo, André pour Antoine. Il est vrai que tous ces exemples, et il n’y en a pas d’autres, sont circonscrits aux enfants des deux filles aînées, c’est-à-dire celles qui ont conservé, du fait de leur âge lors de l’émigration mais aussi de la nationalité de leurs conjoints, la plus grande proximité avec le passé espagnol.

Il n’en reste pas moins que nous n’avons pu percer à quel moment ni sous quelle forme s’est réalisée cette conversion des prénoms. S’est-elle faite de façon concertée, par exemple sous l’influence d’un parrain ou d’une marraine ? À la demande des enfants ? À la longue, par l’usage ? Il est fascinant de constater qu’un phénomène, somme toute, aussi courant conserve encore son mystère, et réjouissant de voir combien les relations sociales, par leur seule dynamique, peuvent s’enrichir, pour peu qu’elles ne soient pas laminées par une ‘mondialisation’ fondée sur une inculture généralisée.

 

Chapitre XXIX

Portraits

Notre grand-mère était aussi coquette que notre grand-père Muñoz était négligé. L’une inspirait le respect et parfois même la crainte ; l’autre attirait la sympathie et une certaine commisération. L’une était habile de ses mains ; l’autre, inapte aux travaux manuels. Elle avait le sens de l’autorité ; lui, en était dépourvu au-delà de l’imaginable. Ce couple apparemment aussi mal assorti, imposé par les circonstances, reste pourtant dans mon souvenir indissolublement lié.

Le grand-père Muñoz n’était pas armé pour faire face aux dures réalités de la vie. On doit à la vérité de dire qu’il ne se plaignait pas du triste sort que cette incapacité congénitale entraînait pour lui. Il se contentait de peu et savait tirer parti de ses handicaps. Son fils nous racontait que, malgré le mal qu’il se donnait, il n’est jamais parvenu à allumer la cuisinière avant de partir, aux aurores, au travail et qu’il a donc, par tous les temps, pris son café au lait froid. La perte d’un œil l’empêchait de voir le côté négatif des choses, mais ne lui laissait rien perdre de ce qui méritait être vu. Une atrophie congénitale l’avait à peu près privé du sens du goût. Il en profitait pour ingurgiter les bas morceaux et les parties les plus grasses des viandes, qu’on lui réservait systématiquement. Il poussait la complaisance jusqu’à faire mine de les apprécier et de les préférer aux meilleurs morceaux. Il était, par ailleurs, assez discret pour ne pas manifester publiquement la peine qu’il pouvait éprouver à voir les conséquences que ses carences entraînaient pour les siens. Il essayait, tant bien que mal, d’en compenser les effets en se montrant toujours aimable, gai, quitte à s’interposer lorsque notre grand-mère, qui était douée d’un caractère peu porté à l’indulgence, prétendait sévir contre tel ou tel de ses enfants, au risque de prendre au passage quelque réprimande ou même quelque bourrade égarée.

Notre grand-mère avait les qualités requises pour supporter dignement un sort aussi difficile. Elle jouissait d’une résistance physique à toute épreuve, même si, sur ses vieux jours, elle abusa de l’aspirine qui était, à l’entendre, le seul remède avec les infusions de tilleul capable de lui faire oublier ses rhumatismes et ses maux de tête. Elle ne manquait pas de talent ni de ressources dans le domaine pratique. On raconte qu’il lui suffisait de voir un pull-over sur une personne croisée dans la rue, quitte à se retourner pour mieux la voir de dos, pour en tricoter un semblable à son retour à la maison. Grâce à ces dons, les enfants étaient habillés à peu de prix. Elle n’avait pas d’états d’âme, ce qui lui conférait un moral de fer. On ne se rappelle pas l’avoir vu pleurer, peut-être parce qu’elle avait connu, en ce funeste Noël 1914, le malheur dans sa réalité la plus cruelle et qu’elle avait pris l’habitude, depuis, d’apprécier les coups du sort en les rapportant à cette référence indépassable. Son sens des réalités lui épargnait les illusions et lui faisait apprécier, dans toute leur étendue, le moindre bienfait accordé par les circonstances.

Elle comptait aussi sur le recours d’une foi religieuse et d’un panthéon très personnel pour la protéger des menaces extérieures. C’est ainsi qu’elle ne s’endormait jamais sans adresser à haute voix une prière à sainte Monique, que notre cousine qui hérita ce prénom a retenue :

Santa Mónica gloriosa

madre de san Agustín,

a Dios le entrego mi alma

cuando me voy a dormir.

Si me duermo, despertadme,

si me muero, perdonadme

« Sainte Monique glorieuse

mère de saint Augustin

je remets mon âme à Dieu

lorsque je vais m’endormir.

Si je m’endors, réveillez moi,

si je meurs, pardonnez-moi ».

Ceux de ses petits-enfants qui partageaient occasionnellement sa chambre ou même son lit, craignant de la trouver morte au réveil, ajoutaient leurs propres prières à Dieu, afin qu’Il eût la bonté de repousser l’inévitable échéance à une date ultérieure.

Il est vrai qu’elle passait pour ne pas dédaigner certaines forces occultes auxquelles elle croyait. Les plus grands le savaient. On leur avait rapporté certaines scènes s’apparentant à des crises d’hystérie collective mal faites pour les rassurer sur ce chapitre.

 

Épilogue

À la fin des années trente, à peine plus de dix ans se sont écoulés depuis cette pluvieuse soirée de janvier 1925, où la famille au grand complet débarquait sur le quai de la gare de Pissos. Pourtant il ne subsiste plus rien ou presque de la situation de départ. La cellule familiale primitive a éclaté et s’apprête à se vider du reste de sa substance, puisque les deux filles du couple Muñoz se seront mariées au début de la Seconde Guerre. Seul le petit dernier restera auprès de ses parents. Notre grand-mère, qui avait été choisie comme l’élément central de cette histoire, a cessé d’en être la protagoniste principale, ce qui nous oblige à mettre un point final à ce récit, tant il est vrai qu’on ne pourrait le poursuivre au-delà sans en changer fondamentalement le sens et la portée, puisqu’il était consacré à l’étape migratoire de l’histoire de la famille. La suite, si jamais elle est écrite, sera une autre histoire.

On ne peut, cependant, clore ce bref récit sans évoquer la Guerre Civile espagnole qui eut une influence considérable sur tous les immigrés espagnols installés si près de la frontière. La victoire du franquisme dissuada nos « exilés de la faim » des années 20 de retourner en Espagne. Les nouvelles de l’arbitraire qui s’était abattu sur ce pays et de la misère qui y régnait convainquirent ceux qui caressaient encore l’espoir d’y revenir qu’il valait mieux renoncer. Si ce tragique conflit n’avait pas eu lieu et si la République avait pu continuer à réaliser ses réformes, il est possible que certains retours auraient eu lieu. C’était désormais inimaginable.

Une autre conséquence de la défaite des armées républicaines fut de créer entre les émigrés déjà installés et ceux qui venaient d’arriver une solidarité de fait qui ne se démentira jamais par la suite. Il en résulta une politisation des premiers qui, pris jusque là dans l’urgence de cette économie de subsistance que j’ai déjà évoquée, n’avaient, sauf exception, guère manifesté d’intérêt particulier pour la chose publique.

Cette politisation s’accompagna aussi parfois d’un abandon ou d’une mise entre parenthèses de la pratique religieuse. Tous les enfants du couple avaient été baptisés. Les mariages furent tous célébrés à l’église. Ces manifestations de foi ne dépassaient, cependant pas, sauf peut-être pour la grand-mère, une approche purement ‘sociologique’ de la religion, proche de celle que pratiquait la population locale. Bref, la religion ne faisait pas débat, comme on dit. L’arrivée des combattants républicains exilés dont une bonne proportion était résolument athée, l’effet de repoussoir produit par le régime franquiste, une meilleure familiarisation avec la laïcité à la française firent que, dans certains des jeunes couples, le lien avec la religion se distendit nettement, au point que certaines cérémonies telles que baptêmes et communions n’étaient plus que prétextes à des retrouvailles joyeuses entre frères et sœurs géographiquement séparés. Mais c’est dans la génération des petits-enfants devenus adultes que la déchristianisation se manifesta le plus clairement, au point de conférer un caractère exceptionnel à une pratique active chez certains d’entre eux.

Un autre effet de la Guerre Civile fut de conduire la population d’anciens émigrés, au moment où paradoxalement elle était en train d’acquérir une certaine maîtrise du français, à renouer au quotidien avec la pratique de l’espagnol, afin de communiquer avec les nouveaux venus qui ne parlaient que leur langue maternelle. Cet aller-retour entre les deux langues, pratiquées, qui plus est, à un faible niveau, du fait de l’analphabétisme régnant, donna lieu à un sabir hispano-franco-gascon, dans lequel le calque et l’emprunt d’une langue à l’autre jouent un rôle prépondérant, avec les effets les plus réjouissants qui soient.

Le grand-père ayant atteint l’âge de la retraite au début des années 1940, nos grands-parents traversèrent les années de la Guerre Mondiale tant bien que mal, grâce à l’aide active de leurs enfants. À la Libération, ils intégrèrent un modeste appartement du quartier Saint-Pierre, rue de la Croix-Blanche, au centre-ville de Dax. C’est là que la majorité d’entre leurs petits-enfants avons le plus de souvenirs : le goût du pain perdu que confectionnait la grand-mère ; les parties de billes sur le plancher passablement pentu de la cuisine ; l’image aussi de notre oncle, à la Libération, revêtu de l’uniforme, avec son bonnet de police crânement posé sur le côté. C’est là que notre grand-père mourut le 1er août 1951. Après sa mort, notre grand-mère, percluse de rhumatismes et dépourvue de ressources suffisantes pour conserver son autonomie, vécut avec son fils, désormais marié, puis avec une de ses filles, chez qui elle mourut le 25 juin 1958.

Elle, qui avait tant donné de force et d’énergie aux siens pour les tirer de la misère, acceptait mal de devoir dépendre de l’aide de ses enfants. Elle s’en vengeait en manifestant souvent une certaine humeur. Aussi, jusqu’à son dernier jour, jusqu’à son dernier geste, au moyen duquel elle prit congé de la vie, elle chercha à préserver l’apparence d’une indépendance qui lui avait paradoxalement définitivement échappé au moment où ses enfants avaient conquis la leur.

 

Postface

Lettre à mes cousins

J’ai écrit le récit qui précède en pensant à vous. J’ai cru que, comme moi, il vous plairait de mieux connaître dans quelles circonstances nos parents respectifs étaient venus de leur lointain pays d’origine vers les Landes où nous tous sommes nés, et où la plupart d’entre nous avons choisi de vivre, de nous marier et d’y élever nos enfants. Il serait excessif de dire que cette question nous taraudait, il n’en reste pas moins que cette histoire commune a contribué à maintenir entre nous un lien que le temps n’a pas rompu. L’âge venant, nous avons plaisir à nous retrouver, même lorsque nos relations ont été interrompues pendant de longues années. Or, ce que nous savions de ce passé désormais lointain était très partiel et tenait souvent plus de la fiction que de la réalité. Il s’agissait donc de rétablir autant que possible les faits, tant qu’il était encore possible de recueillir certains témoignages de première main.

J’ai écrit ce petit livre en pensant à nos enfants, pour qu’ils ne nous reprochent pas de les avoir laissés dans l’ignorance d’un passé qui les concerne aussi. Certains s’en désintéresseront ; d’autres, au contraire, seront heureux de découvrir des personnages et des événements qu’ils n’ont pas connus ou dont ils n’ont qu’une vague idée. Peut-être souhaiteront-ils en savoir plus et envisageront-ils autrement leur relation avec leurs propres parents.

Si j’ai écrit ces pages en pensant à vous, je tiens à préciser je ne les ai pas écrites en votre nom. Aucun d’entre vous ne doit se sentir engagé ni par la forme que j’ai donnée au récit ni par son contenu. Si telle avait été mon intention, je vous aurais soumis le texte. Je ne l’ai pas fait pour plusieurs raisons. La principale est que je ne voulais pas m’exposer à devoir y introduire des éléments discordants, tant il est vrai que chacun, en donnant son avis, aurait orienté dans un sens particulier un récit qui, de ce fait, aurait perdu toute sa cohérence et, par conséquent, une grande partie de son intérêt. Au reste, j’ai veillé à ne pas trop m’écarter de la documentation, principalement des documents d’état-civil, sur laquelle je me suis appuyé. J’ai aussi recueilli des témoignages, mais je ne les ai inclus qu’après vérification. Enfin, j’ai revisité les lieux concernés, dont beaucoup m’étaient déjà familiers, en Espagne comme en France, pour ne pas commettre d’erreur. Je fais d’ailleurs référence à mes enquêtes dans le cours de mon récit.

Vous pourrez me reprocher de n’avoir pas tout dit mais, je l’espère du moins, pas d’avoir travesti la vérité. Vous observerez que je ne m’étends guère, ayant choisi à dessein une formulation synthétique. J’ai fait une exception pour certains chapitres dans lesquels j’ai cédé à la tentation de la littérature. J’espère que vous ne m’en voudrez pas, mais, outre qu’il est toujours difficile de renoncer à sa vocation profonde, je me voyais mal ne pas tirer parti de certains personnages et certaines situations qui se prêtaient à un traitement de cette nature. C’est ainsi qu’il vous arrivera aussi de sourire parfois, comme aimaient à le faire nos parents eux-mêmes quand ils évoquaient en commun certains épisodes de leur vie passée.

J’ai voulu aussi apporter une contribution, très modeste au demeurant, à un débat qui agite notre pays, depuis que l’État a choisi de se défier de toute personne étrangère désireuse de venir travailler chez nous pour fuir la misère. Du fait de notre histoire, nous ne pouvons pas rester indifférents au sort de ces personnes et nous empêcher de penser que, si on avait appliqué alors la législation d’aujourd’hui, nos grands-parents et leurs enfants auraient été refoulés à la frontière : le manque de qualification, l’ignorance du français, le regroupement familial, autant de raisons pour renvoyer tout ce beau monde d’où ils venaient. Il y a là, pour le moins, matière à réflexion.

Enfin, je ne vous cacherai pas que je reste perplexe devant le comportement de certains immigrés récents. Leur réticence à adopter les mœurs de notre pays, bref de se fondre dans ce creuset qui, depuis des siècles, façonne une identité française à partir de minerais d’origine diverse, me trouble, au point de me demander si notre génération n’a pas été la victime d’une illusion ou la dupe d’une manipulation. On lui aurait fait croire, par intérêt bien senti, que seul le renoncement à une histoire ancestrale lui donnerait le droit de se reconnaître français et qu’en agissant ainsi, elle perdait sa véritable raison d’être, que seules ses « racines » étaient susceptibles de lui donner. J’ai plutôt le sentiment que cette revendication des origines comme critère d’identification nous détourne de l’essentiel, à savoir de l’adhésion à un système de valeurs applicables à tous les êtres humains, quelle que soit la région où ils vivent, qui lui permettent de se réaliser tout en contribuant à un véritable progrès de l’humanité toute entière. Le bénéfice que les membres de notre famille ont tiré de cet état de fait en deux générations montre qu’il ne s’agit nullement d’une illusion. Cette conviction ne nous éloigne d’ailleurs pas de notre histoire ; bien au contraire, elle s’en nourrit, car toute expérience humaine est source d’enrichissement. Je souhaite que celle que je rapporte ici nous aide à mieux nous orienter dans la confusion idéologique ambiante.

 



[1] Parmi les petits-enfants, c’est-à-dire mes cousins, mon frère et moi, on trouve des Escolano, des Garcia, des Sánchez, des Requena, des Ballesteros, une Muñoz ; à côté de cette foison de noms espagnols, seuls deux noms français : Saint-Palais et Labagnère.

[2] Ce discours s’applique à la génération des cousins, car j’ai cru discerner chez certains de leurs enfants, un certain « retour » vers l’Espagne, dans lequel les relations sentimentales jouent un rôle non négligeable. Mais c’est une autre histoire, qui dépasse la cousinade.

[3] Ou arrière-grand-mère ou bisaïeule, au choix.

[4] Dans l’acte de naissance de Catherine, il est simplement signalé que ses parents habitent calle del Castillo (s/n); il n’y est fait aucune mention de la grand-mère. Cela aurait pu être le cas si le couple résidait chez elle.

[5] L’acte de naissance de Victoriana Luisa contient des données erronées, puisqu’il affirme que la mère de l’enfant à 33 ans, ce qui l’aurait fait naître en 1877. En réalité, elle a 29 ans, étant née en 1881.

[6] Velilla de Medinaceli, pour notre grand-père Eusebio García ; Utrilla, au haut de la carte, pour notre grand-mère Luisa et son second mari, Alejandro. Judes, à l’est, est lieu de naissance de notre père et Arcos de Jalón, la ville d’où les deux familles, maternelle et paternelle, partirent vers les Landes.

[7] Par ailleurs, l’acte de mariage entre Luisa et Alexandre, en date du 21 novembre 1916, ne mentionne la présence d’aucun ascendant des époux lors de la cérémonie, contrairement à l’acte du précédent mariage, dans lequel il est précisé que les parents des deux époux sont témoins.

[8] Qui sait même si le retour de Luisa et ses enfants ne répondait pas au désir de sa mère, devenue veuve, de se voir accompagnée et soutenue dans sa solitude pendant ses vieux jours ?

[9] Lescarret, Jean-Pierre, « L’activité verrière dans le canton de Pissos au XIXe siècle ». Bulletin de la Société de Borda, n° 452, année 1999, 1er trimestre, p. 5.

[10] In Champagne, Guy, Quand la Grande Lande changeait. La métamorphose du bourg de Pissos entre 1840 et 1906. Ondres : Éditions du Pont battant, 2006, p. 109.

[11] On croit deviner, sur l’affiche de courses hippiques, la date du dimanche 26 septembre 1926. L’affiche peut dater de l’année antérieure.

[12] En bas, à gauche : la mère, Luisa est entourée de sa deuxième fille, Louise, debout derrière elle, et des deux petits derniers, Aline (Saturnina) et Alejandrito. En bas à droite, Consuelo s’appuie sur l’épaule de son père, Alejandro. Debout, à la gauche de la mariée, Elvire et Laure.

Autour de la soutenance de la Thèse d’État sur Pedro López de Ayala

Autour de la soutenance de la Thèse d’État sur Pedro López de Ayala,

Recherches sur l’œuvre et la personnalité du Chancelier Ayala,

soutenue en Sorbonne le 21 juin 1980

 

Composition du jury : Maurice Molho, directeur de la Thèse ; Pierre Heugas-Lacoste ; Jean Roudil ; Luis Urrutia Salaverry ; Michel Darbord.

 

Avant soutenance, toute Thèse d’État donnait lieu à la rédaction par le candidat d’un résumé remis à son directeur pour avis. Si ce dernier était favorable, s’ensuivait une procédure administrative qui consistait à obtenir l’accord de l’université dans laquelle exerçait le directeur pour la soutenance, puis débouchait sur la composition du jury, dont les membres potentiels acceptaient ou non leur participation à la lecture de ce document. La soutenance proprement dite débutait par un exposé du doctorant, avant que les membres du jury l’interrogent, chacun à son tour, sur tout ou partie de sa Thèse. Le résumé, l’exposé de soutenance et la Thèse elle-même, avant la création de l’atelier de reproduction de l’Université de Lille, restaient inédits. Ma Thèse fut traduite en espagnol par mes soins et publiée en 1982 par les éditions Alhambra de Madrid, dans la collection Estudios dirigée par le Professeur Nicasio Salvador Miguel. Le résumé et l’exposé de Thèse étant restés inédits, je les publie ici. Je crois utile de compléter cette information en reproduisant la conclusion générale de la Thèse dans sa version originale.

Quarante années se sont écoulées depuis la soutenance, au long desquelles mon approche de l’œuvre de Pero López de Ayala a passablement évolué, comme on pourra en juger par le contenu de la bibliographie que je publie par ailleurs, et plus particulièrement par mes travaux les plus récents. Si je reproduis ici un état primitif de mes recherches sur cet auteur, c’est afin de donner la mesure du travail de révision que j’ai accompli depuis, même s’il m’en coûte d’assumer certaines de mes opinions d’alors. Je reproduits les documents originaux aussi fidèlement que possible, mais je m’autorise à réviser un vocabulaire et certains traits de syntaxe qui me sont devenus par trop étrangers.

 

RÉSUMÉ DE LA THÈSE

Nous sommes donné pour but de rendre compte des différentes manifestations de ce que nous avons choisi d’appeler le phénomène Pero López de Ayala, c’est-à-dire à la fois une réussite sociale remarquable et une œuvre écrite d’envergure, considéré comme représentatif de la société castillane de la fin du xive siècle. Nous tenterons d’identifier quels facteurs sont susceptibles d’expliquer le phénomène sous tous ses aspects. Chacune de ces manifestations requiert une analyse particulière mais nous veillerons à les associer dans cette recherche d’élucidation.

 

PREMIÈRE PARTIE. LA REVENDICATION D’UNE LIGNÉE.

Cette Partie se nourrit avant tout de l’analyse de la Généalogie familiale composée par Fernán Pérez de Ayala, père du futur chancelier, et prolongée par ce dernier puis par certains de leurs descendants. Au moyen d’une comparaison avec les généalogies immédiatement postérieures, nous retraçons les circonstances historiques ainsi que les partis-pris idéologiques de cette rédaction. Il en ressort que Fernán Pérez cherche à faire admettre comme naturelle l’accession de la branche cadette à la tête de la seigneurie, et à légitimer sa propre autorité par le moyen d’un récit reconstruit et orienté, dont nous tentons de rétablir l’exactitude.

En se plaçant exclusivement dans la situation qu’il a héritée, Fernán Pérez contribue à cacher les nombreux aléas de cette histoire. Ainsi de la tentation murcienne à laquelle son père faillir céder, ce qui aurait eu pour effet de substituer au fief initial un autre géographiquement distinct et d’orienter très différemment l’avenir de la lignée. Ce récit tend aussi à occulter l’influence décisive exercée par les Barroso et plus particulièrement pat le cardinal premier de ce nom. En fait, ce sont les facteurs qui échappent à la volonté du fondateur qui sont ainsi cachés.

Là où le projet de Fernán Pérez se révèle le mieux, c’est dans l’œuvre juridique qu’il mène à bien dans la Terre d’Ayala, en fixant par écrit et en réorientant le fuero traditionnel dans un sens plus favorable aux intérêts de la seigneurie.

L’action de Fernán Pérez s’inscrit dans un contexte socio-politique original : celui d’un changement dans les groupes hégémoniques de la société castillane, qui coïncide avec un changement dynastique lourd de conséquences. Ce contexte, tout en créant une situation favorable au groupe social auquel appartient Fernán Pérez, ne manque pas de provoquer certaines contradictions au sein de cette communauté. Nous réalisons dans un sens une lecture du passage des « Fechos de palacio » contenu dans le Rimado de palacio rédigé par son fils, Pero López. On peut y mesurer le désarroi de cette noblesse moyenne qui constate, alors qu’elle est en pleine ascension, que le monde change et ne lui offre pas les avantages qu’elle avait connus jusque-là.

 

DEUXIÈME PARTIE. LES ŒUVRES

Une fois regroupées en ensembles homogènes, elles sont abordées successivement dans la perspective d’une recherche des ressorts profonds de leur écriture. En insistant sur les aspects non encore élucidés ou ignorés de la critique, nous avons recherché les éléments susceptibles de nous faire découvrir certaines caractéristiques de la création littéraire au xive siècle, tant dans le choix es thèmes que dans leur traitement.

Livre premier. Traductions et Thème de Job

Nous faisons le point sur les premières, en nous attachant surtout à en confirmer l’attribution. Nous réservons un développement particulier aux Décades de Tite Live, dont la traduction a suscité des opinions contradictoires. Nous pensons que Pero López a réalisé sa traduction sur le seul texte français de Pierre de Bressuire. Les raisons de ce choix s’expliquent par la qualité du texte établi par le moine français, mais aussi par l’actualité de cet ouvrage, conçu comme un manuel de stratégie, à une époque où le souvenir de la défaite d’Aljubarrota est encore cuisant dans les mémoires.

Le Thème de Job regroupe plusieurs ouvrages : les Moralia de Grégoire le Grand et leur traduction castillane (les Morales), ainsi que les différentes adaptations auxquels ils ont donné lieu, Flores de los Morales sobre Job, deuxième Partie du Rimado de Palacio, Compendio de los 35 libros de los Morales. Nous tentons d’élucider à la fois la question de l’attribution, la chronologie des adaptations et ce qu’elles doivent aux inscriptions portées sur les manuscrits des Morales que conserve la Biblioteca Nacional de Madrid. Ce que nous soulignons, c’est que, de notre point de vue, toutes les adaptations répondent à leur manière au même projet didactique dont découlent les Morales. Il est aisé d’en trouver confirmation dans le recueil des Dichos e sabios, contenu dans le manuscrit unique des Flores et que nous attribuons à Pero López.

Traductions et Thème de Job présentent une unité thématique surprenante, que nous attribuons à une forme d’identification de la part d’Ayala, à travers l’interprétation qu’en donne Grégoire, avec le personnage de Job et sa destinée.

Livre deux. Les chroniques

Nous leur consacrons une double étude. La première s’attache à éclairer la question des deux versions : quelle l’extension exacte de chacune d’entre elles ; quelle est leur chronologie de composition ; quelle signification donner aux variantes de l’une à l’autre ? Notre conclusion est qu’aucun des manuscrits conservés ne nous donne un texte complet de chaque version ; qu’il est possible, cependant, de reconstituer ces textes à partir du matériau qui nous est parvenu. La version dite abrégée correspond à une première rédaction. La version appelée vulgaire est le fruit d’une révision de la première, mais cette révision n’a pas été menée à son terme du vivant d’Ayala. Elle a été poursuivie, après sa mort, sur un texte de la version abrégée, peut-être à partir d’un matériau accumulé par l’auteur, mais qui fut complété en vue de son actualisation. La rédaction des chroniques s’inscrit, par conséquent, dans un projet de création collective.

La seconde approche concerne le sens de la chronique. Nous y recherchons les principes théoriques adoptés par Pero López, puis nous mettons l’accent sur le caractère officiel de ces textes. Nous tentons ensuite d’évaluer le degré d’objectivité respecté par le chroniqueur et analysons ses tentatives pour orienter la lecture, particulièrement sensible dans l’usage qu’il fait de documents apocryphes. Enfin, nous suggérons certaines directions de recherche qui s’appuieraient sur les chroniques pour mieux connaître la culture de l’époque où elle fut composée.

Livre trois. Pero López et la spiritualité

Nous tentons de tirer au clair les rapports que Pero López a pu entretenir avec les courants spiritualistes de son époque, particulièrement féconde en ce domaine. Nous tentons de fixer les limites de l’influence qu’aurait pu exercer sur lui l’ordre des Hiéronymites. À partir de sa Respuesta prima au débat lancé par Sanchez Calavera et conservé dans le chansonnier de Baena, nous démontrons que, dans ce domaine aussi, sa principale source d’inspiration fut l’œuvre de Grégoire le Grand.

Livre quatre. Unité du Rimado de Palacio

Nous abordons l’étude de cette œuvre capitale, dont nous traitons par ailleurs largement dans notre édition, à partir d’un débat toujours d’actualité : le Rimado est-il un ouvrage composite ou, dès l’époque où il était en projet, a-t-il été conçu comme un tout ? Notre opinion, fondée sur une approche formelle des différentes Parties apparentes, est que la division du texte en fragments isolables n’est pas justifiée, qu’elle découle d’un apriori dont ont été victimes même les tenants de la thèse de l’unité. Nous associons toute la Première Partie ainsi que les cinq cents strophes du fragment achevé de l’adaptation des Morales qui figure dans les deux manuscrits, et situons leur composition à l’époque de la captivité d’Obidos.

Conclusion

Nous soulignons ce que la réussite de Pero López doit à un entourage social favorable. Nous faisons observer que son œuvre n’a de sens véritable que si on prend en compte sa dépendance à l’égard du groupe social auquel ils appartiennent, lui et sa famille. Pero López est l’intellectuel organique de ce groupe. Cependant, il se rattache aussi à une tradition culturelle ancienne. De là certaines contradictions dans son œuvre.

 

EXPOSÉ DE THÈSE

 

Sous le titre de Recherches sur l’œuvre et la personnalité du Chancelier Ayala et malgré les apparences, c’est un travail homogène que je soumets à votre critique et à votre appréciation. La thèse que j’y défends est qu’il existe un étroit rapport de dépendance entre la fonction d’écrivain qu’exerça Pero López de Ayala et le milieu politique et socio-culturel qui fut le sien. L’affirmation pourrait paraître à la fois banale et hasardeuse. Banale, parce qu’elle rappelle un peu trop la théorie de « l’œuvre reflet de son temps » ; hasardeuse, parce que notre information sur le xive siècle castillan est pauvre et qu’il sera toujours difficile pour cette raison d’asseoir une opinion solide sur la société de cette époque et sa culture. Pour répondre à la première objection, je dirai que mon propos n’a pas été d’établir une théorie mais de suivre au plus près un phénomène individuel – même s’il peut paraître exemplaire -, celui de l’écrivain Ayala. Pour répondre à la seconde, je ferai observer que l’étude du cas Ayala éclaire tout autant le contexte social que celui-ci ne l’éclaire. C’est pourquoi je me suis imposé de considérer alternativement – dialectiquement – l’œuvre et son contexte.

En répondant à vos questions, j’aurai l’occasion de préciser ces points ainsi que d’autres aspects de ma Thèse. Il ne serait donc pas bienvenu que je les formule au préalable. Je préfère consacrer cet exposé préliminaire à vous dire par quels cheminements j’ai été conduit à adopter ce sujet et à le traiter comme j’ai choisi de le faire. Je sais bien que je sacrifie ainsi à une tradition respectable en matière de soutenance, – mais pourquoi et comment le cacher ? -, je cède aussi à la tentation d’évoquer mon expérience personnelle. Mon respect de la coutume excuse d’avance une immodestie qu’on pourrait juger excessive, mais ce n’est pas impunément que l’on consacre tant d’années à étudier les écrits d’un autre que soi-même : on finit par y retrouver sa propre trace.

Les critères qui déterminent le choix d’un sujet de thèse coïncident rarement avec l’idée que l’on peut s’en faire à la lecture de l’ouvrage, de nombreuses années plus tard. Le hasard y joue, en réalité, un rôle important. Certes, au moment où j’ai entrepris ces recherches, je pouvais passer, à tort ou à raison, déjà pour un médiéviste, mais je mentirais si je disais que le sujet « Pero López de Ayala » m’est venu spontanément. C’est parce que Maurice Molho, qui avait accepté de diriger mes recherches, me reconnaissait quelques capacités à entreprendre des travaux sur un auteur du Moyen Âge et que Luis Urrutia avait abandonné ses recherches sur ce personnage, pour revenir à son sujet de prédilection, Pío Baroja, de nouveau accessible, que je dois d’avoir pu m’approprier Ayala à titre exclusif, comme l’exige l’usage dans l’Université française. Aujourd’hui je ne peux que me féliciter de ce choix et remercier ceux qui y ont contribué. En serait-il autrement, que je ne serais pas ici pour vous le dire.

Un ouvrage consacré à Pero López de Ayala offrait le double avantage d’associer un nom connu et une matière très négligée par la critique moderne (que les mânes du grand Floranes me pardonnent). Dès que j’entrepris d’inventorier les manuscrits et les éditions des œuvres d’Ayala, je m’aperçus que mon ignorance sur le sujet ne m’était pas entièrement imputable mais qu’elle découlait du fait que son œuvre était en grande partie inaccessible. Désormais, mon travail critique devait se doubler nécessairement d’un travail d’éditeur. Le phénomène est assez courant s’agissant d’auteurs médiévaux, mais il semblait qu’un auteur aussi souvent cité que Pero López de Ayala aurait dû y échapper. Dans ma thèse j’avais l’ambition de traiter de la totalité de son œuvre mais je ne pouvais envisager de publier ses écrits, même en me limitant aux plus remarquables. Force me fut de choisir la part que j’estimais la plus significative et mon choix tomba, bien naturellement, sur le Rimado de Palacio, de tous ses ouvrages celui qui était le plus susceptible de me fournir une information de première main sur son auteur, compte tenu des éléments d’autobiographie qu’il contient. Je consacrai à cette édition plus d’années peut-être qu’il eût fallu, mais j’avais conscience, en poussant aussi loin que je le pouvais mon travail sur le texte, de travailler déjà à ma thèse proprement dite. C’est pourquoi je tiens à préciser ici, comme je l’ai écrit dans mon Introduction à l’édition du Livre de Poèmes, que cette publication n’est pas dissociable des recherches qui ont nourri les trois volumes que je vous soumets. Aussi me suis-je permis de la joindre à ma thèse dans le dossier qui vous a été remis.

Ayant achevé l’édition du Rimado, je m’étais familiarisé avec plusieurs facteurs essentiels de la vie de ce personnage : la géographie ayalienne, qui associe l’Alava et Tolède, mais aussi San Miguel del Monte en Vieille Castille ; certains épisodes clefs de son existence, tels que Aljubarrota et Obidos, le Schisme d’Occident ; sa carrière de diplomate enfin. C’étaient autant de lieux et de faits qui me permettaient de m’orienter désormais avec un peu plus d’assurance dans une biographie non dépourvue de points obscurs. Était-il pour autant souhaitable de rédiger une vie de Pero López ? Il me sembla que non. En l’absence de documents nouveaux susceptibles d’éclairer des périodes méconnues de son existence, envisager de lui consacrer un chapitre particulier paraissait vain et même prétentieux. Tout au plus aurais-je cédé au plaisir de rédiger à ma manière ce que l’on savait déjà. En outre, ce n’était certainement pas la meilleure méthode pour découvrir la clef de sa personnalité et de son œuvre, dans la mesure où j’étais convaincu qu’il fallait la chercher en-dehors de lui ? C’est alors que je décidai de me pencher sur les antécédents familiaux, en prenant appui sur la généalogie établie par Fernán Pérez de Ayala et complétée par son fils puis par certains de leurs descendants.

La recherche généalogique est un exercice à double tranchant. Elle fait parfois sombrer ceux qui la pratiquent dans un infantilisme navrant et les documents qui sont publiés sont souvent sujets à caution. Si elle me paraît si suspecte, c’est surtout à cause des excès auxquels elle a donné lieu à partir du xvie siècle. Il n’en reste pas moins que c’est un outil qui, s’il est manié avec rigueur et précision, peut fournir une mine d’informations utiles. Nul doute que la lecture que j’ai faite de la Généalogie de Fernán Pérez ne fasse sourire les spécialistes. Quant à moi, il me suffisait d’y découvrir des éléments capables de me révéler sous un jour nouveau la lignée des Ayala jusqu’au xive siècle finissant. Et en effet, au terme de mon analyse, l’histoire récente de la famille se trouvait profondément modifiée. Je découvris que Fernán Pérez appartenait à une branche cadette ; que son accession à la tête de la seigneurie était récente et s’était faite au prix d’une effusion de sang ; qu’en fin de compte, le généalogiste avait su manipuler les textes avec assez d’adresse pour gommer autant que possible ces tares originelles. La Généalogie nous apportait une information plus précieuse encore sur la mentalité de son auteur, sur ses ambitions personnelles et sur celles qu’il prétendait inculquer à son fils. Enfin, elle me permettait de tracer un portrait sociologique, non plus seulement d’un individu mais de tout un groupe social, celui qui correspond à la moyenne noblesse de l’époque.

Cette découverte se révéla décisive, dans la mesure où elle nourrit et orienta mes recherches désormais. Elle me fournit en particulier un outil d’analyse susceptible de s’appliquer à tous les domaines de la création ayalienne et d’unifier, par conséquent, mon traitement du sujet, en m’incitant à privilégier le cadre idéologique dans lequel cette œuvre fut créée.

À partir de ces prémisses, je décidai de soumettre chacun de ces ouvrages à l’épreuve de l’analyse. Aucun ne s’y déroba, à l’exception du Livre de la chasse, qui offre la double particularité de ne présenter aucune énigme dans son attribution ni dans les circonstances de sa composition et d’être, pour l’essentiel, l’adaptation d’un traité préexistant, celui du portugais Pero Menino.

Bien évidemment, la diversité de l’œuvre m’obligea à moduler mon approche des textes. Dans les traductions, je cherchai surtout à délimiter le champ de la culture personnelle de Pero López, à savoir sa connaissance du latin et du français, mais aussi à préciser la nature de ses curiosités littéraires. Pour ce qui est du Thème de Job, – formule qui désigne l’ensemble des ouvrages consacrés aux Moralia de Grégoire le Grand, c’est-à-dire sa traduction en castillan (les Morales), ainsi que les différentes adaptations qui en furent tirées (Compendium, Flores de los Morales, adaptation versifiée contenue dans le Rimado de Palacio) -, je m’interrogeai sur les rapports qu’entretenaient entre eux ces textes et sur les motifs d’un pareil engouement pour le commentaire de Grégoire. Les chroniques – monument littéraire qui mériterait à lui seul un ouvrage critique – m’ont donné l’occasion d’aborder la dimension idéologique des écrits d’Ayala dans leur versant politique, sans négliger d’autres lectures possibles. Enfin, la question de l’unité de structure et de conception du Rimado de Palacio m’a conduit vers une connaissance plus approfondie du personnage, qui se manifeste dans ce qui est aussi une quête d’identité.

Je vous épargnerai ici la reprise de mes conclusions partielles comme de ma conclusion générale, mais peut-être n’est-il pas inutile que je précise à votre intention certaines réflexions que j’ai pu me faire pendant ces années de recherche.

En abordant l’œuvre de Pero López de Ayala et une fois les premières constatations faites, je crus que le sujet retenu m’offrirait l’occasion d’exercer ma curiosité dans des directions tout à fait inédites pour moi, la personne du Chancelier étant assez considérable pour constituer un sujet digne d’intérêt en soi et parce qu’il s’agissait de ma première incursion dans le XIVe siècle. Or, il me fallut me rendre à l’évidence, un changement d’époque et de personnage n’avait pas suffi pour orienter mes recherches en dehors de ce qui s’avéra être chez moi une préoccupation constante, même si je n’en avais pas eu une conscience claire jusque-là. Je m’aperçus, en fait, que mes recherches ne visaient qu’un seul objet, toujours le même, celui de l’intellectuel, de sa fonction dans la société et des rapports qu’il entretient avec elle. Que l’on me permette d’évoquer mes travaux antérieurs, même s’ils nous éloignent chronologiquement de Pero López de Ayala.

La première occasion qui me fut donnée d’aborder ce thème fut le mémoire de DES que je réalisai, sous la direction conjointe de MM. Rumeau et Marrast, à l’initiative de ce dernier. Il était consacré à l’étude du Mono Azul, organe de l’Alliance des Intellectuels pour la Défense de la Culture, publié à Madrid pendant la presque totalité de la Guerre Civile. On ne pouvait meilleure initiation à la problématique, puisque cette revue offrait un inventaire très complet des situations auxquelles peut être confronté un intellectuel face à des circonstances adverses : depuis la revendication d’un statut particulier qui s’accompagnait d’un repli dans la tour d’ivoire, jusqu’à un engagement personnel radical qui le coupait de son milieu habituel. Ce que je découvris surtout à cette occasion c’est que, quelles que soient les données politiques ou autres du moment, et même lorsque les circonstances semblent ne laisser de place qu’à des comportements guerriers ou à des réflexes de survie, l’intellectuel ne cesse d’occuper dans la société une place qui lui est propre et à laquelle il ne peut renoncer sans cesser d’être lui-même. Le sentiment, entretenu par certains, de l’inutilité de la fonction intellectuelle buttait contre une expérience historique qui avait démontré le contraire. Ramenée aux modestes proportions de ma personne et au-début d’un projet encore mal défini, j’en tirai la conviction que se consacrer à la critique littéraire, qui plus est médiévale, ne constituait pas un double dévoiement vers une démarche inutile à l’égard de la collectivité. Je fus conforté dans cette opinion par la distinction que fait Gramsci entre l’intellectuel organique et l’intellectuel traditionnel, sous l’espèce de l’opposition entre l’intellectuel engagé et celui qui « se tient au-dessus de la mêlée », pour reprendre le vocabulaire d’un débat qui eut lieu en Espagne même et dans lequel Antonio Machado intervint si brillamment. Enfin, je perçus les contradictions possibles entre la dépendance de classe et l’engagement personnel puisque ces intellectuels, souvent issus des classes possédantes et formés par elles, choisiraient de se mettre au service d’une cause qui projetait de mettre à bas l’ordre établi.

Pedro de Escavias offrait un cas en apparence bien différent. La Thèse de Troisième cycle que je lui consacrai me fit effectuer un saut considérable dans le temps, mais il m’apparaît aujourd’hui que je ne m’éloignais guère de mon sujet précédent. Ce personnage éminent de la ville d’Andújar pendant les vingt premières années du règne d’Henri IV, sut concilier ses activités politiques et administratives avec la création d’une œuvre écrite non négligeable. Plusieurs aspects de cette expérience vitale retinrent mon attention.

Le premier était le rôle décisif joué par l’apprentissage qu’il suivit au début de sa vie. Élevé à la cour du roi Jean II, où il fut initié aux débats poétiques qui agitaient l’aristocratie de l’époque, Pedro de Escavias resterait tout sa vie un trovador, comme le démontre le fait qu’il ait réuni dans ses vieux jours une anthologie de ses propres œuvres, y compris certains des poèmes de sa prime jeunesse. Son inspiration personnelle, surtout dans premières créations, suivait les canons du temps, mais la démarche du poète Escavias ne se réduisit pas à cette production précoce car elle emprunta, avec les années, une voie originale, comme en témoigne le romance dédié à l’Infant Henri, une des premières manifestations du genre, ainsi que la collection qu’il constitua et que l’on connaît sous le titre de Cancionero de Oñate y Castañeda, dans laquelle il démontra une connaissance critique de la création poétique sur la longue durée (1420-1480).

Un autre fait qui me frappa, ce furent les manipulations auxquelles pouvaient se prêter les textes, à travers le récit de certains événements rédigés par des témoins oculaires qui ne coïncidaient pas entre eux. Cela m’amena à considérer que la finalité d’un texte est autant ou plus décisive que sa source, ce qui implique que l’on intègre à l’analyse ce facteur socio-politique.

La finalité recherchée n’était pas nécessairement unique, un même objet pouvant donner lieu à des traitements différents. L’œuvre d’Escavias en offre quelques exemples parlants. Ainsi, dans le résumé de la Chronique castillane (le Repertorio de Príncipes de España), l’auteur se proposait de fournir à ses contemporains un moyen de se reconnaître comme une communauté liée par un long passé historique. Dans ses poèmes, en revanche, il proposait un modèle de comportement individuel à l’imitation de héros mythifiés.

Ces recherches sur Pedro de Escavias contribuèrent à me familiariser avec la question de la portée idéologique du discours du Moyen Âge tardif, même si elle apparaissait chez lui sous une forme relativement embryonnaire.

Cette dimension allait se révéler de façon beaucoup plus visible dans l’œuvre du chancelier Ayala, pour une raison qui semblait tenir avant tout au statut social exceptionnel qui était le sien. Entre Pedro de Escavias, homme fort d’une petite cité andalouse, et le seigneur d’Ayala, homme de cour, chef de lignée et diplomate, la distance était suffisante pour expliquer le différent impact de leurs œuvres respectives. Mais ce n’est probablement pas la seule explication ni même la plus importante. La personnalité de Pero López présente une caractéristique qui contribue à accentuer le caractère idéologique de ses écrits. On pourrait le définir comme une remarquable sensibilité à la pression du fait social. Celle-ci l’amène à réagir à toute sorte de sollicitations et à exercer son activité d’écriture dans des domaines très variés. On ne saurait nier, en tout cas, que la finalité de ses œuvres ne soit toujours perceptible – morale, didactique, politique –, même si elle n’est pas toujours explicite. De même, Pero López se donne toujours une cible précise : d’un public restreint limité à la cour ou au cercle familier jusqu’à la collectivité castillane toute entière, directement ou à travers la personne du roi.

Je ne cacherai pas que cet aspect de l’œuvre m’a rempli de perplexité, car il va à l’encontre de l’idée que l’on peut se faire d’un homme de lettres et de sa faculté à choisir des sujets à sa convenance. Il est loin de ces fous littéraires, à la manière d’un Juan Ruiz ou même d’un rimeur dilettante comme le fut Escavias. Pero López relèverait plutôt de la classe des écrivains publics, en ceci qu’il met au service de la collectivité son talent et son savoir. Il n’est pas exagéré de dire qu’il « écrit sous la dictée ». Découvre-t-il un traité portugais de fauconnerie, il le traduit ou fait traduire et l’adapte. Recherche-t-on un lettré capable de composer une chronique royale, c’est-à-dire de réunir la documentation correspondante et d’en composer le récit, c’est vers lui que l’on se tourne. Grâce à lui, les Moralia de Grégoire le Grand seront traduits en castillan puis adaptés par ses soins sous diverses modalités. Dans tous ces écrits, quelle part personnelle revient à leur auteur ? Apparemment aucune, si ce n’est une disponibilité qui n’a pas échappé à ses contemporains ou à son entourage. Pero López sait écrire, est doué pour cet exercice et dispose d’un bagage culturel qui le désigne pour composer à la demande toute sorte d’ouvrages. Les circonstances, parfois malheureuses, ont aussi rendu possible ces entreprises. Ainsi du loisir forcé coïncidant avec la longue captivité d’Obidos ou ceux qu’une longévité exceptionnelle lui offrit à la fin de sa vie, lorsqu’il eut renoncé à ses charges.

L’existence de Pero López est placée sous le signe d’une activité débordante : souvent sur les chemins, à une époque où la vie de cour reste largement itinérante, mais aussi pour satisfaire aux exigences de la guerre et des missions diplomatiques. Son savoir en matière de chevalerie, lui qui fut très jeune porte-bannière de l’Ordre de la Bande, le désigne pour figurer dans tel tribunal d’honneur de la couronne d’Aragon. Par ailleurs, il se dépense sans relâche pour préserver et conforter le patrimoine de la lignée, qui se trouvera considérablement augmenté lorsqu’il le cédera à ses enfants. Il veille à tisser un réseau serré d’affinités sociales, dont témoigne la qualité des mariages de ses filles. Enfin, il sacrifie allègrement sur l’autel de Vénus – plus qu’il n’était décent pour un seigneur de sa qualité, de l’avis de son neveu, Fernán Pérez de Guzmán –. Décidément, les soixante-quinze années de la vie de Pero López furent bien remplies.

Dans cet ensemble, la place de l’écriture n’est ni plus ni moins grande que celle des autres activités. Pero López était écrivain comme il était diplomate (à une époque où ce n’est pas encore une profession), comme il était guerrier (comme il sied à un chevalier, mais il a assez dénoncé l’improvisation chez les gens de guerre pour ne pas revendiquer d’en être un), comme il était homme de cour (avec toutes les obligations que cela impliquait, tant politiques que sociales). Je ne nierai pas que du vivant d’Ayala le statut d’écrivain ne bénéficiât d’un certain prestige. Mais il semble qu’il connût une phase d’expansion indéniable au tournant du xive et du xve siècles, qui ne se limite pas à la Castille ni aux royaumes ibériques, et dont les effets s’accentuèrent à la fin de la vie de notre auteur. Le débat sur la prédestination reproduit par le Cancionero de Baena est tout à fait révélateur de ce point de vue. Pero López, déjà âgé, est invité à y participer par de jeunes trovadores dont la présence et le nombre rendent assez bien compte d’un élargissement de l’activité littéraire au début du xve siècle. Jusque-là, Pero López semble passablement isolé ; en tout cas, nous ne connaissons pas d’échanges assidus entre lui et ses contemporains castillans (il en va peut-être différemment avec les Bourguignons et les Français). Tout à coup, l’horizon culturel se remplit et Pero López, même s’il est considéré surtout comme un illustre prédécesseur, semble sortir de son isolement.

Cependant, son œuvre reste surtout représentative de l’époque où elle fut composée, car c’est dans ses rapports avec son contexte historique qu’elle tire l’essentiel de sa signification. Il semble être perçu par ses contemporains, plus comme une référence culturelle que comme un écrivain à proprement parler.

Les rapprochements que j’ai effectués entre l’œuvre de Pero López et celle de Pedro de Escavias ou même avec l’histoire récente pourraient me valoir le reproche de commettre un grave anachronisme, notion qui repose sur l’idée que les sociétés humaines sont en perpétuelle mutation, et chaque fois que l’historien interrompt ce glissement perpétuel, il crée une synchronie d’éléments qui s’influent mutuellement. Tout ce qui, dans cet ensemble, remettra en cause la norme admise sera taxé d’anachronique. Il est des domaines de l’activité humaine où l’anomalie est facilement discernable, par exemple celui des techniques ; et des époques qui se prêtent plus facilement que d’autres à cette approche, je veux parler d’époques récentes. Mais que dire d’époques plus lointaines et d’un champ aussi difficile à évaluer que celui des mentalités voire des comportements ? Or, c’est à ce genre de difficultés que se trouve confronté en permanence le médiéviste, en particulier lorsqu’il s’agit de préciser la part qui revient dans ses actes à l’individu et celle qui lui est imposée par la code social en vigueur. La notion d’individu elle-même peut se discuter. À cette question, on a surtout répondu en systématisant les données fournies par les documents et la littérature de l’époque. Mais le risque est grand de réduire le comportement des individus à une réponse à des injonctions extérieures.

Cette vision des choses est forcément réductrice, car en ne retenant que la norme, on prive le sujet de toute faculté d’agir par lui-même. On tombe ainsi trop souvent dans le piège d’un déterminisme sans alternative dont la traduction pourrait être celle-ci : la société médiévale est un bloc, cimenté par une morale chrétienne unanimement respectée, et l’action des individus qui la composent est conforme à un rituel qui n’offre aucune prise à une interprétation originale ou dissidente.

Cette vision a conduit, en particulier, à figer Pero López dans son statut de chancelier, charge qu’il n’occupa que peu d’années et sans doute à titre honorifique à la fin de sa vie, et à analyser les années antérieures à travers le prisme de cette fonction illustre. Vision réductrice mais aussi immobiliste, a-dynamique. L’existence de Pero López se révèle pleine d’à-coups, hasardeuse et n’a pas été épargnée par les aléas d’une histoire mouvementée qui aurait pu plusieurs fois lui coûter la vie. C’est aussi un être humain, d’un temps lointain, certes. Mais les six siècles qui nous séparent de lui nous autorisent-ils à le considérer comme le témoin d’une culture disparue, qui nous serait devenue radicalement et définitivement énigmatique ? Je me refuse à l’admettre et suis prêt, au contraire, à envisager ce personnage comme je le ferais d’un de mes contemporains, quitte à faire ensuite la part de ce qu’il y a d’irréconciliable entre lui, son époque et la nôtre.

L’Olive, 19 juin 1980

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CONCLUSION GÉNÉRALE DE LA THÈSE

 

Au terme de cette longue étude, est-il possible de formuler une appréciation d’ensemble sur la personnalité de Pero López de Ayala ? L’apparente diversité des thèmes et des œuvres, l’habileté politique dont il sut faire preuve à des moments cruciaux de sa vie pourraient laisser penser le contraire. Afin de surmonter cet obstacle qui s’oppose à une connaissance, sinon intime, du moins approfondie du plus prestigieux des seigneurs d’Ayala, nous avons recherché les indices capables de ranger sous un projet unique les différents éléments constitutifs de son existence. Il serait certainement présomptueux de notre part de prétendre que nous sommes parvenu à tout ramener à un principe unique dont les manifestations seraient perceptibles dans tous les domaines abordés. Nous espérons, cependant, avoir ouvert une voie dans cette direction.

Pero López n’apparaît jamais en rupture avec son époque, ni avec son groupe social avec lequel il entretient un rapport d’étroite dépendance. Sur le plan de la carrière, les faits sont clairs. Son père, Fernán Pérez, consacre toute son énergie à servir les intérêts de sa famille. Il mène au profit de celle-ci, et donc au profit direct de son fils aîné, une lutte exemplaire : fondée sur une volonté farouche d’ascension sociale, elle constitue un véritable modèle pour les autres lignées de la moyenne noblesse castillane. Fernán Pérez s’érige en idéologue, en fournissant une justification historique de cette ascension (la Généalogie) et en lui procurant une assise juridique (mise en écrit du fuero d’Ayala). Rien, dans la carrière de son fils, ne contredit cette orientation dans sa propre existence. On a tout lieu de penser, au contraire, que le souci principal du futur chancelier a été de prolonger et d’amplifier l’action de son père, dans le respect du projet originel : raffermissement de sa position en Alava, par l’obtention de la seigneurie de Salvatierra, qui deviendra un marquisat à la génération suivante ; élargissement de sa zone d’influence au Guipúzcoa , dont il sera merino mayor ; maintien de ses charges à Tolède ; il n’y manque même pas la protection – très probable – accordée à une congrégation religieuse, les hiéronymites de San Miguel del Monte, sans qu’il se désintéresse pour autant du couvent de dominicaines de Quejana fondé par son père.

Pero Lopez dépassera de beaucoup la position sociale qui fut celle de Fernán Pérez. S’il s’élève plus haut, c’est qu’il est parti de moins bas, mais c’est aussi parce que les conditions politiques ont évolué favorablement. La carrière de son père appartient à ce moment de l’histoire de la Castille où une nouvelle classe nobiliaire se fraie un chemin sous la protection du roi Alphonse XI, en conflit avec l’aristocratie de sang du royaume, dont le plus pur représentant était l’Infant don Juan Manuel. Une génération plus tard, celle de son fils intervient lorsque la place de cette ancienne classe moyenne s’est trouvée raffermie et qu’elle touche au sommet du pouvoir. C’est autant à ce mouvement général qu’à ses mérites personnels que Pero López doit d’avoir accédé à d’aussi hautes charges à la fin de sa vie.

Il serait vain, et probablement même injuste, d’expliquer ces succès personnels à partir des seules données politiques et socio-économiques, cependant, un facteur extérieur a joué un rôle essentiel dans la carrière d’Ayala, celui de l’éducation qu’il a reçue. C’est parce qu’une carrière ecclésiastique avait été probablement envisagée pour le neveu du cardinal Barroso, qu’il eut la possibilité d’acquérir une formation de lettré qui, à l’usage, s’avéra être son meilleur avantage. Elle lui permit de se faire une place dans le nouvel ordre politique et administratif, dont il connaissait assez bien les ressorts humains pour en dénoncer les excès dans les « fechos de palacio ». Un autre événement essentiel a favorisé l’ascension de Pero López, c’est le Schisme. Ce coup de tonnerre qui éclate en 1378et dont Pero López se montrera très affecté, permit à l’ancien protégé du Cardinal d’Espagne de mettre au service de la diplomatie castillane sa connaissance des arcanes du pouvoir d’Avignon. Accessoirement, elle lui donne l’occasion de poursuivre jusqu’à la cour de France ses missions d’ambassadeur, au cours desquelles il tirera une passion non dissimulée pour le royaume voisin. Aucune des activités principales de Pero López n’est, dans une plus ou moins grande mesure, un prolongement des conditions héritées de son père et plus généralement de son milieu familial.

Trouverons-nous dans son œuvre littéraire les manifestations d’une personnalité qui parvient à s’émanciper d’un héritage parfois encombrant ? Ce serait oublier sa dimension idéologique, perceptible dans les thèmes choisis comme dans les choix d’expression. Cette œuvre a payé un lourd tribut aux circonstances qui l’ont fait naître et qui ont accompagné sa réalisation. Pendant la captivité d’Obidos furent rédigés, pour le moins le Livre de la chasse et une grande partie du Rimado de palacio. Plus tard, cette production a des visées très claires : didactiques, pour les ouvrages qui forment le Thème de Job ; essentiellement moralisatrice pour le Rimado ; idéologique pour les chroniques ; culturelle et didactique pour les traductions.

Il convient donc de se demander si Pero López avait une vocation d’écrivain. On ne peut nier qu’il cède souvent aux pressions extérieures. Mais s’il fallait en dresser le portrait, ce serait plutôt celui d’un lettré complaisant que celui d’un créateur qui cède au plaisir égoïste de l’activité scripturaire. Nous doutons même qu’il ait été tout au long de sa vie un assidu pratiquant. Ceux qui ont avancé cette hypothèse s’appuient essentiellement sur la première Partie du Rimado, dans laquelle ils voient une œuvre rédigée sur la longue durée, sous l’effet d’événements ponctuels. Ce faisant, ils décrivent une démarche qui dépasse le seul aspect formel de cette partie de l’œuvre, en lui prêtant la volonté de se comporter en témoin attentif à l’égard des autres et de lui-même. Il nous semble que l’on fait ainsi peu de cas de la personnalité profonde de Pero López, plus porté vers les considérations générales que vers la touche à la portée limitée, plus enclin au développement d’envergure qu’à l’anecdote. Il est visiblement attiré par les grandes machines, comme en témoigne l’ampleur de la plupart de ses ouvrages et, lorsqu’il ne peut épuiser son sujet d’un coup, il l’attaque de plusieurs côtés, dans l’espoir d’en venir à bout, ainsi du Thème de Job.

Certains des ouvrages attribuables à Per López nous sont parvenus dans un état d’achèvement complet. C’est le cas des Flores de los Morales sobre Job, dont nous avons démontré que, bien qu’elles ne fussent pas destinées à un large public, elles étaient parvenues complètes à l’auteur du prologue. C’est le cas aussi du Rimado, où il parvient à créer l’illusion d’un tout achevé en réunissant des fragments de l’adaptation des Morales tirés de passages différents du commentaire de Grégoire. Ce qui caractérise peut-être le plus l’écriture ayalienne, c’est le talent qu’il démontre à réaliser des ensembles cohérents à partir d’éléments divers. Il ne se contente pas de juxtaposer des fragments, il cherche à les fondre en un tout. Comment faut-il interpréter cette recherche ? S’agit-il d’un critère personnel ou d’une norme imposée ? Nous avons suggéré quelques réponses, en particulier la conviction qu’il semble avoir eue que l’écriture engage l’écrivain, au point qu’il aura à rendre compte de son œuvre. En quoi cela répond-il à une préoccupation esthétique, il est difficile de le dire. Mais il existe une autre explication qui dépasse le strict domaine de la littérature pour rejoindre celui de l’éthique, l’idée qu’il se fait de sa fonction historique.

Pero López cherche essentiellement à rassembler. Ce qu’il condamne, ce sont des actes, des comportements non des individus. Le pécheur est toujours susceptible de rémission : Pero López prend bien soin, en plusieurs occasions, de tenir cette porte ouverte. Sa démarche s’inspire d’un désir de conciliation à tous les niveaux. Au plan culturel, il cherche, au moyen de ses traductions, à faciliter l’assimilation par son public d’écrits anciens ou émanant de cultures extérieures à la Castille. Au plan moral, il est celui qui instruit et parfois sermonne. Ses chroniques, surtout celle de don Pèdre, témoigne de cette même volonté de rassembler, en se limitant à condamner quelques individus, qui ont déjà payé leurs méfaits de leur vie. En revanche, ces chroniques offrent à la collectivité castillane l’occasion de se retrouver unie autour du trône trastamare. Quant au Rimado de Palacio, ne fournit-il pas aussi la preuve de cette volonté, puisqu’il vise, au plan formel, à constituer en un tout indissociable trois Parties difficilement conciliables au premier abord. On comprendra que cette préoccupation qui se manifeste aussi bien dans les activités d’écriture que dans le comportement moral, que nous mêlons ici à dessein, puisse être rapportée à un principe unique et essentiel dans le système ayalien. C’est dans son ouvrage le plus personnel, le Rimado de Palacio, que nous avons pu le mieux le cerner. Nous pensons qu’à travers cette recherche incessante d’une unité parfois illusoire, la démarche de Pero López répond à une recherche d’identité pour lui-même. Il s’y construit une personnalité aux contours bien dessinés, capable de justifier le moindre de ses actes. Même s’il semble s’adresser à un public précis, c’est surtout de lui qu’il nous parle car, pour pouvoir faire entendre sa voix, l’auteur qu’il est doit tout d’abord s’affirmer en tant qu’individu.

Envisagée dans sa globalité, l’œuvre de Pero López répond apparemment aussi à cette préoccupation, en élargissant son champ d’application à tout un groupe humain, à savoir la classe sociale dont il se revendique et qui l’a investi d’une tâche précise : conforter sa position en la dotant d’un appareil idéologique capable de justifier la position hégémonique à laquelle elle aspire, tout en renforçant son homogénéité. Une grande partie des écrits de Pero López s’explique par son statut d’intellectuel organique. Ainsi des traductions, tout particulièrement de celles de Décades de Tite Live, dont nous avons déjà signalé l’évidente finalité pratique. C’est le cas, également, des écrits que l’on peut qualifier de didactiques : le Livre de la chasse, dont la conception s’apparente beaucoup à celle de la traduction des Décades ; les chroniques, enfin, qui lui offrent l’occasion d’assigner à ce groupe social une place prééminente dans l’histoire récente du royaume, en lui permettant de s’approprier à son profil exclusif l’héritage du passé le plus lointain. Mais il réserve un traitement privilégié aux questions morales, parce qu’elles constituent un élément constitutif du discours idéologique. La morale instaure, en effet, comme norme immuable, – de là, l’importance du religieux – des règles qui sont conçues en fait dans l’intérêt du groupe dominant. Elle a aussi une fonction unificatrice, dans la mesure où elle prétend s’adresser à tous les membres de la société et contribue à diffuser ainsi des valeurs qu’elle prétend universelles, alors qu’elles servent avant tout le groupe dont elles émanent. Enfin, en se référant à une société idéale, elle la présente comme l’aboutissement vers lequel tend le système en place. Compte tenu de l’importance idéologique de la littérature morale, on ne saurait se contenter de l’attribuer à des goûts personnels pour justifier la part primordiale qu’elle occupe dans sa production.

Cette explication de l’unité de l’œuvre à partir de la fonction organique assumée par son auteur ne doit pas nous faire oublier que Pero López tire sa culture d’une tradition bien antérieure. Son éducation première acquise en milieu ecclésiastique en fait naturellement un intellectuel traditionnel. Du fait de ce statut, il n’ignore pas que son savoir relève d’une tradition ancienne qui le place au-dessus des contingences historiques. C’est cette conscience qui le conduit à accepter la mission de rédiger la chronique du royaume en respectant une pratique désormais bien établie. C’est elle surtout qui l’amène à rechercher chez les Anciens des modèles et à reprendre à son compte des discours qui restent pertinents. Pero López est bien persuadé d’appartenir à la même communauté de pensée que Grégoire le Grand, ce qui explique que le recours à l’imitation soit un trait caractéristique de sa création.

La conscience de cette double appartenance ne va pas sans provoquer quelques contradictions. Peut-être contient-elle en germe la dualité d’écriture que nous avons déjà signalée. Elle a, en tout cas, pour effet de provoquer une confrontation entre la mission historique et sa vocation littéraire. Il nous semble que ce conflit s’est résolu au détriment de la créativité, qui s’est trouvée réduire à la portion congrue. Gardons-nous, cependant, de réécrire l’histoire à notre convenance. Il nous faut bien accepter l’œuvre d’Ayala telle qu’elle nous est parvenue, mais il n’est pas interdit de penser qu’elle aurait pu être plus digne du talent littéraire que l’on devine parfois sous la carapace de la gravité du discours qui l’enveloppe.