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L’hôtel-Dieu de Chinon au XVIIIe siècle (2)

Registres de sépultures puis de décès (1752-1797)

Les religieuses hospitalières qui s’occupaient de l’hôtel-Dieu de Chinon ont tenu le registre des décès des membres de leur communauté entre 1742 et 1783 (cf. Textes inédits / Thèmes tourangeaux / Les religieuses hospitalières de Chinon au XVIIIe siècle). Les archives de la ville conservent aussi l’état des malades qui y moururent. On peut consulter en accès libre la version numérisée sur le site des Archives Départementales d’Indre-et-Loire (État-civil / Chinon / Collection du greffe, Sépultures 1742-1773). Il m’a paru logique de prolonger l’étude de la communauté des soignantes par celle des malades, dont le premier registre est contemporain de celui des religieuses (1752).

Dans un premier temps, je dresserai un tableau chronologique des sources, puis j’analyserai leur contenu

CORPUS DOCUMENTAIRE

Il ne s’agit pas d’une documentation complète ni uniforme dans sa rédaction. Je la diviserai en trois ensembles : années 1752 à 1773 ; années 1775 à 1788 ; premières années de la Révolution, 1789-1797.

Années 1752-1773

Les actes de décès de la première époque (1752-1773) sont contenus dans deux liasses brochées. Le contenu de la première est détaillé sur la couverture :

Registre des décès de l’hotel Dieu

de Chinon, depuis le 20 janvier 1752

jusqu’au 31 janvier 1756. Et depuis le 9

fevrier 1761. Jusqu’au 20 Decembre 1773

Le document a été établi par un unique copiste et il est à supposer qu’il effectua sa copie peu avant le 25 fructidor an onze [25 septembre 1803], date à laquelle le volume a été déposé au greffe de la ville, comme indiqué dans la note finale.

La deuxième liasse comble la lacune de 4 années. Elle est conservée aux Archives départementales sous l’année 1756, et était destinée, comme il est indiqué sur la couverture, à Mr Masselin, maire de Chinon, avec la mention : « gratis pour l’hôpital des religieuses depuis 1756 jusques y compris 1760 ».

Pour ces vingt années, nous ne disposons donc pas du document d’origine ni de son double authentique établi parallèlement, mais d’une copie plus récente.

Années 1774-1788

Pour les actes enregistrés à compter de l’année 1774, nous disposons de deux copies : celle des actes annuels de 1775 à 1788 conservée dans des registres de quelques feuillets cotés et paraphés par le lieutenant général du bailliage ; en outre, un volume semblable à celui qui regroupe les actes de 1752 à 1773, qui couvre les mêmes années.

Les deux copies ont été réalisées par le même rédacteur, à en juger par l’écriture et l’orthographe, et aussi révisées par lui, comme le démontrent les ajouts et modifications qu’il a été conduit à insérer à l’identique dans les espaces interlinéaires, par exemple l’âge du défunt ou de la défunte qu’il avait précédemment omis de signaler, ou l’abandon d’une première rédaction au profit d’une seconde exactement reproduite dans les deux versions (01-02 1786). Par ailleurs, certains amendements apportés dans la copie réunie en volume démontrent que celle-ci a été réalisée à partir des registres annuels, à une date très rapprochée de la première puisqu’elles sont le fait du même copiste-rédacteur.

Ce double état des actes a l’avantage de permettre de combler les lacunes de l’un grâce à l’apport de l’autre. En outre, ce qui n’est pas négligeable, il facilite la tâche du transcripteur moderne qui a parfois du mal à déchiffrer et qui apprécie de pouvoir comparer deux réalisations d’un même terme, même si elles sont dues à la même main, qu’elles soient affectées par la dégradation du papier, la mauvaise qualité de la plume de l’encre ou l’ignorance du rédacteur qui n’est pas toujours familier avec les toponymes locaux et peine à interpréter les patronymes ou les noms de lieux exotiques qui lui sont fournis oralement.

Chaque registre annuel porte un en-tête signé de la plus haute autorité du bailliage et siège royal. Le premier (1774) est signé par Mexme Legrand, doyen des conseillers, « en l’absence des officiers qui [le] précèdent » ; le suivant (1775) de « Pierre François Pichereau, seigneur de Geffrut, conseiller du Roy Lieutenant particulier du Baillage et siege roial de Chinon » ; les suivants (1776 à 1792) de son successeur, Tourneporte de Vontes. La formulation de l’intitulé est substantiellement la même mais admet quelques variantes. Celui de l’année 1776 est ainsi rédigé :

Registre contenant quatre feuillets pour coter et parapher par premier et dernier et servant a enregistrer les noms des personnes qui decedent en l’hopital ou hôtel-Dieu de cette ville

par nous René Louis Pierre Tourneporte de Vontes conseiller du Roi president lieutenant general au baillage et siege roial de Chinon

en notre hotel, le 24 janvier mil sept cent soixante seize

Tourneporte de Vontes

Celui de 1779 mentionne les religieuses hospitalières :

Registre pour servir a enregistrer les actes mortuaires des personnes qui decederont dans le courant de cette année dans la maison des religieuses hospitalières de cette ville

contenant quatre feuillets cottés et paraphés par premier et dernier par nous René Louis Pierre Tourneporte de Vontes conseiller du Roi president lieutenant general au baillage et siege roial de Chinon

en notre hotel, ce premier janvier mil sept cent soixante dix neuf

Tourneporte de Vontes

Années 1793-1797

Les 37 feuillets numérotés contenant les actes de 1774 à 1788 s’achève sur les deux premiers actes de 1789 (6 janvier et 7 février). Les 4 feuillets suivants, numérotés de 38 à 41, qui couvrent la totalité de l’année 1789, ont été détachés et réunis à une autre liasse de trois feuillets correspondants à l’année 1792. Les actes des années 1790 et 1791 ont été réunis à part dans une même liasse.

Le dernier registre réservé à l’hôtel-Dieu, celui de 1792, s’interrompt le 18 octobre. Les actes suivants sont à rechercher dans les registres municipaux établis par la loi du 20 septembre et inaugurés le 30 décembre 1792 pour enregistrer les naissances, les mariages et les décès survenus dans la commune. S’agissant des malades de l’hôtel-Dieu, pour des raisons évidentes seul nous intéresse ici le registre des décès.

Les actes de décès des année 1793-1794 (ans 1 et 2 de la République) sont conservés en trois registres : 1er janvier 1793 au 24 pluviôse (12 février 1794) ; 30 pluviôse au 8 floréal (27 avril 1794) ; du 8 floréal à la fin de l’année (20 septembre). Les actes des années 1795-1799 sont réunis en un seule volume.

 

PROCÉDURE ET RÉDACTION

Actes des années 1752-1773

La notice qui inaugure le premier registre conservé, celui de 1752, décrit précisément son objet. Observons qu’elle définit comme « pauvres » les pensionnaires potentiels de l’hôtel-Dieu, ce qui correspond très précisément à la finalité charitable de cette institution. Cette désignation n’apparaît plus dans les registres suivants, ce qui marque une évolution dans la pratique mais sans doute aussi dans les mentalités.

hotel Dieu

de Chinon

Nous Louis Bouin de Noiré ecuyer conseiller

du Roy president lieutenant general au bailliage

et siege Royal de Chinon avons cotté et

paraphé le present Registre contenant

vingt quatre feuillets pour servir a registrer

les actes des pauvres qui decedront à

l’hôtel-Dieu de cette ville pendant l’année

mil sept cent cinquante deux Signé

1752                    Bouin de Noiré

Cette notice reproduit littéralement celle qui figurait au-début du document original et, selon la pratique en usage, aurait dû se retrouver à l’identique, hormis la date et le nombre des feuillets, au-début du registre de chaque année. Ceux-ci sont « cotés et paraphés par premier et dernier », selon la formule consacrée, c’est-à-dire qu’ils comportent l’inscription « premier » en tête du premier feuillet et l’inscription « dernier » en haut du dernier, en occurrence ici le vingt-quatrième.

Comme il s’agit d’une copie relativement tardive du document original, la rédaction est allégée. Ainsi, le changement d’année est simplement indiqué au-début de la série d’actes correspondante, sans même se traduire par un changement de feuillet. Pour ce qui est de la rédaction des actes, le modèle de base appliqué est le suivant : prénom et nom du défunt ; paroisse d’origine ; date du décès :

Antoine Regnard, de la parroisse de Saint Mexme est decedé a l’hotel-Dieu le vingt trois janvier mil sept cent cinquante deux.

Dans le cas d’une défunte, son nom est suivi de celui de son mari (« femme de … : veuve de … »). L’âge du défunt est rarement indiqué, sauf s’il est très jeune ou très âgé : 25-02-1754 : « est décédé Maurice Ribeau, âgé d’environ cent ans … » ; 30-03 1754 : « est décédé Urbain Planchon, environ de quatorze ans … ». Il est mentionné pour la première fois au bas du 3ème feuillet : « Jean Testu […] agé d’environ soixante ans… ». Ce système perdure jusqu’à l’acte de sépulture de Pierre Miraux, en date du 9 septembre 1752, qui occupe le haut du verso du 3ème feuillet :

Pierre Michaux, journaillier agé de vingt quatre ans, paroisse de Saint Mexme est decedé le neuf septembre mil sept cent cinquante deux.

Par la suite, un nouveau schéma de rédaction est adopté : date, prénom et nom du défunt, paroisse d’origine :

Le vingt deux du mois de septembre mil sept cent cinquante deux, est decedé a l’hotel dieu de Chinon, Pierre Guertey de la parroisse de Ligray.

Dorénavant, le style ne varie que pour des cas exceptionnels auxquels je consacrerai un chapitre et tend à se réduire à la structure de base, au point d’omettre de mentionner l’hôtel-Dieu et parfois-même l’année :

Le trois est decedé Jean Ferrand de la parroisse de Saint Jacques.

Enfin, sur plusieurs feuillets (6r-12r), la formule « est mort/morte » alterne avec « est décédé/décédée », qui finira par s’imposer comme option unique.

Toutes ces variantes sont sujettes à caution dans un domaine, celui de l’état-civil, qui se caractérise par un formalisme très rigoureux. Elles invitent à manier cette source avec prudence et, ce qui est plus gênant, nous suggèrent qu’une partie de l’information que contenaient les actes reproduits s’est perdue au gré de l’humeur du rédacteur. Une comparaison avec la deuxième époque (1774-1788) est éclairante à ce sujet.

Actes des années 1774-1788

La rédaction de ces actes est plus soignée que celle des registres antérieurs. Sa principale nouveauté consiste en l’identification des rédacteurs, tous trois augustins : frère Cuny, frère Eggert et frère Clément. Quant à la formulation, elle est est conservée  intégralement dans chacun d’eux, montrant par là que la copie a été conçue fidèle à l’original, alors qu’on aurait pu se dispenser de reproduire la qualité de son auteur et le lieu de l’inhumation, lorsqu’il ne varie pas, ce qui arrive très rarement  (« nous deservant de l’hôtel-Dieu dans le cimetière de Saint-Etienne ») et se contenter de préciser les éléments sujets à variation : date, nom du défunt ou de la défunte, âge, ascendants, et paroisse d’appartenance. On observe quelques rares variantes entre les deux copies, dues à des accidents matériels, comme la perte d’un feuillet ou à des compléments lorsqu’une information manquante a été obtenue tardivement (« nous n’avions pas les noms du père ni de la mère, lorsqu’on l’envoya au greffe »), que le rédacteur insére dans les deux versions, ce qui dénote de sa part des scrupules qui l’honorent.

Bref, la tentation était grande d’accompagner le rédacteur et copiste dans sa tâche et je dois à la vérité de dire que j’y ai cédé tout en reconnaissant que ce travail minutieux n’apporterait pas de grandes révélations sur l’interprétation du corpus documentaire. Encore fallait-il s’en assurer.

Peu importe, en vérité, que les deux versions présentent des variantes formelles de détail, mais il n’est pas tout à fait indifférent qu’on se refuse à confondre les rédacteurs qui signent les actes à partir de 1774 au prétexte qu’ils s’acquittent d’une tâche qui offre peu de marge à leur inventivité. En effet, pour peu qu’on s’attache à des détails, il est possible de les différencier. Le frère Cuny connait mal les environs de Chinon, au point de désigner par « La Roche Clermont » la paroisse de La Roche Clermault, sans parler des graphies fantaisistes dès qu’on s’éloigne quelque peu de Chinon : « Cuneau » pou Cunault. Son successeur, qui signe « frère Equer », mais dont le nom véritable semble être plutôt Egger ; laisse transparaître dans l’orthographe des traits de phonétique nettement germaniques : « Pensoül » pour Panzoult ; transcrition phonétique des finales « -c » en « -que » (« Dulaque », Autraque », etc.) ; fautes d’accord qui le conduisent à écrire « âgé » au masculin, même si la défunte est une femme.

Le frère Clément, qui succède à Egger en juillet 1786, se signale par quelques détails de style. Il ne modifie rien à la formule de son prédécesseur mais, dès qu’il inaugure un registre nouveau, celui de 1787, il apporte une touche personnelle dans la rédaction du début de l’acte (je reproduis l’orthographe mais ajoute la ponctuation) :

L’an mil sept cent quatre vingt sept, le quatre du mois de février, le corps de Germain Filiatreau, fils de Jean Filiatreau et de Marie Bourgone, epoux de Marie Robert, de la paroisse de Parily, diocèse de Tours, agé de quarante quatre ans, a été inhumé dans le cimetière de la paroisse de St-Etienne par moi, desservant de l’hôtel Dieu.

La rédaction prend une tournure plus nettement juridique en indiquant l’année en premier lieu, en signalant le nom du diocèse même pour les paroisses de Chinon et de la périphérie, en substituant la mention de l’inhumation à celle du décès et en repoussant à la fin de l’acte sa qualité, juste avant sa signature. Cette formule prévaudra jusqu’à la proclamation de la République en septembre 1792 et la suppression des registres paroissiaux.

Actes des années 1789-1797

La rédaction des registres de sépultures vieux style est rendue caduque par la loi du 20 septembre 1792, laquelle s’applique dès la fin du mois suivant, le 30 octobre, au point que les décès survenus à l’hôtel-Dieu de Chinon les mois de novembre et décembre de cette année 1792 sont désormais enregistrés dans le registre de la paroisse de Saint-Mexme, à laquelle appartient l’hôtel-Dieu.

Au-delà, la procédure change et s’alourdit considérablement. Le décès fait l’objet d’une déclaration réalisée par deux déclarants, qui déclinent leur nom et leur âge devant l’officier public à la maison commune. À la suite de la déclaration, l’officier se transporte au lieu de ce domicile, en l’occurrence ici, l’hôpital, et s’assure du décès du défunt, puis rédige l’acte que les déclarants cosignent avec lui. Comme il n’était pas rare qu’il y eût plusieurs décès en une journée, on conçoit que la charge de cet officier ne fût pas de tout repos, sans parler de la confrontation permanente avec des cadavres.

Quant aux déclarants, il s’agit parfois de familiers ou de voisins du défunt lorsque ce dernier est décédé chez lui, mais, le plus souvent, ce sont des personnes extérieures qui se sont fait une spécialité de ce genre d’activités. On retrouve souvent le nom de Pierre Tessier, cordonnier, et d’Etienne Moreau, « raccommodeur de parasols », c’est-à-dire fabricant de parapluies.

Pour les malades décédés à l’hôpital, les déclarants appartiennent au milieu hospitalier, comme si l’internement traduisait, outre la précarité matérielle du défunt, son isolement social. Sur ce point, la mention des parents et conjoint des défunts, insérée dans l’acte crée l’illusion de liens familiaux, alors qu’elle n’a d’autre but que de compléter la carte d’identité du défunt, surtout lorsque celui-ci a atteint un âge avancé et que ses géniteurs ne sont plus depuis de nombreuses années de ce monde. Cette urgence peut aussi obéir à des mesures de prophylaxie en vue d’éviter de possibles épidémies, une inhumation rapide étant peu compatible avec l’organisation d’un deuil collectif. De fait, les déclarations sont généralement enregistrées le jour du décès et les inhumations, le lendemain de celui-ci (« le jour précédent » la date de l’acte).

La responsabilité des déclarations de décès (qui ne sont plus des déclarations de sépultures) échoie principalement à Jeanne Herpailler de Grand-Maison et à Scholastique Marie Perrine Métayer, que l’officier public désigne comme « officieres des salles des malades de la maison hospitaliere de cette ville, demeurants paroisse de Saint-Mexme … ». Il s’agit de toute évidence de deux religieuses rendues à la vie civile par la loi de suppression des congrégations, qui continuèrent d’exercer leurs antérieures fonctions d’infirmières à l’hôpital. Elles font souvent précéder leur nom, dans la signature des actes, par un discret « Sr », abréviation de « Sœur ». Leur âge étant systématiquement indiqué dans l’acte, on sait que la première est née en 1734 (elle a 58 ans en 1792) et la seconde, en 1746 (elle a 36 ans à la même époque). Ce tandem de déclarantes se maintient jusqu’au décès de la citoyenne Scolastique survenu le 2 ventôse an 2 (19 février 1794), après une courte maladie, puisqu’elle a signé un acte de décès moins d’un mois auparavant. Celui de Jeanne Hespallier persiste, mais associé à d’autres personnes : tout d’abord Armand Charles Chesnon, né en 1761, qui fut contrôleur de l’hôpital avant d’en être le directeur (1795) puis l’économe receveur (1797) et qui occasionnellement vient suppléer la défaillance de sœur Scolastique ; Marie-Anne Herpailler du Pernay, qui pourrait être sa sœur jumelle, puisqu’elle est son exacte contemporaine, toutes deux ayant 58 ans en 1793; enfin, les inévitables Tessier et Moreau.

EXPLOITATION DU CORPUS

Malgré leur qualité inégale, les registres de sépultures de l’hôtel-Dieu puis les registres de décès de hôpital de Chinon fournissent une information utile sur l’état sanitaire de la population chinonaise pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle mais aussi sur d’autres aspects de la vie publique en France à cette époque.

Les limites de l’information

Sous certains aspects, une lecture attentive des registres se révèle décevante. Une telle abondance de données personnelles sur les malades laissait espérer la possibilité de pénétrer dans une réalité qui souvent échappe à l’historien, faute de documents écrits. Mais leur abondance peut aussi décevoir cette attente. Les actes reproduits remplissaient une fonction indispensable pour les autorités de l’époque et faisaient la démonstration de ce que rien ne pouvait leur échapper, y compris les destins les plus modestes. C’était une démarche relativement nouvelle qui consistait à ne tenir aucun des sujets du roi, pour modeste qu’il fût, hors du regard de la machine administrative.

L’identification des personnes et de leurs ascendants immédiats, la date et le lieu de leur décès constituent certes des données non négligeables mais elles offrent peu de prise à l’historien, car il ignore tout de la maladie qui affectait ces malades, des soins qu’ils reçurent à l’hôpital, des circonstances de leur mort. En fin de compte, dans sa brièveté la rédaction de l’acte ne fait que confirmer les idées reçues sur l’hôpital, conçu comme mouroir pour déshérités, qui ont prévalu jusqu’à une époque relativement récente, le milieu du siècle dernier (le XXe).

Ces lacunes informatives n’étaient pourtant pas une fatalité, même à l’époque. Il suffit pour s’en convaincre de consulter les registres de l’hôtel-Dieu de Tours pour les années 1737-1754. Outre les informations contenues dans ceux de Chinon, on y indique la date d’entrée du malade à l’hôpital, ce qui modifie considérablement l’interprétation que l’on peut en faire. Ainsi, sur une centaine de décès enregistrés en 1737, 27 sont survenus dans la première semaine de l’internement du malade et 10 dans la deuxième, soit 1/3 du total. 21 malades sont morts dans leur troisième semaine et 14 dans la quatrième, soit un autre tiers du total. Le dernier tiers a séjourné entre 5 et 16 semaines, et même 20 semaines pour l’un d’entre eux. S’il est  indéniable que l’hôpital accueille une majorité de malades en fin de vie, sa fonction ne se limite pas à un accompagnement des derniers jours. Certains malades y séjournent plusieurs mois. En outre, si les cas de guérison ne sont, par définition, pas signalés dans les registres de décès, cette possibilité existe, dans une proportion que nous n’avons malheureusement pas la possibilité de connaître.

Données exploitables (1752-1773)

Entre 1752 et 1773, le nombre décès enregistrés à l’hôtel-Dieu de Chinon s’élève à un total de 462, soit une moyenne de 22 décès par année et de 2 par mois. Ces chiffres sont purement indicatifs mais ils donnent une idée assez précise de la part que la mort prenait dans les activités des soignants. Si, selon le Tableau de la Province de Touraine de 1762 à 1766, cité par André Boucher, l’hôtel-Dieu entretenait 24 lits, cela signifie qu’en un an l’hôpital se vidait de la totalité de ses pensionnaires et au-delà.

Par ailleurs, les données contenues dans les registres se prêtent à un traitement statistique. La paroisse d’origine de chaque défunt permet de dessiner assez précisément le territoire sur lequel l’hôtel-Dieu exerçait son attractivité. Les paroisses de Chinon, – Saint-Mexme, Saint-Etienne, Saint-Maurice, Saint-Jacques, Parilly et Saint-Louand – fournissent au minimum la moitié des personnes décédées dans l’année. Si l’on ajoute les paroisses des alentours – Cravant, Ligré, La Roche-Clermault, Anché, Sazilly, Beaumont, Huismes, Savigny et Avoine -, on atteint les 80%. Les 20% restants additionnent des personnes issues des deux évêchés voisins, Angers et Poitiers, dont les paroisses sont souvent plus proches de Chinon que de leurs centres urbains. Enfin, les rares cas qui intéressent des régions éloignées concernent des personnes souvent jeunes qui sont de passage à Chinon ou qui y occupent un métier particulier à titre provisoire, garçon perruquier, garçon tailleur, talandier, tailleur de pierre, sur lesquelles les registres ne fournissent aucune ou peu d’explications.

Très exceptionnels sont le traitement réservé à certains d’entre eux. Ainsi du dénommé Jacques Michaut, décédé le 9 décembre 1752, dont le rédacteur précise « depuis quatre ou cinq ans homme sans métier cherchant sa vie en faisant des cordes a boyeaux demeurant aux Cassemattes ». Certain fait-divers crapuleux a aussi retenu son attention : « le 17 août1 754 est décédé un nommé Michel Bodeau limouzin qui a été empoisonné en Brémont [Bréhémont], on ne sçait sy c’est son nom propre on ne connait ny sa paroisse ny son canton, la paroisse est Cremont selon ce que son frère a dit ».

Par conséquent, l’hôtel-Dieu de Chinon remplit les fonctions d’un équipement sanitaire de proximité. Ses missions ont fini par attirer des médecins qualifiés, outre le titulaire de l’emploi, Lejau, Pierre François Linacier et F.H. Lafon qui proposent leurs services en 1766 et sont agréés par l’administration.

De 1774 à 1779, le rythme des décès est proche de celui des années précédentes, bien qu’un public nouveau soit venu se joindre à celui des malades locaux, à savoir des militaires de régiments engagés dans les campagnes de l’époque. Leur nombre n’est d’abord pas considérable mais le devient à partir de 1780, année pour laquelle l’hôtel-Dieu enregistre 39 décès, dont celui de 9 carabiniers. En 1783, pour 40 décès enregistrés, 5 correspondent à des carabiniers. Cet apport est sujet à variations jusqu’en 1798, en fonction des aléas de la guerre.

DE L’HÔTEL-DIEU À L’HÔPITAL CIVIL ET MILITAIRE

Dès 1752, les registres de l’hôtel-Dieu signalent le décès de trois cavaliers du Régiment royal cravatte (lire croate). Les actes deviennent plus fréquents à la suite de l’installation du Régiment de carabiniers de Provence ou de Monsieur à Saumur en 1763, dont les brigades essaiment dans la Généralité de Tours. Chinon accueille plusieurs Compagnies, dont on retrouve le nom dans les actes des années 1764 et 1767, à l’occasion des décès de carabiniers qui y sont affectés : Compagnies Montesquiou, du Soulier, d’Allonville, Dolomieux, Rossel, de Voguë, Bagneux, du Saillans, Crangeac. Les régiments d’armes différentes se succédant, les registres font état du décès de plusieurs cavaliers du Régiment de Berry, au total 7, en 1773 et 1774. Le Régiment de Monsieur, de retour, perd 34 de ses carabiniers entre 1776 et 1788.

Une recherche plus approfondie permettrait de connaître à quelles campagnes guerrières il faut attribuer ces différentes pertes humaines. Les premières sont probablement des séquelles de la Guerre de Sept ans, mais j’ignore à quelles circonstances il faut attribuer les nombreux décès des années suivantes, car elles ne se caractérisent pas par une intense activité guerrière. Imaginer des épisodes épidémiques pourrait être une réponse.

Quoi qu’il en soit, à cette époque, l’hôtel-Dieu de Chinon remplit une double mission, ce qui se traduit dans le titre qu’on attribue dans les registres à Armand Charles Chesnon, celui de directeur de l’hôpital civil et militaire. Resterait à déterminer dans quelle mesure l’obligation de recevoir un contingent de militaires, hommes jeunes nécessitant des soins urgents et intensifs, n’a pas relégué à un second plan l’attention portée aux malades civils, ce qui implique un ordre de priorité dans l’accueil de chacun de ces deux publics potentiels.

Entre 1788 et 1792, malgré l’absence de morts militaires, la moyenne des décès augmente et atteint le chiffre de 30. Si la majorité relève toujours de Chinon et des communes voisines, on observe cependant un accroissement des défunts originaires d’autres provinces. Peut-être faut-il voir dans cette augmentation un effet des changements intervenus au-début de la Révolution, caractérisée par une mobilité plus grande des personnes et une précarité accrue. Mais la cause principale tient à l’éclatement de certains conflits armés.

Les changements les plus significatifs interviennent au printemps 1793, lorsque l’armée républicaine subit plusieurs défaites face aux Vendéens insurgés. Entre le 11 mars et le 18 avril, on dénombre 32 militaires décédés, soit un nombre équivalent à la totalité des décès d’une année entière. C’est cette hécatombe, en révélant l’incapacité du petit hôtel-Dieu à faire face à un tel surcroît de pensionnaires, qui conduisit à transférer l’hôpital dans les locaux désormais vides de l’ancien couvent du Calvaire à l’ouest de la ville.

Déménagement de l’hôtel-Dieu

L’hôtel-Dieu change d’appellation pour devenir l’hôpital, tout d’abord civil et militaire, puis civil de la commune. Ce changement répond à la nécessité d’accueillir un nombre d’internés qui se trouve considérablement grossi par l’apport de militaires consécutif aux premières campagnes de la République, ce qui conduit les autorités à investir un nouveau lieu. Ce sera le bâtiment de l’ancien couvent des Calvairiennes situé à l’ouest de la ville.

Le déménagement a lieu le 20 septembre 1793. C’est dans ces termes que le citoyen Bailly relate les faits dans son journal (Bulletin des Amis du Vieux Chinon T. II, 8 (1926), p. 433) :

20 septembre. Les pauvres de l’hôpital sont allé au Calvaire pour inaugurer le nouvel hôpital. C’est le citoyen Doré qui est mort le dernier à l’ancien et qui a fait la clôture.

Ce pittoresque récit qui attribue au dernier défunt de l’hôtel-Dieu un mérite dont il se serait volontiers dispensé, est confirmé par un procès-verbal que l’officier civil a ajouté à l’acte de décès du citoyen Doré qu’il a rédigé le 23 septembre, dont voici la teneur :

[…] interpellation faite aux dittes hospitalières pourquoi elles n’avoient passer que ce jour d’huy (23-09) la déclaration du décès dudit Louis Lubin Dorée, étant décédé le vingt du présent mois, auroient répondu que c’est par oubli, tout occuppées au déménagement de leur maison pour se rendre en celle du ci-devant Calvaire où est maintenant établi ledit hôpital, et que ledit Louis Lubin Dorée est vraisemblablement décédé le vingt du présent mois de septembre dont j’ay dressé le présent acte que les citoyennes Marie Anne Herpailler, et Jeanne Herpailler de Grand Maison ont signé avec moy.

Ce procès-verbal laisse entendre accessoirement que l’inhumation de Louis Lubin Doré a été effectuée sans que l’officier public l’ait autorisée puisque, s’étant rendu à l’hôpital trois jours après, il n’a pas constaté le décès. Les sœurs s’étaient donc mises en infraction. Voilà une conséquence inattendue d’un événement local d’importance, puisque l’hôpital de Chinon occupera l’ancien couvent des Calvairiennes jusqu’en 1982.

Années 1793-1797

Le déménagement de l’hôtel-Dieu est l’indice que les armées républicaines, d’abord très malmenées par les Vendéens, reprennent l’initiative, ce qui implique une logistique qui déborde largement les zones géographiques directement concernées par les combats. L’hôpital de Chinon, avec d’autres, se voit assigner comme objet principal de participer à l’effort de guerre au détriment de ses missions habituelles. Pendant toute l’année 1794, les civils décédés sont une minorité, dans un rapport de 1 à 7 pour les militaires. Au total, ce sont 73 militaires qui décèdent cette année-là à Chinon.

Cette répartition se maintient l’année suivante, an 3 de la République (1794-1795), en revanche, le nombre de militaires décédés décroit considérablement à partir de l’an 4 (1795-1796). Les décès concernent surtout des civils et, signe des temps, l’hôpital est désormais appelé « hospice de charité (acte de décès de Jeanne Médard, du 17 frimaire an 4).

Parallèlement, la signature de Jeanne Herpailler se fait de plus en plus rare, sans qu’on puisse assurer que ces deux faits soient liés. Elle réapparaît dans un acte du 7 vendémiaire an 5 (28 septembre 1797), dans la déclaration de décès du jardinier Joseph Fié à l’hôpital civil. Elle est assistée de deux témoins habituels de ce type d’actes à l’époque à Chinon (Etienne Moreau et Pierre Tessier), qui n’appartiennent pas à l’hôpital. La présence de trois déclarants, alors que deux suffisaient surprend quelque peu. Peut-être faut-il y voir une manifestation d’intérêt parti culière pour le défunt de la part de Jeanne Herpailler. Par ailleurs, l’appellation « hôpital civil » qui figure dans l’acte peut signifier que l’établissement n’accueille plus de soldats, ce qui expliquerait aussi que les mentions de Jeanne soient devenues plus rares. Cette hypothèse semble confirmée dans un acte du 25 ventôse, dans lequel, Chesnon déclare le décès d’un malade à l’hôpital, démarche qui ne semble plus être exclusive des hospitalières. En outre, il y est désigné « économe de l’hospice civil », ce qui confirmerait qu’on n’accueille plus de militaires au couvent des Calvairiennes et peut-être même dans la commune de Chinon, si la situation militaire ne l’exige plus. Le 13 messidor, Chesnon est désigné « économe receveur ».

Enfin, à titre purement indicatif, il convient de signaler qu’un certain Jacques Herpallier, commissaire de police âgé de 57 ans, signe la déclaration de décès de Marie Guérineau, 3 ans, le 24 vendémiaire an quatre de la République. Il a sensiblement le même âge que Jeanne et pourrait être son frère. Ce détail permettrait de préciser la position sociale de Jeanne Herpailler et de sa famille à Chinon, sans la limiter à la sphère religieuse.

Juin 2026

Le style de Borges

LE STYLE DE BORGES

Il est bien connu que les grands écrivains ont un style. C’est un don qui appartient à peu d’individus, même si beaucoup de plumitifs s’imaginent le posséder, alors que, dans presque tous les cas, ils ne font qu’imiter les auteurs à la mode. J’avais coutume de dire à mes étudiants qu’il fallait attendre d’avoir cinquante ans au moins pour espérer posséder un style et que, le plus souvent, on mourrait sans en avoir un, moi le premier. Rien d’humiliant à cela ; c’est une loi universelle.

À quoi reconnaît-on un style ? À ce qu’il est inimitable. Dès les premiers mots, on sait de qui il s’agit. Je souscris pleinement à la formule « le style c’est l’homme », à condition que par « l’homme » on désigne l’individu qui possède son style en toute exclusivité. À ce propos, on commet souvent un contre-sens en ramenant la formule à une mise en garde : « Ne t’avise pas de dire à quelqu’un qu’il écrit mal s’il s’imagine qu’il a du style, parce qu’il mettra ton jugement sur le compte de ton ignorance ou de ta jalousie et refusera de s’amender ou de renoncer à sortir du lot commun : toucher au style, c’est toucher à l’homme, ce qui n’est ni charitable ni recommandé. »

J’ai longtemps pensé que Jorge Luis Borges (1899-1986) avait un style. Je continue à le penser, bien qu’il m’arrive parfois de percevoir quelques ficelles dans son écriture. Aussi ai-je été conduit à élargir, à son propos, le sens de la formule « avoir du style » en y incluant, au-delà de l’agencement des mots ou du récit, une veine inspiratrice. On reconnait Borges en le lisant mais aussi en l’entendant (on possède de nombreuses transcriptions de ses conférences) parce que, quelque soit le sujet qu’il aborde, il le rapporte toujours à des préoccupations intimes, intellectuelles ou affectives, que nous ne sommes pas tenus de partager. Ce qui signifie que le style ne sert pas seulement à identifier mais aussi à isoler, à enrober d’étrangeté celui qui le possède. Le style de Borges est inimitable, non seulement parce qu’il est d’emblée reconnaissable, mais aussi parce qu’il ne nous vient pas à l’esprit de l’imiter.

Dans ces quelques notes, je n’ai d’autre ambition que de fournir un échantillon du style de Borges, au gré de la lecture et relecture de certains de ses écrits.

Les différents passages sont tirés des œuvres suivantes :

Evaristo Carriego, 1955 ;

El hacedor [Le créateur], 1960 ;

Otras inquisiciones 1960 ;

El informe de Brodie 1970.

Pour commencer, honneur aux premières phrases qui, lorsqu’elles sont réussies, donnent la tonalité du récit qu’elles amorcent.

AMORCES

– Nunca se había demorado en los goces de la memoria (El hacedor)

Il n’avait jamais prêté attention aux jouissances de la mémoire.

– En aquel pasaje de las Enéadas que quiere interrogar y definir la naturaleza del tiempo, se afirma que es indispensable conocer previamente la eternidad, que – según todos saben – es el modelo y arquetipo de aquél. (Historia de la eternidad)

Dans ce passage bien connu des Énéades qui prétend rechercher et définir la nature du temps, on affirme qu’il est indispensable de connaître tout d’abord l’éternité qui – comme chacun sait –, est son modèle et son archétype.

– Yo creí, durante años, haberme criado en un suburbio de Buenos Aires, un suburbio de calles aventuradas y de ocasos visibles. Lo cierto es que me crié en un jardín, detrás de una verja con lanzas, y en una biblioteca de ilimitados libros ingleses.

Longtemps j’ai cru que j’avais grandi dans un faubourg de Buenos Aires, un faubourg fait de rues aventureuses et de couchers de soleil à portée de vue. En réalité, j’ai grandi dans un jardin, derrière une grille surmontée de piques et dans une bibliothèque de livres anglais aux ressources illimitées.

El encuentro, en El informe de Brodie (1970)

Quien recorre los diarios cada mañana lo hace para el olvido o para el diálogo casual de esa tarde, y así no es raro que ya nadie recuerde, o recuerde como en un sueño, el caso entonces discutido y famoso de Maneco Uriarte y de Duncan. El hecho aconteció, por lo demás, hacia 1910, el año del Cometa y del Centenario, y son tantas las cosas que desde entonces hemos poseído y perdido. Los protagonistas ya han muerto; quienes fueron testigos del episodio juraron un solemne silencio. También yo alcé la mano para jurar y sentí la importancia de aquel rito, con toda la romántica seriedad de mis nueve o diez años. No sé si los demás advirtieron que yo había dado mi palabra, no sé si guardaron la suya. Sea lo que fuere, aquí va la historia, con las inevitables variaciones que traen el tiempo y la buena o la mala literatura.

Celui qui parcourt les journaux tous les matins le fait sans autre but que l’oubli ou pour alimenter le dialogue occasionnel de l’après-midi, aussi n’est-il pas rare que personne ne se souvienne plus, ou s’en souvienne comme dans un rêve, du fait-divers alors si commenté et si célèbre qui mit aux prises Maneco Uriarte et Duncan. Il eut lieu, autant qu’il m’en souvienne, autour de 1910, l’année de la Comète et du Centenaire et nous avons possédé et perdu tant de choses depuis. Les protagonistes sont morts ; ceux qui furent témoins de l’épisode jurèrent solennellement de garder le silence. Moi aussi j’ai levé la main pour jurer et j’ai ressenti l’importance de ce rite, avec tout le sérieux romantique de mes neuf ou dix ans. Je ne sais si les autres s’aperçurent que j’avais donné ma parole et je ne sais s’ils ont respecté la leur. Quoi qu’il en soit, voici l’histoire, avec les inévitables variations que provoquent le temps et la bonne ou la mauvaise littérature.

J’hésite à commenter ces exemples. Ce serait présomptueux car, si je les ai bien choisis, ils doivent parler d’eux-mêmes. Il serait donc mal venu de ma part de prétendre définir en quoi ils présentent à mes yeux la manifestation évidente d’un style. Je laisse à chacun le loisir de se faire une opinion.

Cependant, l’épreuve de la traduction dévoile quelques phénomènes récurrents qui pourraient être interprétés comme un trait spécifique de l’écriture de Borges, au premier rang desquels je placerais l’usage de la préposition, qui n’est pas sans évoquer celui que lui réserve la langue anglaise, et dont la traduction m’a embarrassé. Borges écrit littéralement : Celui qui parcourt les journaux tous les matins le fait pour l’oubli ou pour le dialogue occasionnel de l’après-midi. Il me semble que le lecteur français éprouve un certain malaise devant ce raccourci syntactique, que j’ai essayé de gommer. Ce faisant, je ne rends peut-être pas justice à Borges, parce que je laisse entendre que son expression est quelque peu relâchée, alors qu’il s’agit peut-être d’une manifestation volontaire de son style personnel. De même pour de nombreux adjectifs auquel il assigne des valeurs décalées par rapport à leur sens littéral : calles aventuradas y de ocasos visibles ; diálogo casual. On en trouvera d’autres exemples dans ces notes. J’ai tenté de les conserver en traduisant aussi littéralement que possible le texte de Borges.

Ce trop court échantillon a le mérite de montrer que l’amorce du récit peut prendre sous la plume de Borges des formes diverses sans en changer l’esprit.

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MORALITÉS

Borges introduit parfois certaines conclusions qui remplissent une fonction similaire à celle des amorces : fournir un contexte plus large à l’objet du chapitre, lorsque celui-ci se réduit, comme c’est le cas, à une énumération des inscriptions que certains commerçants inscrivaient sur les côtés de leurs charrettes de livraison. Il feint de croire qu’on pourrait lui reprocher de faire une place à une veine populaire dans un ouvrage consacré à Evaristo Carriego, poète de Buenos Aires qu’il appréciait et qui mourut de la tuberculose à moins de trente ans (1912).

Ce passage illustre bien, me semble-t-il, l’art qu’avait Borges d’associer des considérations fines avec des tournures qui relèvent du kitsch le plus agressif.

Las inscripciones de los carros (Evaristo Carriego)

[…] No hay ateísmo literario fundamental. Yo creía descreer de la literatura, y me he dejado aconsejado por la tentación de reunir estas partículas de ella. Me absuelven dos razones. Una es la democrática superstición que postula méritos reservados en cualquier obra anónima, como si supiéramos entre todos lo que no sabe nadie, como si fuera nerviosa la inteligencia y cumpliera mejor en las ocasiones en que no la vigilan. Otra es la facilidad de juzgar lo breve. Nos duele admitir que nuestra opinión de una línea pueda no ser final. Confiamos nuestra fe a los renglones, ya que no a los capítulos. Es inevitable en este lugar la mención de Erasmo: incrédulo y curioseador de proverbios.

Esta página empezará a ponerse erudita después de muchos días. Ninguna referencia bibliográfica puedo suministrar, salvo este párrafo casual de un predecesor mío a estos afectos. Pertenece a los borradores desanimados de verso clásico que se llaman libres ahora.

Lo recuerdo así:

Los carros de costado sentencioso

franqueaban tu mañana

y eran en las esquinas tiernos los almacenes

como esperando un ángel.

Les inscriptions des charrettes de livraison (Evaristo Carriego)

[…] Il n’existe pas d’athéisme littéraire absolu. Je croyais être un mécréant de la littérature et j’ai cédé à la tentation de réunir ces quelques infimes témoignages. J’ai pour moi deux bonnes raisons. L’une est la superstition démocratique qui postule des mérites particuliers à toute œuvre anonyme, comme si nous parvenions à savoir tous ensemble ce que personne ne sait en particulier, comme si l’intelligence avait des ressorts cachés et qu’elle s’accomplissait d’autant mieux qu’elle nous échappe. L’autre est qu’il est facile de juger ce qui est bref. Il nous en coûte d’admettre que notre opinion sur une ligne de texte pourrait n’être pas définitive. Nous accordons plus de foi à une simple phrase qu’à de longs chapitres. Il est inévitable de mentionner ici Érasme, incrédule fouineur de proverbes.

Un jour lointain, cette page sera devenue érudite. Je ne peux fournir aucune référence bibliographique, si ce n’est ce paragraphe de rencontre dû à un de mes prédécesseurs dans ce domaine. Il relève des brouillons sans âme du vers classique que l’on appelle désormais, libre.

Je m’en souviens dans ces termes :

Les charrettes aux flancs sentencieux

franchissaient ton heure matinale

et, dans les croisements, attendris étaient les magasins

comme s’ils attendaient un ange.

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Pour se persuader qu’amorces et moralités ne sont pas un simple complément à la narration, il suffit d’observer que certains de ces contes sont vidés de leur partie narrative et ne conservent qu’un commentaire de l’auteur illustré de rapprochements inattendus ou d’un fait de discours emprunté à la langue populaire de Buenos Aires, qui surprend dans ce contexte.

La trama (El hacedor)

Para que su horror sea perfecto, César, acosado al pie de una estatua por los impacientes puñales de sus amigos, descubre entre las caras y los aceros la de Marco Junio Bruto, su protegido, acaso su hijo, y ya no se defiende y exclama: ¡Tú también, hijo mío! Shakespeare y Quevedo recogen el patético grito.

Al destino le agradan las repeticiones, las variantes, las simetrías; diecinueve siglos después, en el sur de la provincia de Buenos Aires, un gaucho es agredido por otros gauchos y, al caer, reconoce a un ahijado suyo y le dice con mansa reconvención y lenta sorpresa (estas palabras hay que oírlas, no leerlas): ¡Pero, che! Lo matan y no sabe que muere para que se repita una escena.

La trame (extrait de El hacedor)

Pour que son horreur fût parfaite, César, cerné au pied d’une statue par les impatients coutelas de ses amis, distingue au milieu des visages et des aciers celui de Marcus Junius Brutus, son protégé, peut-être son fils ; il cesse de se défendre et s’exclame : Toi aussi, mon fils ! Shakespeare et Quevedo ont recueilli ce cri pathétique.

Le destin aime les répétitions, les variantes, les symétries ; dix-neuf siècles plus tard, au sud de la province de Buenos Aires, un gaucho est agressé par d’autres gauchos et, au moment où il va tomber, il reconnait un de ses filleuls et lui dit sur un ton de doux reproche et sous l’effet d’une lente surprise (ces mots, il faut les entendre, pas les lire) : Ça, alors ! Ils le tuent et il ignore qu’il meurt pour qu’une scène se reproduise.

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La critique poétique selon Borges

Il est de notoriété publique que les poètes sont par nature allergiques aux explications de textes telles qu’on les pratique à l’Université. Paul Valéry en donna un exemple saisissant lorsqu’il alla féliciter un professeur en prétextant qu’il lui avait fait découvrir le sens profond d’un poème de son recueil Charmes. Mais il faut convenir aussi qu’à trop vouloir éclairer le lecteur, on le conduit dans des sentiers que l’auteur n’a jamais empruntés et, ce qui est plus grave encore, on retire à l’écriture poétique cette part irréductible de création involontaire qui est le propre des œuvres inspirées.

Je laisse au lecteur le soin de juger si Borges évite cet écueil dans cet extrait du commentaire qu’il a publié sur le recueil Messes hérétiques d’Evaristo Carriego

Las misas herejes (Evaristo Carriego)

[…] Irrisorio, sin embargo, sería negar que las Misas herejes es un libro de aprendizaje. No entiendo definir así la inhabilidad, sino estas dos costumbres: el deleitarse casi físicamente con determinadas palabras – por lo común de resplandor y de autoridad – y la simple y ambiciosa determinación de definir por enésima vez los hechos eternos. No hay versificador incipiente que no acometa una definición de la noche, de la tempestad, del apetito canal, de la luna: hechos que no requieren definición porque ya poseen nombre, vale decir, una representación compartida. Carriego incide en esas dos prácticas.

Tampoco se puede absolver de la acusación de borroso. […] el verdadero y famoso padre de esa relajación fue Rubén Darío, hombre que a trueque de importar del francés unas comodidades métricas, amuebló a mansalva sus versos en el Petit Larousse con una tan infinita ausencia de escrúpulos que panteísmo y cristianismo eran palabras sinónimas para él y que al representarse aburrimiento escribía nirvana.

[Conservo estas impertinencias para castigarme de haberlas escrito. En aquel tiempo, creía que los poemas de Lugones eran superiores a los de Darío. Es verdad que también creí que los de Quevedo eran superiores a los de Góngora. (Notas de 1954)]

Lo divertido es que el formulador de la etiología simbolista, José Gabriel, no se resuelve a no encontrar símbolos en la Misas herejes, y expende a los lectores de la página 36 de su libro, esta solución más bien insoluble del soneto El clavel.

Ha de decir (Carriego) que intentó darle un beso a una mujer, y que ella, intransigente, interpuso su mano entre ambas bocas (y esto no se sabe sino después de muy penosos esfuerzos); pero no, decirlo así sería pedestre, no sería poético, y entonces llama clavel y rojo heraldo de amatorios credos a sus labios, y al acto negativo de la hembra, la ejecución del clavel con la guillotina de sus noble dedos.

Así la aclaración; véase ahora el interpretado soneto:

   Fue al surgir de una duda insinuativa

cuando hirió tu severa aristocracia,

como un símbolo rojo de mi audacia,

un clavel que tu mano no cultiva.

   Hubo quizá una frase sugestiva

o advirtió una intención tu perspicacia,

pues tu serenidad llena de gracia

fingió una rebelión despreciativa.

   Y así, en tu vanidad, por la impaciente

condena de tu orgullo intransigente,

mi rojo heraldo de amatorios credos

   mereció, por su símbolo atrevido,

como un apóstol o como un bandido

la guillotina de tus nobles dedos.

El clavel es fuera de duda un clavel de veras, una guaranga flor popular deshecha por la niña, y el simbolismo (el mero gongorismo) es el del explicativo español, que lo traduce en labios.

 

Les messes hérétiques (extrait de Evaristo Carriego)

Cependant, il serait dérisoire de nier que les Messes hérétiques sont un livre d’apprentissage. Je n’entends pas désigner par ce terme l’inhabileté mais ces deux habitudes : se délecter presque physiquement de certains mots – habituellement relatifs à l’éclat ou à l’autorité – et la simple et ambitieuse volonté de définir pour la énième fois les faits éternels. Il n’existe aucun versificateur débutant qui n’entreprenne une définition de la nuit, de la tempête, de l’appétit charnel, de la lune : des faits qui ne requièrent pas de définition parce qu’ils ont déjà un nom, ce qui revient à dire une représentation partagée. Carriego cède à ces deux pratiques.

Il ne peut non plus être absous de l’accusation d’être confus. […] Le père véritable et célèbre de ce relâchement fut Rubén Darío, un homme qui, sous prétexte d’importer du français quelques commodités métriques, meubla abondamment ses vers grâce au Petit Larousse et un si absolu manque de scrupules qu’il considérait panthéisme et christianisme comme des synonymes et que, pour évoquer le spleen, il écrivait nirvana.

[Je conserve ces impertinences pour me punir de les avoir écrites. Je croyais alors que les poèmes de Lugones étaient supérieurs à ceux de Darío. Il est vrai que je croyais aussi que ceux de Quevedo étaient supérieurs à ceux de Góngora. (Notes de 1954)]

Le plus amusant, c’est que le fondateur de l’étiologie symboliste, José Gabriel, ne se résolut pas à ne point trouver de symboles dans les Messes hérétiques et dispensa aux lecteurs de la page 36 de son livre cette solution plutôt insoluble du sonnet L’œillet.

[Carriego] aurait dû dire qu’il avait cherché à donner un baiser à une femme et qu’elle, intransigeante, avait interposé sa main entre les deux bouches (ce que l’on ne découvre qu’après de gros efforts) ; mais, voilà, ce serait trivial de le dire en ces termes, pas poétique pour deux sous, c’est pourquoi il désigne ses lèvres par œillet et rouge hérault de credos amoureux et le geste de refus de la jeune demoiselle par l’exécution de l’œillet au moyen de la guillotine de ses nobles doigts.

Après l’explication, voici maintenant le sonnet interprété :

   Ce fut lorsque surgit un doute insinuant

que ta sévère aristocratie blessa

comme un rouge symbole de mon audace

un œillet de ceux que ta main point ne cultive.

   Il y eut peut-être une phrase suggestive

ou une intention que perçut ta perspicacité,

car ta sérénité pleine de grâce

feignit une rébellion méprisante.

   Ainsi, victime de ta vanité et de l’impatiente

sentence de ton orgueil intransigeant,

mon rouge hérault de credos amoureux

   mérita, pour son hardi symbole,

tel un apôtre ou un bandit

la guillotine de tes nobles doigts.

Nul doute que l’œillet fût un œillet véritable, l’impertinente fleur populaire détruite par la jeune fille, et le symbolisme (ou plutôt le gongorisme) est dû au commentateur espagnol, qui le traduit par lèvres.

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Cécité

La cécité a accompagné Jorge Luis Borges sa vie durant, d’abord comme une perspective inéluctable compte tenu de la maladie dégénérative qu’il avait héritée de son père, puis comme une réalité, alors qu’il venait d’atteindre la cinquantaine. Il en a souvent parlé en termes familiers, dépourvus du pathétisme que le voyant tend à prêter à la perte de cette faculté. Il l’a plutôt considérée comme un signe avant-coureur de sa vocation littéraire, puisqu’il eut l’avantage de partager cette infirmité avec d’illustres écrivains, d’Homère à Milton et à James Joyce, dût sa modestie (plus affichée que réelle ?) en souffrir. Cette page de son ouvrage intitulé El hacedor (Le créateur) est assurément l’évocation la plus sereine et la plus poétique qu’on lui doive de cette maladie, de son développement et de la complicité qu’elle établit entre lui et son plus illustre devancier.

El hacedor (1960)

Nunca se había demorado en los goces de la memoria. Las impresiones resbalaban sobre él, momentáneas y vívidas; el bermellón de un alfarero, la bóveda cargada de estrellas que también eran dioses, la luna de la que había caído un león, la lisura del mármol bajo las lentas yemas sensibles, el sabor de la carne de jabalí, que le gustaba desgarrar con dentelladas blancas y bruscas, una palabra fenicia, la sombra negra que una lanza proyecta en la arena amarilla, la cercanía del mar o de las mujeres, el pesado vino cuya aspereza mitigaba la miel, podían abarcar por entero el ámbito de su alma. Conocía el terror pero también la cólera y el coraje, y una vez fue el primero en escalar un muro enemigo. Ávido, curioso, casual, sin otra ley que la fruición y la indiferencia inmediata, anduvo por la variada tierra y miró, en una u otra margen del mar, las ciudades de los hombres y sus palacios. En los mercados populosos o al pie de una montaña de cumbre incierta, en la que podía haber sátiros, había escuchado complicadas historias, que recibió como recibía la realidad, sin indagar si eran verdaderas o falsas.

Gradualmente, el hermoso universo fue abandonándolo; una terca neblina le borró las líneas de la mano, la noche se despobló de estrellas, la tierra era insegura bajo sus pies. Todo se alejaba y se confundía. Cuando supo que se estaba quedando ciego, gritó; el pudor estoico no había sido aún inventado y Héctor podía huir sin desmedro. Ya no veré (sintió) ni el cielo lleno de pavor mitológico, ni esta cara que los años transformarán. Días y noches pasaron sobre esta desesperación de su carne, pero una mañana se despertó, miró (ya sin asombro) las borrosas cosas que lo rodeaban y inexplicadamente sintió, como quien reconoce una música o una voz, que ya le había ocurrido todo eso y que lo había encarado con temor, pero también con júbilo, esperanza y curiosidad. Entonces descendió a su memoria, que le pareció interminable, y logró sacar de aquel vértigo el recuerdo perdido que relució como una moneda bajo la lluvia, acaso porque nunca lo había mirado, salvo, quizá, en un sueño.

El recuerdo era así. Lo había injuriado otro muchacho y él había acudido a su padre y le había contado la historia. Éste lo dejó hablar como si no escuchara o non comprendiera y descolgó de la pared un puñal de bronce, bello y cargado de poder, que el chico había codiciado furtivamente. Ahora lo tenía en las manos y la sorpresa de la posesión anuló la injuria padecida, pero la voz del padre estaba diciendo: Que alguien sepa que eres un hombre, y había un orden en la voz. La noche cegaba los caminos; abrazando al puñal, en el que presentía una fuera mágica, descendió la brusca ladera que rodeaba la casa y corrió a la orilla del mar, soñándose Ajax y Perseo y poblando de heridas y de batallas la oscuridad salobre. El sabor preciso de aquel momento era lo que ahora buscaba; no le importaba lo demás: las afrentas del desafío, el torpe combate, el regreso con la hoja sangrienta.

Otro recuerdo, en el que también había una noche y una inminencia de aventura, brotó de aquél. Una mujer, la primera que le depararon los dioses, lo había esperado en la sombra de un hipogeo y él la buscó por galerías que eran como redes de piedra y por declives que se hundían en la sombra. ¿Por qué llegaban esas memorias y por qué le llegaban sin amargura, como una mera prefiguración del presente?

Con grave asombro comprendió. En esta noche de sus ojos mortales, a la que ahora descendía, lo aguardaban también el amor y el riesgo. Ares y Afrodita, porque ya adivinaba (porque ya lo cercaba) un rumor de gloria y de hexámetros, un rumor de hombres que defienden un templo que los dioses no salvarán y de bajeles negros que buscan por el mar una isla querida, el rumor de las Odiseas e Ilíades que era su destino cantar y dejar resonando cóncavamente en la memoria humana. Sabemos estas cosas, pero no las que sintió al descender a la última sombra.

Le créateur (1960)

Il n’avait jamais prêté attention aux jouissances de la mémoire. Les impressions glissaient sur lui, momentanées et vivaces ; le vermillon d’un potier, la voûte surchargée d’étoiles qui étaient aussi des divinités, la lune d’où était tombé un lion, le marbre lisse sous la pulpe lente et sensible des doigts, le goût de la chair de sanglier qu’il aimait à déchirer à force de morsures blanches et brusques, un mot de phénicien, l’ombre noire qu’une lampe projette sur le sable jaune, la proximité de la mer ou des femmes, le vin lourd dont le miel atténuait l’âpreté suffisaient à remplir la totalité de son âme. Il connaissait la terreur mais aussi la colère et le courage et, une fois, il fut le premier à escalader une muraille ennemie. Avide, curieux, capricieux, sans d’autre loi que la jouissance et la prompte indifférence, il parcourut la terre dans sa diversité et observa, sur l’une et l’autre rive de la mer, les cités des hommes et leurs palais. Dans les marchés populeux ou au pied d’une montagne à la cime incertaine, dans laquelle il pouvait y avoir des satyres, il avait écouté des histoires compliquées, qu’il accueillit comme on accueille la réalité, sans chercher à savoir si elles étaient véritables ou fausses.

Graduellement, le bel univers l’abandonna ; un brouillard persistant effaça les lignes de sa main, la nuit se dépeupla de ses étoiles, le sol était devenu instable sous ses pieds. Tout s’éloignait et se confondait. Lorsqu’il sut qu’il était en train de devenir aveugle, il poussa un cri ; la pudeur stoïque n’avait pas encore été inventée et Hector pouvait fuir sans démériter. Je ne verrai plus (pensa-t-il) ni le ciel plein de terreur mythologique, ni mon visage que les années vont transformer. Les jours et les nuits s’écoulèrent sur ce désespoir de sa chair mais, un matin, il s’éveilla et vit (sans surprise) les choses troubles qui l’entouraient et il ressentit, sans pouvoir se l’expliquer, comme celui qui reconnait une musique ou une voix, qu’il avait déjà connu tout cela et qu’il l’avait affronté avec crainte, mais aussi avec jubilation, espérance et curiosité. Il entreprit de descendre alors dans sa mémoire, ce qui lui parut interminable, et parvint à tirer de ce vertige le souvenir perdu, qui brilla comme une pièce de monnaie sous la pluie, peut-être parce qu’il ne l’avait jamais regardé, excepté, peut-être, en rêve.

Voici quel était ce souvenir. Un garçon l’avait injurié et il était allé voir son père et lui avait rapporté l’histoire. Ce dernier le laissa parler comme s’il n’écoutait pas ou ne comprenait pas et détacha du mur un poignard de bronze, beau et lourd de menace, que l’enfant avait désiré furtivement. Maintenant qu’il l’avait dans la main, la surprise de la possession annula l’injure reçue, mais la voix du père prononçait ces mots : Que l’on sache que tu es un homme et cette voix exprimait un ordre. La nuit aveuglait les chemins ; le poignard sur son cœur, dans lequel il pressentait une force magique, il dévala l’abrupte pente qui entourait la maison et courut vers le bord de mer, s’imaginant être Ajax ou Persée en train de combler de blessures et de batailles l’obscurité salée. C’est l’exacte saveur de ce moment qu’il recherchait maintenant ; rien d’autre ne lui importait : les affronts du défi, le combat maladroit, le retour avec la lame sanglante.

Un autre souvenir dans lequel il y avait aussi une nuit et une imminence d’aventure naquit de celui-là. Une femme, la première que lui accordèrent les dieux, l’avait attendu dans l’ombre d’un hypogée et il dut la chercher à travers des galeries qui étaient comme des rets de pierre et dans des descentes qui s’enfonçaient dans l’obscurité. Pourquoi ces souvenirs remontaient-ils et pourquoi lui parvenaient-ils sans amertume, comme une simple préfiguration du présent ?

Gravement étonné, il comprit. Dans la nuit de ses yeux mortels dans laquelle il descendait désormais, l’attendaient aussi l’amour et le danger. Arès et Aphrodite, car il devinait déjà (parce qu’il en était cerné) une rumeur de gloire et d’hexamètres, une rumeur d’hommes qui défendent un temple que les dieux ne sauveront pas et de noirs vaisseaux qui cherchent au milieu de la mer une île chérie, la rumeur des Odyssées et des Iliades que le destin lui avait assigné de chanter et de faire résonner dans la coupe de la mémoire humaine. Cela, nous le savons, mais pas ce qu’il ressentit en descendant dans l’ombre dernière.

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Borges et moi

Ce court chapitre tiré de El hacedor (Le créateur) est un jeu comme les aimait Borges et, en cela, il n’est guère fait pour surprendre le lecteur. On pourrait même y déceler quelque fatuité sous les apparences d’une modestie affichée. Je retiendrai cependant deux ou trois élans de sincérité non feinte : cette « perverse habitude » qu’il reproche à son alter ego dénonce une pratique systématique dans son écriture (« tout fausser et tout magnifier »), c’est-à-dire, en fin de compte, un moyen de se faire valoir à moindre frais. L’abandon des « mythologies faubouriennes » au profit des « jeux sur le temps et l’infini » s’apparenterait presque à un « plan de carrière », qui cadre assez mal avec le dilettantisme souvent revendiqué par le créateur. La pointe finale surprend le lecteur dans un premier temps mais, tout aussitôt, celui-ci se convainc qu’elle était inévitable, tant c’est une figure obligée du thème du créateur et son double.

Borges y yo

Al otro, a Borges, es a quien le ocurren las cosas. Yo camino por Buenos Aires y me demoro, acaso ya mecánicamente, para mirar el arco de un zaguán y la puerta cancel; de Borges tengo noticias por el correo y veo su nombre en una terna de profesores o en un diccionario biográfico. Me gustan los relojes de arena, los mapas, la tipografía del siglo XVIII, el sabor del café y la prosa de Stevenson; el otro comparte esas preferencias, pero de un modo vanidoso que las convierte en atributos de un actor. Sería exagerado afirmar que nuestra relación es hostil; yo vivo, yo me dejo vivir, para que Borges pueda tramar su literatura y esa literatura me justifica. Nada me cuesta confesar que ha logrado ciertas páginas válidas, pero esas páginas no me pueden salvar, quizá porque lo bueno ya no es de nadie, ni siquiera del otro, sino del lenguaje o la tradición. Por lo demás, yo estoy destinado a perderme, definitivamente, y solo algún instante de mí podrá sobrevivir en el otro. Poco a poco voy cediéndole todo, aunque me consta su perversa costumbre de falsear y magnificar. Spinoza entendió que todas las cosas quieren perseverar en su ser; la piedra eternamente quiere ser piedra y el tigre un tigre. Yo he de quedar Borges, no en mí (si es que alguien soy), pero me reconozco menos en sus libros que en muchos otros o que en el laborioso rasgueo de una guitarra. Hace años yo traté de librarme de él y pasé de las mitologías del arrabal a los juegos con el tiempo y con lo infinito, pero esos juegos son de Borges ahora y tendré que idear otras cosas. Así mi vida es una fuga y todo lo pierdo y todo es del olvido, o del otro.

No sé cuál de los dos escribe esta página.

Borges et moi

C’est à l’autre, à Borges, que les choses arrivent. Moi, je déambule dans Buenos Aires et je m’arrête, peut-être machinalement, pour regarder l’arc d’un vestibule et sa grille en fer forgé ; j’ai des nouvelles de Borges grâce au courrier et je vois son nom parmi des candidats à une chaire de professeur ou dans un dictionnaire biographique. J’aime les sabliers, les cartes géographiques, la typographie du XVIIIe siècle, le goût du café et la prose de Stevenson ; l’autre partage ces préférences, mais d’une façon vaniteuse qui les transforme en attributs d’acteur. Il serait excessif de dire que notre relation est conflictuelle ; quant à moi, je vis, je me laisse vivre pour que Borges puisse tramer sa littérature et cette littérature me sert de justification. Je n’ai aucune peine à avouer qu’il a produit quelques pages de qualité, mais ces pages ne peuvent me sauver, peut-être parce que ce qui est bon n’appartient à personne, même pas à l’autre, mais au langage et à la tradition. Par ailleurs, je suis destiné à me perdre, définitivement, et de rares instants de moi pourront survivre dans l’autre. Peu à peu, je lui cède tout, bien que je ne sois pas dupe de sa perverse coutume de tout fausser et de tout magnifier. Spinoza comprit que toutes les choses veulent persévérer dans leur être ; la pierre éternellement veut être une pierre et le tigre, un tigre. Je resterai Borges, non en moi-même (pour autant que je sois quelqu’un), mais je me reconnais moins en ses livres qu’en beaucoup d’autres ou que dans le laborieux accord d’une guitare. Il y a quelques années, j’ai tenté de me libérer de lui et je suis passé des mythologies faubouriennes aux jeux sur le temps et l’infini, mais ces jeux appartiennent désormais à Borges et je devrai inventer autre chose. Ainsi ma vie est une fuite, je perds tout, tout appartient à l’oubli, ou à l’autre.

J’ignore lequel des deux a écrit cette page.

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Borges face à la Guerre

La Seconde Guerre mondiale n’a pas laissé les argentins indifférents. Germanophiles et partisans des Alliés ont vécu ces quatre années, les yeux tournés vers l’Europe (l’orient du poème).

Sonnet tiré de El hacedor.

Ajedrez I

  En su grave rincón, los jugadores

Rigen las lentas piezas. El tablero

Los demora hasta el alba en su severo

Ámbito en que se odian dos colores

  Adentro irradian mágicos rigores

Las formas: torre homérica, ligero

Caballo, armada reina, rey postero

Oblicuo alfil y peones agresores.

  Cuando los jugadores se hayan ido,

Cuando el tiempo los haya consumido,

Ciertamente no habrá cesado el rito

  En el oriente se encendió esta guerra

Cuyo anfiteatro es hoy toda la tierra;

Como el otro, este fuego es infinito.

 

Sonnet tiré de El hacedor.

            Jeu d’échec I

  Dans leur grave recoin, los joueurs

meuvent les lentes pièces. L’échiquier

les retient jusqu’à l’aube dans la sévère

atmosphère ou deux couleurs se haïssent.

  À l’intérieur, de magiques rigueurs irradient

les formes: tour homérique, léger

cavalier, reine en armes, roi en retrait,

oblique fou et pions agresseurs.

  Quand les joueurs seront partis,

quand le temps les aura consumés,

sûrement le rite n’aura pas cessé.

  Du côté de l’orient s’est allumée cette guerre

dont l’amphithéâtre est désormais toute la terre.

Comme l’autre, ce feu est infini.

La métaphore de la partie d’échecs appliquée à la guerre apparente celle-ci à un rite appelé à se reproduire à l’infini entre ennemis toujours disposés à en débattre, plutôt qu’à un jeu. Elle traduit la vision très pessimiste d’une situation qui, à la fin des années trente, paraissait sans issue, ce que traduit de façon saisissante l’opposition radicale des pièces de l’échiquier, le blanc et le noir étant vus comme « deux couleurs qui se haïssent ».

Anotación al 23 de agosto de 1944 (Otras inquisiciones, 1960)

Esta jornada populosa me deparó tres heterogéneos asombros: el grado físico de mi felicidad cuando me dijeron la liberación de París; el descubrimiento de que una emoción colectiva puede no ser innoble; el enigmático y notorio entusiasmo de muchos partidarios de Hitler. Sé que indagar ese entusiasmo es correr el albur de parecerme a los vanos hidrógrafos que indagaban por qué baste un solo rubí para detener el curso de un río; muchos me acusarán de investigar un hecho quimérico. Este, sin embargo, ocurrió y miles de personas en Buenos Aires pueden atestiguarlo.

Desde el principio, comprendí que era inútil interrogar a los mismos protagonistas. Esos versátiles, a fuerza de ejercer la incoherencia, han perdido toda noción de que ésta debe justificarse: veneran la raza germánica, pero abominan de la América “sajona”; condenan los artículos de Versalles, pero aplaudieron los prodigios del Blitzkrieg; son antisemitas, pero profesan una religión de origen hebreo; bendicen la guerra submarina, pero reprueban con vigor las piraterías británicas; denuncian el imperialismo, pero vindican y promulgan la tesis del espacio vital; idolatran a San Martín, pero opinan que la independencia de América fue un error; aplican a los actos de Inglaterra el canon de Jesús, pero a los de Alemania el de Zarathustra.

Reflexioné, también, que toda incertidumbre era preferible a la de un diálogo con esos consanguíneos del caos, a quienes la infinita repetición de la interesante fórmula soy argentino exime del honor y de la piedad. Además, ¿no ha razonado Freud y no ha presentido Walt Whitman que los hombres gozan de poca información acerca de los móviles profundos de su conducta? Quizá, me dije, la magia de los símbolos París y liberación es tan poderosa que los partidarios de Hitler han olvidado que significan una derrota de sus armas. Cansado, opté por suponer que la novelería y el temor y la simple adhesión a la realidad eran explicaciones verosímiles del problema.

Noches después, un libro y un recuerdo me iluminaron. El libro fue el Man and Superman de Shaw; el pasaje a que me refiero es aquel del sueño metafísico de John Tanner, donde se afirma que el horror del Infierno es su irrealidad; esa doctrina puede parangonarse con la de otro irlandés, Juan Escoto Erigena, que negó la existencia sustantiva del pecado y del mal y declaró que todas las criaturas, incluso el diablo, regresarán a Dios. El recuerdo fue de aquel día que es perfecto y detestado reverso del 23 de agosto: el 14 de junio de 1940. Un germanófilo, de cuyo nombre no quiero acordarme, entró ese día en mi casa; de pie, desde la puerta, anunció la vasta noticia; los ejércitos nazis habían ocupado a París. Sentí una mezcla de tristeza, de asco, de malestar. Algo que no entendí me detuvo: la insolencia del júbilo no explicaba ni la estentórea voz ni la brusca proclamación. Agregó que muy pronto esos ejércitos entrarían en Londres. Toda oposición era inútil, nada podría detener su victoria. Entonces comprendí que él también estaba aterrado.

Ignoro si los hechos que he referido requieren elucidación. Creo poder interpretarlos así: Para los europeos y americanos, hay un orden – un solo orden – posible: el que antes llevó el nombre de Roma y que ahora es la cultura del Occidente. Ser nazi (jugar a la barbarie enérgica, jugar a ser un viking, un tártaro, un conquistador del siglo XVI, un gaucho, un piel roja) es, a la larga, una imposibilidad mental y moral. El nazismo adolece de irrealidad, como los infiernos de Erígena. Es inhabitable; los hombres solo pueden morir por él, mentir por él, matar y ensangrentar por él. Nadie, en la soledad central de su yo, puede anhelar que triunfe. Arriesgo esta conjetura: Hitler quiere ser derrotado. Hitler, de un modo ciego, colabora con los inevitables ejércitos que lo aniquilarán, como los buitres de metal y el dragón (que no debieron de ignorar que eran monstruos) colaboraban, misteriosamente, con Hércules.

 

Annotation au 23 août 1944 (Otras inquisiciones, 1960)

Cette journée populeuse a provoqué en moi trois étonnements hétérogènes : le degré physique de ma joie lorsqu’on m’annonça la libération de Paris ; la découverte qu’une émotion collective pouvait n’être pas coupable ; l’énigmatique et notoire enthousiasme de beaucoup de partisans de Hitler.

Je sais que le fait de m’interroger sur cet enthousiasme, c’est courir le risque de ressembler à ces vains hydrographes qui cherchaient à comprendre pourquoi il suffit d’un seul rubis pour arrêter le cours d’une rivière ; beaucoup m’accuseront d’investiguer un fait chimérique. Cependant, celui-ci a bien eu lieu, et des milliers de personnes à Buenos Aires peuvent en témoigner.

Dès le commencement, j’ai compris qu’il était inutile d’interroger les protagonistes eux-mêmes. Ils sont si versatiles, à force d’exercer l’incohérence, qu’ils ont perdu de vue que celle-ci doit être justifiée : ils vénèrent la race germanique mais abominent l’Amérique « saxonne » ; ils condamnent les articles du Traité de Versailles mais ont applaudi les prodiges du Blitzkrieg ; ils sont antisémites mais professent une religion d’origine hébraïque ; ils bénissent la guerre sous-marine mais réprouvent avec vigueur les pirateries britanniques ; ils dénoncent l’impérialisme mais revendiquent et promeuvent la thèse de l’espace vital ; ils idolâtrent San Martín mais considèrent que l’indépendance de l’Amérique fut une erreur ; ils appliquent aux actes de l’Angleterre le canon de Jésus mais à ceux de l’Allemagne celui de Zarathoustra.

Je me suis aussi persuadé que toute incertitude est préférable à un dialogue avec ces consanguins du chaos, que la répétition à l’infini de l’intéressante formule je suis argentin exonérait de l’honneur et de la pitié. De plus, Freud n’a-t-il pas commenté et Walt Whitman pressenti que les hommes n’ont que peu d’informations sur les mobiles profonds de leur conduite ? Il se peut, me disais-je, que la magie de symboles tel que Paris et libération est si puissante que les partisans de Hitler ont oublié qu’ils signifiaient une défaite de leurs armes. En désespoir de cause, je finis par supposer que l’attrait pour la nouveauté, la crainte et la simple adhésion à la réalité étaient des explications vraisemblables du problème.

Quelques nuits plus tard, je fus éclairé par un livre et par un souvenir.

Le livre, c’est Man and Superman de [Bernard] Shaw; le passage auquel je me réfère est celui du rêve métaphysique de John Tanner, dans lequel on affirme que l’horreur de l’Enfer est son irréalité ; cette doctrine peut être rapprochée de celle d’un autre irlandais, Jean Scot Érigène, qui nia l’existence du péché et du mal et déclara que toutes les créatures, y compris le diable, retourneraient à Dieu.

Le souvenir, ce fut ce jour qui est le revers exact et détestable du 23 août, le 14 juin 1940. Un germanophile, dont je ne veux pas me rappeler le nom, entra ce jour-là chez moi : dressé devant ma porte, il clama l’immense nouvelle : l’armée nazie avait occupé Paris. Je ressentis un mélange de tristesse, de dégoût et de malaise. Quelque chose m’échappait, qui me retint : l’insolence de la jubilation n’expliquait pas la voix de stentor ni la brusque proclamation. Il ajouta que très bientôt cette armée entrerait dans Londres. Toute résistance était inutile, rien ne pourrait retarder sa victoire. Je compris alors que lui aussi était atterré.

J’ignore si les faits que j’ai énoncés requièrent une élucidation. Je crois pouvoir les interpréter ainsi : Pour les européens et les américains, il existe un ordre – un seul ordre – possible, celui qui eut autrefois le nom de Rome et qui maintenant s’appelle la culture de l’Occident. Être nazi (jouer à la barbarie énergique, jouer à être un viking, un tartare, un conquistador du XVIe siècle, un gaucho, un peau-rouge) est, à la longue, une impossibilité mentale et morale. Le nazisme souffre d’irréalité, comme les enfers d’Érigène. Il est inhabitable ; les hommes ne peuvent que mourir pour lui, que mentir pour lui, que tuer et ensanglanter pour lui. Personne, seul face à son moi, ne peut souhaiter qu’il triomphe. Je risque cette conjecture : Hitler veut être vaincu. Hitler, aveuglément, collabore avec les inévitables armées qui l’anéantiront, comme les vautours d’acier et le dragon (qui ne devaient pas ignorer qu’il étaient des monstres) collaboraient, mystérieusement, avec Hercule.

Ce cri de victoire à l’annonce de la libération de Paris contraste avec le pessimisme du sonnet précédent. Borges est assez lucide pour ne pas voir que l’ennemi est toujours présent et que, loin de reconnaître les symptômes d’une défaite prévisible, il persiste dans son idéologie mortifère. Cependant, Borges répugne à admettre que le nazisme soit animé par un jusqu’au-boutisme fanatique. La violence des comportements de ses partisans et l’incohérence de leurs actes doivent receler, selon lui, une raison cachée qui, sans les exonérer de toute responsabilité, pourrait introduire une forme de logique dans cet entêtement. L’invocation du mythe herculéen ne suffit pas à nous convaincre. C’est un de ces refuges commodes que le lettré se ménage pour ne pas sombrer dans le désespoir devant le spectacle d’une réalité détestable.

On retrouve dans ce chapitre plusieurs composantes du style de Borges. Je les ai conservées dans la traduction pour mieux les faire ressortir. Il prend beaucoup de libertés avec l’usage courant des adjectifs. Le qualificatif de populeuse suggère que la nouvelle de la libération de Paris provoqua des manifestations de liesse populaire et qu’elle fit sortir beaucoup de gens dans les rues pour la célébrer. Il a ressenti simultanément trois émotions apparemment incompatibles entre elles (hétérogènes). L’adjectif qui définit les germanophiles (versatiles) est transformé en substantif ; de même, consanguins. Les comparaisons me semblent parfois tirées par les cheveux, – les hydrographes et le bouchon de rubis – ; ou bien faussement érudites – la convocation de Freud et de Whitman -. Les opinions contradictoires professées par les hitlériens appartiennent parfois à des registres différents et perdent ainsi une grande part de leur valeur démonstrative : le Traité de Versailles /vs/ le blitzkrieg ; la guerre sous-marine /vs/ les pirateries britanniques. Quant à l’hypothèse finale sur le jeu de la barbarie comme valeur ultime (la barbarie énergique), elle aurait mérité d’être affinée, si l’on veut bien admettre que Hitler était prêt à se soumettre au jugement des armes, à condition d’avoir face à lui des ennemis chargés de promouvoir les mêmes valeurs que les siennes, avec les mêmes moyens, et non des populations civiles décidées à se battre pour des idées aussi absurdes que la liberté.

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COMPLÉMENT: POÈME D’ÉVARISTO CARRIEGO

Tu secreto, Evaristo Carriego (1908)

¡De todo te olvidas! Anoche dejaste

aquí, sobre el piano, que ya jamás tocas,

un poco de tu alma de muchacha enferma:

un libro, vedado, de tiernas memorias.

 

Íntimas memorias. Yo lo abrí, al descuido,

y supe, sonriendo, tu pena más honda,

el dulce secreto que no diré a nadie:

A nadie interesa saber que me nombras.

 

Ven, llévate el libro, distraída llena

de luz y de ensueño. Romántica loca

¡Dejar tus amores ahí, sobre el piano!

De todo te olvidas ¡Cabeza de novia!

 

Ton secret, Evaristo Carriego (1908)

Tu oublies tout ! Hier au soir tu as laissé

ici, sur le piano, que plus jamais tu ne joues,

un peu de ton âme de jeune fille malade :

un livre, intime, de tendres mémoires,

 

d’intimes mémoires. Je l’ai ouvert, sans le vouloir,

et découvert en souriant ta peine la plus profonde,

le doux secret que je ne dirai à personne.

Nul ne se soucie de savoir que tu m’y nommes.

 

Viens, emporte ton livre, enfant distraite pleine

de lumière et de rêves. Romantique folle.

Laisser tes amours là sur le piano !

Tu oublies tout. Cervelle amoureuse.

 

Une enfance landaise (1)

Evocations

Une enfance landaise

Pour mes petits-enfants,

pour qu’ils sachent d’où ils viennent.

 

Première Partie. État des lieux

 

Chapitre 1. La cité

 

La cité des Salines à Dax se présentait sous la forme de deux longs bâtiments à un étage, séparés par un étroit passage, bref elle ressemblait fort à une caserne. Un bâtiment contenait[1] douze appartements (six sur chaque façade), l’autre, dix (cinq sur chaque façade). D’un côté, les bâtiments donnent sur la petite route qui descend de la cité Boulard, puis tourne à angle droit en direction du Quartier de La Torte. De l’autre, ils font face à la voie ferrée, qu’ils touchent presque à une extrémité. Nous habitions le troisième lot à partir de la pointe, du côté de la voie ferrée. Notre logement se composait de trois pièces. On entrait directement dans la pièce commune, qui servait à la fois de cuisine, de salle-à-manger, de salle-de-bains et de salon où l’on recevait les visiteurs. On débouchait, sur la droite, dans la chambre à coucher des parents. De la pièce commune un escalier permettait d’accéder au premier étage à la chambre des enfants, qui se trouvait au-dessus de la pièce commune. Le détail a son importance, parce que, de notre lit, lorsqu’on était malade, on entendait ce qui se passait en bas.

Je suis né dans la chambre de mes parents, le 31 mai 1941. Je suis le seul de la famille à être né dans la cité, puisqu’à la naissance de Guy, notre père n’était pas encore employé aux Salines et n’avait donc pas droit à ce logement, qu’il occuperait à titre gratuit[2]. Je suppose que j’ai dû dormir quelque temps dans la chambre des parents, mais un lit d’enfant fut installé bientôt dans la chambre du haut, que Guy dut partager désormais avec cet intrus. Lorsque je suis né, mon frère avait près de 4 ans et demi. Il m’a avoué bien plus tard qu’il n’avait pas du tout apprécié la venue d’un petit frère, et qu’il m’avait cordialement détesté. C’est probable et il n’est pas interdit de penser que cette présence permanente à ses côtés dans une chambre qui, jusque-là, lui appartenait en propre, a contribué à cette animosité.

Je me souviens où se trouvait mon petit lit : dans le coin, contre la paroi du fond, à l’opposé de la fenêtre. C’était la première chose que voyait ma mère dans la chambre, avant même d’y entrer. Si je m’en souviens, c’est que j’ai dû y dormir jusqu’à un âge relativement avancé, cinq ou six ans. En ce temps-là, les enfants grandissaient sans précipitation ; il leur arrivait de téter après avoir appris à marcher, de manger des bouillies de même, et de porter des vêtements qui ne permettaient guère de distinguer les filles des garçons, comme les barboteuses, sortes de culottes bouffantes qui se mariaient très bien avec les cheveux longs et frisés, pour ceux qui les avaient ainsi.

Lorsque l’on me considéra assez grand, je rejoignis mon frère dans un grand (du moins me paraissait-il ainsi) lit commun, qui dut être acquis pour l’occasion. Je me souviens bien de la disposition de cette chambre, pour l’avoir occupée jusqu’à l’âge de 16 ans. En face de la porte, à partir de la fenêtre, le bureau sur lequel travaillait mon frère, puis moi, lorsqu’il fut reçu à l’Ecole Normale (en 1953), ainsi que le lit occupaient la paroi du fond ; au pied du lit, contre la paroi de l’escalier, une grande armoire, dont je me souviens, parce qu’elle faisait entendre, la nuit principalement, des grincements et des craquements qui laissaient supposer qu’elle était habitée d’esprits malveillants, que seuls parvenaient à faire taire le passage des trains. Il fallait donc profiter du bruit familier mais forcément bref que provoquaient ces derniers pour s’endormir. Je crois que j’y parvenais. Je ne me souviens pas d’autres meubles. La chambre des parents était plus cossue. Les meubles avaient été achetés lors de leur mariage (en 1934), alors que mon père possédait un petit pécule : un grand lit, avec tête de lit, le tout en bois, selon la coutume landaise ; une armoire ; une commode.

Lorsqu’on pénétrait dans la pièce commune, le regard était happé par le buffet deux corps placé face à la porte. C’est là que notre mère rangeait sa vaisselle. Sur le sommet, à moitié cachés par la corniche, on apercevait les pots de confiture, ainsi que le brin de laurier béni rapporté de la messe du jour des Rameaux. Il y avait aussi – on ne la voyait pas, mais je savais qu’elle s’y trouvait – la première crêpe de la Chandeleur (2 février), enveloppée d’un papier, qui faisait concurrence au laurier, pour ce qui était de la protection divine, à moins qu’elle ne fût chargée plus précisément de nous rapporter de l’argent dans l’année, je ne m’en souviens plus. Dans le bas du buffet, se trouvaient, entre autres trésors, les mets délicieux qui accompagnaient le pain pour le meilleur repas de la journée, le goûter. Au retour de l’école, depuis la porte, que je n’étais pas autorisé à franchir avec mes chaussures sales, je choisissais parmi la liste que ma mère énumérait, agenouillée devant cette caverne d’Ali Baba. C’est de cette époque, sans nul doute, que je tiens cette faculté qui est la mienne à concevoir des menus pour n’importe quelle occasion, au point de me transformer en une espèce de recours pour les maîtresses de maison à court d’imagination.

 


La cuisine de notre logement à la cité. Au fond le buffet. Au premier-plan, la table de bois où nous déjeunons, ma mère, mémé Luisa, moi et mon père.

 

De part et d’autre du buffet, je ne vois rien d’autre, dans ma petite enfance, que, sur la gauche, pour la période qui suit la « tuaille »[3] du cochon, un coffre (une maie) dans lequel les jambons, épaules et autres ventrêches baignaient dans le sel. Plus tard, lorsque mon frère entra au collège, à droite du buffet, on plaça une bibliothèque en bois blond, qui eut pour premier locataire le dictionnaire Larousse en 6 volumes, dépense considérable qui prouvait combien nos parents attachaient d’importance à l’éducation de leurs enfants. Contre la paroi qui cachait la cage d’escalier, se trouvait ce qui, à mes yeux, constituait un membre à part entière de la famille, sur un meuble dont j’ai oublié la forme : la radio. Mes parents furent les premiers à en posséder une dans le quartier, quelque temps avant la guerre. Je reviendrai sur ce compagnon de tous les instants, auquel j’ai voué une fidélité qui ne s’est jamais départie depuis, malgré la concurrence du disque et de la télévision.

La paroi de gauche était occupée en son centre par la cuisinière surmontée de sa hotte. Ce beau monument en fonte bleue remplissait plusieurs fonctions aussi essentielles que la préparation des repas. Pendant la mauvaise saison qui, même dans le Sud-Ouest, dure plusieurs mois, elle était la seule source de chaleur de la maison, d’autant plus précieuse que la pièce donnait directement sur l’extérieur, par le moyen d’une porte qui était loin d’être étanche. On se réunissait autour de cette bonne fée pour se réchauffer et, lorsqu’il fallait rejoindre notre chambre, nous montions l’escalier en courant, après avoir accumulé un maximum de calories, tout en sachant qu’à la tête de notre lit, nous retrouverions la douceur que le conduit de la cheminée laissait filtrer à travers le papier peint. La cuisinière était dotée d’une petite réserve d’eau chaude que nous tirions au moyen d’un robinet de cuivre et qui servait à réchauffer l’eau de notre toilette. Pour le bain dominical, cette maigre réserve ne suffisait pas, aussi notre mère faisait-elle chauffer une bassine d’eau sur la cuisinière. Nous quittions notre lit quand elle était assez chaude pour nous tremper dedans.

Le dessous de la cage d’escalier était l’endroit le plus mystérieux de l’appartement. Dans ce boyau qui ne devait pas avoir plus de deux mètres de long, notre mère stockait les gros « toupins »[4] jaunes, remplis de graisse de porc, dans lesquels on conservait toute sorte de cochonnaille, côtelettes, rôtis, pieds de porc, oreilles, saucisses, boudins, à laquelle s’ajoutait quelque poule ou canard gras conservés de même. C’était tout un spectacle que de voir notre mère, munie d’une longue fourchette à deux dents, rechercher le morceau qu’elle envisageait de cuisiner ; elle le trouvait rarement du premier coup, ce qui lui donnait l’occasion de dresser un inventaire des trésors encore enfouis, pour certains oubliés, qui rejoindraient un jour nos assiettes. C’est au milieu de ces flacons d’un autre temps que les plus petits parvenaient à trouver refuge lors des parties de cache-cache.

Pour donner une idée complète de notre logement, il convient de ne pas oublier le plafond de la pièce commune. De la tuaille du cochon, qui avait lieu traditionnellement au début du mois de décembre, jusqu’à la fin de l’été, on y faisait sécher, suspendus à des crochets, jambons et ventrêches, d’abord à l’air libre, puis enveloppés d’un sac de fine toile transparente. C’étaient de vrais trésors que l’on surveillait de près pour éviter que les mouches n’y pondent, ce qui les aurait fait pourrir. Il me revient une anecdote à ce sujet. Notre père avait assez régulièrement des furoncles au cou. En une occasion, l’atteinte fut assez grave pour qu’il soit mis en arrêt de maladie. Il se morfondait sur sa chaise-longue, les yeux rivés au plafond du fait de sa position. C’est ainsi qu’il aperçut des larves à l’intérieur d’un des sacs. On descendit bien vite le jambon et on l’amputa de sa partie avariée, ce qui sauva le reste. On en profita pour mener une révision systématique des autres pièces. Ce fut une réelle consolation pour notre père, dans le désagrément de la maladie, d’avoir ainsi contribué à sauver une partie du trésor.

Tel était le modeste logement dans lequel nous logions à quatre et que nos parents appelaient un peu pompeusement « la maison ».

 

Chapitre 2. Espace extérieur

Devant la porte de l’appartement, sur toute la largeur des deux pièces du bas, nous disposions d’un petit enclos, que nous occupions souvent à la belle saison. Je l’ai connu cimenté mais, grâce à des photos prises lorsque j’étais encore un bébé, je sais qu’à l’origine, il était en terre battue et que sa clôture était en bois, probablement bricolée par notre père. Il faut que vous sachiez que, dans le département des Landes, qui possède la plus grande surface boisée de France, le bois est le matériau le plus utilisé. L’essence la plus courante est le pin maritime. On la retrouvait sous toutes les formes dans les maisons, y compris dans le mobilier. Cela finissait par laisser des traces sur les culottes parce que la résine continue à perler, même lorsque le bois a été découpé depuis longtemps.

 

Logement de la cité des Salines (1942).

Derrière le groupe formé par Guy et les sœurs de notre père, Line, Maria et Bénita, qui me tient sur ses genoux, on aperçoit au-delà de la barrière en bois, la façade du rez-de chaussée de notre logement : à gauche, la porte d’entrée de la cuisine et son demi-volet, à droite, la fenêtre de la chambre de nos parents. Devant mon père et ma mère, le tuyau du fourneau extérieur.

 

À l’époque de sa splendeur, c’est-à-dire lorsque nous avons quitté la cité pour aller occuper la nouvelle maison (en 1958), cette cour se présentait comme suit. Depuis le petit portail de fer, on atteignait la porte d’entrée par un trottoir en ciment légèrement surélevé. À gauche, le petit espace qui nous séparait des voisins était occupé par un figuier, sous lequel nous dînions en été, à la fraîche. En contrebas du trottoir, de l’autre côté, notre mère avait placé un fourneau d’extérieur, sur lequel elle cuisinait à la belle saison, et faisait chauffer la lessive. C’est là aussi que, pendant les années de pénurie qui suivirent la Guerre, elle faisait du savon, ce qui n’était pas sans danger, parce qu’une fois elle s’est brûlé la jambe en renversant maladroitement du liquide brûlant. Il y avait aussi une table, sur laquelle il m’arrivait de faire mes devoirs, et que je repoussais pour pouvoir jouer à la pelote contre le mur de la pièce principale. Pour les bébés, on y étendait une couverture à même le sol pour qu’ils puissent jouer. Je crois bien que, dans un massif étroit aménagé contre le mur de la clôture, notre mère faisait pousser quelques fleurs.

 

Dix années plus tard, la cour a été cimentée et clôturée d’un grillage. Un figuier a été planté et des parterres ajoutés. Guy et moi entourons notre grand-mère maternelle, mémée Luisa. Au second plan, on aperçoit le mur de la barraque.

Au-delà de cet espace privé, entre chez nous et la voie ferrée s’ouvrait l’espace communautaire. Vous avez sans doute remarqué que nous n’avions ni salle-de-bains ni toilettes dans l’appartement. Les toilettes étaient dehors. Il s’agissait d’un bâtiment modeste, qui n’était pas tout à fait perpendiculaire à la cité, divisé en autant de cellules qu’il y avait de logements. Autant qu’il m’en souvienne, il y avait 6 wc, un pour chaque appartement donnant sur ce côté. Le confort était modeste : siège en bois et pas d’eau courante. La cuve étanche qui recueillait les déjections se trouvait au pied du bâtiment, du côté des logements. Lorsqu’elle était vidée, nous étions donc aux premières loges, comme on dit. C’est là que j’ai appris à ne pas m’offusquer de certaines mauvaises odeurs. Ce n’est pas que je les recherche, mais l’odeur du purin, pour autant que j’en connaisse l’origine, ne me gêne pas. Il y a des odeurs bien pires, par exemple celle de certains légumes pourris, comme les pommes-de-terre.

Puisque je suis au chapitre des confidences, il faut que je vous raconte comment on vidait la cuve. Celui qui en était chargé était un ouvrier agricole, car le purin était appelé à fumer les terres d’une ferme du voisinage. Il avait le physique de l’emploi. Il était grand et ses longs bras n’avaient aucun mal à atteindre le fond de la cuve. En outre, son nez était si courbé que sa pointe touchait presque la lèvre supérieure, ce qui le protégeait des odeurs désagréables ; j’avais dans l’idée que c’était à cause de cette caractéristique physique qu’il était assigné à cette tâche. Il venait avec une citerne de bonnes dimensions, tirée par un bœuf (on dit un bœuf mais, en réalité, dans les Landes comme au Pays Basque, ce sont des vaches qui tiraient les attelages). Il avait pour tout outil une boîte en fer fichée au bout d’un long manche. Il la plongeait dans la cuve et, d’un geste ample qui dessinait un impeccable arc de cercle, la vidait dans la gueule de la citerne. Le geste me fascinait, dans sa lenteur, sa régularité et sa précision. Le mouvement était calculé de façon à éviter que la précieuse matière s’égare dans l’espace, entre la cuve et la citerne. L’adresse du préposé était certes remarquable, mais les lois de la nature sont parfois plus fortes que l’habileté de l’homme le plus aguerri. Il suffisait d’un petit excès de matière dans le contenant, pour qu’une giclée vienne s’écraser au sol, au terme d’une parabole non moins belle que celle de l’instrument, mais plus capricieuse quant à son point de chute. C’était, de plus, l’assurance que l’odeur qui accompagnait l’opération de vidange ne disparaîtrait pas complètement, une fois que la cuve aurait été vidée, que son couvercle aurait été replacé et que le bel attelage aurait quitté les lieux.

 

Chapitre 3. La voie ferrée

Notre enclos était à peine à quelques mètres, vingt, tout au plus, du portillon qui donnait accès à la voie ferrée. La cité était une construction légère en brique, aussi, chaque fois qu’il passait un train, les murs tremblaient. Ce vacarme nous était devenu tellement familier, qu’il ne nous réveillait pas, la nuit, et, lorsque nous étions éveillés, nous éprouvions une délicieuse sensation dans laquelle se mêlait la peur du monstre et la certitude qu’il nous épargnerait. Nous l’entendions venir puis, lorsque le tremblement se faisait sentir, nous fermions les yeux pour nous endormir tout aussitôt, rassérénés.

Tous nos déplacements, qu’il s’agisse d’aller à l’usine, à l’école, au marché du samedi, au potager, etc., commençait par la traversée des voies. Il y en avait trois. Les deux premières étaient la voie montante et la voie descendante de la grande ligne Bordeaux-Tarbes (ou Paris-Tarbes, comme on voudra). Cette ligne se séparait de celle qui menait de Paris à Hendaye en amont, en gare de Dax. C’était une voie de grande circulation parce qu’elle desservait de grandes villes comme Pau et Tarbes, mais aussi Lourdes, où se rendaient de nombreux pèlerins, parfois en trains frétés spécialement. Outre les trains de voyageurs, il y avait aussi des trains de marchandises, qui devinrent plus fréquents lorsqu’on commença à exploiter le pétrole et le gaz de Lacq, dont la découverte fut un des grands évènements industriels du début des années cinquante. Les trains citernes en provenance du gisement laissaient derrière eux une forte odeur de soufre, qui, comme chacun sait, s’apparente à une odeur d’œufs pourris. Aussi, comme on connaissait les heures de passage, on s’empressait de fermer portes et fenêtres dès son approche. C’était d’autant plus incommode en été, lorsque, autour des neuf heures, tout le monde était sur le pas de sa porte pour profiter de la fraîcheur relative du soir.

En direction de Tarbes, à la hauteur de notre cité, la voie présentait une courbe assez accentuée vers la gauche. Cela donnait au train une allure aérodynamique qui me rappelait le coureur cycliste lancé sur la piste du vélodrome. Du fait de cette courbe et parce que, peu après se trouvait le passage-à-niveau de Peyrouton, les trains en provenance de Tarbes sifflaient pour annoncer leur passage. À la longue, ce bruit strident était devenu familier mais il me faisait toujours frissonner lorsque je me trouvais hors de l’appartement et, encore plus, lorsque j’étais près de la voie, et que le train passait à ma hauteur.

 

 

Avec mon père et ma mère sur la voie ferrée, juste après la guerre (1946) ; au loin on aperçoit la courbe de la ligne. Sur la gauche, les réservoirs d’eau des salines et, en arrière-plan, le haut de la cage de la mine de potasse.

 

Le passage des trains à heure fixe, à l’exception du dimanche, complétait utilement les sirènes de l’usine pour nous permettre de connaître avec précision quelle heure il était. Il faut dire que la montre était un objet précieux, et que, pour ceux qui en avaient, on ne la portait pas sur soi pour aller au travail. Quant aux enfants, il était exclu qu’ils en aient une pour aller à l’école, où on était tenu dans l’ignorance de l’heure, même quand, comme dans la classe de M. Saran, il y avait une pendule. Malheur à qui était surpris se retournant sur son pupitre pour voir combien il restait de temps avant la récréation ou la sortie ! Le maître considérait cela comme une faute et nous punissait.

La troisième voie était une voie secondaire et cela se voyait tout de suite. C’était une voie unique, c’est-à-dire que les trains ne pouvaient se croiser que dans les gares ; ses rails étaient plus petits que ceux du Paris-Tarbes ; enfin, elle n’était pas électrifiée. C’était la ligne qui reliait Dax à Mont-de-Marsan, au terme d’un détour considérable qui passait par Saint-Sever. Elle était empruntée par deux sortes de matériel. Le transport des voyageurs s’effectuait par un autorail à moteur, que l’on appelait une pauline, du nom de l’ingénieur, M. Paul, qui l’avait inventée. Je me souviens d’un modèle dans lequel la cabine se trouvait sur le toit, ce qui dégageait la vue du conducteur, quel que soit le sens de la circulation.

Mais beaucoup plus amusant que toutes les michelines que j’ai vu circuler dessus, et il y en eut de toutes sortes, ce qui nous fascinait, moi et les autres enfants, c’était la petite machine à vapeur qui traînait les trains de marchandise, dans lesquels on intercalait parfois un wagon de voyageurs. Ces convois n’allaient pas à Mont-de-Marsan mais, à un certain endroit, ils bifurquaient vers une destination dont nous ignorions tout mais dont le nom était très évocateur : Azur. Plus tard, j’ai su qu’il s’agissait d’un petit village près de la côte de l’océan, mais je ne suis pas sûr qu’il y ait jamais eu de gare ou elle était déjà désaffectée à l’époque de mon enfance. Le train était poussif et faisait un bruit de ferraille. Il devait être bien inconfortable parce qu’on l’appelait le mâche-cul. C’était « le matieu-cut d’Azur », ce qui, reconnaissons-le, sonnait très joliment.

On voyait passer beaucoup de trains, mais on en prenait rarement. La première fois que j’ai pris la micheline ce fut, pendant mon année de troisième, pour aller passer le brevet à Mont-de-Marsan, parce que Dax n’était pas centre d’examen. Je l’ai repris plus tard une ou deux fois, guère plus. Pour aller à Mont-de-Marsan, qui est à 50 kms de Dax, dès mon entrée à l’École Normale, à 16 ans, au bal des normaliennes, aux fêtes de la Madeleine ou à quelque mariage, il y avait toujours quelqu’un pour nous mener en voiture ou alors, on faisait du stop. C’était beaucoup plus rapide. De même, je ne suis passé devant la maison qu’une seule fois en train dans mon enfance : ce fut pour aller en pèlerinage à Lourdes avec mes parents et des amis à eux. Je me souviens comment cela me parut drôle de voir notre cité depuis la voie. Je renouvelai l’expérience bien longtemps après, en revenant d’un voyage en Espagne avec mes étudiants de la Sorbonne Nouvelle. Je fis les brefs honneurs de ma demeure natale, le temps que le train passe, à ceux qui m’accompagnaient, les étudiants et mon collègue belge Jacques Joset et son épouse. Je ne sais pas ce qu’ils en pensèrent.

Pour tous les habitants de la cité, le train était tout à la fois familier et redoutable.

On traversait la voie à pied plusieurs fois par jour, par exemple pour aller à l’école et en revenir. Les grands prenaient soin des petits, ne s’engageaient que s’ils voyaient la voie libre et s’arrangeaient pour que personne ne traîne sur les rails. On ne courait pas pour autant. Il arrivait parfois que le passage soit obstrué par un train de marchandises à l’arrêt, qui chargeait ou déchargeait de la ferraille dans la fonderie qui se trouvait un peu plus loin en direction de Peyrouton. Toute la cité était au courant et quelques mères venaient nous surveiller. Nous avions deux possibilités : soit nous glisser sous le wagon, entre les roues ; soit, si un wagon était ouvert, grimper dessus et descendre de l’autre côté. Dans les deux cas, l’émotion était garantie, parce qu’il était toujours possible que le train démarre ou qu’il s’ébranle pour une manœuvre. Mais, comme il le faisait lentement, on avait toujours le recours de sauter sans grand danger. Il fallait surtout veiller à ne pas se retrouver face à un autre train circulant sur l’autre voie au moment où on avait dépassé le premier. C’est sans doute pourquoi la formule « un train peut en cacher un autre », qui est apposée sur les passages à niveau, ne m’a jamais fait sourire, parce que j’ai toujours su qu’il y avait là un vrai danger.

Les trains qui empruntaient la ligne de Tarbes étaient fort beaux. Alors que dans d’autres régions, en particulier au nord de la France, comme j’ai pu le constater plus tard, des trains d’avant-guerre ont circulé longtemps, notre ligne avait été dotée de matériel récent. Les locomotives en forme de parallélépipèdes aux arêtes arrondies appartenaient aux séries CC puis BB qui battaient régulièrement les records du monde de vitesse sur les longues lignes droites entre Bordeaux et Dax. Les wagons étaient profilés comme la machine, ce qui renforçait l’esthétique du convoi.

J’aimais voir le train lorsqu’il sortait de la courbe en direction de la gare de Dax. Du bord de la voie, je le voyais venir de face. On s’imagine que cet assemblage d’éléments métalliques est d’une parfaite rigidité. C’est faux. Les rails ploient lorsque les wagons pèsent sur eux. Les voitures sont rattachées les unes aux autres par des liens relativement souples qui laissent à chacune une certaine latitude par rapport à la précédente. Surtout, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le train ne se contente pas de suivre les voies qui le supportent et le guident, mais il est animé d’un mouvement latéral assez considérable. J’ai pu observer ce mouvement de balancier qui la faisait onduler de droite à gauche de façon tout à fait perceptible. Je suppose que cet effet est considérablement réduit dans les TGV du fait de l’aérodynamisme de la machine.

De part et d’autre des voies, il y avait une piste étroite de terre sur laquelle on pouvait marcher ou rouler à bicyclette. Les employés chargés de l’entretien des voies se déplaçaient ainsi. Ils utilisaient aussi la draisienne, une plate-forme sur roues munie d’un guidon droit, à la façon des manches-à-balais qui permettaient de piloter les premiers avions, et qui faisait avancer l’ensemble lorsqu’on l’actionnait d’avant en arrière. Les enfants adoraient monter dessus. Mais le grand plaisir consistait à marcher sur les voies. Pour éviter de se tordre les chevilles sur les pierres aiguës qui formaient le ballast, on choisissait de ne marcher que sur les traverses, de grosses pièces de bois de pins enduites de goudron. Comme elles étaient séparées de quatre-vingt centimètres environ, les plus petits devaient sauter de l’une à l’autre ou poser le pied sur le ballast une fois sur deux. Quelle satisfaction, le jour où la longueur de nos jambes nous permettait de ne poser le pied que sur les traverses ! Nous étions des grands désormais. On pouvait s’amuser aussi à marcher sur les rails à la façon des équilibristes, mais l’exercice s’avérait vite fatigant.

À force de marcher dessus, on n’ignorait rien des rails et de leur assemblage : gros écrous vissés sur la traverse, sabots chargés d’empêcher le rail de se déplacer latéralement, attaches des rails entre eux qui comportaient un fils d’acier tressé. Nous ne manquions pas d’admirer les employés chargés de l’entretien et leurs étranges outils : masses à longue manche pour enfoncer les sabots, serre-boulons, et cette étrange fourche avec laquelle ils remontaient les pierres du ballast, qui était reliée par une chaîne à un support.

La présence de la voie si près de la cité présentait un véritable danger. Mais il n’y eut, à ma connaissance, qu’un accident mortel. Une petite de deux ou trois ans échappa à la surveillance de sa grande sœur et gagna la voie où elle fut écrasée. Le conducteur de la locomotive freina de toutes ses forces mais ne parvint pas à arrêter la machine emportée par son élan. La petite fille le regardait venir en souriant. Il semble qu’il soit devenu fou sur le coup. Il n’arrêtait pas de dire : « J’ai tué un ange ! J’ai tué un ange ! ». Cette tragédie s’est passée peu avant ma naissance mais on nous la rappelait pour nous conseiller la prudence.

Prudents, nous l’étions mais nous ne vivions pas pour autant dans l’angoisse de l’accident. Il n’était pas rare que nous quittions la voie seulement lorsque le train était en vue, et nous restions sur le bas-côté, à quelques mètres à peine, le temps qu’il passe à notre hauteur. Puis nous revenions sur les traverses. Il n’y avait là aucun héroïsme, simplement une conscience claire du danger qui dictait le moyen de l’éviter. Aussi, j’ai été franchement choqué lorsque, bien des années plus tard, j’ai constaté que le portillon avait disparu et qu’un panneau officiel interdisait, sous peine de poursuites, de traverser la voie. Dorénavant, pour aller de la cité à l’usine ou au potager, il faudrait faire un détour de près d’un kilomètre par la route, traverser la voie à la barrière de Peyrouton, pour rejoindre des lieux qui sont à cent mètres de la cité. Autant dire qu’il fallait soit un vélo soit une auto. L’obsession de la sécurité est devenue telle que l’on protège les gens malgré eux. L’idée que quelqu’un puisse mourir par négligence est considérée comme scandaleuse et on doit l’éviter à tout prix. Mais que fait-on de la responsabilité de chacun ? Est-ce à la collectivité de s’en préoccuper ? Nous avons eu souvent des discussions à ce sujet avec votre mère. Elle, qui allait à l’école seule à vélo dès l’âge de 9 ans (à notre retour d’Espagne), n’aurait jamais voulu que vous fassiez de même, sous prétexte qu’il y avait beaucoup trop de circulation automobile et beaucoup trop de conducteurs imprudents. Je pense que la vraie raison n’est pas là mais plutôt dans la conviction, de plus en plus partagée, qu’on doit prévenir tout danger potentiel. Or, c’est une illusion car on ne pourra jamais tout prévoir. En attendant, on nous enferme dans un carcan de mesures qui sont autant d’entraves à la liberté de chacun.

 

Chapitre 4. La « baraque »

Une longue construction basse longeait la voie ferrée et la cachait entièrement à partir des toilettes. Chaque famille disposait d’un espace qui comportait, à l’arrière, la loge du cochon et devant, un enclos aménagé selon les besoins. Sous un appentis que notre père avait construit lui-même avec des moyens de fortune, on rangeait les vélos, les outils de jardinage et de bricolage, ainsi que le bois et le charbon que nous brûlions dans la cuisinière. Il abritait aussi le perchoir des poules. À une certaine époque, il y avait aussi peut-être un ou deux clapiers à lapins. Mes parents appelaient ce lieu la « baraque », ce qui, dans leur esprit, signifiait tout à la fois l’atelier, le débarras, la basse-cour, etc., bref ce que, dans une ferme, on aurait appelé la grange ou les dépendances. Au fond du jardin de la future maison neuve du Village des Pins, il y aurait aussi une construction du même type, avec basse-cour et clapiers attenants. On l’appelerait aussi « la baraque », ce qui tranchait avec la coquetterie affichée de notre nouvelle maison, « la villa ».

L’espace qui restait libre n’était pas grand, mais il nous permettait cependant, à mon frère et à moi, d’y réaliser certaines activités. Il me semble me souvenir que Guy y a effectué des expériences de chimie. Quant à moi, entre autres choses, j’y ai remonté un vélo à l’aide d’éléments tirés de bicyclettes mises au rebut. Je n’étais pas peu fier du résultat, d’autant que je passais, à tort, à la maison pour n’être pas adroit. Il avait été décidé une fois pour toutes, que seul Guy avait du talent pour le bricolage. Il est vrai que notre père était peu doué, outre qu’il était handicapé par sa main droite à demi paralysée à la suite d’un accident lorsqu’il avait eu à 7 ou 8 ans : il était tombé sur une faucille et, à l’époque, dans la campagne de Castille, ces blessures ne se soignaient pas. En ce qui me concerne, je n’étais pas si maladroit, mais je ne pouvais pas rivaliser avec un frère doué et nettement plus âgé que moi. Mes parents avaient donc trouvé plus commode de nous cataloguer définitivement.

Mais il me faut vous présenter le principal locataire de ces lieux. Je veux parler du cochon.

 

Chapitre 5. Monsieur le cochon (Lou moussiu)

Élever un cochon était toute une affaire. D’abord, il fallait l’acheter. Cela se passait en janvier ou février. On choisissait un goret de quelques semaines, souvent une femelle, car elles passent pour engraisser plus vite que les mâles, et d’une race dite « anglaise » aux longues oreilles. Une fois placé dans sa soue (nous disions ‘souille’ en patois), le cochon n’en sortirait plus que pour mourir. Pendant ses 10 ou 11 mois de vie, nous le verrions grandir et grossir jusqu’à atteindre un poids considérable : jamais moins de 120 kgs et, le plus souvent, bien au-delà. Pour y parvenir, il fallait le nourrir copieusement, à l’aide d’une alimentation adéquate. Il avait droit à deux repas chauds, un le matin et un autre le soir. Un chaudron de fonte lui était réservé, dans lequel on mettait tous les déchets des repas, qui trempaient dans l’eau de vaisselle, le tout étant épaissi à l’aide de son d’orge ou de blé, de façon à donner à son repas la consistance d’une bouillie. Il avait droit aussi à des légumes réservés à son seul usage, comme les topinambours, qui poussent dans le sol comme des pommes de terre.

Sans doute serez-vous surpris d’apprendre qu’on donnait au cochon l’eau de vaisselle, mais vous devez savoir qu’à l’époque, on n’utilisait pas de détergent ou seulement en de rares occasions. On dégraissait les plats et les assiettes à l’eau chaude, sans rien y ajouter. De plus, on ne jetait à peu près rien. Tout ce qui va aujourd’hui à la poubelle, comme les épluchures de fruits et de légumes[5], les bouts de pain rassis, le gras de la viande, etc., rejoignait le chaudron du cochon. Je crois bien qu’on ne jetait que les boîtes de conserve vides. Il faut dire que les emballages perdus, comme on dit aujourd’hui, cartons ou plastiques, n’existaient pas. On n’utilisait que des bouteilles en verre, y compris pour le lait, et on ne les jetait pas parce qu’elles étaient consignées, c’est-à-dire que le marchand nous les remboursait quand nous les lui rapportions. Tous ces déchets, même dans une famille de quatre personnes, faisaient un volume non négligeable. On n’avait pas non plus à les trier, car vous n’ignorez pas que, comme l’homme, le cochon est omnivore, ce qui signifie qu’il mange de tout : viande, poisson, légumes, féculents, farineux, etc. Il mange même du cochon. Je l’ai su très tôt, et cela me choquait beaucoup, parce que personnellement, tout omnivore que j’étais, je n’aurais jamais mangé de chair humaine. Je suppose que vous pensez comme moi. Aussi, quand il m’arrivait de lui apporter à manger, je lui parlais, mais j’évitais de lui dire qu’il y avait du porc dans sa pâtée. Cela me faisait un peu honte d’abuser de sa confiance.

Lorsque le moment était venu de le tuer, la maison était sens dessus dessous, un vrai branle-bas de combat. Notre grand-mère Louise (la mère de notre mère) venait s’installer à la maison pour deux ou trois jours ; les voisines venaient donner un coup de main. Tout cela faisait la joie des enfants. Il y avait pourtant un moment très pénible, celui où le cochon était mis à mort. Puisque j’ai décidé de tout vous raconter, je ne vous cacherai pas cela, mais n’allez pas croire que cela ne me faisait rien de voir mourir le compagnon de toute une année.

Tout se passait en plein air, près du puits, devant l’entrée de notre « baraque ». On avait installé là la table basse sur laquelle la bête serait couchée, tuée et dépecée. Les femmes avaient préparé la grande bassine pour recueillir le sang, ainsi que divers torchons. Enfin, les couteaux avaient été affûtés la veille.

Lorsque tout était prêt, les hommes forts pénétraient dans la soue et en retiraient le cochon, qui résistait de toutes ses forces, qui étaient grandes étant donné son poids. Avait-il le pressentiment du sort qui l’attendait ? Je me posais la question, mais je ne crois pas, car rien ne le prédisposait à imaginer une issue pareille. Ce qui l’indisposait, en revanche, c’était de devoir abandonner un gîte qu’il devait trouver douillet, et dont il ne s’était jamais éloigné depuis qu’il était petit. Je présume que franchir quinze mètres sur des pattes qui n’avaient jamais réalisé un tel effort devait lui être particulièrement pénible et douloureux. En outre, ceux qui le menaient ne le ménageaient pas. Ils lui avaient noué autour du cou une grosse corde sur laquelle certains tiraient brutalement cependant que d’autres le poussaient sur l’arrière-train avec aussi peu de ménagements.

Ici se situe une pratique dont je n’ai jamais entendu parler ailleurs que chez nous. Vous connaissez l’expression toute faite : « crier comme un cochon qu’on égorge ». Elle est très exacte. Dans ces cas-là, les cochons poussent des cris stridents, difficilement supportables pour l’oreille humaine, surtout pour ceux qui sont tout proches de la bête. Tout le monde était incommodé par les cris du cochon. Aussi, pour éviter ce désagrément, on enfonçait dans la gueule de la bête, aussi loin qu’on pouvait, un solide bâton rond, qui finissait par atteindre le gosier et étouffer les cris. On n’entendait plus qu’un son ténu et très aigu. Cette opération était sans doute celle qui me faisait le plus souffrir car, avec un peu d’imagination, on conçoit ce qu’un bout de bois peut causer de ravages au fond d’une gorge.

Une fois qu’il avait atteint la table basse, et cela pouvait prendre plusieurs minutes, on y jetait le cochon, et on lui attachait solidement les pattes pour l’immobiliser. Puis, un des hommes, – on l’appelait le boucher, mais ce n’était qu’un paysan du voisinage -, raclait soigneusement la gorge avec son coutelas avant de l’y enfoncer d’un geste ferme, puis d’agrandir la plaie en jouant sur la lame d’avant en arrière. Le jet de sang jaillissait aussitôt et surprenait parfois notre mère, qui attendait à genoux, si elle n’avait pas orienté sa bassine comme il convenait. Les cris de la bête s’estompaient puis s’arrêtaient bien vite, au grand soulagement de tous, du moins en ce qui me concernait. Dorénavant, je n’étais plus en présence d’un animal vivant que l’on supplicie mais d’une promesse de nourriture de premier choix.

Le sang du porc est une denrée précieuse, puisqu’il constitue la base du boudin. Il ne fallait donc pas en perdre une goutte. Ma mère ne cessait de le tourner dans la bassine pour l’empêcher de figer, et en retirait les caillots inutiles. À la fin de l’opération, elle avait tout l’avant-bras rouge et un certain air de contentement, sans doute lié à la satisfaction du devoir accompli, mais peut-être aussi au plaisir que devait produire la manipulation d’un liquide chaud et onctueux.

Puis on jetait sur le corps de la bête des seaux d’eau bouillante que l’on retirait d’un grand chaudron, alimenté d’un feu de bois ou de charbon, afin d’attendrir son poil et de l’arracher plus aisément à l’aide de racloirs carrés que l’on tirait vers soi à deux mains. Puis venait l’opération de l’éventrement, qui s’accompagnait de la coulée des viscères chauds et fumants, que l’on recueillait sur des tabliers de tissus. Là commençait un travail qui durerait deux journées entières. Le premier jour, on lavait les boyaux, puis on les raclait de façon à ôter la graisse extérieure. On faisait cuire à part ce qui ne méritait d’être confit. On préparait le boudin, que l’on faisait cuire, en fin de journée, dans le grand chaudron dans lequel on avait fait bouillir l’eau.

La mort du cochon et son dépeçage donnaient lieu à des scènes traditionnelles. Il m’en revient deux. Alors qu’on pelait le cochon, le boucher, l’air affairé, demandait à un des enfants présents de lui prêter son canif. Il y avait toujours quelqu’un pour rendre ce service. Le boucher glissait alors le canif dans le cul du cochon, en disant à l’enfant médusé et vexé : « tu le retrouveras lorsqu’on aura nettoyé les tripes ». Tout le monde riait de la naïveté de la victime. L’autre scène concernait la vessie du cochon. Dans notre région, on n’en faisait rien (dans d’autres, on en fait des sortes de saucissons). Elle revenait aux enfants qui, l’ayant, tant bien que mal, lavée et débarrassée de sa graisse, la remplissaient d’air en soufflant, puis s’en servaient comme une balle. On peut penser que les premiers ballons furent fabriqués de cette manière. De fait, en patois landais, on appelle le ballon de rugby, « la bechigue », qui est le mot occitan pour « la vessie ». Notre ballon ne durait guère plus d’une soirée. On tapait dessus avec tant d’entrain qu’on finissait par le crever.

Le cochon dépecé était couché sur le dos, le ventre ouvert, sur une échelle pourvue de deux crochets à son sommet, dans lesquels on enfilait les tendons des pattes de derrière. On rentrait le tout dans la pièce principale et on le plaçait au bas de l’escalier, auquel on ne pouvait plus accéder qu’en se glissant sous l’échelle. Inutile de vous dire, qu’en passant pour aller rejoindre mon lit, j’étais ému de devoir approcher ce cadavre si imposant, ce qui ne m’empêchait pas d’enfoncer discrètement mon doigt dans la peau du dos du cochon pour avoir le plaisir, renouvelé chaque année, de la sentir si ferme.

Le lendemain à l’aube, le « boucher » revenait, accompagné d’un aide, qui était le plus souvent un de ses frères, plutôt demeuré, et découpait le cochon sur la table de la cuisine. Pour rien au monde je n’aurais manqué ce spectacle. Chaque coup de couteau du boucher détachait une pièce de chair, qui se voyait attribuer un nom ou une fonction. On commençait par les jambons et les épaules, qui étaient découpés en dessinant autour de l’os un cercle presque parfait. Mon père s’en emparait pour les placer tout de suite dans le sel. Puis venaient les ventrêches, larges pièces rectangulaires et épaisses, qui allaient rejoindre les jambons dans le saloir. Le reste était découpé puis jeté dans des bassines préparées à cet effet, après que notre mère lui eut désigné un point de chute précis et exclusif : saucisses, chorizos, rôtis, etc.

 

Chapitre 6. L’obsession du manger

Dans mon enfance, il était souvent question de nourriture. Cela va vous surprendre peut-être, parce qu’il n’est plus dans nos habitudes d’accorder tant d’importance aux moyens de subvenir à ce besoin élémentaire. Vous devez savoir que, jusque dans les années 1960, les achats de nourriture constituaient le principal chapitre du budget d’une famille modeste. C’est une habitude qui vient de très loin, d’aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire de l’humanité. Il suffit d’observer les expressions toutes faites : dans l’ordre des priorités, la nourriture vient en premier, avant le logement, le vêtement et l’éducation (« je t’ai nourri, je t’ai donné un toit, je t’ai vêtu et éduqué »). Cette époque s’est achevée récemment, en même temps que se réduisait le nombre de ceux qui étaient chargés de nourrir la communauté, les paysans. Ils ne sont plus que 3 à 4% dans nos sociétés, alors qu’ils étaient 70% jusqu’à la fin du XVIIIe siècle et au-delà. Ce n’est pas un hasard. L’industrialisation et le commerce à grande échelle ont eu pour effet de baisser considérablement les coûts dans ce domaine. On peut s’alimenter pour pas cher aujourd’hui grâce à cela. Je dis « s’alimenter », car, quant à se nourrir bien, de façon équilibrée et en préservant la richesse et le goût des aliments, il y aurait beaucoup à dire.

La fierté de nos parents était d’avoir des enfants bien en chair : un beau bébé, c’était d’abord un gros bébé joufflu, « qui faisait envie ». Le vêtement importait peu. Nous portions les habits de nos aînés, même lorsqu’ils étaient défraîchis ; nos chaussettes et nos pulls étaient tricotés par nos mères, qui n’avaient pas toutes le talent de votre grand-mère Michèle ; les boutons de chemise pouvaient être mal assortis ; et il n’y avait pas de honte à avoir un pantalon rapiécé aux fesses ; l’important était que tout cela fût propre. On pouvait économiser sur beaucoup de choses, mais on mettait un point d’honneur à ne pas lésiner sur la nourriture. Votre arrière-grand-mère maternelle, Suzanne, aimait à raconter sa surprise lorsqu’elle emménagea pendant la Guerre (1943-1944) dans un quartier populaire de Paris (le XIIe arrondissement), en attendant que leur appartement de la Porte de Saint-Cloud soit réhabilité, après les bombardements subis par les usines Renault toutes proches. Elle avait constaté que la population ouvrière de son nouveau quartier dépensait au marché, principalement pour le repas du dimanche, des sommes bien plus considérables que les bourgeoises du XVIe arrondissement, d’où elle venait. La preuve qu’il s’agit d’une tradition ancienne, c’est qu’Emile Zola s’en est inspiré pour écrire une des pages les plus réussies de son roman Gervaise.

Je suis né en pleine guerre, en 1941. À cette époque, on manquait de tout, parce que les Allemands s’appropriaient l’essentiel de la production agricole et industrielle de la France occupée pour pouvoir poursuivre la guerre. Le peu qui restait était écoulé au marché noir, c’est-à-dire de façon clandestine et à des prix exorbitants, beaucoup trop élevés pour la plupart des habitants de notre pays. Pour éviter la famine, le gouvernement avait établi un système de distribution pour les denrées les plus élémentaires : pain, huile, pommes de terre, etc. Chaque famille recevait des tickets de rationnement qui lui permettaient d’acheter une quantité de ces denrées fixées en fonction de l’âge de chacun. Ainsi, les enfants avaient droit à de moindres quantités de viande ou de pain, en revanche, on leur réservait le lait. Ces tickets ne vous donnaient droit aux produits que si ceux-ci étaient disponibles. On pouvait donc avoir des tickets de pain mais pas de pain, si le boulanger avait épuisé son quota de farine (ou s’il réservait son pain au marché noir). D’un autre côté, si on n’avait pas de tickets de pain, on ne pouvait pas en acheter, même s’il y en avait dans la boulangerie. Pendant toutes ces années de guerre (de 1940 à 1944), on voyait sans cesse des queues devant les magasins, dans l’espoir qu’il y aurait de quoi y acheter. Ces tickets ont été maintenus après la guerre, parce que pendant plusieurs années, certains produits ont continué à manquer. Je me souviens d’avoir vu ma mère remettre à notre épicier Dargeaud de ces tickets. On les détachait d’un carnet, et ils étaient si petits que l’épicier les prenait avec des pinces ou avec la pointe de ses ciseaux pour les mettre dans une boîte.

Ceux qui ont le plus souffert de ces restrictions étaient les habitants des grandes villes. Pour ceux qui habitaient à la campagne ou dans une petite ville, il y avait moyen de se fournir plus facilement. Beaucoup de gens se sont mis à avoir un potager pour y cultiver des légumes, surtout des pommes-de-terre, des choux, bref des légumes qui calaient bien l’estomac : la salade n’était pas une priorité. Nos parents ont continué à élever un cochon, ainsi que des poules et des lapins, ce qui nous assurait la viande nécessaire, même sans aller chez le boucher acheter du veau ou du bœuf, produits qui étaient rares et chers. Les poules fournissaient aussi les œufs. Pour améliorer l’ordinaire, on recourait aussi à des moyens plus ou moins illicites.

Mon père travaillait aux salines, qui se trouvaient tout près, de l’autre côté de la voie ferrée. Comme son nom l’indique, cette usine produisait du sel. Les ouvriers avaient droit, comme complément de salaire, à une certaine quantité de sel qui excédait leurs besoins. Or, vous ne l’ignorez pas, le sel est indispensable pour la cuisine. Ces ouvriers, et mon père parmi eux, disposaient donc d’une monnaie d’échange appréciable. Grâce à elle, mes parents firent la connaissance d’une famille d’agriculteurs, les Lesfauries, qui exploitaient comme métayers une ferme à Bénesse-lès-Dax, à 7 kms de la maison. Ils leur fournissaient du sel, si précieux pour la conservation des cochons (car on en tuait plusieurs à la ferme) et, en échange, ils obtenaient du lait, du fromage, du vin et du pain, entre autres. Bref, ils pratiquaient le troc, c’est-à-dire l’échange de produits sans faire intervenir l’argent, qui est le moyen le plus ancien que l’homme ait utilisé pour commercer avec ses semblables. La guerre vous oblige ainsi à régresser à des états archaïques.

Parfois, on eut recours à un moyen plus illicite. Les Allemands avaient installé aux salines une boulangerie pour leurs troupes stationnées à Dax et dans sa région. Ils y stockaient aussi de l’huile et d’autres denrées alimentaires. Les ouvriers s’arrangeaient pour en dérober une partie et faisaient passer leur larcin, du haut des réservoirs d’eau salée qui donnaient sur la voie ferrée, aux femmes qui attendaient, le tablier déplié pour recevoir les boules de pain, ou prêtes à réceptionner les seaux d’huile que leurs hommes descendaient au bout d’une corde. Cet exercice n’était pas sans risques, car les Allemands n’hésitaient pas à fusiller ceux qui étaient surpris en flagrant délit de vol, lorsque les biens appartenaient à leur armée. Mais la faim donne à l’homme des facultés de courage qu’il ignore en temps ordinaire.

Mes parents se vantaient volontiers de n’avoir pas connu la faim pendant la durée de la guerre et même d’être parvenus, grâce à ces divers subterfuges, à manger plus et mieux qu’avant la guerre ou que pendant les années qui suivirent. Mais ils appartenaient à une minorité de chanceux dans le pays.

 

Chapitre 7. L’ordinaire

La cuisine confectionnée par ma mère était conforme aux habitudes du milieu landais dans lequel elle avait grandi, mais il s’y glissait quelques réminiscences de la cuisine castillane que pratiquait sa mère. À la façon landaise, elle utilisait comme matière grasse alternativement l’huile d’arachide, la graisse de canard et le saindoux de cochon, rarement le beurre et jamais l’huile d’olive. Le cochon était préparé également selon la tradition locale : jambons, ventrêches et pâté de foie, mais elle ne manquait jamais de faire à côté des saucisses qu’elle appelait « françaises », une autre forme de saucisse qu’elle appelait « chorizo », qui avait pour elle d’être plus relevée. De même, elle et mon père, qui ne manifestaient pourtant pas beaucoup d’intérêt pour les abats, se régalaient de temps en temps d’une tête de mouton, dont ils mangeaient l’intérieur à l’aide de leur couteau. Le pain perdu était aussi un dessert qu’elle tenait de son héritage castillan (il n’y a pas si longtemps, j’en ai vu à la vitrine d’un boulanger-pâtissier de Medina del Campo, dans la Vieille-Castille). Notre grand-mère en préparait d’excellent.

Le petit-déjeuner se composait de pain découpé en morceaux trempé dans de la chicorée au lait. Le matin de Pâques, il n’était pas rare de manger une omelette au jambon. Midi et soir, nous mangions de la soupe composée de légumes, selon la saison, choux, poireaux, potiron (on disait « citrouille »), carottes, pommes de terre, dans laquelle, ma mère glissait un morceau de cochon, généralement du lard. Les soupes étaient donc toujours grasses, contrairement à celles que j’ai mangées par la suite, en internat ou dans la famille de votre grand-mère maternelle. Les enfants n’aiment généralement pas le gras, et c’était notre cas, pourtant je me régalais avec un certain morceau de porc entrelardé, qu’on étalait sur une longue tranche de pain et qu’on mangeait chaud. C’est à quoi se résumait ce repas qui, pour moi, était un de mes préférés : la soupe d’abord puis la tartine de lard. Je me passais bien de dessert, ce jour-là. Le soir, on avait droit toujours à un laitage, qui variait chaque jour : maïzena (on disait « crème »), riz, tapioca, semoule. Nous mangions peu de salade verte ; en revanche, en été, la salade de tomate et concombre était quotidienne. Notre père, qui revenait passablement déshydraté de son travail à l’usine, avalait avec délice, à même le saladier, la vinaigrette qui était restée au fond. Le fromage était rare aussi et peu varié : un fromage de vache frais que nous vendait une fermière voisine qui venait le livrer sur son vélo ; de l’emmenthal. Cette habitude s’est maintenue et j’étais toujours frappé, après avoir goûté de la variété des plateaux de Touraine ou de Paris, par la pauvreté de ceux des Landes. Le yaourt n’existait pas encore mais on mangeait du lait caillé, quand le lait que ma mère faisait bouillir chaque jour avait tourné. J’adorais ça et j’ai retrouvé ce plaisir avec le lait ribot breton. Le dimanche, nous avions droit au poulet, dont nous mangions les restes froids, le lundi. Le dessert était un gâteau genre quatre-quarts accompagné d’une crème. Le poisson du vendredi était souvent de la morue, soit en beignets soit en salade avec des pommes de terre. Nos parents préféraient la première façon et mon frère et moi, la seconde.

À la Chandeleur (le 2 février), les crêpes ne manquaient jamais. Ma mère les faisait plutôt épaisses, plus que les admirables crêpes Suzette dont votre grand-mère nous régalait, et pas seulement moi, car je me souviens de celles qu’elle a préparées pour quelques amis artistes chez Juan Miguel Pardo, à Madrid, l’année que nous y avons passé après notre mariage (1663-1964). Carnaval était l’époque des « merveilles », des beignets découpés en losange, que l’on faisait éclater dans la bouche après les avoir remplis de café au lait. Parfois, ma mère faisait des beignets aux pommes, mais c’était plutôt une tradition campagnarde, aussi les meilleurs que j’ai mangés étaient ceux que madame Lesfauries préparait à Bénesse-lès-Dax.

 

Deuxième Partie

Chapitre 1. Les gens de la cité

J’ai vécu à la cité de ma naissance en 1941 à l’âge de 16 ans (1957), date à laquelle nous avons emménagé dans la maison nouvellement construite au Village des Pins, de l’autre côté des salines et de la mine de potasse. Pendant une période aussi longue, certaines familles ont quitté la cité, d’autres sont arrivées, d’autres, enfin, ont déménagé à l’intérieur de la cité. Cependant, je conserve une image relativement figée de ses occupants. Je voudrais en évoquer certains ici.

Nous étions au total vingt familles, puisqu’il y avait vingt appartements. C’est peu, et pourtant, je suis obligé de constater que certaines ne m’ont laissé qu’un vague souvenir. Pire même, il suffisait que des personnes habitent dans le deuxième corps de bâtiment pour que je les connaisse moins bien ; de même, parmi celles qui habitaient comme nous dans le premier corps, je connaissais mieux les voisins immédiats que les autres. Mon espace de vie était limité, car ma mère ne me laissait pas beaucoup sortir de notre enclos, encore moins fréquenter n’importe qui. Il me semble que, dans ce domaine, mon aîné a joui d’une plus grande liberté que moi, le petit.

Nos premiers voisins étaient, du côté de la pointe, les Hontarède ; de l’autre côté les Loustalot, qui furent remplacés, lorsque j’avais 10 ou 11 ans, par les Tomé.

Comme nous, les Hontarède étaient quatre, le père, la mère et les deux enfants. L’aîné, Pierrot, avait mon âge ; sa sœur, Pierrette, 1 an et quelque de moins. J’aimais bien Pierrot : on allait à l’école ensemble et on était dans la même classe, on a aussi fait notre communion solennelle le même jour. Mais j’avais peu l’occasion de le côtoyer à la cité, parce que son père lui trouvait toujours un travail à faire, soigner le cochon, cultiver le potager ; surtout pas faire ses devoirs. Il finit par obtenir son certificat d’études, malgré tout. Il était souvent battu. Nous l’étions tous plus ou moins, mais lui y avait droit plus souvent qu’à son tour. Les seuls moments où il était heureux, c’étaient les deux mois d’été qu’il passait à la campagne, chez des parents à Pouillon, à travailler à la ferme. Il revenait bronzé, grossi et parlait volontiers le patois (occitan), qui était la langue usuelle à la campagne.

Henriette, la mère de Pierrot et de Pierrette était une femme blonde, fine, qui paraissait quelque peu déplacée dans ce milieu plutôt rude. Il semble qu’elle et ma mère se soient bien entendues au début. Malheureusement, Henriette se mit à boire, à l’instigation de son mari semble-t-il, qui n’y voyait pas de mal. Sa faible constitution n’y résista pas. Je l’ai connue ivre du matin au soir, alors qu’apparemment, elle avait à peine bu. Ma mère nous assurait qu’il lui suffisait de respirer un peu de vin blanc à jeun pour sombrer dans l’ivresse. Elle mourut, probablement d’une cirrhose du foie, et laissa deux orphelins de 10 et 9 ans ou environ.

Son mari, Maurice, était une espèce de géant, l’éternel béret en arrière découvrant sa calvitie. C’était une brute, certes sympathique, mais une brute, surtout pour ses enfants. Il était affublé d’un défaut du palais, qui l’empêchait de prononcer certaines consonnes, qu’il remplaçait par des aspirées, ce qui le rendait difficilement compréhensible. Cela donnait : « ­Homé, hu honnais hette hanchon[6] » ; Tomé répondait « ­quelle chanson ? » ; ­ « Les hicognes hont de hetour hur les hlochers des alentours ». Il adorait faire la fête. Les repas de communion de ses enfants furent des événements. Il y chantait, entre autres, « J’aime le jambon et la saucisse, / j’aime le jambon, c’est bon, / mais j’aime encore mieux le lait de ma nourrice, / J’aime le jambon et la saucisse, / j’aime le jambon, c’est bon ». C’est là que j’ai entendu ce refrain inoubliable, que je vous ai peut-être chanté un jour : « Pétronille, Pétronille, / elle dansait, dansait la java / Sa famille, sa famille, / rouspétait, pétait, pétait comme ça ». Il la chantait en feignant de lâcher un pet, ce qui faisait crouler de rire toute l’assemblée.

Je n’ai plus guère vu Pierrot après son certificat d’études et je l’ai totalement perdu de vue lorsque je suis entré à l’École Normale (à l’âge de 16 ans, en 1957). J’ai su, plus tard, par sa sœur, qu’il était devenu mécanicien automobile et même qu’il avait vécu en Pologne et s’était marié à une Polonaise, avec laquelle il est revenu en France, dans la Région Parisienne. J’ai cherché à le revoir mais, de toute évidence, il ne le souhaitait pas. Je peux vous avouer aujourd’hui que, longtemps après notre séparation, alors que j’étais devenu père de famille, il m’arrivait de rêver de lui, tellement les souvenirs de la petite enfance restent imprimés dans la mémoire.

 

 

Pierrot Hontarède et moi, le jour de notre communion solennelle (1953)

 

Les Loustalot étaient une famille nombreuse. Je n’ai pas gardé le compte exact des enfants ; je ne me souviens que de ceux qui avaient un âge proche du mien, les trois aînés : Jean-Pierre, un an de moins que moi ; Bernard et Bernadette. Puis il y eut un débile mental, Yves, deux autres garçons et peut-être une fille, à moins qu’il ne s’agisse de jumelles. Les petits naquirent lorsque la famille eut déménagé dans un appartement plus grand, à l’autre bout de la cité, c’est pourquoi je les connaissais moins bien, d’autant que mes études au collège m’éloignaient de plus en plus de la vie de la cité.

Les Loustalot étaient de braves gens. Avec eux vivaient la grand-mère maternelle, Maria Sibé, une petite vieille, maigre et vive, avec un visage aigu de landaise. Elle travaillait à l’usine, au conditionnement des paquets de sel. Elle nous gardait parfois, les petits, lorsque les mères devaient s’absenter. Elle avait une particularité. À la fin du déjeuner, avant de repartir au travail, elle s’assoupissait sur sa chaise, mais cela ne durait que le temps de « faire un bec » (mon frère dit « faire un cluc »), c’est-à-dire de piquer du nez, une, deux ou trois fois. Elle se levait alors, fraîche et dispose, comme si elle avait dormi deux heures.

La mère des Loustalot, Simone, je la voyais plutôt comme une grande sœur pour moi que comme une mère de famille, tant elle était indulgente à l’égard de ses enfants. Peut-être était-ce parce que notre mère la protégeait un peu. Le père est le premier adulte analphabète que j’aie connu. Il était même intellectuellement franchement limité. Je ne me souviens pas de l’avoir entendu soutenir une conversation. Il se saoulait avec une certaine régularité et ne rentrait pas toujours à la maison sur ses deux jambes. Je me souviens qu’un jour, il était tombé de son vélo et s’était vilainement blessé au visage. Deux hommes l’ont ramené, le portant l’un par les pieds, l’autre par les épaules, cependant qu’il était inconscient. Sa femme et les enfants pleuraient. Ce spectacle désolant a sans doute beaucoup contribué à me dégoûter de l’alcool. J’aime bien boire un verre, mais je n’ai jamais été ce qui s’appelle saoul, tout au plus gris, ce qui est bien différent : on a toute sa conscience et, même, on est extraordinairement gai et inventif. Comme on dit, j’ai plutôt le vin gai.

Peu après la naissance d’Yves, les Loustalot sont donc partis occuper le logement qui avait été jusque-là celui des Mora, encore un nom bien landais. Il faut que je vous dise un mot de ces Mora. Les Mora avaient eu trois filles et un fils, tous plus âgés que moi. Les trois filles travaillaient à l’usine, avec le père. Lorsque je les ai connus, il ne restait plus que les deux dernières, Mayite et Josette, le garçon ainsi que l’aînée, Reine, étant mariés. Je n’ai jamais vu la mère que couchée, sur une chaise-longue, puis dans son lit, lorsqu’il ne fut plus possible de la déplacer. Il faut dire qu’elle était très grosse, au point de ne pouvoir se peser que sur les bascules des marchands forains. Elle gouvernait avec autorité son mari et ses filles depuis sa position couchée. Ce qui m’intriguait le plus, c’est que personne n’avait l’air de s’étonner de cet étrange mode de gouvernement, qui faisait la part belle aux soins à porter à sa personne, car elle était particulièrement exigeante, comme si son obésité lui avait été imposée par son entourage. Or, j’ai su un jour en quoi consistait son petit-déjeuner : il y avait là de quoi nourrir plusieurs travailleurs dans la force de l’âge.

Lorsqu’elle mourut, toute la cité prit le deuil. Ceux d’entre nous qui étions trop petits pour aller à l’enterrement, nous sommes restés sous la garde de Maria Sibé. Je crois qu’elle nous en a voulu de la priver d’une cérémonie à laquelle il lui aurait plu d’assister. Je crois me souvenir qu’elle s’est vengée en nous racontant des histoires de sorcières, alors que nous faisions cercle autour de sa chaise, sous le prétexte qu’on avait entendu hululer, peu de jours avant la mort de la mère Mora, la chouette, ce qui annonçait immanquablement un décès à venir.

Les Loustalot n’étaient pas très propres, aussi n’allions-nous pas manger chez eux, d’autant qu’ils aimaient particulièrement le canard, volatile qui se complaît dans la fange et qui, pour cette raison peut-être, n’était jamais servi à la table familiale, et que je finis par considérer comme impropre à la consommation. Pour ne pas faire affront à nos voisins, la famille Garcia décida de déléguer un de ses membres au repas de communion de Jean-Pierre. Comme par hasard, ce fut le petit dernier, c’est-à-dire moi-même, que le sort désigna. Je dus obtempérer et fus condamné, bien entendu, à manger du canard. Cela fit bien rire mes parents et mon frère, lorsque je fis mon rapport à mon retour.

 

Chapitre 2. D’autres voisins

Le pendant de notre appartement, sur l’autre façade du bâtiment, celle qui donnait sur la route, était occupé par les Latapie : le père, Joseph, la mère, Marie, et leurs trois enfants. L’aîné, Jeannot, avait deux ans de plus que moi, puis venait une fille, qu’on appelait Jacquotte et un petit garçon, dont j’ai oublié le prénom. C’était une famille très haute en couleurs. Le père était tout petit et, autant qu’il me souvienne, myope comme une taupe. Jeanne, la mère, avait une tête de plus que lui, laquelle était couronnée d’une chevelure coupée au bol, ce qui lui avait valu le surnom de Jeanne d’Arc. Elle avait une mâchoire inférieure qui pointait considérablement vers l’avant. Ce n’était pas spécialement une beauté : au-dessus de ses deux longues jambes aussi charnues que deux béquilles de bois, un ventre ballonnant soutenait une poitrine avachie. Elle et son mari buvaient sec et, lorsqu’elle avait trop bu, c’était elle qui frappait, aussi bien sur son mari que sur ses enfants. Comme la cloison qui séparait notre appartement du leur n’avait que l’épaisseur d’une brique, on entendait tout ce qui se passait chez eux. Je me suis même aperçu, un jour, que, de ma chambre au premier étage, je pouvais voir la lumière de leur chambre à travers une brique percée au bas de la cloison.

Joseph Latapie était toujours le premier à partir au travail et le premier à en revenir. Il partait à 7h30 pour embaucher à 8h, alors qu’il ne fallait que trois minutes pour se rendre à pied à l’usine. Il empruntait la voie ferrée, sa veste sur l’épaule, tout en sifflotant. C’est l’image que j’ai gardée de lui. J’ai toujours pensé que, s’il partait si tôt, c’était qu’il n’était pas le bienvenu dans une maison sur laquelle sa femme régnait sans partage. Il était originaire de Lahosse, petit village de la Chalosse, qui est la partie agricole du département des Landes, celle qui s’étend au sud de l’Adour vers les Pyrénées. Il s’y rendait plusieurs fois par an pour y remplir une bonbonne de vin de pays. Mais, comme il s’y rendait à pied et que la distance était longue, il se désaltérait avec une fréquence telle qu’il rapportait toujours la bonbonne vide à la maison, quand il ne la cassait pas, ce qui lui valait un peu plus que des réprimandes de la part de son épouse, déçue de ne pas pouvoir goûter au nectar. Il n’était pas rare qu’on doive aller le chercher, là où le sommeil l’avait pris, sur le bas-côté de la voie ferrée.

Tout le monde savait que Jeanne Latapie buvait mais elle tenait à sauver les apparences. C’est ainsi qu’elle ne parlait jamais de boisson en public. S’il lui arrivait de demander à un de ses enfants d’aller chercher une bouteille de vin à l’épicerie voisine, elle usait d’un détour et commandait du sucre. L’enfant savait à quoi s’en tenir mais il lui arrivait d’oublier certain détail important de la commande en route et révélait ainsi le pot aux roses sans le vouloir :

­ « Jeannot, va me chercher un kilo de sucre »

Jeannot se précipitait chez l’épicière puis ressortait tout aussitôt :

­ « duquel, maman, du blanc ou du rouge ? », ce qui mettait sa mère en furie.

Il était bien connu que Jeanne Latapie ne cuisinait jamais et que chacun se débrouillait comme il pouvait pour calmer sa faim. De ce fait, le père et les enfants étaient faméliques ; en revanche, la mère prenait soin d’elle. Aussi, lorsque nous faisions les difficiles devant les plats qu’elle nous proposait, notre mère nous menaçait « de nous envoyer manger chez Latapie ». Étant petits, nous prenions cette menace au sérieux, aussi ne faisions-nous aucune difficulté pour manger ce qu’il y avait dans notre assiette. Plus tard, c’est devenu une formule rituelle, dont je suis sûr que vous l’avez entendue à L’Olive, en manière de plaisanterie, lorsque je vous ai vu faire la fine bouche devant ce qu’on vous proposait.

 

Chapitre 3. D’autres voisins encore

Le dernier appartement du côté de la voie ferrée était occupé par un couple tout aussi bizarre. Le mari, que l’on appelait lou Cadetoun, probablement parce qu’il était le cadet de sa fratrie, était aussi petit et frêle que Joseph Latapie. Mais sa femme était bien différente de Jeanne. Elle avait été élevée dans une famille bourgeoise et avait reçu une certaine éducation. En particulier, elle avait appris le chant, étant dotée d’une voix de soprano passable. Il lui arrivait de chanter, je ne sais plus si c’était de l’opéra ou de l’opérette. C’était une jeune femme joyeuse, mais quelque peu extravagante. Elle ne faisait rien de ses dix doigts, si ce n’est s’habiller d’une façon qui me paraissait curieuse, et se maquiller, ce qui était peu courant au quartier. Son grand plaisir était de faire enrager son mari qui, à bout de ressources, finissait par la menacer de la mettre dans la micheline pour Sainte-Anne, ce qui provoquait chez la dame des crises de nerfs pénibles à supporter pour les voisins. Le fin mot de l’histoire est qu’elle avait été internée (c’est le mot qu’on employait alors) dans l’asile d’aliénés Sainte-Anne de Mont-de-Marsan (chef-lieu du département). C’était cruel de la part du mari, mais le pauvre était si limité qu’on ne pouvait pas lui demander de se montrer délicat ou attentionné à l’égard d’une épouse aussi fragile.

Ce couple eut un enfant, ce qui désola tout le quartier, tant il était évident que ni le père ni la mère n’était en mesure de l’élever. Il leur fut retiré bientôt, ce qui plongea la mère dans un état qui la conduisit à nouveau à Sainte-Anne. Cadetoun mena, dès lors, une vie misérable et solitaire. On finit par le retrouver mort d’une pneumonie dans sa cuisine sans feu, un matin d’hiver.

Il m’est resté une anecdote amusante sur ce couple. Comme madame ne faisait jamais le ménage, l’appartement était un vrai bouge, encombré de déchets de toute sorte. Une année, le couple éleva un cochon. Madame, qui ne manquait pas d’imagination, l’affubla d’un prénom, Jérôme, allez savoir pourquoi. Elle en parlait comme d’une personne familière, ce qui prouve, à la réflexion, qu’elle avait gardé des racines rustiques. Toujours est-il qu’un jour, Jérôme s’échappa de sa loge, sans doute, comme chante Brassens à propos de la cage du gorille évadé, « qu’on avait dû la fermer mal ». Madame Cadetoun était dans tous ses états. On chercha le cochon partout, y compris sur la voie ferrée. Pas moyen de le trouver. Chacun rentra chez soi. C’est alors qu’on entendit la maîtresse de Jérôme pousser des cris de joie : elle avait retrouvé son cochon, dans son appartement, où il avait eu l’idée de se glisser. Les mauvaises langues du quartier en conclurent que cette bête avait su choisir, de tous les appartements du quartier, celui qui ressemblait de plus près à sa souille empestée.

Nous fréquentions aussi l’appartement des Lamaignère, qui se trouvait du côté de la route. C’était une famille nombreuse. Les trois aînés, Claude, Christian et Christiane étaient plus âgés que moi, mais j’ai perdu le compte des plus jeunes, qui n’étaient pas moins de cinq, ce qui fait neuf au moins au total. Le père portait le biblique prénom d’Elie. Comme c’était un enfant trouvé, il est probable qu’il lui fut donné par l’orphelinat qui l’accueillit. Sa femme aussi était orpheline. Peut-être ont-ils eu tant d’enfants pour oublier qu’ils n’avaient pas eu de famille, mais je crois plutôt qu’ils ne le faisaient pas exprès. Elie était un brave homme mais intellectuellement limité. Comme il avait été trépané pendant la Guerre, on ignore si cela lui venait de cette grave opération ou s’il l’était déjà avant.

La maison d’une famille nombreuse est toujours accueillante. Ses habitants sont si nombreux, que les portes sont plus souvent ouvertes que fermées. De plus, notre mère s’entendait bien avec madame Lamaignère. Pourtant, elle ne manquait pas de la critiquer, surtout dans sa façon de nourrir ses nombreux enfants. Elle ne cuisinait pas et achetait des aliments tout prêts au fur et à mesure des demandes de ses enfants : pain, chocolat, etc. C’était tout le contraire de la conception que se faisait notre mère d’une alimentation équilibrée. Elle n’avait pas tort, d’ailleurs, les Lamaignère étant plutôt chétifs. Cette famille nous suivit dans notre nouveau quartier ; leur maison était vis-à-vis de la nôtre dans le petit lotissement.

Il m’arrivait aussi de fréquenter les Bourdillas, chez qui j’allais parfois écouter l’arrivée de l’étape du Tour de France. Le fils aîné, Michel, avait un an de moins que moi et nous nous entendions assez bien. J’ai vu de lui une photo récente sur la page internet de Sud-Ouest. Il semble qu’il exerce des fonctions précises dans les arènes, pendant les corridas, et qu’il soit connu sous le sobriquet de Mickey. Voilà donc un de mes amis d’enfance devenu localement célèbre, mais je dois dire que la photo, où il apparaît rigolard mais singulièrement vieilli, m’a plutôt fait de la peine.

J’ai aussi gardé un souvenir attendri des Inda. Comme l’indique le nom, le père était basque et en avait le profil, avec un nez proéminent, et l’éternel béret, qu’il posait légèrement en arrière, sur son crâne dégarni. Sa femme, Henriette, autant qu’il me souvienne, avait été élevée aussi au Pays Basque par une famille adoptive. Entre eux, ils parlaient basque, une langue incompréhensible, même pour un landais. Le père était robuste, massif, mais se laissait gentiment mener par sa femme, pourtant frêle. Ils formaient un couple heureux. Ils m’aimaient bien, au point qu’ils auraient pu être mes parrains, m’a-t-on dit. Ils ont eu un fils, Jean, plus âgé que Guy, qui était un meneur de jeu remarquable. Lorsqu’il se mêlait aux plus petits, il nous organisait des parties de cache-cache ou des poursuites pleines d’imagination. Chez lui, quelque chose m’intriguait. Il lisait les mêmes revues et romans-photos que sa mère (genre Nous Deux), aimait se déguiser en femme. Il finit par se marier et par avoir une fille, mais je ne doute pas aujourd’hui qu’il s’agissait d’une vocation contrariée.

 

Troisième Partie. L’école primaire

Chapitre 1. Le chemin de l’école

L’école se trouvait à un bon kilomètre et demi de la cité. Or, on faisait le trajet quatre fois par jour, puisque nous rentrions déjeuner à la maison. L’école n’avait pas de cantine et ma mère ne voulait pas qu’on aille à celle que la mairie avait installée à l’hôpital. Il faut dire que cette institution avait mauvaise presse dans le quartier et s’apparentait plutôt à une soupe populaire, celle qui accueillait les miséreux. Or, s’il y a une chose que les gens modestes – nous l’étions tous à la cité – ne supportent pas, c’est qu’on les apparente à des pauvres. Ce préjugé condamnait bien des enfants de la cité à manger chez eux un menu beaucoup moins bon que celui de l’hôpital.

Une fois la voie traversée, on longeait les réservoirs en béton mal dégrossi dans lesquels était conservé le sel dissous qui attendait d’être traité à l’usine, puis on traversait les rails sur lesquels les wagons, remplis de potasse dans la mine attenante aux salines, rejoignaient la grande ligne. On prenait alors sur la gauche un chemin large en mâchefer, long de 200 à 300 m, qui longeait d’un côté la voie ferrée et, de l’autre, les potagers des ouvriers des Salines, puis des potagers privés. Entre les deux, une grande maison, la villa Dussault, du nom de son constructeur, entrepreneur en maçonnerie, dont je me suis toujours demandé ce qu’elle faisait là, ainsi isolée dans ce paysage peu engageant. Puis nous arrivions à une petite cité, qui faisait face à la barrière de Peyrouton, où se trouvait une halte sur la voie ferrée de Mont-de-Marsan. C’est là que les internes du collège venaient prendre le train, le samedi à midi, une fois tous les quinze jours, les « jours de sortie » où ils étaient autorisés à aller visiter leurs parents.

La barrière de Peyrouton figurait la borne du monde qui m’était familier. Au-delà, je me sentais moins en pays de connaissance. On commençait par traverser la route départementale puis on pénétrait dans un paysage composite dans lequel les maisons particulières étaient rares. On longeait un lavoir avant d’arriver à la hauteur d’une guinguette, Les Charmilles, qui possédait une salle de bal, dans laquelle, au début de leur mariage, ma mère retrouvait mon père après le match de rugby, qu’il ne manquait jamais. Suivaient le trinquet (une salle où l’on joue à la pelote basque), une forge puis des maisons isolées avec leur jardin. De l’autre côté, la rue était bordée par de hautes murailles, qui correspondaient à un parc, une scierie, enfin l’enceinte du collège.

Passé le collège, venaient le stade Maurice Boyau et son terrain de rugby puis la sous-préfecture (à partir de 1958), où se croisaient notre rue et une avenue bordée de hauts platanes qui débouchait sur la droite. À partir de là, on entrait dans un autre monde, celui d’un quartier chic dans lequel chaque maison (on disait des « villas ») avait au moins un étage et un jardin plus ou moins grand autour. Elles donnaient sur un large boulevard, qui s’achevait, à droite, sur le presbytère de Saint-Vincent et, à gauche, sur le parc du lycée de Jeunes filles. Tout au bout, on parvenait à la place de l’église et, au-delà, à notre école.

J’ai tenu à décrire minutieusement ce parcours pour vous donner une idée de la longueur mais aussi de la variété des lieux que nous traversions. Faire ce trajet chaque jour était en soi une épreuve surtout lorsqu’il faisait mauvais temps. Dans les Landes, il pleut souvent et abondamment et je garde un mauvais souvenir de ces capuchons sans manches et de ces galoches qui prenaient l’eau. Mais cela nous permettait d’échapper à un certain enfermement que nous subissions dans la cité, où nous vivions confinés, loin de la ville et de son animation.

Parmi les agréments dont je me souviens, je place en premier lieu la maison Dussault, dont le parfum émanant de la haie de troènes à la fin du printemps servait de signe avant-coureur des grandes vacances. Plus d’un demi-siècle plus tard, la mémoire m’en est revenu en longeant une haie à Chinon. Parfois, c’était le pittoresque de certains habitants qui nous surprenait. En face de la barrière Peyrouton, le garage Roquigny m’intriguait beaucoup parce que son propriétaire était amputé d’un bras. Comment peut-on être garagiste avec un bras en moins ? Il en était propriétaire mais le travail était réalisé par ses ouvriers. De l’autre côté du garage se trouvait la maison Lauga, dans laquelle cohabitaient trois générations. Le grand-père avait été blessé et amputé à la Guerre de 1914 et s’appuyait sur une jambe de bois, à la façon des flibustiers de L’île au trésor. Le fils faisait commerce de bois et de charbon et était connu comme un personnage très fantaisiste. On raconte il s’était fait fabriquer un cercueil capitonné, dans lequel il faisait parfois la sieste, et qu’il lui arrivait de recevoir tout nu : « Ce sont des amis, je n’ai rien à leur cacher ! ». Ce philosophe anarchiste a eu plusieurs enfants, dont une fille, Francette, qui épousa Pierre Albaladéjo, que son talent de rugbyman et sa verve de commentateur sportif et taurin ont rendu célèbre. Je me liai à un des fils, qui ne se déplaçait que sur des vélos de cirque, dont un monocycle énorme qui me forçait à lever la tête pour lui parler lorsque nous allions au collège ensemble. Toujours à la barrière Peyrouton, on traversait la route et on jetait un œil dans le bistrot qui faisait l’angle, qui était fréquenté par des clients souvent bruyants. Un jour de tempête, il m’est arrivé de m’agripper à une des colonnes en bois qui soutenaient l’auvent de l’établissement. Après la Charmilles, où nous aimions aussi jeter un coup d’œil en passant, il y avait une forge, sur le pignon de laquelle était peinte une publicité pour l’apéritif du Berger, qui représentait deux garçons de café, l’un svelte et l’autre gros, à la façon de Laurel et Hardy. Quand on rentrait de l’école, on voyait cette image de loin. Après la forge et le trinquet, il y avait quelques maisons. Dans la première habitait le forgeron, qui avait deux filles, un peu plus âgées que moi. Étant moniteur, j’ai eu le fils de l’une d’elles en colonie de vacances. Depuis, il est devenu un flutiste de renom (il s’appelle Lesgourgues). Dans une des maisons suivantes, mon père allait travailler certains après-midis. Elle avait un gros cerisier en façade dont j’ai aidé un jour mon père à cueillir les fruits. Puis venait une maison modeste qui abritait la famille Devoyon. Le père y tenait un salon de coiffure pour dames. Un homme qui coiffe des femmes, cela m’intriguait beaucoup, d’autant que le coiffeur, entre deux clientes, aimait à tricoter sur le pas de la porte. Cette féminité affichée ne l’empêchait pas d’avoir une famille nombreuse. Comme l’épouse avait une abondante chevelure rousse, je me prenais à penser que c’était d’abord pour la coiffer qu’il était devenu coiffeur. Le large trottoir qui longeait le lycée de filles était ombragé de tilleuls dont les fleurs avaient un parfum entêtant. Nous en cueillions parfois pour en faire des infusions.

Pour compléter la description, j’ajouterai que, dans ces boulevards et avenues, ne circulait pratiquement pas de voiture, mais principalement des piétons et des cyclistes. Donc, par tous les temps, nous avions à parcourir quelque 6 kms par jour, ce qui, pour des petites jambes de 5, 6 ou 7 ans, représentait une assez grosse épreuve. Mais on ne s’en plaignait pas. Tout au plus m’est-il arrivé, certains jours de forte pluie – or, il pleut souvent dans les Landes -, lorsqu’une voiture passait par là, d’envier ceux qu’elle transportait. Mais je ne la considérais que comme un abri sur roue parfait pour braver le mauvais temps.

Le chemin de l’école, qui était aussi celui du stade et celui de l’église jusqu’à ma communion solennelle et ma confirmation, contournait le centre-ville où nous n’allions qu’exceptionnellement : au marché le samedi, mais seulement lorsque nous étions en vacances, parce que le samedi était jour de classe ; au cinéma, ce qui n’arrivait que rarement. Cet éloignement ajoutait encore à l’impression de confinement que je conserve de toutes ces années.

 

Chapitre 2. L’école Saint-Vincent

À la fin de la guerre, en 1945, Dax n’atteignait pas les quinze mille habitants mais était très étendue, de part et d’autre de l’Adour. Elle comptait trois écoles publiques[7]. Au nord de l’Adour, au-delà du pont, l’école du Sablar, au sud, l’école Saint-Vincent, qui comportaient chacune une école pour les filles et une autre pour les garçons ; en centre-ville, les garçons fréquentaient l’école Sully et les filles, l’école Carnot, à quelques centaines de mètres l’une de l’autre. À cette époque, les filles et les garçons n’étaient pas mélangés, ni à l’école primaire ni au collège ou au lycée.

Les enfants du quartier des Salines allaient à l’école Saint-Vincent. Elle s’appelait ainsi parce qu’elle était construite dans le quartier du même nom, tout à côté de l’église Saint-Vincent de Xaintes, qui devait exister déjà à l’époque où Charlemagne revint d’Espagne, après que les chevaliers de son arrière-garde – Roland, Olivier, l’archevêque Turpin, etc. – (cf. La chanson de Roland) eurent été exterminés à Roncevaux. La légende veut que la dépouille de Turpin y fût exposée.

L’école des garçons était séparée de l’église par une étroite impasse dans laquelle nous attendions tous les matins qu’on nous ouvre le portail des élèves. On entrait directement dans une cour, qui me paraissait très grande mais que je trouvai bien petite lorsque j’y retournai plus tard. L’école comportait cinq classes. Trois d’entre elles étaient logées dans le bâtiment principal qui donnait sur la place de l’église. Au rez-de-chaussée se trouvait d’un côté l’appartement du directeur, et de l’autre une classe qui réunissait deux divisions, le CM2 et le cours supérieur, qui préparait à l’entrée en sixième. Le maître en était le directeur, M. Saran, que nous appelions « le pet Saran », tant il était sévère (« il était pète sec »). À l’étage, le CM1 de M. Dassé faisait face à la classe du certificat d’études de M. Roumégous. Formant un angle droit avec la classe de M. Saran du côté du portail d’entrée, un préfabriqué abritait le Cours élémentaire (CE1 et CE2) de Madame Saran. Tout au bout de la cour de récréation, face au portait d’entrée, une classe en bois, construite dans le prolongement du préau, était réservée au CP de M. Laudouar.

Le calendrier de l’année scolaire n’avait pratiquement pas varié depuis la création, en 1882 par le ministre Jules Ferry, de l’école publique et obligatoire. La rentrée se faisait le 1er octobre et la sortie, le 14 juillet, jour de la Fête Nationale. Il y avait deux périodes de vacances intermédiaires, de deux semaines chacune : les vacances de Noël commençaient le dimanche avant la Noël et celles de Pâques le dimanche des Rameaux, ce qui faisait que le dimanche de Pâques et le lundi, qui est aussi férié, se trouvaient au milieu des vacances. En principe donc, l’année scolaire était divisée en trois trimestres de trois mois, à peu de choses près : du 1er octobre à la fin décembre ; du début janvier à la fin-mars ; du début avril au 14 juillet. Mais, si les vacances de Noël tombaient à date fixe, ce n’était pas le cas de celle de Pâques, puisque la date de cette fête dépend de la survenue de la première lune de l’année, ce qui fait que le deuxième trimestre pouvait s’arrêter le 22 mars ou se prolonger jusqu’au 20 avril. Cela déséquilibrait la distribution du temps de travail et handicapait ceux qui avaient eu la mauvaise idée de tomber malade pendant le deuxième trimestre et avaient manqué la classe pour partie ou en totalité, car, comme c’était le plus long, c’était aussi celui où l’on apprenait le plus de choses.

Nous avions aussi les mêmes jours fériés qu’aujourd’hui, mais ils ne donnaient droit qu’à une journée de vacances : le 1er novembre ; le 11 novembre ; le 1er mai et le 8 mai ; le jeudi de l’Ascension et le lundi de Pentecôte. Le 11 novembre, les élèves étaient convoqués au monument aux morts, où ils se rendaient en rang par classe, avec leur maître. Ils assistaient à la cérémonie et devaient subir la longue épreuve de l’énumération des noms, l’un après l’autre, de tous les morts des deux Guerres mondiales, celle de 1914-1918 et celle de 39-45, par le maire Eugène Milliès-Lacroix. Il était déjà très vieux et avait du mal à lire sa liste, ce qui allongeait encore la durée de la cérémonie. Le 8 mai venait d’être décrété jour férié parce que c’est à cette date du 8 mai 1945 que l’Allemagne nazie avait signé sa reddition sans conditions. Inutile de vous dire que, les années qui suivirent cet événement mémorable, alors que j’étais écolier, il n’était pas question de négliger cette cérémonie qui marquait la fin d’un cauchemar de quatre années, ceux de l’occupation de la France par les Allemands (1940-1944).

Pour revenir au calendrier scolaire, vous aurez remarqué qu’il ménageait de très longues vacances d’été, que l’on appelait alors à raison les grandes vacances : pas moins de deux mois et demi. Cela nous laissait le temps de faire beaucoup de choses. Par exemple d’aller faire un séjour de trois semaines en colonie de vacances, quelquefois deux, mais aussi de passer de longues périodes chez les grands-parents, parfois un mois et plus. Notre père, comme tous les ouvriers à l’époque, n’avait que deux semaines de congé en tout et pour tout, ce qui ne lui permettait pas de partir longtemps. Et, même si on l’avait voulu, nous n’avions pas l’argent pour nous payer le train et un hôtel pour une ou deux semaines. Le séjour chez les grands-parents était donc la solution la meilleure. C’est ainsi que j’en ai effectué plusieurs à Morcenx, chez la mère de mon père (abuelita), ce qui me donnait aussi l’occasion de retrouver mes cousins de Bordeaux, surtout Michel Toulan, qui avait un an de moins que moi. J’ai aussi un peu tâté du Centre aéré municipal, le Petit Lanot, mais je n’ai pas aimé et ma mère n’a pas insisté.

En deux mois et demi, on a le temps de faire beaucoup de choses lorsqu’on habite à la campagne ou pas loin. Il y avait les moissons de juillet, qui étaient une fête à laquelle les enfants participaient aussi, mais il y avait surtout le mois de septembre, un mois béni puisque c’est le mois des vendanges, mais aussi celui des marches dans la forêt à la recherche des champignons et des châtaignes. Au bout de ces deux mois et demi, on avait grandi et c’était donc naturellement qu’on passait dans la classe supérieure. J’ai gardé la nostalgie de ce calendrier scolaire qui nous laissait le temps de vivre longtemps dans le même endroit et avec les mêmes gens. Aujourd’hui, tout va plus vite : on part pour quelques jours, rarement plus d’une semaine ; on reste deux ou trois jours chez les grands-parents, et tout à l’avenant.

 

Chapitre 3. Souvenirs d’écolier

Je suis entré à cinq ans à l’école maternelle. La scolarisation des enfants se faisait plus tard qu’aujourd’hui et beaucoup d’entre eux restaient à la maison jusqu’à ce qu’ils aient l’âge d’aller en Cours Préparatoire. L’école maternelle n’était pas obligatoire et, la plupart du temps, elle occupait une ou deux classes de l’école des filles, comme c’était le cas de celle de Saint-Vincent. Avant moi, Guy avait aussi passé un an en maternelle. C’est là qu’il a commencé son apprentissage du français parce que, jusque-là, il ne parlait qu’espagnol, sans doute parce qu’il passait beaucoup de temps avec nos grands-parentsqui ne parlaient que cette langue, tandis que notre mère travaillait à une fabrique de bas. Nos parents ne voulaient pas qu’il rentre à l’école primaire sans maîtriser le français. Lorsque ce fut mon tour, ma mère ne travaillait plus mais elle et mon père avaient dû penser que cela me conviendrait aussi.

Je n’ai conservé que très peu de souvenirs de cette année, pas toujours très agréables : les moqueries de mon frère et de ses camarades de la grande école, parce que je rapportai un jour à la maison, à la pause de midi, mon cartable comme si on était le soir ; la grande fille rousse qui était assise à côté de moi, et que l’on avait fait redoubler parce qu’on ne l’avait pas jugée capable de passer dans la classe supérieure ; le goût du sang dans la bouche après avoir buté contre cette grande fille dans la cour de récréation et les consolations de ma maîtresse, madame Boucou ; l’étrange saveur du lait que l’on nous donnait pour lutter contre les carences d’une alimentation appauvrie par la guerre. Je me souviens aussi de la joie de certain retour à la maison sur le porte-bagage de mon père qui, par extraordinaire, n’était pas au travail cette après-midi-là, ainsi que de la venue des grands de l’école primaire, parmi lesquels se trouvait Guy, qui étaient venus chanter avec la chorale des filles. De voir mon frère dans ma cour d’école me procura un énorme plaisir, j’ignore pourquoi mais je ne l’ai pas oublié.

Cela fait bien peu de souvenirs, mais une année scolaire passe vite. Je présume que j’ai dû pleurer beaucoup les premiers jours, parce que j’étais très attaché à ma mère (j’étais très « mamailler », comme on disait), mais je ne m’en souviens pas. Peut-être ai-je refoulé cette épreuve, à moins que le fait d’être accompagné par mon frère qui allait encore à l’école primaire m’ait rassuré.

Il m’est resté, en revanche, des souvenirs de ma première année de primaire, et ils sont tous cuisants. Le maître du Cours Préparatoire, monsieur Laudouar, m’a terrorisé, tout comme mes camarades d’ailleurs. Il nous imposait un rythme de travail infernal. Avec lui, pas question de récréation, tout au plus étions-nous autorisés à aller faire pipi. Il ne nous lâchait jamais à 4 heures et demie, comme il aurait dû, mais nous gardait jusqu’à 5 heures et au-delà. Il ne se séparait jamais d’une badine, – en fait un long bambou -, qu’il appelait Rosalie et avec laquelle il frappait sur la tête des élèves distraits ou qui ne répondaient pas assez vite. Rosalie sévissait surtout lorsque nous étions réunis sur deux bancs, au pied du bureau, pour les leçons de lecture. Elle était assez longue pour que M. Laudouar puisse atteindre le plus éloigné. Il avait aussi ses manies. Le matin, il nous mettait en rang devant la classe (c’est là que j’ai appris à prendre mes distances en tendant le bras, comme à l’armée) et nous faisait chanter la Marseillaise. Ses convictions patriotiques se traduisaient aussi par une de ses expressions favorites. Lorsque l’un d’entre nous se trompait, il lui criait « Tu te fous de la République ? » et tout le monde tremblait, car c’était le pire crime dont on pouvait se rendre coupable.

Je dois, cependant, à la vérité de dire, que j’ai appris beaucoup de choses en cette année de Cours Préparatoire et, la plus importante sans doute, que j’ai appris à lire et même que j’y ai pris goût à la lecture. Je me revois devant notre logis au soleil déchiffrant un article de presse et même faisant la lecture à ma mère, qui ne maîtrisait pas encore l’exercice. Cela me procurait une grande joie et une grande fierté. Je me souviens aussi très précisément de l’extraordinaire impression que me laissa le cours qu’il nous fit sur Jeanne d’Arc. Qu’avait bien pu nous en dire ce républicain acharné pour me marquer ainsi ? Peut-être était-il gaulliste, après tout.

[J’ai pu m’en faire une idée en relisant depuis dans mon cahier, à la date du 23 janvier 1948, cette formule tirée de la leçon de morale du jour : « Jeanne d’Arc fut brûlée à Rouen. Elle avait sauvé sa patrie ». La patrie et les devoirs qu’elle engendre reviennent souvent dans les semaines qui suivent : « La patrie est ma famille, puis la maison où je suis né » (mercredi 28 janvier 1948) ; « L’école où je m’instruis, Dax, petite ville jolie, vous êtes ma patrie » (samedi 31 janvier) ; « La France est ma grande et belle patrie. Je l’aime et je travaille pour la servir » (lundi 2 février) ; « Ma patrie m’instruit, me protège. Je veux travailler pour sa grandeur » (mercredi 4 février) ; « Aimons, respectons le drapeau. Au besoin, il faut mourir pour le défendre » (samedi 7 février) ; « Notre drapeau porte dans ses plis ces mots : Honneur et Patrie. Je le saluerai avec respect (lundi 9 février) ; « J’obéirai aux lois de ma patrie. Elles nous protègent » (mercredi 11 février).]

Cette première expérience scolaire aurait pu être traumatisante, et elle le fut sans doute dans une certaine mesure. Elle accentua chez moi la crainte de l’autorité que ma mère m’avait déjà insufflée et qui m’a poursuivi toute ma vie, même si j’ai trouvé parfois le moyen de m’y soustraire. Cette année fut la dernière où M. Laudouar exerça son ministère à l’école Saint-Vincent. J’ignore ce qu’il est devenu, s’il a été muté, mis en congé ou s’il avait l’âge de la retraite, mais je pense que ce fut un soulagement pour ceux qui auraient dû être ses futurs élèves. Il fut remplacé par madame Saran, qui passa du Cours Élémentaire au Cours Préparatoire, ce qui fait que je l’ai croisée entre les deux classes.

Au Cours Élémentaire j’ai eu un maître jeune et charmant, monsieur Bousquet, qui contribua à me réconcilier avec l’école. Il me semble aussi qu’il avait un certain sens de l’humour. Dans mon souvenir, c’était un homme souriant. J’étais bon élève et c’est lui qui décida de me faire passer, dès avant la Noël, de la première à la deuxième division (du Cours Élémentaire 1ère année au Cours Élémentaire 2e année), avec quelques autres de mes camarades. L’un d’entre eux, Jacques Dalès, que je côtoyais depuis la maternelle, m’a raconté bien plus tard une anecdote, dont je n’avais gardé aucun souvenir. Un jour où la grippe avait éclairci les rangs des élèves, pour nous occuper le maître demanda à chacun d’entre nous ce que nous comptions faire plus tard. Jacques et moi lui fîmes deux réponses qui durent trancher sur celles de nos camarades, lesquels devaient aspirer à être pompiers ou à faire le même métier que leur père. Jacques affirma vouloir être explorateur et moi, savant. D’où avais-je pu tirer cette idée et même le mot ? Je l’ignore, mais l’exemple de mon frère, qui venait d’être admis au collège, ce qui à l’époque n’allait pas de soi, avait dû m’inspirer le désir de l’imiter. Il faut y voir aussi sans doute le reflet de ce qui se disait à la maison sur l’intérêt des études et l’ambition qu’avaient nos parents de nous voir choisir une voie plus haute que le travail manuel auquel ils avaient été condamnés. Il n’en reste pas moins que, depuis, je n’ai eu de cesse de réaliser l’ambition qui était la mienne à l’âge de sept ans.

Le maître du Cours Moyen, monsieur Dassé, était tout aussi aimable que monsieur Bousquet. De plus, notre père l’avait connu et fréquenté à Morcenx dans sa jeunesse, où ils avaient même dû jouer au rugby ensemble au Stade morcenais. Je crois que c’est dans cette division que je devins vraiment bon élève. Jacques Dalès et moi, nous nous disputions la première place au classement mensuel et nous sommes partagés les prix en fin d’année depuis lors jusqu’à la fin de notre scolarité à l’école primaire.

Avec monsieur Saran, les choses devenaient sérieuses. C’était le directeur de l’école et sa classe précédait l’entrée au collège pour les meilleurs d’entre nous. J’ai vécu les deux années que j’ai passées dans sa classe dans une crainte perpétuelle, tellement il était sévère. Avec lui, le tarif des punitions n’était jamais inférieur à 4 pages d’écriture, qu’il fallait effectuer en classe, après l’heure de sortie normale, à 16 h 30. La première année, il était rare que je quitte l’école avant cinq heures ou cinq heures et demie, à tel point qu’en manière de plaisanterie mais aussi dans l’espoir de conjurer le sort, je ne repartais jamais de la maison sans dire à ma mère « à ce soir à 6 heures ». Après la retenue, je ne traînais pas sur le chemin du retour, que je parcourais à la course pour ne pas aggraver mon cas par une punition nouvelle à la maison. J’étais pourtant toujours aussi docile et bon élève que pendant les années précédentes, mais il faut croire que ces punitions à répétition faisaient partie de la méthode d’enseignement du maître. Je n’étais pas le seul à en être la victime, loin de là. Je me souviens de certains soirs où il venait nous provoquer en venant déguster son goûter, des tartines de confiture, pendant que nous noircissions nos pages. Monsieur Saran ne se contentait pas de distribuer des pages d’écriture, il lui arrivait aussi de commettre quelques voies de fait, pratiques contre lesquelles nul ne se permettait de protester, ni les écoliers ni leurs parents. Moi-même j’y ai eu droit, un jour que j’étais au tableau et incapable de répondre, je suppose, autant par terreur panique que par ignorance. J’ai reçu, sans en être prévenu, une énorme baffe qui a envoyé ma tête contre le tableau. Cette mésaventure m’est arrivée un vendredi après-midi, date que j’ai considérée néfaste à partir de cet instant et pendant toute la durée de ma scolarité chez le père Saran. Comme par magie, la seconde année, dans la division supérieure, les punitions ont disparu ou sont devenus très rares. Le maître jugeait-il que nous avions pris le pli ? Je ne voudrais pas en faire un sadique mais, de fait, il semblait prendre plaisir à se montrer aussi sévère à l’égard de ses élèves. Alors que j’étais déjà à l’École Normale, il est venu faire des conférences à l’intention des élèves-maîtres de 4ème année. J’ai appris de l’un d’entre eux qu’il recommandait de ne jamais battre les élèves. Je ne me suis pas privé de lui dire que j’étais bien placé pour témoigner qu’il n’avait pas toujours mis en pratique ce beau principe dans l’exercice de son métier.

Pendant ces deux redoutables années, nous avons eu un répit lorsqu’un élève-maître de l’École Normale a effectué un stage dans notre classe. Il s’appelait Gaston Dubois. Sa présence nous garantissait un comportement plus humain de la part de notre maître, qui se tempérait devant lui. En outre, ce grand gaillard se montrait gentil et attentionné et me manifesta personnellement un intérêt que je n’ai jamais oublié. Il a fait une belle carrière de rugbyman à l’Union Sportive Dacquoise, dont il a été le capitaine, et, lors de ma première année à Paris, je suis allé le saluer à la sortie du vestiaire, à Charléty, après un match contre le Paris Université Club (le PUC). J’ai constaté qu’il se souvenait de moi, ce qui, mine de rien, m’a fait énormément plaisir. De même était-il heureux de voir qu’il ne s’était pas trompé sur mon compte et que je réussissais bien dans mes études.

La classe du directeur avait des avantages que n’avaient pas les autres. Il y avait une pendule, que nous n’avions pas le droit de consulter, comme je l’ai déjà signalé. Il y avait aussi une carte de France en relief qui me fascinait. La réalisation en était si parfaite qu’une boule de mercure placée à la source d’un de nos grands fleuves descendait vers son embouchure à une vitesse proportionnée au dénivelé du cours d’eau. Quant aux noms des villes et des fleuves et montages, ils épousaient la forme des reliefs, ce qui leur donnait une évidente poésie. Je me souviens aussi du poêle, car autant vous dire que nous n’avions pas de chauffage central (qui en avait d’ailleurs à cette époque à Dax ?). Je présume que les autres classes en avaient aussi, mais je les ai oubliés. Un de nos camarades était chargé de l’allumer avant 8h30. Il se servait pour cela d’un allume-feu typiquement landais, qui était le résidu du travail du gemmeur, je veux parler des fines languettes de bois, dont la forme et la dimension évoquaient l’os de seiche, et qui étaient imprégnées de résine. Tout cela flambait comme des allumettes et on n’avait pas besoin de papier pour faire prendre le charbon. Ces languettes s’appelaient des gemmelles, et, comme nous ignorions le mot, nous les aurions appelées des « jumelles », si le maître n’avait pas trouvé là matière à une des premières leçons de vocabulaire de l’année.

Monsieur Saran était un homme d’âge mûr. Il devait bien avoir la cinquantaine, à en juger par sa chevelure grise et le fait que ses enfants avaient quitté la maison paternelle. J’étais frappé par l’épaisseur de ses sourcils, qu’il lui arrivait de tailler en classe, à l’aide de ciseaux très fins au-dessus d’une feuille de papier journal, cependant que nous remplissions nos pages d’écriture. Sa tenue vestimentaire était celle d’un maître traditionnel qui avait, de plus, le privilège d’habiter sur son lieu de travail. Il portait donc la blouse grise et, pendant la mauvaise saison, il était chaussé de pantoufles légères en feutres (on disait des « feutres ») qu’il introduisait dans des sabots de bois. Il mettait ceux-ci pour traverser la cour et les laissait à l’entrée de la classe, ne conservant que ses feutres. Lorsqu’il avait froid, il se mettait dos au poêle, redressait les pans de sa blouse et se chauffait les fesses, ce qui nous amusait beaucoup. J’ai appris depuis que la nièce de Talleyrand faisait de même et que son oncle s’en moquait publiquement.

J’ai gardé le souvenir de quelques exercices qui appartenaient au rituel de la classe et que j’appréciais particulièrement. La journée commençait par une leçon de morale, terme qui recouvrait des sujets très variés concernant les devoirs de chacun en société. Un certain jour, le maître nous a parlé de la propreté et, pour illustrer son propos, il m’a fait venir devant mes camarades pour leur montrer que l’on pouvait être pauvre et propre sur soi. J’ignorais que je représentais toutes ces qualités et j’étais à la fois heureux et gêné qu’on m’ait distingué ainsi. En revanche, ma mère ne cacha pas sa fierté, lorsque je lui rapportai l’épisode.

Chaque semaine, on avait à apprendre un texte par cœur, en prose ou en vers. À la rentrée de 13h30, ceux qui se sentaient assez sûrs d’eux restaient auprès du bureau du maître, en attendant que celui-ci leur donne l’autorisation de réciter. On apprenait beaucoup par cœur et les personnes de ma génération se lamentent en constatant que cette pratique s’est perdue par la suite. Or, une mémoire que l’on n’entretient pas s’atrophie. Aujourd’hui on s’en remet aux machines et à internet pour trouver, à des questions, la réponse qu’autrefois on aurait mémorisée.

Il y avait aussi, principalement l’après-midi, l’exercice de calcul mental. Tandis que nous avions les bras croisés sur nos ardoises, le maître nous racontait que Perrette était allée au marché, qu’elle y avait emporté deux oies, six poules, quatre douzaines d’œufs, etc., qu’elle vendrait à tel prix, puis qu’elle avait acheté une robe, un outil, etc., à tel prix ; il nous fallait faire les additions et les soustractions de tête et écrire la somme qui restait sur l’ardoise. Quelquefois, les ventes et les achats se chevauchaient, ce qui compliquait encore l’affaire. Dans ce cas, monsieur Saran promettait « un merle blanc » à celui qui trouverait. C’était la plus forte récompense imaginable, puisque chacun sait que les merles sont noirs. À un signal du maître, nous levions notre ardoise. Ceux qui avaient trouvé juste avaient une bonne note J’aimais cet exercice, non seulement parce que j’y réussissais souvent mais aussi parce que cela me donnait l’occasion de rivaliser avec ma mère, qui avait hérité de sa propre mère un talent remarquable à compter de tête, alors qu’elle aurait été bien en peine d’aligner des chiffres sur un papier.

Les matières enseignées étaient principalement la lecture, l’écriture, le calcul, la récitation, la grammaire, l’histoire, la géographie et la morale. L’écriture concernait à la fois l’art de tracer les lettres et la tenue des cahiers. Nous écrivions à l’encre à l’aide d’un porte-plume que nous trempions dans un des encriers qui étaient incorporés dans le bureau (nous étions deux par bureau), un pour l’encre bleue, l’autre pour l’encre rouge. Il fallait éviter de faire des taches et le buvard de mauvaise qualité ou trop rarement changé ne nous y aidait pas toujours. Lors de ma dernière année de l’école primaire, j’ai vu arriver le stylo bille, mais il était interdit de s’en servir, parce qu’il ne permettait pas de faire les pleins et les déliés en quoi consistait l’essentiel de l’exercice d’écriture. De plus, les premiers Bic avaient une fâcheuse tendance à baver, ce qui aggravait leur cas.

Pour la grammaire, nous avions les livres d’exercice conçus par Odette et Édouard Bled, nous disions « le bled » ; pour la géographie, les cartes que nous avions toujours sous les yeux, car elles ne quittaient pas les murs de la classe. Monsieur Saran accordait une certaine importance à l’histoire et à la géographie landaises. Il lui arrivait d’employer un terme ou une expression en gascon, ce qui était rare dans l’école de la République qui, depuis la Révolution, avait persécuté les parlers locaux. Il était attaché à la région et portait le béret. Bien plus tard, j’ai rencontré un ancien président de l’Université Paris 11 qui portait un nom typique du Sud-Ouest. Quand il sut que j’étais né à Dax, il me parla d’un instituteur de cette ville qui avait siégé avec lui au comité de la Fédération Française de Pelote Basque. C’était monsieur Saran. Cette révélation m’a remis en mémoire qu’à peine mariés, j’ai invité votre grand-mère à suivre une partie de pelote sur le fronton de Dax, afin de l’initier aux plaisirs de mon enfance landaise. Le hasard voulut que nous ayons comme voisin monsieur Saran, qui nous éclaira sur certaines subtilités du jeu de pelote, ce qui témoignait de sa fine connaissance du sujet.

Sur ce solide tronc de connaissances, il poussait bien peu de branches et elles étaient maigres. Nous avions de temps en temps des exercices de gymnastique dans la cour, sans tenue adaptée. Il arrivait que le maître cède la place à un professeur attitré de l’École Normale. On pratiquait très peu le dessin et on nous montrait très peu d’œuvres d’art. Quant à la musique, elle était presque totalement absente. Au Cours Préparatoire, la classe de monsieur Laudouar avait chanté et mimé Trois jeunes tambours, à l’Atrium Casino, à l’occasion de je ne sais quelle fête, mais c’était peut-être à la Noël. J’en ai conservé une photo. Je ne me souviens pas d’avoir participé à une chorale. Il semblait aller de soi que l’enseignement de la musique était de la responsabilité des parents. En tous les cas, les nôtres veillèrent à nous faire apprendre à jouer d’un instrument chez monsieur Barsacq-Mongis, mais je reviendrai sur cette expérience.

 

Le cours préparatoire de l’École publique Saint-Vincent, garçons et filles réunis,

à l’Atrium Casino (1947). Je suis au premier rang au centre.

16-04-2020

Á suivre

 



[1] J’emploie le passé, parce que j’ai constaté, lors de mon dernier passage (années 1990 ?) que les bâtiments avaient été remodelés intérieurement, de façon à constituer des appartements plus grands qu’à l’origine. En revanche, la route et la voie ferrée sont toujours là.

[2] Il est possible que l’usine ait prélevé une certaine somme sur la paie de mon père pour couvrir les frais de location, mais je crois bien que ce n’était pas le cas. En tout état de cause, cette somme ne pouvait être que symbolique.

[3] Le jour où on tuait le cochon.

[4] Mot occitan qui désigne les pots en grès.

[5] Depuis, l’usage des composts familiaux est devenu courant.

[6] En occitan, langue habituelle de Maurice Hontarrède : « Tomé, cuneches aquere canciun ; ­Quere cancioun ?; ­ Sas, aquere de « Les cigognes sont de retour… ».

[7] Une quatrième école primaire fut bientôt construite au quartier du Gond, près de chez nous, mais j’allais déjà au collège lorsqu’elle fut inaugurée.

Une certaine idée de l’Université

Une certaine idée de l’Université

Dans ma page web (Profil), j’ai indiqué brièvement les raisons pour lesquelles j’ai pris ma retraite de l’Université[1] dès que cela m’a été possible.

Outre ces circonstances de vie et de travail peu favorables, la réforme, que je juge personnellement néfaste, des Universités à la suite du Processus de Bologne finit par faire de moi un étranger dans ma propre institution. J’en tirai la conséquence que je devais prendre au plus tôt une retraite à laquelle me donnaient droit mes plus de quarante années de bons et loyaux services, dans le but de reprendre une vie de chercheur à part entière. C’est ce que je fis en 2001.

Je ne jugeai pas utile alors d’énumérer dans le détail les raisons qui m’avaient conduit à prendre cette décision, mais elles étaient réelles et ma décision, réfléchie. Je ne le ferai pas non plus maintenant parce qu’un autre universitaire l’a fait infiniment mieux que je ne saurais le faire.

Lors de sa nomination comme Docteur honoris causa de l’Université de Louvain, Simon Leys a prononcé en 2004 un discours percutant que j’aurais volontiers repris à mon compte sans en retirer un mot, si l’occasion m’avait été donnée d’en prononcer un à l’occasion de mon propre départ à la retraite en 2001. Tout au plus me permettrai-je d’y ajouter quelques commentaires inspirés de mon expérience personnelle. Le discours s’intitule « Une idée de l’université » et a été publié dans le recueil de cet auteur intitulé Le studio de l’inutilité (Paris, éd. Flammarion, 2012, p. 285-291).

Une communauté de savants

La « communauté des savants » est, selon S. Leys, le premier des quatre « facteurs » qui interviennent dans son fonctionnement. Le terme « Université » est d’origine ecclésiastique, ce qui se comprend puisque l’Université est une institution qui fut créée par la papauté à la fin du XIIe siècle. Dans son testament, un chevalier andalou du XVe siècle ordonne dans ces termes les cérémonies de sa sépulture : « J’ordonne que, le jour de mon enterrement, les clercs de l’université de cette cité [Andújar] ainsi que le ministre et les frères del l’ordre de la Sainte Trinité me reçoivent […] ». Le terme « université » désigne donc l’ensemble des clercs séculiers des paroisses de la ville ; par conséquent, une communauté disposant d’une autorité qui lui est propre.

On a, semble-t-il, perdu la signification de ce terme, ce qui est d’autant plus grave qu’il sert à désigner toute l’institution. À ce propos, S. Leys relate une anecdote très instructive :

Il y a quelques années, en Angleterre, un brillant et fringant jeune ministre de l’Éducation était venu visiter une grande et ancienne université ; il prononça un discours adressé à l’ensemble du corps professoral, pour leur exposer de nouvelles mesures gouvernementales en matière d’éducation, et commença par ces mots : ‘Messieurs, comme vous êtes tous ici des employés de l’université…’, mais un universitaire l’interrompit aussitôt : « Excusez-moi, Monsieur le Ministre, nous ne sommes pas les employés de l’université, nous sommes l’université’. On ne saurait mieux dire.

J’ai moi-même été témoin de scènes analogues. Ainsi, le président de mon Université, contraint d’abandonner une réunion convoquée pour traiter d’une énième réforme concoctée par le ministère, à son départ confia la présidence de la séance au Secrétaire Général, c’est-à-dire à un administrateur, certes professionnel, mais engagé par l’Université pour la servir, alors qu’il avait à ses côtés le Vice-Président chargé de l’application de la réforme. Cela me scandalisa et je le fis savoir publiquement puis, en privé, au collègue Vice-Président, sans aucun effet sinon celui de me faire passer pour un mauvais coucheur. On me reprocha, en outre, de ne pas ménager la susceptibilité de monsieur le Secrétaire Général.

Une bibliothèque

Le deuxième élément constitutif de l’Université, selon S. Leys, est « une bonne bibliothèque » et d’ajouter : « Cette évidence se passe de commentaire ». Je crois, au contraire, qu’il convient de la commenter, ne serait-ce que parce que le concept-même de bibliothèque a subi, depuis, des bouleversements majeurs. La matérialité du livre n’étant plus sa caractéristique pemière, sa consultation n’exige plus un lieu spécifique de conservation.

Je le regrette amèrement, tant j’ai éprouvé de plaisir et tiré de parti à fréquenter certaines bibliothèques. Celle de la Casa de Velazquez reste, pour moi, en tant que médiéviste, un espace idéal, où il était permis de se déplacer, de consulter sur place pour finalement choisir le ou les volumes désirés. Je conserve aussi un souvenir ému de mes pérégrinations dans les entrailles de la Sorbonne. Il était possible alors de s’y aventurer sans cicerone ; et l’on comptait sur la rencontre avec quelque employé de la bibliothèque chargé de replacer des ouvrages ou d’en retirer pour les lecteurs de la salle, pour éviter de s’y égarer. J’ai même rêvé de m’y laisser enfermer un soir, après la fermeture, tel Washington Irving dans l’enceinte de l’Alcazar ou dans les jardins du Generalife à Grenade.

Aujourd’hui, du fait de la numérisation accélérée des collections, il suffit de s’asseoir devant son ordinateur pour accéder aux sources livresques. Je ne m’en plaindrai pas, surtout en ce qui concerne les manuscrits. J’ai trop souvent déploré que l’on ne me laissât consulter que des microfilms pour ne pas me réjouir de pouvoir aujourd’hui charger dans la mémoire de ma machine d’excellentes photos de manuscrits qui m’avaient mobilisé des semaines entières à la BN de Paris ou à celle de Madrid. Il m’est toujours interdit de les manipuler, condition indispensable à une bonne connaissance codicologique, mais la reproduction est si exate que je m’en accommode.

Bien d’autres lieux mériteraient d’être mentionnés : la Bibliothèque de l’Escurial, où il était possible de se dégourdir les jambes en admirant les sublimes codex arabes présentés dans les vitrines de salles d’exposition désertes ; des collecions privées (Lázaro Galdiano et autres) ; le fonds des Académies madrilènes ; les différentes archives ; etc. Cette énumération suffit, me semble-t-il, à concevoir que le livre est un élément indispensable à l’existence de l’instution universitaire.

Étudiants et moyens

Les deux derniers facteurs avancés sont les étudiants et les ressources matérielles. S. Leys les juge importants mais pas indispensables.

Pour le second, il cite le cas de l’Université de Pékin qui, pendant la République de Chine, à partir de 1912, bien que dans le dénuement le plus complet, joua un rôle de premier plan dans la vie intellectuelle du pays. Quant à moi, je suis persuadé que les vrais savants ne sont pas attirés par l’appât du gain et ne désirent que disposer de moyens même modestes pour pouvoir accomplir leur tâche. Je considère, en outre, que c’est un devoir de l’État d’y subvenir. J’ai eu à souffrir de devoir travailler dans des locaux souvent vétustes et étroits, sans que cela compromette gravement mon engagement. Si je déplorais cet état de fait, ce n’était pas tant pour des raisons pratiques que parce qu’il témoignait du peu d’intérêt de nos gouvernements à l’égard de la culture en général et de l’Université en particulier.

La question des étudiants est d’une autre nature. Il m’est souvent arrivé de dire, sous forme de boutade, qu’une Université ne pourrait se passer de professeurs ni de livres, mais qu’elle pourrait fort bien se passer d’étudiants. Je ne savais pas que cet avis était partagé par un collègue aussi éminent que S. Leys. Entendons-nous bien, je ne m’oppose pas à ce que le savant puisse, ou même doive, communiquer ce qu’il sait à un auditoire. La loi Savary de 1984, en instituant le corps des enseignants-chercheurs, a heureusement tranché sur ce point en ne dissociant pas ces deux fonctions et en supprimant toute hiérarchie entre elles. Ce qui est contraire au principe universitaire, c’est de faire passer la recherche au second plan.

Personnellement, il m’a fallu attendre les dernières années de ma carrière pour pouvoir commenter des textes médiévaux devant des étudiants. La transmission des fruits de ma recherche, je la réservais à mon séminaire. Il s’agissait d’une initiative personnelle, non comptabilisée dans mon horaire d’enseignement. Le séminaire se tenait tous les quinze jours dans un lieu extérieur à la Faculté, au Collège d’Espagne de la Cité Universitaire, où la directrice de l’époque, Carmina Virgini, elle-même universitaire, m’hébergeait gratuitement dans un cadre superbe.

La nature du rapport imposé par les réglements universitaires récents entre l’enseignant et l’étudiant n’est qu’une caricature de ce qu’il devrait être. L’étudiant est exclusivement motivé par l’obtention d’un diplôme auquel « il a droit » et pour laquelle il est tenu à un minimum d’efforts. Un intérêt pour la matière enseignée et, accessoirement, pour les travaux du professeur n’est pas jugé nécessaire. S. Leys a vécu en Australie des situations plus extrêmes. Les ressources des Universités de ce pays dépendant principalement des frais d’inscriptions, particulièrement élevés pour les étrangers, la conséquence allait de soi :

Un recteur d’université nous a engagés un jour à considérer nos étudiants non comme des étudiants, mais bien comme des clients. J’ai compris ce jour-là qu’il était temps de s’en aller.

Chez nous, ce n’est pas l’argent de l’étudiant ou de sa famille qui motive cette dérive, mais celui de l’État, dont il est convenu qu’il n’a pas à entretenir une danseuse. D’autres facteurs interviennent aussi, qu’il serait trop long d’énumérer. J’en retiendrai deux : l’organisation de l’enseignement et la question des débouchés.

Jusqu’à la dernière réforme, l’État n’intervenait que pour fixer les limites chronologiques qui s’appliquaient à tous les ordres d’enseignement, du Primaire au Supérieur, encore que ce dernier ne fût pas tenu de strictement s’y conformer. L’unité de temps était l’année, la division en trimestres n’intéressant pas l’Université. Désormais, on a imposé la division en semestres, qui sont en fait des quadrimestres, et deux sessions d’examens, l’une en janvier-février, l’autre en juin-juillet, en lieu et place de la session de juin et de celle d’octobre.

Les effets de ces mesures, outre qu’elles innovent dangereusement en privant les autorités universitaires de prérogatives qui leur étaient jusque-là reconnues, est d’appauvrir considérablement l’enseignement dispensé. Que peut-on enseigner en quatre mois ? Dans les matières littéraires, je ne vois que des nouvelles, quelques pièces de théâtre ou de brefs recueils de poèmes. Exit les œuvres majeures, la Chanson de Roland ou Don Quichotte de la Manche. En outre, comme il faut éviter un trop grand pourcentage d’échecs, l’enseignement consiste en une préparation à l’examen, de façon que le candidat ne soit pas désorienté par les questions qu’on lui posera. Une bonne proportion des heures d’enseignement consiste donc à entraîner les étudiants à éviter les écueils de l’épreuve finale.

Au terme de ses études, un étudiant dispose, par conséquent, d’un bagage minime, d’autant qu’il n’est pas question de lui imposer des lectures annexes ; si c’est le cas, elles ne seront pas sanctionnées.

C’est d’autant plus absurde que l’on exige désormais de l’Université de préparer les étudiants à la vie professionnelle. Pour détourner cet obstacle, les politiques ont imaginé de favoriser la création de nouvelles filières conçues pour répondre à cette exigence : moins de théorie, ou pas du tout, et plus de pratiques, ce qui se traduit, dans le domaine des langues, par la création de la filière des Langues appliquées. Cette merveilleuse invention implique que la connaissance d’une langue ne se suffit pas à elle-même, mais encore qu’il faut savoir l’appliquer et que cela s’apprend à l’Université. Ainsi, même si vous possédez l’espagnol au point de pouvoir lire Benito Pérez Galdós et Lope de Vega, vous devrez vous soumettre à un enseignement spécifique pour être en mesure de lire la prose d’un juriste, d’un scientifique ou même d’un journaliste. On pourrait se contenter d’acquérir un vocabulaire particulier mais il existe apparemment aussi une syntaxe et une morphologie propres à ce champ d’application.

Objet de l’Université

Par contraste, S. Leys énumère les finalités de l’Université :

L’université a pour objet la recherche désintéressée de la vérité, quelles qu’en puissent être les conséquences et l’extension, et la communication du savoir pour lui-même, sans aucune considération utilitaire[2].

Cette définition, à laquelle j’adhère sans réserve, ouvre un champ d’application très large, pour ne pas dire infini. Elle s’expose néanmoins à certaines critiques au nom de principes opposés et tout aussi respectables. Ainsi, à l’intérieur d’une société donnée, nulle institution ne saurait se dispenser de devoir rendre des comptes. En outre, la revendication du droit à s’adonner à une activité qui ne recherche pas à se rendre utile peut également choquer.

Le principal reproche qu’on pourrait lui faire est de promouvoir un élitisme qui entre en contradiction avec les règles de fonctionnement d’une société démocratique.

Tout en s’affirmant partisan du principe d’égalité entre tous les membres d’une société, S. Leys fait valoir que sa stricte application dans le domaine de la pensée entraîne de dangereuses dérives.

La démocratie est le seul système politique acceptable, mais précisément elle n’a d’application qu’en politique. Hors de son domaine propre, elle est synonyme de mort : car la vérité n’est pas démocratique, ni l’intelligence, ni la beauté, ni l’amour – ni la grâce de Dieu.

Laissons-là beauté, amour et grâce de Dieu : les intégrer à cette réflexion me paraît excessif et contribue à créer un phénomène d’exclusion qui, pour le coup, équivaut à une forme d’ostracisme que je ne partage pas. Tenons-nous-en à « la vérité ». Dans le domaine du savoir, elle ne peut être approchée que par des recherches approfondies, nuancées, dépourvues de toute manipulation, justifiées par une documentation vérifiable et un raisonnement honnête. Rien de bien démocratique, en effet, dans cette démarche. La conclusion qu’en tire S. Leys est radicale :

Une éducation vraiment démocratique est une éducation qui forme des hommes capables de défendre et de maintenir la démocratie politique ; mais, dans son ordre à elle, qui est celui de la culture, elle est implacablement aristocratique et élitiste.

Cette déclaration sonne comme un provocation à une époque où il n’est pas d’objet qui ne puisse être soumis à l’épreuve de la popularité ; où chacun se croit autorisé à juger de tout sans avoir à se justifier (et souvent sous le couvert de l’anonymat) ; où toute opinion vaut vérité si elle est soutenue par un nombre conséquent de suiveurs. Je ne sais si S. Leys avait déjà en tête cette dérive, qui n’a cessé de prendre de l’ampleur depuis 2004, ou s’il en avait eu la prémonition. En fin de compte, comment ne pas lui donner raison ? Il découle de ces affirmations qu’en restant fidèle à ses principes, même s’ils encourent l’accusation d’élitisme, l’Université remplit un devoir essentiel et parfaitement respectable en ne cédant pas à la tentation de reconnaître à quiconque une compétence innée.

L’absence de considération utilitaire du savoir qu’elle dispense est l’autre caractéristique de l’Université, selon S. Leys. Cela ne signifie pas qu’elle vise à l’inutile, comme on a tendance à le croire et à le dire, surtout dans le domaine des Sciences Humaines. On affirme ainsi, au contraire, qu’il ne faut pas enfermer la pensée dans un cadre préalablement défini mais lui laisser libre cours sans préjuger du résultat auquel elle pourra nous mener. Penser par soi-même n’est jamais inutile et l’enseigner est une obligation. C’est ainsi que se forment des esprits capables de se gouverner eux-mêmes, quel que soit le domaine d’activité auquel ils s’appliqueront. Tel est le but d’un enseignement universitaire et toute sa noblesse.

L’accusation d’inutilité est à mes yeux un contresens complet. Je l’ai pratiquement entendu depuis l’instant désormais lointain où j’ai commencé à enseigner. Je pourrais même aller au-delà. Je n’ai pas oublié la remarque que me fit mon ami instituteur Jacques Leblond, lorsque, fraîchement reçu à l’Agrégation d’Espagnol, je lui annonçai que je comptais me consacrer à des études de médiévistique. « Comment peut-on s’intéresser au Moyen Âge ? » me rétorqua-t-il, ou à peu près. C’est une question que je me suis souvent posée depuis et qui, en fin de compte, se ramène à ceci : comment, lorsqu’on procède de la classe ouvrière ou paysanne, peut-on se détourner d’une formation pratique, de technicien ou d’ingénieur, dans le meilleur des cas, qui est pourtant une voie toute indiquée, compte tenu de nos antécédents ?

C’est faire peu de cas des éléments extérieurs qui peuvent déterminer le choix d’une carrière. Je pense, bien évidemment à l’attrait pour les Lettres, pour l’Histoire ou toute autre discipline « littéraire ». Mais je n’écarte pas non plus le désir, plus ou moins conscient et réfléchi, d’une rupture avec des antécédents familiaux qui, dans mon cas, se perdent dans la nuit des temps. Choisir un champ des Sciences Humaines, quel qu’il fût, était un moyen efficace d’y parvenir. Or, une fois la vanne ouverte, pourquoi ne pas s’engager plus loin encore en refusant de choisir un domaine lié à l’actualité ou à un passé récent ? L’acte gratuit prend tout son sens si on le pousse à son paroxysme. Les circonstances m’ayant obligé à renoncer aux Lettres classiques ou, pour être plus exact, à l’étude de la Grèce antique, le Moyen Âge me servirait de lot de consolation. Tant qu’à être inutile, autant choisir le lieu où il était permis de l’être vraiment, et d’éviter toute compromision avec une actualité qui, à mes yeux, relevait plus du journalisme que d’une approche universitaire.

Novembre 2024



[1] Je mets systématiquement une majuscule, contrairement à S. Leys.

[2] J’ai pris la liberté de modifier quelque peu la ponctuation de l’édition pour éviter toute ambigüité. La ponctuation primitive est la suivante : « […] quelles qu’en puissent être les conséquences, l’extension et la communication du savoir […] »

Actualité de Yourcenar

Actualité de Yourcenar

Nous sommes mieux renseignés [qu’à la fin du XIXe siècle] sur la manière dont une civilisation finit par finir. Ce n’est pas par des abus, des vices ou des crimes qui sont de tous les temps, et rien ne prouve que la cruauté d’Aurélien ait été pire que celle d’Octave, ou que la vénalité dans la Rome de Didus Julianus ait été plus grande que dans celle de Sylla.

Les maux dont on meurt sont plus spécifiques, plus complexes, plus lents, parfois plus difficiles à découvrir et à définir. Mais nous avons appris à reconnaître ce gigantisme qui n’est que la contrefaçon malsaine d’une croissance, ce gaspillage qui fait croire à l’existence de richesses qu’on n’a déjà plus, cette pléthore si vite remplacée par la disette à la moindre crise, ces divertissements ménagés d’en haut, cette atmosphère d’inertie et de panique, d’autoritarisme et d’anarchie, ces réaffirmations pompeuses d’un grand passé au milieu de l’actuelle médiocrité et du présent désordre, ces réformes qui ne sont que des palliatifs et ces accès de vertu qui ne se manifestent que par des purges, ce goût du sensationnel qui finit par faire triompher la politique du pire, ces quelques hommes de génie mal secondés perdus dans la foule des grossiers habiles, des fous violents, des honnêtes gens maladroits et des faibles sages. Le lecteur moderne est chez lui dans l’Histoire d’Auguste.

Marguerite Yourcenar, « L’histoire d’Auguste »,

dans Sous bénéfice d’unventaire, essais, Paris, Gallimard, 1978, p. 7-27.

Marguerite Yourcenar a rédigé en 1958, dans le droit fil des Mémoires d’Hadrien, publié en 1952, ces réflexions sur l’Histoire d’Auguste, recueil de vingt-huit portraits d’empereurs romains ayant régné aux IIe et IIIe siècles, rédigé à la fin du IVème. J’ai volontairement isolé le paragraphe final. Tout l’essai se caractérise par une maîtrise de l’écriture, une profondeur d’analyse et de pensée, une lucidité sans concession qui émeuvent et bouleversent. Ce qui me frappe surtout, c’est le caractère prémonitoire de cet inventaire à peu près exhaustif des égarements de l’époque où nous vivons, soixante-cinq ans plus tard, dans le champ du politique, du social, de la culture, de la vie.

Je transcris ce passage au moment où les sauveteurs de Valence et d’ailleurs s’apprêtent à retirer de la boue des cadavres, peut-être par dizaines, de personnes surprises par un déluge prévisible mais que l’on n’a pas voulu prévenir ; au moment où des gouvernants se prévalent d’un pouvoir délégué par les urnes pour en faire un usage disproportionné ; au moment où la vérité ou, du moins, une approche critique et raisonnée des phénomènes, doit s’effacer devant les vitupérations d’illuminés ou de manipulateurs cyniques dont les médias se font l’écho avec complaisance ; au moment où les causes les plus justes sont dénaturées par le jusqu’au-boutisme de leurs plus récents défenseurs ; au moment où l’on réentend les tenants d’un système politique qui a produit tant d’horreurs, et que, naïvement, l’on croyait définitivement éradiqué, mais dont l’effacement n’a guère duré que l’espace de deux générations ; au moment où la médiocrité devient un critère de valeur, dès l’instant où elle est relayée par le grand nombre.

Pour honorer à sa juste mesure la perspicacité de Marguerite Yourcenar, la liste pourrait s’allonger encore.

Novembre 2024

Vue de Chinon dans la collection de Claude Gaignières (1699)

Vue de Chinon dans la collection de Claude Gaignières (1699)

La Vue de Chinon exécutée en 1699 par Louis Boudan, est une aquarelle bien connue est souvent reproduite. Elle est conservée à la Bibliothèque Nationale, Collection Gaignières, sous le n° 5320.

 

Veüe de la Ville et du Chasteau de / Chinon. En Touraine à 3. Lieues de Fonteuraud / 1699. Écus d’armes : d’azur à 3 fleurs de lis d’or, 2 et 1, accompagnées alternées de 3 tours d’argent, 1 et 2 (armes de Chinon) ; d’argent à 3 chevrons de gueules (armes du cardinal de Richelieu).

Elle nous offre une vue profonde et panoramique du site : au premier plan, la Vienne, ses îles et ses berges ; puis la ville derrière ses murailles ; le château enfin. Les reproductions anciennes, jusqu’au xixe siècle inclus, n’ont pas toujours eu bonne presse auprès des historiens et des archéologues. On leur reproche de donner une vision qui sacrifie souvent l’exactitude à l’imagination ou à la recherche de l’effet. Cette opinion n’est plus tout à fait de mise aujourd’hui, dès l’instant où il reste assez de vestiges des monuments anciens pour mesurer le degré d’exactitude de leur représentation.

En ce qui concerne le château figurant dans l’aquarelle, Bruno Dufaÿ a démontré la précision de la reproduction, point par point, au moyen d’une projection de l’élévation du château et de sa silhouette par la 3D sur le cadastre napoléonien.

Si l’on se fonde sur la silhouette de la forteresse telle que l’a représentée Louis Boudan, il ne fait aucun doute qu’il a effectué son relevé depuis le côteau sur la rive gauche. Reste à préciser l’emplacement exact du point de vue. C’est à quoi je me suis employé.

 

De façon à mieux rendre visible la partie utile de l’aquarelle, je l’ai amputée de sa partie supérieure occupée par le cartouche et les deux écus.

 

Je me suis donc rendu sur le coteau nord pour tenter de repérer le lieu d’où a pu être effectué le relevé. Il n’est pas nécessaire de monter très haut pour obtenir, à la faveur de l’éloignement, « une élévation géométrale de l’édifice » (Dufaÿ). L’emplacement favorise aussi la perception de la ville, en permettant au regard de plonger par-dessus la muraille et de découvrir une hauteur de façades nettement plus grande que celle que l’on devait percevoir depuis la berge. Il faut donc franchir la Vienne, emprunter la digue Saint-Lazare qui prolonge le pont au sud, traverser la départementale qui suit la rive gauche, soit 2 kms environ. On emprunte, à droite, la voie qui passe le long de l’église de Parilly et l’on poursuit jusqu’au manoir de la Vaugaudry.

Vue du château

Pour situer précisément le point de vue en ce mois de septembre 2024, je disposais de deux repères : la Tour de l’Horloge et le clocher de Saint-Maurice. Sur l’aquarelle, on voit la première de profil, depuis l’ouest, selon un angle légèrement inférieur à 45°. Quant au clocher de Saint-Maurice, sa pointe s’inscrit dans le rempart de la forteresse, à l’est de la Tour du Trésor. J’ai utilisé conjointement les deux repères, parce que le recours au seul angle de visée de la Tour de l’Horloge était trop aléatoire. Il se trouve que, par chance, le clocher est visible au-dessus de la barrière végétale que constitue la rangée de platanes qui borde le quai Charles VII et qu’il se prête particulièrement bien à cette observation. En effet, il suffit de s’écarter de 100 m à l’est ou à l’ouest pour constater que la pointe se déplace de façon perceptible sur le fond de la muraille.

Pour obtenir une visée similaire à celle du géomètre de Gaignières, il convient de se placer dans l’espace qu’occupait le primitif château de la Vaugaudry, qui s’élevait quelque 100 m plus à l’est de l’actuel manoir. Cet espace est désormais boisé mais on observe, en contrebas, un clos ancien, désormais entouré de murs, qui pourrait-être celui qui est représenté au premier plan de l’aquarelle.

En résumé, le point de vue se trouve à quelque 2,5 kms à vol d’oiseau de la ville et du château, excentré vers l’ouest de quelque 2 km. Et il semble qu’il ait été choisi parce qu’il offrait une vue frontale du château, du moins est-ce l’impression que l’on retire, même si la forteresse présente un angle de 20° d’ouest en est par rapport à la vallée. L’effet de ce dernier s’estompe dans la mesure où le château se voit attribuer la position centrale dans l’image.

La coïncidence du point de vue avec le manoir de la Vaugaudry laisse supposer que Louis Boudan y fut accueilli par ses propriétaires pour y effectuer son relevé. Selon Henri Grimaud, pendant son excursion dans la région de Chinon en septembre 1699, Gaignières fut l’hôte de l’abbesse de Fontevraud. C’est ce qui explique, sans doute, le libellé du cartouche de titre de l’aquarelle, qui situe la ville en fonction de l’abbaye (« à 3. lieues de Fonteuraud »). À Chinon et dans ses environs, il a recherché les traces de la présence de Rabelais et en a tiré plusieurs dessins : la Devinière et la maison dite de Rabelais, rue de la Lamproie, représentée dans deux dessins. Par ailleurs, l’entreprise de Gaignères était suffisamment connue pour que ses collaborateurs aient pu jouir de l’hospitalité de personnes fortunées pendant la durée de leurs travaux, par exemple à la Vaugaudry qui, à la fin du xviie siècle, fut la propriété de Philippe de Dreux, lieutenant général du bailliage.

 

Vue de la ville

Par opposition à celle du château, la représentation de la ville est plus maltraitée ou, « bricolée », selon le mot de B. Dufaÿ. Le point de vue initial présente de sérieux inconvénients pour le géomètre. En premier lieu, la masse que constitue le faubourg Saint-Jacques qui, à l’époque, était encore entouré d’une muraille, devait lui cacher une grande partie du pont, dont seule l’extrémité, côté ville, devait être visible. De ce fait, Louis Boudan ne pouvait voir non plus les édifices qui se trouvaient en aval sur la rive droite. Pour compléter le relevé effectué depuis le coteau, il était contraint d’adopter un nouveau point de vue, plus près de la rivière.

Cette hypothèse est vraisemblable si on veut bien considérer que les immeubles de la ville, telles qu’ils figurent dans l’aquarelle, n’étaient pas perceptibles dans le détail à une si grande distance. Ce qui était possible pour le château, placé en évidence au sommet de la butte, ne l’était pas pour des édifices plus réduits, cachés en partie par la muraille et par la végétation des îles et de la berge.

Pourtant, la représentation est loin d’être fantaisiste. D’où l’idée que la première saisie, depuis le coteau de la Vaugaudry dut être complétée par une deuxième, prise à faible distance depuis une position relativement élevée, probablement au haut d’un édifice. On pense évidemment à l’église Saint-Jacques, dont le clocher offrait une position favorable. Cela expliquerait aussi pourquoi les bâtiments de la ville semblent rivaliser en volume et en hauteur avec ceux de la forteresse. Ainsi, vue du coteau, la pointe du clocher de Saint-Maurice reste très en dessous de la muraille, alors que là, elle atteint le milieu du massif qui la surplombe.

Même depuis cette position, il n’était pas aisé d’insérer les édifices situés à l’est du château. La raison principale en est que celui-ci devait occuper le centre de l’image, ce qui ne pouvait se faire qu’au détriment de la place occupée par la ville. En effet, si celle-ci ne déborde pas à l’ouest le pied de la muraille qui descend de la forteresse, à l’est, elle se répand largement en aval : quartier Saint-Etienne, faubourg Saint-Mexme et Porte des Prés. Plutôt que de s’abstenir de les reproduire, Louis Boudan a choisi de les insérer, au prix d’un déplacement vers l’issue du pont et d’un resserrement qui ne rendent pas compte de la réalité.

Vue de la rivière

L’interprétation du premier plan, qui occupe la partie inférieure de l’aquarelle jusqu’à la rivière, peut prêter à confusion. En apparence, il suggère une continuité ininterrompue entre le site de la Vaugaudry et la berge. Or, il n’en est rien. L’espace qui est au-delà du rebord de la butte, figurée à gauche, par un alignement d’arbustes et, à droite, par un verger clos d’un mur, se trouve en contrebas de celle-ci. Il s’agit d’un espace voué à la culture, comme l’indiquent les sillons visibles ainsi que la vache conduite par un couple, que traverse un chemin qui descend du coteau puis, après avoir tourné vers la droite, disparaît à la vue. La partie la plus éloignée est un lieu d’agrément, comme en témoignent le promeneur et le personnage suivi de son chien. Cet espace se termine par un rebord en surplomb sur la rivière, lequel cache l’extrémité du chemin ainsi que la berge. Les embarcations que l’on aperçoit ne sont pas amarrées sur la rive mais se trouvent au milieu du cours : un personnage manie une barque pour rejoindre une des trois toues que l’on aperçoit à l’extrême droite. La vue ne nous montre pas la berge, ce qui laisse à penser qu’elle reproduit un relevé effectué depuis le coteau et non d’une position plus rapprochée, par exemple, depuis l’église Saint-Jacques.

Enfin, l’aquarelliste a voulu donner à cette partie de son tableau une dimension esthétique. Il a choisi un moment précis de la journée, celui où le soleil est au couchant et où les ombres, soigneusement indiquées, se projettent vers l’est. Les personnages, le chien et le bœuf relèvent du tableau de genre, de même que les barques et les toues. La représentation de la végétation s’apparente à un décor, les arbres étant soigneusement alignés, au premier plan, au sommet du coteau et sur les berges, à l’exception de l’île Auger qui contient un bosquet.

Bibliographie

De Izarra, François, La Vienne à Chinon de 1760 à nos jours. Évolution d’un paysage fluvial. Combleux, Éditions Loire et Terroirs, 2007, p. 323-324.

Dufaÿ, Bruno, « Nouvelles considérations sur la valeur de documents iconographiques représentant la forteresse de Chinon », Châteaux et Atlas. Inventaire, cartographie, iconographie xiiexviie siècle Actes du second colloque de Bellecroix, 19-21- octobre 2012, Édition du Centre de Castellologie de Bourgogne, Chagny, 2023, p. 196-212.

Grimaud, Henri, « Roger de Gaignières à Chinon », BSAT, T. 18, 1909-1910, p. 127-130.

Mauny, Raymond, « Les dessins de Gaignières (1699) relatifs au Chinonais, BAVC, T. V (1966), p. 558-567.

 

Parler landais

Parler landais

Les Landes n’ont pas de poètes. Et c’est bien fait. Qu’elles s’en prennent à leur langue « épouvantable » et « primitive ». Le gascon paraît déjà suffisamment barbare et raboteux aux autres peuples de langue d’oc. Le Landais s’y distingue en y rajoutant des accrocs à écorcher les oreilles. Tantôt des tthieuh, tantôt des ddhieuh, inconnus de la civilisation[1]. Tantôt encore il s’en donne à cœur joie dans les ouèn ou les oueun, les bruc et les mocr, les grm, les thioc et les bartoc… Votaire a fort bien dit : « Beaucoup de consonnes et peu d’esprit ». Sauf l’esprit rude, ce h aspiré qui attaque le mot comme un « han ! » de bûcheron, et qui huche à plaisir tout au long de phrases sans tête ni queue, aux propositions capricieusement combinées en casse-tête chinois ou en contre-plaqué. Tout irait encore à peu près, sans l’inévitable, inextirpable et archaïque que, qui croit remplacer à tout propos de bons pronoms personnels. Que si le gascon, en effet, l’utilise couramment, comme une note gaie de piano-forte, le landais le cahote, et le hoquette en à-coups sourds et sombres. Comme si les e muets ne se trouvaient pas assez nombreux déjà dans ce « parler noir », guttural, qui vous met « dans la gorge comme la rumeur de la mer sur les galets » [Emmanuel Delbousquet, En Gascogne, Mont-de-Marsan, 1929, p. 17]. Parler « noir » qui, pour un Béarnais, ne peut faire figure que de patois, dégénéré ou plutôt sous-développé comme les sonorités punks. Au moins pourrait-il se rendre en quelque manière intelligible. Mais alors que les grammairiens occitans réussissent à la longue à faire cadrer le gascon avec les principes de la norme occitaniste, lorsqu’il s’agit de torturer le landais, ils renoncent avec agacement. Lorsqu’ils cherchent à unifier le vocabulaire des langues d’oc, ils ne trouvent dans le landais que l’unité de l’incohérence. Les mots changent de village à village, de tribu à tribu :  « Comment dit-on, chez toi, entonnoir ? – Ulhete ; et chez toi ? – Ahonilh… – C’est pas pareil… ». Comment donc tirer la moindre poésie de si peu d’académie ? En approfondissant l’études des langages landais, peut-être obtiendrait-on tout de même quelque sonorité commune, qui permettrait que l’on s’entendît avec des rudiments musicaux, comme les volatiles ou les félidés. Mais aucun chant national – et l’on connaît les liens étroits de la poésie et de l’histoire – aucune épopée ne paraissent posssibles, aucune Marseillaise. Sauf toutefois la « Marseillaise landaise », le cantique Estela de la mar, qui, chanté dans les pèlerinages, ne devient que l’harmonie du chaos : le Maransin rudoie ; les Petites Landes ondoient ; le Médoc grommelle ; les Grandes Landes huent. Un compositeur de chants populaires landais s’était rabattu sur un seul dénominateur commun : « Il faut que ça monte et que ça descende. »

Voilà donc, sans nul doute, une langue de rebut.

Bernard Manciet, Le triangle des Landes,

Paris, Arthaud, 1981, p. 173-174.

Avec beaucoup de malice, Bernard Manciet se fait l’avocat du diable. Lui qui avait choisi cette « langue de rebut » comme organe de prédilection pour composer son œuvre poétique, reprend tous les clichés qui, dans le reste du domaine occitan et chez bien des linguistes, tendent à déconsidérer ce parler neugue auquel il tenait tant.

Je n’ai jamais « parlé patois », selon la formule qui, pendant mon enfance, désignait la langue gascone en usage dans les Landes. Nos maîtres ne nous y incitaient pas, même si tous ne mettaient pas un réel acharnement à défendre l’usage exclusif du français, qui était une des obligations des hussards de la République. Certains y veillaient de près. Mon camarade Jacques Dalès se souvient que notre instituteur du cours moyen à l’école publique Saint-Vincent de Dax, M. Dassé, au demeurant un homme peu sévère dans le contexte plutôt répressif du Primaire d’alors, n’admettait pas la moindre entorse à cette règle. D’autres, au contraire, ne rougissaient pas s’il leur échappait quelques mots dans cette langue. Il y en eut même, mais je ne le sus que plus tard, qui la pratiquaient couramment, en-dehors de l’école, s’entend. Ainsi, c’est en patois que Pierre Roumégous, qui avait la charge de la classe du certificat d’études, rédigeait ses articles pour Le Travailleur landais et sa correspondance à l’intention d’autres militants socialistes. À l’initiative de sa fille, Micheline, certains des écrits de son père ont fait l’objet d’une publication en volume (Pierre Roumégous, Leutres à l’Henri, lettres à Henri. Chroniques politiques gasconnes du Travailleur landais (1936-1948). Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2014) ou sous forme d’articles dans le Bulletin de la Société de Borda (n° 526, 2ème trimestre 2017 ; n° 547, 3ème trimestre 2022).

Nos parents en possédaient quelques rudiments, qu’ils avaient acquis, pour l’un, sur les chantiers forestiers de la Haute Lande, pour l’autre, dans les maisons où elle avait été placée. Ils en savaient assez pour pouvoir s’entretenir avec des amis paysans, comme les Lesfauries, à Bénesse-lè-Dax, chez qui je me suis familiarisé avec la vie de ferme. Mon père allait se ravitailler chez eux pendant la guerre – sept bons kilomètres à vélo, avec la rude côte de Saint-Pandelon, longue d’un kilomètre, à franchir à l’aller – : il leur cédait une partie du sel qu’il recevait de l’usine des Salines, où il travaillait, et en rapportait beurre, fromages, etc. Les parents Lesfauries ne parlaient que patois à la maison, même si leurs enfants, surtout les filles, qui avaient notre âge, répugnaient à l’utiliser avec des urbains, car c’est ainsi qu’elles nous percevaient. De ces relations très épisodiques, je n’ai retiré qu’une connaissance superficielle, essentiellement limitée à quelques termes ou locutions de la vie courante. Mais je les ai conservés et j’en fais volontiers usage en famille, pour le plaisir mais aussi parce qu’ils véhiculent des nuances que le français ignore. J’en ai fait un bref inventaire, que je reproduis ci-dessous.

Français à la sauce gasconne

À jour passé : tous les deux jours.

Charlotade

   – bouffonnerie ; emploi courant dans une corrida ratée

   – certaines figures dans les courses de vachettes.

Connaître

   – Ça n’est pas à connaître. « J’ai fait le ménage il y a deux heures et ce n’est plus à connaître ; « Tu t’es lavé les mains ? Ça n’est pas à connaître ».

   – Ça se connaît : ça se remarque, c’est évident, je vois bien (tournure inspirée du castillan ‘se conoce’, qui a le même sens ?)

Deuil

   – Ça me fait deuil : il m’en coûte, j’en ai du regret. Du médiéval français dueil.

D’ici étant : vu d’ici

Dit, le

   – Il ne veut pas que ce soit le dit : il ne veut pas l’admettre ; il ne veut pas qu’on le soupçonne ; il ne veut pas que cela se sache.

Souvenir

   – Ça me souvient : il m’en coûte

Virer

   – Tourner

 

Termes ou locutions gascons

aganit, aganide : avare

apiter : planter bien droit, faire tenir un objet droit.

barrat a clau : fermé à double tour.

bechigue : vessie ;  terme désignant tout ballon fait de cuir. Au moment de la tuaille (voir ce mot), les enfants attendaient qu’on leur donne la vessie du porc sacrifié. Après l’avoir débarrassée de sa graisse et l’avoir laissé sécher, ils la gonflaient et s’en servaient comme d’un ballon de rugby. Elle ne résistait pas longtemps à ce régime. Dans ces commentaires des matches du Tournoi des Cinq Nations, Pierre Albaladejo ne manquait jamais l’occasion de désigner ainsi le ballon.

beriac, beriague : ivre

caguer : chier. J’emploie plus volontiers caguer parce que je lui trouve, peut-être à tort, un côté enfantin qui atténue la crudité des expressions qui utilisent « chier » : « ça me fait caguer » ou « il a cagué partout ».

   – cagade : maladresse.

canique ou gayère (gaillère ?) : bille de terre ou de verre.

castagne : châtaigne et sa valeur métaphorique, « coup de poing » (‘on s’est castagnés’).

chuque lit, niaque poupe : désigne le petit enfant : il suce du lait et mord son poing.

cigarline : lézard des murailles (Podarcis muralis).

craspec : sale, crade, cradingue.

   Désignation des enfants

– cochou : gamin.

gouyat, gouyate : jeune garçon, jeune fille.

meinadje : enfant

escaner (s’), (var. vulg. s’entougner) : s’étouffer (en mangeant ou en buvant)

estrabuc : accident inopiné.

ganure, la : le cou, ‘serrer la ganure’.

gorgule : fruit du marronnier.

hagne : la boue (même étymologie que le fr. ‘fange’).

hu !: exprime l’étonnement ; var. eh bè !

lagagne :

   – châsse des yeux, ‘avoir les yeux pleins de lagagnes’

   – lagagnous : yeux châssieux.

mahutre : celui qui ne sait utiliser que la force.

moussiu : monsieur. On désignait ainsi le cochon élevé par la famille. Mon ami asturien Luis ne désignait jamais le cochon que comme « el señor cerdo » ou « el marqués » (le marquis).

niaquer : mordre. « avoir du niac » : avoir du mordant, la volonté de vaincre.

Pimbo : très loin ; Pimbo est un village au sud d’Aire-sur-l’Adour. Peut-être à cause de cette expression, je ne suis jamais allé à Pimbo. Var. ‘à Pampelune’. En revanche, je connais la capitale de la Navarre.

pinhada, pignada : forêt de pins

pouchïou (rester au) : gêner, faire obstacle aux évolutions des autres.

   Chanca (prononcer : tianca)

– échasse ; castillan, zanco.

– chancayre, échassier (berger monté sur échasses)

– chanquer  : boiter.

tuaille : sacrifice du cochon aux premiers jours de décembre.

 



[1] Le hameau de Soustons où se trouve la bergerie des Mitterand, Latche, se prononce en landais Latthieuh et non Latché (MG).

Faire flèche de tout bois

Faire flèche de tout bois

La locution proverbiale « faire flèche de tout bois », qui signifie « utiliser tous les moyens pour parvenir à ses fins » est empruntée au vocabulaire guerrier, à une époque où les combattants usaient encore d’arcs et de flèches. Le Dictionnaire du Moyen Français (DMF) la répertorie sous la forme « faire de tout bois flesches » (Jean de Léry, 1563-1578). Elle continue à figurer dans les dictionnaires du XIXe et du XXe siècles, dont le Littré, et aussi dans les plus récents comme le Petit Robert 1987 : « Faire flèche de tout bois : utiliser tous les moyens disponibles, même s’ils sont mal adaptés ». La tige des flèches était confectionnée en bois. La locution laisse entendre que ce matériau était plus ou moins adapté à son usage et que, en cas de nécessité, on devait se contenter d’un bois médiocrement résistant, sans pour autant renoncer à se battre, ce que confirme un autre dicton, lui aussi recueilli par Littré : « Tout bois n’est pas bon à faire flèche ». C’est dans ce contexte guerrier que la locution prend tout son sens.

  Faire feu de tout bois

Cette locution est plus récente. Elle ne figure ni dans le Littré ni dans le Petit Robert 1987, en revanche, on la trouve dans le TLF (s. v. « feu » : Faire feu de tout bois*. Employer tous les moyens possibles pour parvenir à ses fins »). Cette définition, qui reproduit presque littéralement celle que le Littré donne de la précédente (s. v. flèche : « Faire flèche de tout bois, mettre tout en œuvre pour arriver à quelque fin »), atteste de la parenté entre les deux locutions.

La définition que Wikipedia donne de « faire feu de tout bois » confirme ce fait : « Se servir de tous les moyens, de toutes les ressources dont on dispose ». En outre, l’article propose trois exemples, dont le plus ancien date de 1962 (Benoîte et Flora Groult, Journal à quatre mains, Denoël, 1962, p. 22). Comme l’article « feu » du Petit Robert 1987 ne retient pas la seconde, on peut en conclure que la locution n’est pas alors encore d’usage assez courant pour être répertoriée. Il est permis, par conséquent, d’affirmer que « faire feu de tout bois » est plus récente que « faire flèche de tout bois ».

  De Faire flèche de tout bois à Faire feu de tout bois

La question se pose de savoir si le rapport entre les deux locutions ne dépasse pas de simples considérations chronologiques et si la seconde n’est pas une simple variante de la première.

La signification des deux formes étant identique, ce qui les distingue concerne le seul vocabulaire. La substitution de « faire flèche » par « faire feu » peut certes s’interpréter comme une actualisation des pratiques guerrières, les armes à feu ayant remplacé les armes de trait, mais le sens littéral de la locution se trouve profondément modifié dès lors que l’élément « bois » est conservé car, de matériau, il se trouve ramené au rang de combustible. Dès lors, « Faire feu » ne se limite pas à être l’équivalent moderne de « faire flèche » mais prend la signification de « faire du feu ». On en oublie la valeur du « faire » initial qui, dans la première locution, suggère la détermination d’un combattant qui fait fi des contingences. La deuxième, quant à elle, relève d’un simple constat et se contente de renvoyer à des considérations platement quotidiennes.

La notion de confort l’emporte désormais sur celle d’héroïsme et il est à craindre que la valeur originelle du dicton ne soit définitivement perdue dans l’usage courant. Reste à se demander ce que la nouvelle version conserve de la première pour ceux qui l’ignoraient ou l’ont oubliée : probablement une notion de constance voire d’entêtement contre l’adversité.

Formulettes numératives arithmétiques

Formulette arithmétique

 

Dans les Œuvres complètes de Félix Arnaudin (Édition établie par Jacques Boisgontier et Lothaire Mabru, Parc Naturel des Landes de Gascogne, éditions confluences, 1996, T. II « Proverbes de la Grande-Lande »), une section est réservée aux « Formulettes numératives ou arithmétiques » (p. 390-392).

Voici celle qui répond le mieux à cette définition (je reproduis la graphie de l’édition) :

– Un é dus é tres é couate, / sét é oueyt é binte-couate, / binte couate é binte-cin, / sét é oueyt é nau é bin, / tan hén?. Rép. cén crante-dus.

– Un et deux et trois et quatre, / sept et huit et vingt-quatre, / vingt-quatre et vingt-cinq, / sept et huit et neuf et vingt, combien cela fait ?. Rép. cent-quarante-deux.

Elle m’a remis en mémoire une formulette espagnole que mon père m’avait apprise et qui présente certaines analogies avec celle-ci :

– Pan, pan y pan, pan, pan y medio, cuatro medios panes, tres panes y medio, ¿cuántos panes son?

– Pain, pain et pain, pain, pain et demi, quatre demi-pains, trois pains et demi, combien de pains cela fait-il ? Rép. onze pains.

L’opération est bien plus simple que l’exemple landais, pour peu qu’on « retienne » le premier demi (« pain et demi ») pour l’ajouter au dernier de la série (« et demi »), ce qui donne une unité supplémentaire.

J’ai eu la surprise de retrouver cette formulette sur internet, sous l’intitulé « adivinanza 6 » (devinette 6) comme si elle appartenait à une série. Malheureusement le site se contente de donner la réponse exacte sans proposer un historique, comme c’est souvent le cas sur la Toile. On en trouve une autre version, très proche mais plus difficile parce qu’elle ne donne pas un chiffre rond :

– Pan y pan y medio, dos panes y medio, cinco medios panes. ¿Cuántos panes son? Siete panes y medio.

– Pain, pain et demi, deux pains et demi, cinq demi-pains. Combien cela fait-il ? Rép. sept pains et demi.

J’ignore d’où mon père tenait cette formulette, lui qui n’était pas allé à l’école en Espagne. Du moins peut-on supposer qu’il savait compter sur ses doigts lorsqu’il l’a apprise.

Pour moi, si j’ai pu l’assimiler, c’est que j’avais des dispositions pour le calcul mental, faculté que nos maîtres d’école entretenaient par des exercices qui frisaient parfois la haute voltige, telles les fables de M. Saran, en CM2 :

Perrette s’en va au marché. Elle emporte 4 poulets à X francs le poulet, trois douzaines d’œufs à Y francs la douzaine, 5 kilos de carottes, douze choux, huit fromages blancs.. ainsi de suite. Elle rapporte 12 cotelettes de veau à X francs le kilo, 2 kilos d’oranges, deux pains de 4 livres, et un bouquet de roses… Combien lui reste-t-il ?

Nous écoutions attentivement cette énumération, les bras croisés, puis, au signal du maître, nous inscrivions le résultat sur l’ardoise, que nous brandissions au-dessus de nos têtes. Celui qui avait trouvé le chiffre exact recevait un « merle blanc », ce qui me permit de découvrir que les meilleures récompenses sont souvent symboliques.

Moi qui n’avais, pendant mon enfance, qu’une connaissance approximative de l’espagnol, juste assez pour comprendre ce que disaient mes parents, le fait d’avoir retenu cette comptine me laisse perplexe.

J’aurais tendance à penser que le jeu des répétitions et la structure rythmique de ce quatrain, bref sa dimension formelle, est ce qui a favorisé chez moi sa mémorisation.

Pan, pan y pan,

pan, pan y medio,

cuatro medios panes,

tres panes y medio.

Un juron poitevin

Tête-Dieu pleine de reliques

Dans sa nouvelle, L’enfant maudit, Honoré de Balzac place dans la bouche du duc d’Hérouville, soudard de la pire espèce, le juron suivant :

Tête-Dieu pleine de reliques ! me le donneras-tu ?, s’écria le seigneur en lui arrachant l’innocente victime qui jeta de faibles cris.

Balzac l’a sans doute emprunté à Rabelais qui, dans le chapitre XX du Quart livre, fait dire à frère Jean des Entommeures à l’intention de Panurge :

Teste Dieu plene de reliques, quelle patenostre de Cinge est-ce que tu marmottez là entre les dens ?

Le volume de Rabelais, dans son édition de Lyon de 1552, contient en annexe une Briefve declaration d’aulcunes dictions plus obscures contenües on quatriesme livre des Faicts et dicts heroïcques de Pantagruel, dans laquelle le juron en question est répertorié :

Teste Dieu plene de reliques. C’est un des sermens du seigneur de la Roche du Maine.

Tiercelin de la Roche du Maine (1483-1567) a participé à la campagne d’Italie menée par François Ier, puis a suivi le roi à Madrid pendant sa captivité, à la suite de la déroute de Pavie (1525). Il est connu pour sa bravoure et aussi pour son franc-parler.

Pour le rédacteur de cet index, il apparaît donc que le juron est un emprunt fait par Rabelais. C’est vraisemblable, dans la mesure où les deux personnages sont contemporains et que le château de La Roche du Maine se situe à quelques lieues de Chinon, à Prinçay pour être plus précis, près de Monts-sur-Guesnes. Rabelais a donc pu le connaître, au moins de renommée, et a jugé bon d’adresser ce clin d’œil aux initiés.

L’identification du seigneur de la Roche du Maine au moyen de son juron préféré n’est pas usurpée, si l’on en croit Brantôme[1] :

J’estois avecques luy, à qui il demanda qui j’estois ; il me nomma par mon nom de Bourdeille le jeune. Soudain, il se tourna vers moy en disant « Hé ! mon petit cousin, mon amy, que je te donne l’accolade. Vostre père et moy avons esté si bons parens et amys. Et teste Dieu pleine de reliques (c’estoit son serment) ! que nous en avons faict de bonnes delà les monts, d’autrefois de nostre jeune aage ! »

Dans un autre passage de son livre, Brantôme évoque à nouveau le seigneur de La Roche du Maine. En mai 1562, pour répondre au massacre de Wassy, perpétré par François de Guise, les Réformés, mettant à profit le fait que les garnisons et leurs capitaines eussent abandonné momentanément leur poste pour semer la terreur parmi les populations huguenotes, s’emparèrent d’Angers, puis de Tours, Châtellerault, Saumur, Loudun et Chinon. Celle-ci fut occupée du 24 mai au 11 juillet en l’absence de son gouverneur, La Roche du Maine. C’est en ces termes que celui-ci manifesta son dépit devant pareille mésaventure attentatoire à son honneur :

Eh ! Tête Dieu pleine de reliques, dit-il, faut-il que le Père Eternel gagne Pater Noster ? Je les en chasserai bien. Ce qu’il fit, et jura encore un bon coup que s’il l’eust fait li, et n’y fus rentré, il eust tenu Dieu pour huguenot, et il ne l’eust jamais servi de bon cœur.

Ce juron lui venait donc spontanément à la bouche, aussi bien pour exprimer sa joie que pour laisser libre cours à sa colère. Ce trait n’avait pas échappé à Rabelais. Notre Chinonais n’aurait pas été surpris d’apprendre que le seigneur de La Roche du Maine ne renonça pas à cette habitude, même en ses vieux jours, dans des circonstances que ni lui ni l’auteur de la Briesve declaration, qui pourrait bien être Rabelais lui-même, ne pouvaient évidemment connaître, puisque l’édition du Quart Livre eut lieu à une date antérieure, de même que la mort de son auteur. Peut-être même aurait-il été flatté d’apprendre que c’est à Chinon qu’il prononça à nouveau ce juron, en l’assortissant d’une glose qui l’eût rempli d’allégresse tant elle témoigne d’une évidente liberté de ton à l’égard du dogme, au point de friser le sacrilège pour des chrétiens moins larges d’esprit.



[1] Ouvres complètes de Pierre de Bourdelle, abbé séculier de Brantôme et d’André, Vicomte de Bourdeille, avec notices littéraires par J. A. C. Buchon. Paris, R. Sabe, éditeur-propriétaire, MDCCC XLVIII, Tome premier, I. Des hommes, p. 351-353.