Catégorie : Thèmes tourangeaux

L’hôtel-Dieu de Chinon au XVIIIe siècle (2)

Registres de sépultures puis de décès (1752-1797)

Les religieuses hospitalières qui s’occupaient de l’hôtel-Dieu de Chinon ont tenu le registre des décès des membres de leur communauté entre 1742 et 1783 (cf. Textes inédits / Thèmes tourangeaux / Les religieuses hospitalières de Chinon au XVIIIe siècle). Les archives de la ville conservent aussi l’état des malades qui y moururent. On peut consulter en accès libre la version numérisée sur le site des Archives Départementales d’Indre-et-Loire (État-civil / Chinon / Collection du greffe, Sépultures 1742-1773). Il m’a paru logique de prolonger l’étude de la communauté des soignantes par celle des malades, dont le premier registre est contemporain de celui des religieuses (1752).

Dans un premier temps, je dresserai un tableau chronologique des sources, puis j’analyserai leur contenu

CORPUS DOCUMENTAIRE

Il ne s’agit pas d’une documentation complète ni uniforme dans sa rédaction. Je la diviserai en trois ensembles : années 1752 à 1773 ; années 1775 à 1788 ; premières années de la Révolution, 1789-1797.

Années 1752-1773

Les actes de décès de la première époque (1752-1773) sont contenus dans deux liasses brochées. Le contenu de la première est détaillé sur la couverture :

Registre des décès de l’hotel Dieu

de Chinon, depuis le 20 janvier 1752

jusqu’au 31 janvier 1756. Et depuis le 9

fevrier 1761. Jusqu’au 20 Decembre 1773

Le document a été établi par un unique copiste et il est à supposer qu’il effectua sa copie peu avant le 25 fructidor an onze [25 septembre 1803], date à laquelle le volume a été déposé au greffe de la ville, comme indiqué dans la note finale.

La deuxième liasse comble la lacune de 4 années. Elle est conservée aux Archives départementales sous l’année 1756, et était destinée, comme il est indiqué sur la couverture, à Mr Masselin, maire de Chinon, avec la mention : « gratis pour l’hôpital des religieuses depuis 1756 jusques y compris 1760 ».

Pour ces vingt années, nous ne disposons donc pas du document d’origine ni de son double authentique établi parallèlement, mais d’une copie plus récente.

Années 1774-1788

Pour les actes enregistrés à compter de l’année 1774, nous disposons de deux copies : celle des actes annuels de 1775 à 1788 conservée dans des registres de quelques feuillets cotés et paraphés par le lieutenant général du bailliage ; en outre, un volume semblable à celui qui regroupe les actes de 1752 à 1773, qui couvre les mêmes années.

Les deux copies ont été réalisées par le même rédacteur, à en juger par l’écriture et l’orthographe, et aussi révisées par lui, comme le démontrent les ajouts et modifications qu’il a été conduit à insérer à l’identique dans les espaces interlinéaires, par exemple l’âge du défunt ou de la défunte qu’il avait précédemment omis de signaler, ou l’abandon d’une première rédaction au profit d’une seconde exactement reproduite dans les deux versions (01-02 1786). Par ailleurs, certains amendements apportés dans la copie réunie en volume démontrent que celle-ci a été réalisée à partir des registres annuels, à une date très rapprochée de la première puisqu’elles sont le fait du même copiste-rédacteur.

Ce double état des actes a l’avantage de permettre de combler les lacunes de l’un grâce à l’apport de l’autre. En outre, ce qui n’est pas négligeable, il facilite la tâche du transcripteur moderne qui a parfois du mal à déchiffrer et qui apprécie de pouvoir comparer deux réalisations d’un même terme, même si elles sont dues à la même main, qu’elles soient affectées par la dégradation du papier, la mauvaise qualité de la plume de l’encre ou l’ignorance du rédacteur qui n’est pas toujours familier avec les toponymes locaux et peine à interpréter les patronymes ou les noms de lieux exotiques qui lui sont fournis oralement.

Chaque registre annuel porte un en-tête signé de la plus haute autorité du bailliage et siège royal. Le premier (1774) est signé par Mexme Legrand, doyen des conseillers, « en l’absence des officiers qui [le] précèdent » ; le suivant (1775) de « Pierre François Pichereau, seigneur de Geffrut, conseiller du Roy Lieutenant particulier du Baillage et siege roial de Chinon » ; les suivants (1776 à 1792) de son successeur, Tourneporte de Vontes. La formulation de l’intitulé est substantiellement la même mais admet quelques variantes. Celui de l’année 1776 est ainsi rédigé :

Registre contenant quatre feuillets pour coter et parapher par premier et dernier et servant a enregistrer les noms des personnes qui decedent en l’hopital ou hôtel-Dieu de cette ville

par nous René Louis Pierre Tourneporte de Vontes conseiller du Roi president lieutenant general au baillage et siege roial de Chinon

en notre hotel, le 24 janvier mil sept cent soixante seize

Tourneporte de Vontes

Celui de 1779 mentionne les religieuses hospitalières :

Registre pour servir a enregistrer les actes mortuaires des personnes qui decederont dans le courant de cette année dans la maison des religieuses hospitalières de cette ville

contenant quatre feuillets cottés et paraphés par premier et dernier par nous René Louis Pierre Tourneporte de Vontes conseiller du Roi president lieutenant general au baillage et siege roial de Chinon

en notre hotel, ce premier janvier mil sept cent soixante dix neuf

Tourneporte de Vontes

Années 1793-1797

Les 37 feuillets numérotés contenant les actes de 1774 à 1788 s’achève sur les deux premiers actes de 1789 (6 janvier et 7 février). Les 4 feuillets suivants, numérotés de 38 à 41, qui couvrent la totalité de l’année 1789, ont été détachés et réunis à une autre liasse de trois feuillets correspondants à l’année 1792. Les actes des années 1790 et 1791 ont été réunis à part dans une même liasse.

Le dernier registre réservé à l’hôtel-Dieu, celui de 1792, s’interrompt le 18 octobre. Les actes suivants sont à rechercher dans les registres municipaux établis par la loi du 20 septembre et inaugurés le 30 décembre 1792 pour enregistrer les naissances, les mariages et les décès survenus dans la commune. S’agissant des malades de l’hôtel-Dieu, pour des raisons évidentes seul nous intéresse ici le registre des décès.

Les actes de décès des année 1793-1794 (ans 1 et 2 de la République) sont conservés en trois registres : 1er janvier 1793 au 24 pluviôse (12 février 1794) ; 30 pluviôse au 8 floréal (27 avril 1794) ; du 8 floréal à la fin de l’année (20 septembre). Les actes des années 1795-1799 sont réunis en un seule volume.

 

PROCÉDURE ET RÉDACTION

Actes des années 1752-1773

La notice qui inaugure le premier registre conservé, celui de 1752, décrit précisément son objet. Observons qu’elle définit comme « pauvres » les pensionnaires potentiels de l’hôtel-Dieu, ce qui correspond très précisément à la finalité charitable de cette institution. Cette désignation n’apparaît plus dans les registres suivants, ce qui marque une évolution dans la pratique mais sans doute aussi dans les mentalités.

hotel Dieu

de Chinon

Nous Louis Bouin de Noiré ecuyer conseiller

du Roy president lieutenant general au bailliage

et siege Royal de Chinon avons cotté et

paraphé le present Registre contenant

vingt quatre feuillets pour servir a registrer

les actes des pauvres qui decedront à

l’hôtel-Dieu de cette ville pendant l’année

mil sept cent cinquante deux Signé

1752                    Bouin de Noiré

Cette notice reproduit littéralement celle qui figurait au-début du document original et, selon la pratique en usage, aurait dû se retrouver à l’identique, hormis la date et le nombre des feuillets, au-début du registre de chaque année. Ceux-ci sont « cotés et paraphés par premier et dernier », selon la formule consacrée, c’est-à-dire qu’ils comportent l’inscription « premier » en tête du premier feuillet et l’inscription « dernier » en haut du dernier, en occurrence ici le vingt-quatrième.

Comme il s’agit d’une copie relativement tardive du document original, la rédaction est allégée. Ainsi, le changement d’année est simplement indiqué au-début de la série d’actes correspondante, sans même se traduire par un changement de feuillet. Pour ce qui est de la rédaction des actes, le modèle de base appliqué est le suivant : prénom et nom du défunt ; paroisse d’origine ; date du décès :

Antoine Regnard, de la parroisse de Saint Mexme est decedé a l’hotel-Dieu le vingt trois janvier mil sept cent cinquante deux.

Dans le cas d’une défunte, son nom est suivi de celui de son mari (« femme de … : veuve de … »). L’âge du défunt est rarement indiqué, sauf s’il est très jeune ou très âgé : 25-02-1754 : « est décédé Maurice Ribeau, âgé d’environ cent ans … » ; 30-03 1754 : « est décédé Urbain Planchon, environ de quatorze ans … ». Il est mentionné pour la première fois au bas du 3ème feuillet : « Jean Testu […] agé d’environ soixante ans… ». Ce système perdure jusqu’à l’acte de sépulture de Pierre Miraux, en date du 9 septembre 1752, qui occupe le haut du verso du 3ème feuillet :

Pierre Michaux, journaillier agé de vingt quatre ans, paroisse de Saint Mexme est decedé le neuf septembre mil sept cent cinquante deux.

Par la suite, un nouveau schéma de rédaction est adopté : date, prénom et nom du défunt, paroisse d’origine :

Le vingt deux du mois de septembre mil sept cent cinquante deux, est decedé a l’hotel dieu de Chinon, Pierre Guertey de la parroisse de Ligray.

Dorénavant, le style ne varie que pour des cas exceptionnels auxquels je consacrerai un chapitre et tend à se réduire à la structure de base, au point d’omettre de mentionner l’hôtel-Dieu et parfois-même l’année :

Le trois est decedé Jean Ferrand de la parroisse de Saint Jacques.

Enfin, sur plusieurs feuillets (6r-12r), la formule « est mort/morte » alterne avec « est décédé/décédée », qui finira par s’imposer comme option unique.

Toutes ces variantes sont sujettes à caution dans un domaine, celui de l’état-civil, qui se caractérise par un formalisme très rigoureux. Elles invitent à manier cette source avec prudence et, ce qui est plus gênant, nous suggèrent qu’une partie de l’information que contenaient les actes reproduits s’est perdue au gré de l’humeur du rédacteur. Une comparaison avec la deuxième époque (1774-1788) est éclairante à ce sujet.

Actes des années 1774-1788

La rédaction de ces actes est plus soignée que celle des registres antérieurs. Sa principale nouveauté consiste en l’identification des rédacteurs, tous trois augustins : frère Cuny, frère Eggert et frère Clément. Quant à la formulation, elle est est conservée  intégralement dans chacun d’eux, montrant par là que la copie a été conçue fidèle à l’original, alors qu’on aurait pu se dispenser de reproduire la qualité de son auteur et le lieu de l’inhumation, lorsqu’il ne varie pas, ce qui arrive très rarement  (« nous deservant de l’hôtel-Dieu dans le cimetière de Saint-Etienne ») et se contenter de préciser les éléments sujets à variation : date, nom du défunt ou de la défunte, âge, ascendants, et paroisse d’appartenance. On observe quelques rares variantes entre les deux copies, dues à des accidents matériels, comme la perte d’un feuillet ou à des compléments lorsqu’une information manquante a été obtenue tardivement (« nous n’avions pas les noms du père ni de la mère, lorsqu’on l’envoya au greffe »), que le rédacteur insére dans les deux versions, ce qui dénote de sa part des scrupules qui l’honorent.

Bref, la tentation était grande d’accompagner le rédacteur et copiste dans sa tâche et je dois à la vérité de dire que j’y ai cédé tout en reconnaissant que ce travail minutieux n’apporterait pas de grandes révélations sur l’interprétation du corpus documentaire. Encore fallait-il s’en assurer.

Peu importe, en vérité, que les deux versions présentent des variantes formelles de détail, mais il n’est pas tout à fait indifférent qu’on se refuse à confondre les rédacteurs qui signent les actes à partir de 1774 au prétexte qu’ils s’acquittent d’une tâche qui offre peu de marge à leur inventivité. En effet, pour peu qu’on s’attache à des détails, il est possible de les différencier. Le frère Cuny connait mal les environs de Chinon, au point de désigner par « La Roche Clermont » la paroisse de La Roche Clermault, sans parler des graphies fantaisistes dès qu’on s’éloigne quelque peu de Chinon : « Cuneau » pou Cunault. Son successeur, qui signe « frère Equer », mais dont le nom véritable semble être plutôt Egger ; laisse transparaître dans l’orthographe des traits de phonétique nettement germaniques : « Pensoül » pour Panzoult ; transcrition phonétique des finales « -c » en « -que » (« Dulaque », Autraque », etc.) ; fautes d’accord qui le conduisent à écrire « âgé » au masculin, même si la défunte est une femme.

Le frère Clément, qui succède à Egger en juillet 1786, se signale par quelques détails de style. Il ne modifie rien à la formule de son prédécesseur mais, dès qu’il inaugure un registre nouveau, celui de 1787, il apporte une touche personnelle dans la rédaction du début de l’acte (je reproduis l’orthographe mais ajoute la ponctuation) :

L’an mil sept cent quatre vingt sept, le quatre du mois de février, le corps de Germain Filiatreau, fils de Jean Filiatreau et de Marie Bourgone, epoux de Marie Robert, de la paroisse de Parily, diocèse de Tours, agé de quarante quatre ans, a été inhumé dans le cimetière de la paroisse de St-Etienne par moi, desservant de l’hôtel Dieu.

La rédaction prend une tournure plus nettement juridique en indiquant l’année en premier lieu, en signalant le nom du diocèse même pour les paroisses de Chinon et de la périphérie, en substituant la mention de l’inhumation à celle du décès et en repoussant à la fin de l’acte sa qualité, juste avant sa signature. Cette formule prévaudra jusqu’à la proclamation de la République en septembre 1792 et la suppression des registres paroissiaux.

Actes des années 1789-1797

La rédaction des registres de sépultures vieux style est rendue caduque par la loi du 20 septembre 1792, laquelle s’applique dès la fin du mois suivant, le 30 octobre, au point que les décès survenus à l’hôtel-Dieu de Chinon les mois de novembre et décembre de cette année 1792 sont désormais enregistrés dans le registre de la paroisse de Saint-Mexme, à laquelle appartient l’hôtel-Dieu.

Au-delà, la procédure change et s’alourdit considérablement. Le décès fait l’objet d’une déclaration réalisée par deux déclarants, qui déclinent leur nom et leur âge devant l’officier public à la maison commune. À la suite de la déclaration, l’officier se transporte au lieu de ce domicile, en l’occurrence ici, l’hôpital, et s’assure du décès du défunt, puis rédige l’acte que les déclarants cosignent avec lui. Comme il n’était pas rare qu’il y eût plusieurs décès en une journée, on conçoit que la charge de cet officier ne fût pas de tout repos, sans parler de la confrontation permanente avec des cadavres.

Quant aux déclarants, il s’agit parfois de familiers ou de voisins du défunt lorsque ce dernier est décédé chez lui, mais, le plus souvent, ce sont des personnes extérieures qui se sont fait une spécialité de ce genre d’activités. On retrouve souvent le nom de Pierre Tessier, cordonnier, et d’Etienne Moreau, « raccommodeur de parasols », c’est-à-dire fabricant de parapluies.

Pour les malades décédés à l’hôpital, les déclarants appartiennent au milieu hospitalier, comme si l’internement traduisait, outre la précarité matérielle du défunt, son isolement social. Sur ce point, la mention des parents et conjoint des défunts, insérée dans l’acte crée l’illusion de liens familiaux, alors qu’elle n’a d’autre but que de compléter la carte d’identité du défunt, surtout lorsque celui-ci a atteint un âge avancé et que ses géniteurs ne sont plus depuis de nombreuses années de ce monde. Cette urgence peut aussi obéir à des mesures de prophylaxie en vue d’éviter de possibles épidémies, une inhumation rapide étant peu compatible avec l’organisation d’un deuil collectif. De fait, les déclarations sont généralement enregistrées le jour du décès et les inhumations, le lendemain de celui-ci (« le jour précédent » la date de l’acte).

La responsabilité des déclarations de décès (qui ne sont plus des déclarations de sépultures) échoie principalement à Jeanne Herpailler de Grand-Maison et à Scholastique Marie Perrine Métayer, que l’officier public désigne comme « officieres des salles des malades de la maison hospitaliere de cette ville, demeurants paroisse de Saint-Mexme … ». Il s’agit de toute évidence de deux religieuses rendues à la vie civile par la loi de suppression des congrégations, qui continuèrent d’exercer leurs antérieures fonctions d’infirmières à l’hôpital. Elles font souvent précéder leur nom, dans la signature des actes, par un discret « Sr », abréviation de « Sœur ». Leur âge étant systématiquement indiqué dans l’acte, on sait que la première est née en 1734 (elle a 58 ans en 1792) et la seconde, en 1746 (elle a 36 ans à la même époque). Ce tandem de déclarantes se maintient jusqu’au décès de la citoyenne Scolastique survenu le 2 ventôse an 2 (19 février 1794), après une courte maladie, puisqu’elle a signé un acte de décès moins d’un mois auparavant. Celui de Jeanne Hespallier persiste, mais associé à d’autres personnes : tout d’abord Armand Charles Chesnon, né en 1761, qui fut contrôleur de l’hôpital avant d’en être le directeur (1795) puis l’économe receveur (1797) et qui occasionnellement vient suppléer la défaillance de sœur Scolastique ; Marie-Anne Herpailler du Pernay, qui pourrait être sa sœur jumelle, puisqu’elle est son exacte contemporaine, toutes deux ayant 58 ans en 1793; enfin, les inévitables Tessier et Moreau.

EXPLOITATION DU CORPUS

Malgré leur qualité inégale, les registres de sépultures de l’hôtel-Dieu puis les registres de décès de hôpital de Chinon fournissent une information utile sur l’état sanitaire de la population chinonaise pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle mais aussi sur d’autres aspects de la vie publique en France à cette époque.

Les limites de l’information

Sous certains aspects, une lecture attentive des registres se révèle décevante. Une telle abondance de données personnelles sur les malades laissait espérer la possibilité de pénétrer dans une réalité qui souvent échappe à l’historien, faute de documents écrits. Mais leur abondance peut aussi décevoir cette attente. Les actes reproduits remplissaient une fonction indispensable pour les autorités de l’époque et faisaient la démonstration de ce que rien ne pouvait leur échapper, y compris les destins les plus modestes. C’était une démarche relativement nouvelle qui consistait à ne tenir aucun des sujets du roi, pour modeste qu’il fût, hors du regard de la machine administrative.

L’identification des personnes et de leurs ascendants immédiats, la date et le lieu de leur décès constituent certes des données non négligeables mais elles offrent peu de prise à l’historien, car il ignore tout de la maladie qui affectait ces malades, des soins qu’ils reçurent à l’hôpital, des circonstances de leur mort. En fin de compte, dans sa brièveté la rédaction de l’acte ne fait que confirmer les idées reçues sur l’hôpital, conçu comme mouroir pour déshérités, qui ont prévalu jusqu’à une époque relativement récente, le milieu du siècle dernier (le XXe).

Ces lacunes informatives n’étaient pourtant pas une fatalité, même à l’époque. Il suffit pour s’en convaincre de consulter les registres de l’hôtel-Dieu de Tours pour les années 1737-1754. Outre les informations contenues dans ceux de Chinon, on y indique la date d’entrée du malade à l’hôpital, ce qui modifie considérablement l’interprétation que l’on peut en faire. Ainsi, sur une centaine de décès enregistrés en 1737, 27 sont survenus dans la première semaine de l’internement du malade et 10 dans la deuxième, soit 1/3 du total. 21 malades sont morts dans leur troisième semaine et 14 dans la quatrième, soit un autre tiers du total. Le dernier tiers a séjourné entre 5 et 16 semaines, et même 20 semaines pour l’un d’entre eux. S’il est  indéniable que l’hôpital accueille une majorité de malades en fin de vie, sa fonction ne se limite pas à un accompagnement des derniers jours. Certains malades y séjournent plusieurs mois. En outre, si les cas de guérison ne sont, par définition, pas signalés dans les registres de décès, cette possibilité existe, dans une proportion que nous n’avons malheureusement pas la possibilité de connaître.

Données exploitables (1752-1773)

Entre 1752 et 1773, le nombre décès enregistrés à l’hôtel-Dieu de Chinon s’élève à un total de 462, soit une moyenne de 22 décès par année et de 2 par mois. Ces chiffres sont purement indicatifs mais ils donnent une idée assez précise de la part que la mort prenait dans les activités des soignants. Si, selon le Tableau de la Province de Touraine de 1762 à 1766, cité par André Boucher, l’hôtel-Dieu entretenait 24 lits, cela signifie qu’en un an l’hôpital se vidait de la totalité de ses pensionnaires et au-delà.

Par ailleurs, les données contenues dans les registres se prêtent à un traitement statistique. La paroisse d’origine de chaque défunt permet de dessiner assez précisément le territoire sur lequel l’hôtel-Dieu exerçait son attractivité. Les paroisses de Chinon, – Saint-Mexme, Saint-Etienne, Saint-Maurice, Saint-Jacques, Parilly et Saint-Louand – fournissent au minimum la moitié des personnes décédées dans l’année. Si l’on ajoute les paroisses des alentours – Cravant, Ligré, La Roche-Clermault, Anché, Sazilly, Beaumont, Huismes, Savigny et Avoine -, on atteint les 80%. Les 20% restants additionnent des personnes issues des deux évêchés voisins, Angers et Poitiers, dont les paroisses sont souvent plus proches de Chinon que de leurs centres urbains. Enfin, les rares cas qui intéressent des régions éloignées concernent des personnes souvent jeunes qui sont de passage à Chinon ou qui y occupent un métier particulier à titre provisoire, garçon perruquier, garçon tailleur, talandier, tailleur de pierre, sur lesquelles les registres ne fournissent aucune ou peu d’explications.

Très exceptionnels sont le traitement réservé à certains d’entre eux. Ainsi du dénommé Jacques Michaut, décédé le 9 décembre 1752, dont le rédacteur précise « depuis quatre ou cinq ans homme sans métier cherchant sa vie en faisant des cordes a boyeaux demeurant aux Cassemattes ». Certain fait-divers crapuleux a aussi retenu son attention : « le 17 août1 754 est décédé un nommé Michel Bodeau limouzin qui a été empoisonné en Brémont [Bréhémont], on ne sçait sy c’est son nom propre on ne connait ny sa paroisse ny son canton, la paroisse est Cremont selon ce que son frère a dit ».

Par conséquent, l’hôtel-Dieu de Chinon remplit les fonctions d’un équipement sanitaire de proximité. Ses missions ont fini par attirer des médecins qualifiés, outre le titulaire de l’emploi, Lejau, Pierre François Linacier et F.H. Lafon qui proposent leurs services en 1766 et sont agréés par l’administration.

De 1774 à 1779, le rythme des décès est proche de celui des années précédentes, bien qu’un public nouveau soit venu se joindre à celui des malades locaux, à savoir des militaires de régiments engagés dans les campagnes de l’époque. Leur nombre n’est d’abord pas considérable mais le devient à partir de 1780, année pour laquelle l’hôtel-Dieu enregistre 39 décès, dont celui de 9 carabiniers. En 1783, pour 40 décès enregistrés, 5 correspondent à des carabiniers. Cet apport est sujet à variations jusqu’en 1798, en fonction des aléas de la guerre.

DE L’HÔTEL-DIEU À L’HÔPITAL CIVIL ET MILITAIRE

Dès 1752, les registres de l’hôtel-Dieu signalent le décès de trois cavaliers du Régiment royal cravatte (lire croate). Les actes deviennent plus fréquents à la suite de l’installation du Régiment de carabiniers de Provence ou de Monsieur à Saumur en 1763, dont les brigades essaiment dans la Généralité de Tours. Chinon accueille plusieurs Compagnies, dont on retrouve le nom dans les actes des années 1764 et 1767, à l’occasion des décès de carabiniers qui y sont affectés : Compagnies Montesquiou, du Soulier, d’Allonville, Dolomieux, Rossel, de Voguë, Bagneux, du Saillans, Crangeac. Les régiments d’armes différentes se succédant, les registres font état du décès de plusieurs cavaliers du Régiment de Berry, au total 7, en 1773 et 1774. Le Régiment de Monsieur, de retour, perd 34 de ses carabiniers entre 1776 et 1788.

Une recherche plus approfondie permettrait de connaître à quelles campagnes guerrières il faut attribuer ces différentes pertes humaines. Les premières sont probablement des séquelles de la Guerre de Sept ans, mais j’ignore à quelles circonstances il faut attribuer les nombreux décès des années suivantes, car elles ne se caractérisent pas par une intense activité guerrière. Imaginer des épisodes épidémiques pourrait être une réponse.

Quoi qu’il en soit, à cette époque, l’hôtel-Dieu de Chinon remplit une double mission, ce qui se traduit dans le titre qu’on attribue dans les registres à Armand Charles Chesnon, celui de directeur de l’hôpital civil et militaire. Resterait à déterminer dans quelle mesure l’obligation de recevoir un contingent de militaires, hommes jeunes nécessitant des soins urgents et intensifs, n’a pas relégué à un second plan l’attention portée aux malades civils, ce qui implique un ordre de priorité dans l’accueil de chacun de ces deux publics potentiels.

Entre 1788 et 1792, malgré l’absence de morts militaires, la moyenne des décès augmente et atteint le chiffre de 30. Si la majorité relève toujours de Chinon et des communes voisines, on observe cependant un accroissement des défunts originaires d’autres provinces. Peut-être faut-il voir dans cette augmentation un effet des changements intervenus au-début de la Révolution, caractérisée par une mobilité plus grande des personnes et une précarité accrue. Mais la cause principale tient à l’éclatement de certains conflits armés.

Les changements les plus significatifs interviennent au printemps 1793, lorsque l’armée républicaine subit plusieurs défaites face aux Vendéens insurgés. Entre le 11 mars et le 18 avril, on dénombre 32 militaires décédés, soit un nombre équivalent à la totalité des décès d’une année entière. C’est cette hécatombe, en révélant l’incapacité du petit hôtel-Dieu à faire face à un tel surcroît de pensionnaires, qui conduisit à transférer l’hôpital dans les locaux désormais vides de l’ancien couvent du Calvaire à l’ouest de la ville.

Déménagement de l’hôtel-Dieu

L’hôtel-Dieu change d’appellation pour devenir l’hôpital, tout d’abord civil et militaire, puis civil de la commune. Ce changement répond à la nécessité d’accueillir un nombre d’internés qui se trouve considérablement grossi par l’apport de militaires consécutif aux premières campagnes de la République, ce qui conduit les autorités à investir un nouveau lieu. Ce sera le bâtiment de l’ancien couvent des Calvairiennes situé à l’ouest de la ville.

Le déménagement a lieu le 20 septembre 1793. C’est dans ces termes que le citoyen Bailly relate les faits dans son journal (Bulletin des Amis du Vieux Chinon T. II, 8 (1926), p. 433) :

20 septembre. Les pauvres de l’hôpital sont allé au Calvaire pour inaugurer le nouvel hôpital. C’est le citoyen Doré qui est mort le dernier à l’ancien et qui a fait la clôture.

Ce pittoresque récit qui attribue au dernier défunt de l’hôtel-Dieu un mérite dont il se serait volontiers dispensé, est confirmé par un procès-verbal que l’officier civil a ajouté à l’acte de décès du citoyen Doré qu’il a rédigé le 23 septembre, dont voici la teneur :

[…] interpellation faite aux dittes hospitalières pourquoi elles n’avoient passer que ce jour d’huy (23-09) la déclaration du décès dudit Louis Lubin Dorée, étant décédé le vingt du présent mois, auroient répondu que c’est par oubli, tout occuppées au déménagement de leur maison pour se rendre en celle du ci-devant Calvaire où est maintenant établi ledit hôpital, et que ledit Louis Lubin Dorée est vraisemblablement décédé le vingt du présent mois de septembre dont j’ay dressé le présent acte que les citoyennes Marie Anne Herpailler, et Jeanne Herpailler de Grand Maison ont signé avec moy.

Ce procès-verbal laisse entendre accessoirement que l’inhumation de Louis Lubin Doré a été effectuée sans que l’officier public l’ait autorisée puisque, s’étant rendu à l’hôpital trois jours après, il n’a pas constaté le décès. Les sœurs s’étaient donc mises en infraction. Voilà une conséquence inattendue d’un événement local d’importance, puisque l’hôpital de Chinon occupera l’ancien couvent des Calvairiennes jusqu’en 1982.

Années 1793-1797

Le déménagement de l’hôtel-Dieu est l’indice que les armées républicaines, d’abord très malmenées par les Vendéens, reprennent l’initiative, ce qui implique une logistique qui déborde largement les zones géographiques directement concernées par les combats. L’hôpital de Chinon, avec d’autres, se voit assigner comme objet principal de participer à l’effort de guerre au détriment de ses missions habituelles. Pendant toute l’année 1794, les civils décédés sont une minorité, dans un rapport de 1 à 7 pour les militaires. Au total, ce sont 73 militaires qui décèdent cette année-là à Chinon.

Cette répartition se maintient l’année suivante, an 3 de la République (1794-1795), en revanche, le nombre de militaires décédés décroit considérablement à partir de l’an 4 (1795-1796). Les décès concernent surtout des civils et, signe des temps, l’hôpital est désormais appelé « hospice de charité (acte de décès de Jeanne Médard, du 17 frimaire an 4).

Parallèlement, la signature de Jeanne Herpailler se fait de plus en plus rare, sans qu’on puisse assurer que ces deux faits soient liés. Elle réapparaît dans un acte du 7 vendémiaire an 5 (28 septembre 1797), dans la déclaration de décès du jardinier Joseph Fié à l’hôpital civil. Elle est assistée de deux témoins habituels de ce type d’actes à l’époque à Chinon (Etienne Moreau et Pierre Tessier), qui n’appartiennent pas à l’hôpital. La présence de trois déclarants, alors que deux suffisaient surprend quelque peu. Peut-être faut-il y voir une manifestation d’intérêt parti culière pour le défunt de la part de Jeanne Herpailler. Par ailleurs, l’appellation « hôpital civil » qui figure dans l’acte peut signifier que l’établissement n’accueille plus de soldats, ce qui expliquerait aussi que les mentions de Jeanne soient devenues plus rares. Cette hypothèse semble confirmée dans un acte du 25 ventôse, dans lequel, Chesnon déclare le décès d’un malade à l’hôpital, démarche qui ne semble plus être exclusive des hospitalières. En outre, il y est désigné « économe de l’hospice civil », ce qui confirmerait qu’on n’accueille plus de militaires au couvent des Calvairiennes et peut-être même dans la commune de Chinon, si la situation militaire ne l’exige plus. Le 13 messidor, Chesnon est désigné « économe receveur ».

Enfin, à titre purement indicatif, il convient de signaler qu’un certain Jacques Herpallier, commissaire de police âgé de 57 ans, signe la déclaration de décès de Marie Guérineau, 3 ans, le 24 vendémiaire an quatre de la République. Il a sensiblement le même âge que Jeanne et pourrait être son frère. Ce détail permettrait de préciser la position sociale de Jeanne Herpailler et de sa famille à Chinon, sans la limiter à la sphère religieuse.

Juin 2026

L’hôtel-Dieu de Chinon au XVIIIe siècle (1)

Les religieuses hospitalières hospitalières (1742-1783)

 

L’hôtel-Dieu de Chinon, qui existait depuis au moins le XIIIe siècle, fut reconstruit après l’incendie qui l’avait détruit en 1637 et sa gestion fut confiée à une communauté de religieuses issues de L’Institut des Sœurs Hospitalières de Loches, que venait de fonder Pasquier Bouray.

Les archives ont conservé plusieurs documents, exploités par André Boucher dans son article référencé dans la bibliographie ci-dessous, qui nous donnent une idée de l’importance et du fonctionnement de l’établissement au XVIIIe siècle. Le Tableau de la province de Touraine de 1762 à 1766 indique qu’il entretenait vingt-quatre lits, indication très utile pour évaluer l’importance du personnel affecté à l’entretien de l’hôpital et au suivi des malades. Le service médical est assuré par des médecins volontaires agréés par le Corps de ville.

En 1742, les religieuses ouvrent un registre des décès des membres de leur communauté, tâche qui n’était pas de la compétence du curé de la paroisse. Le premier acte date 1742 et le dernier de 1783. Le registre s’interrompt en 1783 pour une raison que j’ignore et est déposé en l’état aux archives de la mairie de Chinon le 25 fructidor an onze (11 septembre 1803), soit 20 ans plus tard.

Les Archives départementales d’Indre-et-Loire en proposent une version numérisée, que je reproduis et commente ici.

Bibliographie

Hôpital de Chinon (XIIIe siècle-1948). Répertoire numérique détaillé. Sous-série H dépôt 6, établi par Céline Delahaye sous la direction de Régine Malveau. Tours, Conseil général d’Idre-et-Loire, Archives départementales d’Indre-et-Loire, 1999.

– Dom G. Meunier, Monsieur Bouray, le Vincent-de-Paul de la Touraine, 1594-1651. Sa belle vie. Son Institut d’Hospitalières. La survivance, Téqui, Paris, 1929. [CR de C. Constantin, Revue des sciences religieuses 12-1 (Année 1932), pp. 147-149 in persée.fr].

– Cougny, Gustave de, Chinon et ses environs, Tours, 1898 [Marseille, Lafitte reprints, 1977], pp. 456-458.

– Boucher, André, « L’ancien Hôtel-Dieu de Chinon », Bulletin des Amis du Vieux Chinon VII (1975), pp. 847-854.

La communauté des religieuses de l’hôtel-Dieu en 1742

Nous conservons deux registres des actes de sépulture de l’hôtel-Dieu de Chinon, l’un de 2 feuillets, l’autre de 15 feuillets, lequel reproduit et complète jusqu’en 1783 le texte du précédent qui s’interrompt en 1743 et ne contient que les deux premiers actes enregistrés (1742 et 1743).

Tous deux s’ouvrent sur le compte rendu de la délibération du 5 février 1742 qui décrit les circonstances de la création du registre. Des deux versions de cette pièce liminaire, celle qui est contenue dans le registre de 2 feuillets est la plus complète, car elle permet d’identifier Anne Thoult, dont la deuxième ne mentionne pas le nom, ainsi que la qualité de J. Boisard (sous-prieure) et celle de Jeanne Demutte et Renée Legrand (sœurs discrètes). Je reproduis l’orthographe de cette version et ajoute un minimum de ponctuation à celle qui existe déjà.

Aujourdhuy cinq février mil sept cent quarente deux, nous, relligieuses hospitalières professes de Chinon, assemblées au son de la cloche à la maniere accoutumée en la chambre de Communauté, pour satisfaire a l’ordonnance du neuf d’avril mil sept cens trente six, nous avons commis soeur Madeleine Le Breton, notre Supérieure, pour cotter et parapher le présent registre contenant deux feuillets pour servir a ecrire les actes de Sepulture desdittes religieuses de notre Communauté pour ce jour et an que dessus.

Sœur Madeleine Le Breton prieure, sœur J. Boisard souprieure, sœur Demutet discrette, sœur Anne Thoult, sœur Renée Legrand, discrette, sœur Renée Perrault, sœur Madeleinne Lepelletier, sœur Pommyer, sœur R. Bineau, sœur Anne Lepot sœur Bachet.

Suivent les deux premiers actes enregistrées que je transcris ici littéralement et que le second registre reproduit inexactement :

Aujourd’huy vingt deux avril mil sept cens quarente deux est decedée notre chere mere Françoise Orillard, agée de soixante dix neuf ans et quarante sept de profession, née à Amboise. La ceremonie de sa sepulture faitte par monsieur Joseph Le Breton, prêtre chanoine du chapitre de St Mexme de cette ville.

Signé Lebreton chanoine. Soeur Le Breton prieure.

Aujourd’huy dix neuf fevrier mil sept cens quarente trois est decedée notre chere mere Perrine Perthuis, ditte Pacifique, agée de quarente neuf ans et de vingt huit de profession, née à Chinon. La ceremonie de sepulture faitte par monsieur Pierre Breton, chantre et chanoine du chapitre de Saint-Mexme de cette ville. Signé Breton, chantre.

La délibération de la communauté intervient sept années après la signature de l’ordonnance royale. Elle coïncide avec le décès de Françoise Orillard, dont on peut penser que c’est la nécessité de l’enregistrer qui a conduit la communauté à ouvrir le registre, ce qui pourrait signifier aussi qu’aucun décès n’est intervenu avant cette date.

De cette pièce liminaire on peut déduire également que les religieuses professes, celles qui ont prononcé leurs vœux, formaient une communauté de onze membres, ce qui est un nombre conséquent pour un établissement de 24 lits. Elle était administrée par un conseil formé par la supérieure, la sous-prieure et les deux sœurs discrètes, terme qui désignait les personnes autorisées à assister au conseil. Pour avoir une idée complète du personnel de l’hôtel-Dieu, il faudrait ajouter les sœurs laies chargées des tâches domestiques, le personnel masculin à qui revenait les tâches les plus lourdes (André Boucher en cite deux), et éventuellement des novices. Au résultat, l’encadrement de l’institution était plutôt fourni.

Contenu du second registre

Collection du greffe. Sépultures, 1742-1783 – 6NUM6/072/205 Archives d’Indre-et-Loire

Je modernise l’orthographe et synthétise les éléments significatifs : date du décès ; nom de la défunte ; âge et ancienneté dans l’ordre ; lieu de naissance ; identité et qualité de l’officiant ; signataires.

– 22 avril 1742, décédée Françoise Orillard, âgée de soixante dix neuf ans et quarante sept de profession, née à Amboise ; cérémonie par monsieur Joseph Le Breton, prêtre chanoine du chapitre de St Mexme de cette ville. Signé Lebreton chanoine. Soeur Le Breton prieure.

– 19 février 1743, décédée Perrine Perthuis, âgée de quarente neuf ans et de vingt huit de profession, née à Chinon ; cérémonie par monsieur Pierre Breton, chantre et chanoine du chapitre de Saint-Mexme. Signé Breton, chantre.

– 28 septembre 1748, décédée Anne, de soixante ans et cinquante de profession, née à Ligray, proche Chinon ; cérémonie par le père Bénard, religieux augustin, le directeur de l’hôpital. Signé F. Menard, religieux augustin, sœur Legrand, prieure.

– 24 septembre 1748, décédée Anne Catherine Aurebin, née à Loche, pensionnaire de cette maison, âgée d’environ de 45 ans ; cérémonie par le Révérend père Koenin (sic pour Koënen), prieur des augustins de Chinon. Signé sœur Legrand, prieure. [sans doute servante non religieuse à l’hôtel Dieu].

– 5 février 1750, décédée Jeanne Demute, notre révérende mère, âgée de 88 ans et 66 de profession, née à Chinon ; cérémonie par le père Bénard, religieux augustin et directeur de l’hôpital. Signé J. F. Bénard, religieux augustin, et Congrégation.

-5 février 1750, décédée Madelaine Aguet Batard, âgée de 77 ans et de cinquante trois de profession, née à Richelieu ; cérémonie par le père Bénard, religieux augustin et directeur de l’hôpital. Signé J. F. Bénard.

– 7 février 1750, décédée notre révérende mère Madeleine Lepeltier ditte Angélique, âgée de 50 ans et de 34 de profession, née à Langeais ; cérémonie par le père Bénard, religieux augustin et directeur de l’hôpital. Signé J. F. Bénard.

– 1er février 1753, décédée notre chère sœur Anne Mayard, ditte en religion de Saint Joseph, âgée de 78 ans et de religion 48 ans, née à Montreuil Bellay ; cérémonie par le père Bénard, religieux augustin et directeur de l’hôpital. Signé J. F. Bénard.

– 7 mai 1753, décédée notre révérende mère prieure Renée Legrand, ditte en religion de Sainte Catherine, âgée de 68 ans et de 52 en profession, originaire de cette ville ; cérémonie par le père Bénard, religieux augustin et directeur de l’hôpital. Signé J. F. Bénard.

– 8 mai 1754, décédée notre chère sœur Marie Petiteau ditte Sainte Augustin, âgée de 36 ans, originaire de cette ville ; cérémonie par le père Bénard, religieux augustin et directeur de l’hôpital de Chinon. Signé J. F. Bénard.

– 7 mai 1756, décédée notre révérende mère Jeanne Boisard ditte de Sainte Thérèse, âgée de 73 ans et de profession 53, originaire de cette ville ; la sépulture faite par le révérend père Koenin, religieux augustin, assisté du père Ménard cérémonie par le père Bénard, religieux augustin et confesseur de cette maison. Signé J. F. Bénard.

– 28 février 1757, décédée notre mère Marie Anne Legrand, ditte de Jean, âgée de 33 ans et de profession 14, originaire de cette ville ; la cérémonie de la sépulture faite par le révérend père Bénard, religieux augustin et confesseur de cette maison. Signé F. Bénard.

– 11 août 1762, décédée notre révérende mère Anne Lepot, ditte de Sainte Scolastique, âgée de 45 ans et de profession 28, originaire de cette ville ; la cérémonie de sépulture faite par le révérend père Cuny, religieux augustin et confesseur de cette maison. Signé F. Cuny religieux augustin.

– 12 septembre 1762, décédée notre révérende mère Prieure Madelaine Le Breton ditte de la Présentation, âgée de 71 ans et de profession 54, originaire de cette ville ; la cérémonie de la sépulture faite par le révérend père Cuny, religieux augustin et confesseur de cette maison. Signé Cuny religieux augustin.

– 25 novembre 1763, décédée la mère Charlotte Bachet, Prieure, ditte de Saint Jean, âgée de 49 ans et de 30 de profession, originaire de Douai en Anjou ; la cérémonie de sépulture faite par le révérend père Koenin, prieur des augustins, en l’absence du père Cuny, religieux augustin, confesseur de cette maison. Signé f. Cuny religieux augustin, confesseur.

– 17 novembre 1766, décédée la mère Renée Bineau ditte des Séraphins, âgée de 71 ans et 50 de profession, originaire de Douai en Anjou ; la cérémonie de sépulture faite par le père Cuny, religieux augustin et confesseur de cette maison. Signé f. Cuny religieux augustin et confesseur.

– 4 juillet 1767, décédée la mère Renée Perault dite de la Nativité, âgée de 80 ans et soixante quatre de profession, originalre de Chinon ; la cérémonie de sépulture faite par le révérend père Koenin, augustin, à l’absence de frère Cuny, aussi religieux augustin et confesseur de cette maison. Signé f. Cuny religieux augustin, confesseur de l’hôtel Dieu de Chinon.

– 7 février 1768, décédée la mère Louise Pommier dite de Saint Bernard, âgée de 81 ans et cinquante trois de religion, originaire de Château du Loir ; cérémonie la cérémonie de sépulture faite par le père Cuny, religieux augustin, confesseur de cette maison. Signé f. Cuny religieux augustin et confesseur.

– 28 avril 1775, décédée la mère Renée Arvers dite de la Croix, âgée de 52 ans et de 32 ans de profession, originaire de Chinon ; cérémonie la cérémonie de sépulture faite par le révérend père Cuny, augustin et confesseur de cette maison. Signé f. Cuny religieux augustin.

– 5 mars 1776, décédée la sœur Jeanne Chenot ditede Sainte Rozalie, âgée de 29 ans et demie (sic) et 7 ans et demie (resic) de profession, originaire de Chinon ; cérémonie la cérémonie de sépulture faite par le révérend père Cuny, prieur des augustins de Chinon  et confesseur de cette maison. Signé f. Cuny prieur des augustins.

– 19 juin 1782, décédée la mère Marie Suzanne Batard ditte Sainte Monique, maîtresse des novices en sacristine (sic pour sacristaine ?), âgée de 33 ans et de 17 de profession, originaire de Chinon ; cérémonie la cérémonie de sépulture faite par le révérend père Eguer, augustin et aumônier de la communauté. Signé f. Eguer augustin.

– 27 mai 1783, décédée la mère Jeanne Nusset dite de Sainte Adelaïde, âgée de 56 ans et de 20 ans de profession, originaire de la ville de Chatellerault ; cérémonie la cérémonie de sépulture faite par le révérend père Eguer, augustin et aumônier de la communauté. Signé fr. Eguer, augustin.

Certifié conforme aux régistres déposés aux archives de la mairie de Chinon par nous soussigné.

  Chinon, le 25 fructidor an onze. Grepin Salle adjoint. Pour le maire Meilhac.

COMMENTAIRE

Les religieuses formant la communauté

Si l’on se réfère aux actes des sépultures les concernant, on constate que ces religieuses sont relativement âgées à la date de création du registre, puisque huit d’entre elles ont prononcé leurs vœux avant 1716, soit un quart de siècle auparavant. Font exception Charlotte Bachet (1733) et Anne Lepot (1734), qui sont aussi les plus jeunes de l’assemblée (49 et 45 ans, respectivement).

Ne sont pas mentionnées dans la communauté Françoise Orillard, qui est morte le jour de la délibération, ni Perrine Perthuis, qui décèdera un an plus tard. La troisième, Anne, est désignée par son seul prénom dans le second registre, mais le premier permet de restituer son nom : il s’agit d’Anne Thoult, qui mourra 6 ans plus tard. Ce sont les trois premiers noms du registre et l’on peut supposer que Perrine Perthuis était en trop mauvaise santé pour participer aiux assemblées de la communaut.

Marie-Anne Legrand, René Arvers, Jeanne Chenot, Suzanne Batard et Jeanne Nusset, n’étaient pas professes en 1642. Ce fut peut-être aussi le cas de Marie Petiteau, dont l’âge seul est indiqué (36 ans), non la date de la prise d’habit, ce qui laisse la possibilité qu’elle ait prononcé ses vœux après 1742.

Plus problématique est l’absence de Madeleine Aguet Batard et Anne Mayard, qui, elles, les avaient prononcés à une date ancienne, 1697 et 1705. L’une est certes née à Richelieu et l’autre à Montreuil-Bellay mais leur naissance hors de Chinon n’a pas interdit à Madeleine Lepelletier, Renée Bineau, Louise Pommier et Charlotte Bachet d’appartenir à la communauté. Le motif de leur absence est à chercher ailleurs, la raison la plus probable étant qu’elles ont été affectées à Chinon à une date postérieure à 1742, afin de combler les vides laissés par les religieuses décédées entre 1742 et 1750.

Questions de dates

Pour chacune des religieuses mentionnées dans l’acte de sépulture, sont précisées la date de naissance et celle de l’entrée en religion. La deuxième indication manque pour Marie Petiteau. Pour 11 d’entre elles, la prise de voile intervient avant la vingtième année, ce qui signifie que l’entrée au noviciat s’effectue très tôt, au plus tard au début de l’adolescence. Cinq autres d’entre elles prononcent leurs vœux entre 21 et 24 ans. Par comparaison, Louise Pommier, Anne Mayard, Françoise Orillard et Jeanne Nusset, entrées en religion respectivement à 28, 30, 32 et 36 ans, ont eu des vocations tardives.

Il n’est pas certain que l’affectation de chacune d’entre elles à l’hôtel-Dieu de Chinon ou dans toute autre institution équivalente coïncide avec la date de la vêture. Il est possible qu’on ait attendu pour les recruter qu’elles aient atteint l’âge mûr avant de les confronter aux obligations d’une aide soignante. En outre, le recrutement dépendait des besoins en personnel de l’hôtel-Dieu et non de la seule volonté des religieuses.

Origine des religieuses

Pour chaque défunte, le registre précise le lieu de naissance. Pour la plupart d’entre elles, elles sont nées à Chinon (11) ou dans des communes proches, Ligré et Richelieu ; on pourrait joindre à cette liste les tourangelles Anne Catherine Aurebin (Loches), Madeleine Lepelletier (Langeais) et Louise Pommier (Château-du-Loir). Font exception Jeanne Orillard, née à Amboise ; Anne Mayard, née à Montreuil-Bellay ; Renée Bineau et Charlotte Bachet, nées à Doué-en-Anjou (Doué-la-Fontaine) ; Jeanne Nusset, née à Châtellerault.

Le recrutement de religieuses peut s’expliquer par bien des raisons qu’un simple registre de sépultures ne saurait révéler, même si certaines coïncidences éveillent la curiosité, ainsi de la présence de deux religieuses isues de Doué-la-Fontaine. Cependant, il convient d’observer, comme le montre le tableau ci-dessous, qu’à l’exception de Jeanne Demutet, les chinonaises sont peu nombreuses parmi les plus anciennes. Il faut attendre la génération née dans les années 1680 pour trouver un recrutement local majoritaire, phénomène que l’on retrouve parmi les dernières venues.

1662. Jeanne Demutet, Chinon

1663. Françoise Orillard, Amboise

1673. Madeleine Aguet Batard, Richelieu

1675. Anne Mayard, Montreuil-Bellay

1680. Anne Thoult, Ligré

1683. Jeanne Boisard, Chinon

1685. Renée Legrand, Chinon

1687. Renée Perrault, Chinon

          Louise Pommier, Château-du-Loir

1691. Madeleine Le Breton, Chinon

1694. Perrine Perthuis, Chinon

1695. Renée Bineau, Doué

1700. Madeleine Lepelletier, Langeais

1703. Anne Catherine Aurebin, Loches

1714. Charlotte Bachet, Doué

1717. Anne Lepot, Chinon

1718. Marie Petiteau, Chinon

1723. Renée Arvers, Chinon

1724. Marie-Anne Legrand, Chinon

1727. Jeanne Nusset, Châtellerault

1746. Jeanne Chenot, Chinon

1749. Marie-Suzanne Batard, Chinon

On pourrait en conclure que le personnel a été constitué au-début par des apports extérieurs, que la relève chinonaise s’est manifestée relativement tardivement puis a été régulière par la suite. En 1742, 6 des 10 membres de la communauté sont nées à Chinon, ce qui confirme la tendance.

Signalons que le registre est trop récent pour conserver des traces de la première vague de religieuses appelées à administrer l’hôtel-Dieu, les plus anciennes de celles qui sont répertoriées, Jeanne Demutet et Françoise Orillard, étant nées une vingtaine d’années après la réorganisation de l’institution.

Inhumations

Les actes sont rédigés du premier au dernier selon un modèle identique : date du jour du décès ; nom de la défunte ; âge et année de profession ; nom et qualité de l’officiant de la cérémonie ; signatures. Les seules variantes concernent la désignation de la défunte, qui évoque la fonction qu’elle a exercée (« mère » ou « révérende mère » pour une ancienne prieure ; « pensionnaire de cette maison » pour Anne Aurebin ; Suzanne Batard, « maîtresse des novices en sacristine ») et une formule affectueuse, s’il y a lieu (« notre chère mère »).

L’autre variante concerne l’identité et la qualité de l’officiant. Pour les deux premiers décès, ce sont des chanoines de Saint-Mexme qui officient, Joseph Le Breton et Pierre Breton, chanoine, pour le premier, chanoine et chantre pour le second. Toutes les cérémonies ultérieures sont confiées à des frères augustins : le Père Benard, sept fois mentionné comme directeur de l’hôtel-Dieu, puis quatre fois comme confesseur de la communauté ; lui succède en cinq occasions le Père Cuny, en tant que confesseur ; le Père Koënen, prieur, intervient occasionnellement pour remplacer le père Benard ou le Père Cuny.

Entre les religieuses hospitalières et les frères augustins, il existe donc un lien étroit, ce qui ne saurait surprendre puisque les deux communautés relèvent de la même règle, selon le vœu de M. Bouray, fondateur de l’institut des hospitalières de Loches qui, comme on sait, assigna à ses religieuses la règle de saint Augustin. Celles qui furent appelées à rénover l’hôtel-Dieu de Chinon bénéficièrent de la présence de leurs frères en religion, installés dans la ville depuis déjà deux siècles. C’est donc logiquement qu’elles entretinrent avec cette communauté une relation privilégiée.

On serait, au contraire, en droit de se demander pourquoi cette relation privilégiée ne se manifesta pas dès le début puisque les deux première cérémonies sont accomplies par des chanoines de Saint-Mexme. Sans doute faut-il y voir une forme de précipitation dans la mise en place du rituel, les sœurs devant improviser au moment du décès des deux premières défuntes, alors qu’elles n’avaient pas encore songé à se conformer à l’ordonnance de 1736.

Mais, dès le moment où la décision est prise de recourir à l’aide des frères augustins, elles s’y tiennent et, de leur côté, les religieux ont à cœur de traiter dignement les sœurs en délégant un membre éminent de leur communauté pour officier lors des cérémonies de sépultures. De plus, ils accompagnant en permanence la communauté dans sa vie spirituelle, en désignant l’un d’entre eux comme directeur (de conscience s’entend, car l’hôtel-Dieu dépend administrativement de la ville) et comme confesseur.

La rédaction ne nous fournit aucune information sur le lieu d’inhumation des religieuses. Les fouilles entreprises sur le site autour de 2010 n’ont rien révélé à ce sujet, si ce n’est des enterrements collectifs de malades, probablement du XVIe siècle, consécutifs à une éventuelle épidémie. Les cimetières des différentes institutions religieuses de la ville n’ayant pas été systématiquement fouillés, on en est réduit à des hypothèses, l’une d’entre elles étant que la communauté de religieuses ait pu bénéficier d’un carré dans le cimetière de Saint-Mexme, là où durent être enterrées les deux premières défuntes, inhumées sous la responsabilité d’un chanoine de la collégiale.

Nous ignorons aussi dans quel temple avaient lieu les cérémonies. Le plus vraisemblable est la chapelle de l’hôtel-Dieu, car, s’il se fût agi d’une église paroissiale (Saint-Mexme ou Saint-Étienne) ou de la chapelle des Augustins, le fait aurait sûrement été signalé dans l’acte.

Mai 2026

La crue de 1856 à La Chapelle-sur-Loire

La crue de 1856 à La Chapelle-sur-Loire

Témoignage inédit d’Émilie Serpin

Conférence prononcée le 22 janvier 2013 à l’invitation de l’Université Populaire de Tours.

Maurice Champion, auteur d’un ouvrage intitulé Les inondations en France depuis le VIe siècle jusqu’à nos jours[1], affirme que la « fatale année 1856 [est] la date la plus néfaste, sans contredit, dans l’histoire des inondations modernes de la Loire » (p. 144).

Voici les faits, tels qu’ils sont exposés dans l’ouvrage de J.B. Coulon et L. Auché, Inondation de 1856 dans la vallée de la Loire, publié à Saumur en 1857, à une date très proche de leur survenue (juin 1856), puisque la préface est signée du 3 mars 1857.

Commençons par la topographie des lieux, sans laquelle on ne comprendrait pas ce qui s’est passé. Je vous ai distribué une carte, trop moderne à mon goût (prière de faire abstraction du tracé de l’autoroute, qui n’existait évidemment pas), mais qui vous fournit une idée assez précise des distances et des lieux concernés.

 

Pour rappel, les deux rives de la Loire n’ont pas reçu le même traitement contre les crues du fleuve. La rive droite est bien protégée par la levée, occupée par la départementale, qui court sur 260 kms et dont les proportions sont considérables : 27m de large à la base, 9 m à son couronnement et 6 à 7 mètres de hauteur. Cette rive est donc bien protégée. Il en va tout autrement de la rive gauche. La levée dite de Bréhémont n’a plus que 18 m de base, 3 m de largeur à son couronnement à partir d’Ussé culmine à 6,50 m. En outre, elle se termine un peu au-dessus de l’embouchure de l’Indre, au Néman. A partir de ce point, la Loire n’a plus de digues sur la rive gauche, ce qui expose le Véron à de nombreuses inondations, sous l’action conjuguée de la Loire et de la Vienne, dont les eaux se retrouvent dans cette plaine. On a affaire indéniablement à un point faible du système. Ajoutons que le pont de Port-Boulet reliant Chinon à Bourgueil existait déjà.

Un printemps « pourri » provoque une première crue, relativement inoffensive, le 3 mai (4,42 m). La deuxième, du 15 mai, fut plus conséquente : 5,21 m. Au-dessus du Val d’Ussé s’ouvre une brèche dans la digue, de 200 m de long et de près de 7 m. dans sa plus grande profondeur. Il est inutile de préciser que, dans cette rive gauche, toute la vallée fut inondée jusqu’à Port-Boulet. A Savigny-en-Véron, où les eaux de la Vienne rejoignent celles de la Loire, la récolte est perdue. On ensemence à nouveau mais, comme on le verra, en pure perte.

La troisième crue, la plus terrible, est précédée de pluies « torrentielles et continues, semblables à celles des régions intertropicales » (p. 6). A partir du dimanche 1er juin, l’eau, qui atteignait la cote de 4 m à 6 heures du matin, ne cesse de monter. Vingt-quatre heures plus tard, elle est à 4,43 m et, à partir de ce moment, elle monte à raison de 4 cm par heure. A partir du mardi 3 juin, le rythme s’accélère : 5 à 6 cm par heure. La crue connaît un pemier répit, lorsque la Loire envahit la vallée du Cher après avoir rompu la levée, inondant la plaine de Cinq-Mars à Langeais. Mais, une fois ce bassin rempli, la Loire reflue sur la grande levée pour rejoindre son lit. Elle le fait avec une violence inouïe, emportant la levée du chemin de fer sur 2 m. et la déchirant par cinq brèches. Sur la rive gauche, elle ouvre une brèche du côté de Villandry.

Le 3 juin, à midi et quart, survient la catastrophe. Le fleuve rompt la digue de Bréhémont et emporte 27 maisons. Effet paradoxal, cette irruption de la Loire sur la rive gauche fait baisser le niveau du fleuve de près de 40 cm. A La Chapelle-Blanche (La Chapelle-sur-Loire), les habitants qui assistent à une baisse des eaux, cinq heures durant, se croient sauvés. Mais, vers 21h30, l’eau recommence à monter à raison de 15 à 20 cms par heure. La Loire, ayant butté sur les collines, reflue mais, cette fois-ci, en exerçant sa pression perpendiculairement à la levée de la rive droite. En outre, en regagnant son lit, à la hauteur de l’embouchure de l’Indre, elle y retombe « en cataractes », ce qui a pour effet, de bloquer l’écoulement des eaux et de provoquer une remontée jusqu’à 1 km au-dessus de La Chapelle. La masse énorme ainsi accumulée ne peut contenir entre les rives. Il lui faut s’épancher d’une manière ou d’une autre.

A La Chapelle, nul n’imagine que la levée puisse céder dans le bourg-même. D’ailleurs, c’est aux deux extrémités du bourg, en amont et en aval, que la population, mobilisée, travaille à la renforcer. C’est pourtant ce qui arriva. A 4 heures du matin, la levée rompt et les eaux emportent tout sur leur passage, à commencer par les maisons construites sur la levée du côté du fleuve[2]. Un « gouffre », c’est le terme qui fut employé spontanément, coupe le bourg en deux parties, sans communication possible de l’une à l’autre, et l’eau pénétre dans les caves, les maisons, abattant celles qui se trouvaient sur le passage du courant ainsi que les murs de clôture. Le cimetière ne fut pas épargné, comme on le verra.

Le bilan des destructions est terrible (on parle de 47 maisons abattues), ainsi que les conséquences durables de la crue sur le paysage, désormais envahi par le sable et la boue, et pour les cultures. Une consolation, cependant : la catastrophe n’occasionne aucune perte humaine ni animale, grâce à la prévoyance des habitants, à la solidarité qu’ils se manifestèrent et aussi à l’action efficace réalisée par le bateau à vapeur le Blanzy (appartenant à la Cie des mines de houille de Blanzy, en Saône-et-Loire, et qui servait de pousseur) qui, réquisitionné, porta secours aux habitants isolés et put effectuer des sauvetages auxquelles des embarcations plus légères durent renoncer[3].

Voilà le résumé des événements. Au-delà des faits désormais bien connus, ce qui m’intéresse ici, ce sont les récits qui en ont été faits et les traces qu’ils ont laissées dans la mémoire des habitants du lieu. En effet, on est frappé de constater à quel point les différents témoignages se rejoignent pour donner de cette tragédie des récits très proches, non seulement dans leur contenu événementiel, ce qui ne saurait surprendre, mais aussi dans le traitement littéraire et idéologique qui en est fait. J’en énumérerai les traits principaux, puis je les reprendrai à travers un témoignage inédit, celui d’Emilie Serpin.

Récits épiques

Pour décrire la fureur des flots déchaînés, même les témoins les plus objectifs cèdent à la tentation du récit épique.

Entre Tours et Saumur, la Loire fit partout des ravages épouvantables. Les levées cédèrent sur la plupart des points, et ces ruptures eurent les conséquences les plus désastreuses. Les eaux, en se déversant dans la vallée par d’immenses brèches, devinrent un torrent dévastateur entraînant tout sur son passage. (Champion, p. 170)

L’accumulation d’adjectifs (« épouvantables », « désastreuses », « dévastateur ») contribue à dramatiser le récit.

A 10 heures du matin, Bourgueil et Restigné étaient submergés dans une étendue de plus de 700 hectares. A 3 heures, Chouzé et Saint-Nicolas étaient sous les eaux, qui couvraient 4.800 hectares, après avoir renversé ou endommagé un grand nombre d’habitations. Le bourg d’Allonnes fut complétement inondé ; l’eau s’éleva dans plusieurs maisons à 2 m, et dans l’église de 0,40 mà 0,60 m. Russé, Villebernier, Vivy, Saint-Lambert-des-Levées offraient l’aspect d’une immense nappe d’eau. (Champion, p. 172)

La froide précision des chiffres, l’énumération des communes touchées, les choix expressifs (« étaient sous les eaux », alors que seule une partie seulement l’est) ne cherchent pas tant à informer qu’à impressionner le lecteur et à susciter chez lui l’effroi.

L’heure terrible et suprême approchait. On éprouvait un sentiment d’épouvante auquel ne pouvaient se soustraire les plus fiers courages : la Chapelle ressemblait à un tombeau. Des lumières, placées sur toutes les fenêtres, jetaient des éclairs sinistres sur les eaux en tumulte et dans les rues silencieuses que traversaient quelques habitants mornes ou effarés. [la majorité des habitants s’étaient portés aux deux extrémités du bourg]. Coulon, Auché (p. 20):

Les chiffres prennent aussi des proportions bien faites pour frapper l’imagination :

« plus de quatre mille personnes et plus de six cents charriots, brouettes, circulaient, travaillaient, se croisaient en tous sens » (Auché, Coulon, p. 14)

Châtiment divin

Cette emphase exprime aussi une forme d’incompréhension. On aurait pu dénoncer l’incompétence des autorités et leur imprévoyance (c’est, sans doute, ce que l’on aurait fait aujourd’hui), mais, dans ce domaine, les auteurs se montrent généralement très prudents. On ne manque pas de rendre hommage à plusieurs d’entre eux. Seule Emilie Serpin fait exception, mais, contrairement aux autres récits, le sien n’est pas fait pour être rendu public. N’oublions pas que nous sommes au début du Second Empire, un régime autoritaire qui veille à protéger l’autorité de l’Etat et de ses agents.

On trouve plusieurs références au châtiment de Dieu. La plus explicite, ce sont les propos d’une femme restée anonyme (Mme C.), rapportés par Auché, Coulon (p. 27-28) :

Je veux vous dire deux choses qui m’ont frappée parce qu’elles m’ont paru mystérieuses, et que ne sais point tout expliquer avec les superbes raisonnements de la science. On va peut-être rire de ma simplicité, mais que m’importe ? Je crois que la main de Dieu était là, et je n’oublierai de ma vie ce que j’ai vu. ­ Oui, la maison emportée sur l’abîme et qui s’engouffra la première, était marquée du doigt de Dieu : je suis de ces gens qui ont encore de ces idées-là. La veille même du désastre, on y avait enivré un malheureux ; on l’avait couché; puis, dans l’orgie, après avoir allumé des flambeaux autour de son corps, quelques fous sacrilèges avaient chanté le libera des morts. Eh bien ! La Loire, qui avait creusé deux courants, deux lits profonds à la rue Brûlée et sur la place de la maison d’école, les abandonne brusquement, s’en élance d’un bond, avec un éclat de tonnerre, soulève la maison qui avait insulté à la mort; […].

Les précautions oratoires initiales (« on va peut-être rire de ma simplicité ») montrent bien que cette conviction n’est pas un effet de la mode ou de l’air du temps, qu’elle n’est pas une réponse toute prête face à des événements incompréhensibles, comme elle aurait pu l’être un ou deux siècles auparavant, mais bien l’expression d’une perplexité profonde, qui dut être partagée par bien des gens, pas nécessairement confits en religion.

L’héroïsme des habitants constitue le thème principal. Il est décliné par les divers témoins sous deux formes : celle d’une collectivité soudée et celle d’individus remarquables de dévouement.

Héroïsme des habitants

S’impose l’idée que tous les habitants sans exception se sont battus contre les éléments, dans le dénuement le plus complet : trempés jusqu’aux os, sans manger pendant des journées entières, sans craindre de mettre leur vie en péril. J’en donnerai quelques exemples :

La chaussée, ramollie, détrempée par les crues antérieures, tremble sous leurs pieds: tous peuvent être balayés, engloutis à la fois… Qu’importe ? Ils redoublent d’efforts, domptent le fleuve qui mugit et offrent leurs poitrines pour points d’appui[4] aux banquettes et aux terrassements qui fléchissent. L’eau les domine, les inonde et passe par dessus leurs têtes: ils restent dans cette position terrible, tandis qu’on terrasse derrière eux, entre leurs jambes. (Auché, Coulon, p. 14)

Autre témoignage, celui de l’abbé Cholet, qui, par modestie, refusa de voir publiée sa lettre en entier.

Qu’elle fut longue cette journée du 4 juin ! s’écrie dans sa simple et évangélique narration, l’intrépide vicaire de la Chapelle. Tout le jour, nous errâmes le long de la levée, dans nos vêtements tout trempés, les larmes aux yeux, sans pain et osant à peine nous communiquer nos pensées… (Auché, Coulon, p. 27-28)

L’élan de la charité était général. On s’emparait des inondés, de leurs bestiaux, de leurs mobiliers, et chaque toit se consacrait par la plus touchante hospitalité. Les émigrés de la Chapelle s’étaient réfugiés à Ingrandes, à Benais, à Restigné, à Bourgueil et à Saint-Nicolas. M. le commissaire de police de Bourgueil était parvenu à régulariser le sauvetage et les secours de toute nature. (Auché, Coulon, p. 33)

Au milieu de cet héroïsme collectif, se détachent quelques personnalités :

Ici nous devons signaler la mâle énergie de MM. Dusoullier qui, à cheval, jour et nuit, parcoururent toutes les communes du val du nord, qu’ils traversèrent plusieurs fois malgré les torrents, au milieu des ténèbres, appelant tous les dévoûments et donnant le plus brillant exemple du désintéressement et du courage. Dans ces courses périlleuses, M. Dusoullier fils épuisa la vigueur de trois chevaux qu’il montait tour à tour (Auché, Coulon, p. 7)

Guindeuil, curé de la Chapelle, son vicaire, M. Chollet, et le docteur Chicoyne, qui s’était déjà distingué avec M. Beaupré, conducteur de ponts-et-chaussées, lors de l’inondation du 15 mai, sur la rive gauche (Auché, Coulon, p. 18).

Beaucoup se disposaient à mourir, et se jetaient aux pieds de M. l’abbé Chollet, pour puiser dans la foi le courage de la dernière heure. Ce jeune et digne prêtre s’était trouvé partout, auprès de toutes les douleurs, au milieu de tous les périls[5]. On le vit longtemps, un malade sur les épaules (ce malade était atteint de la fièvre typhoïde), chercher sur les chaussées inondées un lieu sûr pour y puiser ce précieux fardeau de la charité. Par un bonheur providentiel, le bateau à vapeur, le Blanzy n°2, qui était venu au secours de la Chapelle, le reçut à son bord avec un grand nombre d’autres malheureux qu’il transportait aux Trois-Volets. (Auché, Voulon, p. 30-31)

La part des morts

Pour clore cet inventaire, je n’aurai garde de passer sous silence la péripétie qui a le plus marqué les imaginations, au point qu’aujourd’hui encore, elle est toujours évoquée chaquefois qu’il est question de cette crue, même chez ceux qui en sont médiocrement informés. Les flots n’épargnèrent pas le cimetière et déterra de nombreux cadavres pour les emporter au loin. Le cliché le plus répandu est celui des dépouilles retrouvées pendues aux branches des arbres.

[…] et, après cet acte de justice terrible, les eaux vengeresses fondent d’un trait sur notre cimetière et vont fouiller tous nos tombeaux. Tous nos tombeaux, ai-je dit ? Je me trompe, la Loire a respecté l’humble coin de trerre où reposent les malheureux sans patrie et ceux qu’a frappés une mort violente. N’est-ce pas étrange tout cela, dites-moi ? On me parlera, dans un langage savant, de l’angle de projection des eaux, de leur force de réaction, de leur pesée, des inclinaisons et des plis de terrain… Je ne sais. La science est fort belle, mais ma foi est bien quelque chose encore. (Auché, Coulon, p. 27-28)

Témoignages

Émilie Serpin

Elle naît à Bourgueil, le 2 septembre 1837, où son père est instituteur. En 1844, celui-ci se transporte à Chinon, où il prend un commerce dont s’occupe sa femme, dans le quartier Saint-Étienne. Il exerce comme répétiteur puis surveillant au collège, avant d’ouvrir une classe de garçons. Emilie s’avère une excellente élève chez les dames ursulines de Lignac (actuelle école Mirabeau). Les affaires des parents périclitant, le père s’établit à La Chapelle-sur-Loire en 1854, comme instituteur communal, grâce au soutien du curé. Emilie finit par y rejoindre ses parents en juin 1855 et y ouvre une classe de filles. Elle arrive donc à La Chapelle moins d’un an avant la grande crue.

Émilie tient un journal depuis son plus jeune âge mais, dans un moment de désespoir, elle le détruit. Elle le reprend en 1863 jusqu’en 1881. Ce remarquable document a été retrouvé et est déposé à l’Association pour l’Autobiographie, qu’anime le Professeur Philippe Lejeune, très connu pour ses travaux sur l’autobiographie et l’écriture féminine. Pour combler la lacune de ses 26 premières années (1837-1863), Emilie rédige une autobiographie très probablement dix ans après les faits [Elle ajoute un collophon à son autobiographie au moment de son mariage, en 1871, en le datant « six ans après » la fin de la rédaction].

Le mois de mai arriva, le mois des fleurs, mois de l’aubépine, mois du retour de l’hirondelle, mois du réveil de la nature entière habituellement, mais cette année-là, ce fut un mois sévère, aussi le soleil s’obstina-t-il à se cacher par delà l’horizon. Le ciel était constamment gris et épais, la pluie, une pluie constante, diluvienne, hors de saison, nous prenait chaque jour quelque parcelle de l’espérance. La Loire furieuse et menaçante, grossie et refoulée de tous ses affluents ne baignait plus tranquillement le pied de notre gracieux bourg ; mugissante et sans cesse agitée, elle le frappait et paraissait tourmentée d’une sourde colère. L’indiscrète rivière s’introduisait partout, après s’être répandue bien au-delà de ses limites sur les prés et les champs, elle s’infiltra dans les appartements bas, dans les celliers, dans les caves. La folle à cette heure portait ce nom dans toute l’acception du mot. Cinq ou six fois elle se retira comme honteuse de ses excès et nous nous crûmes quittes pour la peur. Juin se montra sur ces entrefaites n’apportant que son nom. Il avait été dépouillé de son beau soleil, de sa chaleur, de ses beaux jours enfin et surtout de ses poétiques soirées, de ses nuits étoilées. L’abondance de la pluie nous ramena une septième crue et celle-là fut terrible. Je ne veux m’occuper de tout le littoral de la Loire, que de ce qui a rapport à moi, que de ce que j’ai vu et souffert.

Donc le 2 juin, il fallut à La Chapelle le secours des populations voisines. Restigné et Bourgueil fournirent des hommes dévoués qui vinrent nous rassurer et nous reçûmes bien des visites de personnes de connaissance.

Le 3 juin Monsieur Renault, juge de paix de Bourgueil, vint nous demander une chambre pour prendre un peu de repos, et il s’établit chez mon père pour recevoir tous ceux qui avaient affaire à lui. La classe était interrompue, nous travaillions tous sur la levée ; la journée fut terrible ; la Loire montait, montait toujours, chaque heure amenait une élévation effrayante, aussi l’anxiété était toujours croissante. À un endroit appelé : La Croix Rouge, l’eau s’éleva au-dessus de son lit et menaça de rompre la levée ; mais les hommes occupés à charger laissèrent leur travail et, se couchant sur le bord du parapet, ils maintinrent l’eau avec leur poitrine à l’endroit qui semblait faiblir. Les femmes, les mères, les enfants, crièrent de toutes leurs forces en voyant le danger, mais ils persistèrent jusqu’à ce qu’une légère décroissance leur permît de quitter leur poste périlleux.

Le rabais continuait et devenait même assez rapide : tout le monde criait victoire et toutes les personnes venues des environs, fatiguées de leur travail se retirèrent. Ce rabais nous fut funeste ; il venait de plusieurs brèches faites par la violence du courant à deux lieues de notre bourg.

Le soir Mr le curé Guindeuil et le brigadier de gendarmerie partirent pour Plan Houry afin de parler aux ingénieurs qu’ils trouvèrent dans la plus désespérante sécurité. Aux reproches qui leur furent adressés, ils firent valoir leur droit au repos ; il y avait trois jours qu’ils surveillaient activement. Cela était vrai, mais le danger était réel et pressant [Guindeuil, texte 1].

Effrayés de ce calme qu’ils ne partageaient pas, ces messieurs reviennent à La Chapelle. Peu de temps après leur retour, un cavalier venant de Langeais criait de faire sonner le tocsin pour rassembler du secours. La Loire reprenait une nouvelle fureur, elle s’agitait, elle lançait de vagues, des flots à hauteur d’homme ; elle croissait de 18 ou 20 centimètres à l’heure.

Le tocsin, oui, on aurait dû vite le sonner ; mais le maire trop lâche pour cela se contenta de dire que sa femme étant malade il s’opposait à ce qu’on l’effrayât de la sorte. Grâce à cette poltronnerie, nous fûmes perdus.

Une nuit lugubre, affreuse, inouïe commença alors ; nous ne voulûmes pas nous coucher et nous, jeunes filles, Madeleine et moi, nous travaillâmes comme des cantonniers à transporter de lourdes pierres pour charger les endroits qui faiblissaient. L’heure s’avançait, il était dix heures et le danger croissait toujours. Force fut de faire sonner le tocsin ; il était trop tard ; les travailleurs fatigués, venus des pays voisins, à l’abri du reste de danger, ne furent pas arrachés de leur sommeil de plomb par le son plaintif et lugubre de notre cloche. La pluie tombait, le vent soufflait bien fort, la nuit était des plus obscures et les âmes et nos pauvres âmes à tous se broyaient sous l’enclume de la frayeur et le marteau du désespoir à un tel point que nous n’osions nous communiquer aucune pensée. À toutes les fenêtres du bourg on posait des lumières que le vent, jaloux que nous puissions avoir ce secours, se plaisait à souffler et à faire vaciller si capricieusement qu’elles semblaient se moquer de nos terreurs avec un rire infernal. Les mariniers coupèrent des cordes goudronnées et, les allumant par centaines en firent des torches que portaient de tous côtés les enfants et les personnes incapables de travailler. Ces lumières se remuant en tous sens, ce triste son de cloche, ces figures havres, pâles, tremblantes, tout cela semblait être appelé là pour présider à de tristes funérailles où tous les éléments ayant achevé leur cours et n’ayant plus à obéir se déchaîneront tout à coup et lanceront comme adieu une rage d’autant plus féroce qu’elle aura été contenue pendant une longue nuit de siècles. Oui, cette nuit avait quelque chose je crois de ce qui se passera au dernier jour des temps, c’était une photographie de la fin du monde.

Et l’eau montait, montait toujours, et les flots mugissaient comme ceux de l’Océan que fouette la tempête ; et notre levée se détrempait ; le secours ne venait pas, nos forces s’en allaient… L’eau filtrait, jaillissait par les trappes des caves, elle s’infiltrait aussi entre les pierres des murailles qu’elle décollait peu à peu. Grand Dieu, où allions-nous et que serions-nous devenus si votre Providence qui nous avait comptés et avait inscrit nos noms ne s’était chargée de nous sauver hors de cet effroyable danger !

Près de notre maison était un gouffre si profond qu’en vain on y jeta pierres, sable, charpente, bancs de boucher et même charrettes, tout disparaissait et emportait quelque chose des fondations qui bientôt furent découvertes complètement.

Le 4 juin à deux heures du matin, notre maison fut ébranlée d’une si étrange façon par les deux courants qui s’étaient établis de chaque côté que nous nous crûmes perdus, nous nous sentîmes secoués d’une manière effrayante. Alors ma sœur et moi nous priâmes à mains jointes nos parents de sortir et de nous chercher un abri. Nous pleurions tous, mon père et ma mère ne voulaient pas abandonner la maison : « Nous allons perdre tout ce que nous possédons, à quoi bon conserver la vie ? » Nous jeunes filles ne pensions qu’à nos existences et puis nous ne voulions pas voir nos parents mourir sous nos yeux ; nous les conjurâmes de nous suivre, car bien sûr nous ne serions pas parties sans eux. Ils cédèrent et nous tenant tous par la main nous traversâmes la place dont le courant était si violent qu’une ou deux personnes auraient infailliblement péri ; nos forces réunies et excitées par le courage que peut seul donner un danger aussi imminent triomphèrent de cet obstacle. Nous allâmes à la cure ; et juste comme nous arrivions à la porte notre bon curé y arrivait aussi ; son air calme et grave, sa profonde tristesse et la fatigue accablante empreinte sur tous ses traits nous frappèrent tous : « Où allez-vous mes enfants », dit-il en prenant les mains de mon père, qui lui répondit sans hésiter : « Nous venons chez vous ». Nous entrâmes tous au presbytère et dans ces chambres où naguère nous avions passé de si bons instants, de si agréables soirées, nous nous abandonnâmes sans contrainte à la plus poignante des douleurs : Mr le curé se mit en prière, mais un bruit sinistre, des cris déchirants, l’accroissement du courant établi de la sacristie dans la cure le firent regarder par une petite fenêtre de l’appartement qui donnait vue sur le chemin de fer : « Sauvons-nous, s’écria-t-il, il est temps

Curé Guindeuil

Le curé a rédigé, à chaud, un récit, qui a été publié dans le Journal de Maine-et-Loire. Son vicaire, M. l’abbé Chollet, en avait fait de même, mais n’autorisa pas sa publication. Auché-Coulon n’ont pu en citer que des fragments.

Emilie Serpin connaissait le texte du curé, lorsqu’elle rédigeait ce passage. Elle l’avait même sous les yeux, à en juger par les emprunts littéraux qu’elle y fait. Pour vous permettre d’apprécier le travail de mise en forme littéraire réalisé par Emilie, nous citerons les passages du curé Guindeuil les plus significativement repris par elle.

1. Vers trois heures du soir, nous montons en voiture avec le brigadier de gendarmerie et le docteur Chicoisne. Nous parcourons toute la levée jusqu’à Planchoury. Là nous trouvons MM. Les ingénieurs dans la plus parfaite tranquillité et dans l’isolement le plus effrayant. Ne pouvant contenir notre inquiétude, on nous répond : « Vous ne dites pas, monsieur le curé, qu’après trois jours et trois nuits de travail, ces hommes-là ont besoin, aussi bien que nous, de nourriture et de repos. ­J’en conviens ; mais tout n’est pas fini, le danger n’est pas passé. ­ Nous sommes parfaitement en mesure, nous n’avons rien à craindre ».

2. Curé Guindeuil (p. 7) : Voici une famille respectable qui, dans l’eau jusqu’aux genoux, vient frapper à ma porte pour demander un asile. C’est la Providence qui me fait trouver là comme par hasard. J’entre avec mes nouveaux hôtes. Epuisé de fatigue et craignant le froid qui me saisit, je change mes vêtements mouillés, et me mets à prier celui qui seul est l’arbitre de nos destinées.

Ce devoir rempli, je regarde avec inquiétude. Au nord du bourg des flots furieux s’élancent vers le ciel et se précipitent du côté de la station. ­ Sauvons-nous, il est temps.

Deux visions différentes par les deux protagonistes du même événement. Le texte d’Emilie avalise, en quelque sorte celui du curé. Elle invite à les associer en reprenant l’exclamation finale, mais sans l’attribuer à qui que ce soit.

3. Curé Guindeuil (p. 8) : « ­Monsieur l’ingénieur, quel est le point de la route qui offre le plus de sécurité ? ­Il n’y en a nulle part ! ­Montons dans ce bateau ». Nous y sommes à peine : ­« Sortez, sortez vite où vous êtes perdus ; votre marinier ne sait plus ce qu’il fait, vous n’éviterez pas le courant de la brèche. Sortez de là, je

4. Curé Guindeuil (p. 9) : « Cependant la destruction s’avance. Ce bruit de tonnerre si fréquent, ce sont des maisons qui s’écroulent. Un nuage de poussière se mêle aux flots, tout disparaît. Voyez comme l’élément destructeur se presse ! armabit creaturam ad ultionem. Ici, près de nous, il ne reste de la maison Legay, que le corridor. Sur l’autre partie, c’est celle de M. Gerbier, que vous voyez ouverte par la moitié. Ce pan de muraille sur le bord de l’abîme (sic) tient encore les cartons du notaire… Bientôt tout cela n’est plus ! Quelle fureur des flots ! »

5. Curé Guindeuil (p. 12) : « Et voilà mon cher abbé ! […] Qu’êtes-vous devenu, mon cher abbé ? Comment vivez-vous ? ­Je couche au port de l’Albevoie (sic pour Ablevoie), dans une maison où la charité a entassé des réfugiés. Je mange quand je trouve du pain. Partout je vois la plus affreuse désolation ! Je confesse un peu de tous côtés, dans les chemins, au long des haies. Les buissons deviennent mon confessional. ­ Admirez la Providence ! partageant la paroisse en deux portions, elle permet qu’il se trouve un prêtre de chaque côté, pour que personne ne soit privé des consolations de la religion au moment où, plus que jamais, on en éprouve le besoin. Croyez-moi, retournez au poste que la Providence vous a choisi. J’aviserai aux moyens de nous réunir le plus tôt possible. »

CONCLUSION

Le récit d’Émilie Serpin est dans la tonalité générale des textes que nous avons déjà commentés, à la fois lyrique et héroïque. Le texte du curé Guindeuil, qu’elle avait certainement sous les yeux lorsqu’elle rédigeait ce passage de son autobiographie, ne l’incitait pas à se départir de ce choix. En outre, la tonalité de cette autobiographie est largement influencée par le journal qu’elle est chargée de compléter : n’étant pas destinée à être divulguée, elle utilise les mêmes techniques d’écriture que le journal, qui libère son auteur des convenances sociales et lui offre l’occasion de s’exprimer librement. De là, cette absence de retenue autre que celle qu’impose une foi religieuse profonde et la morale qui l’accompagne, même dans les actes les plus intimes.

A cela s’ajoute une évidente ambition littéraire qu’elle n’abandonne jamais même dans les emprunts qu’elle fait à d’autres sources (ici, le journal du curé Guindeuil), lesquels ne sont incorporés qu’au terme d’une réélaboration, afin de mieux répondre à son projet d’écriture. Dans son journal, Emilie avoue aimer lire mais elle ne cite presque exclusivement que des lectures pieuses ou édifiantes, le Messager du Sacré-Cœur de Jésus (Bulletin mensuel de l’Apostolat de la Prière), la Vie du Père Ravignan, les Vies des saints personnages de l’Anjou, le Journal de Marguerite de Mlle Moniot (1858-1861), un des ouvrages de la littérature pour jeunes filles les plus lus à l’époque, etc. Si elle avoue être émue par Hugo et Lamartine, c’est pour des poèmes à thème religieux (« La Prière pour tous » du premier et « Le Crucifix » du second), et, à propos de Hugo, elle regrette que le « cœur qui dicte de telles choses n’a de chrétien que le nom » (ce qui dit assez comment Hugo fut perçu dans certains milieux catholiques). À la lire, on voit bien qu’elle partage les valeurs littéraires de l’école romantique et qu’elle cherche à les imiter. Vous aurez perçu, comme nous, des ‘accents hugoliens’ dans plusieurs passages.

Si nous nous replaçons à l’époque où survient cette crue, on perçoit dans tous ces récits une idée commune qui est que, même dans une société aussi ‘avancée’ que la France de l’époque, l’homme peut se trouver confronté à des réalités qui le dépassent. Comme toute crise, celle-ci invite à une réflexion sur la modernité. La figure de l’homme de science dénoncé comme apprenti-sorcier revient naturellement. La science et le progès n’autorisent pas tout. On leur oppose la sagesse des ancêtres, qui surent ménager la nature et lui laissèrent des exutoires susceptibles d’éviter des torts aux populations : construction de la levée ; végétation appropriée sur les rives du fleuve ; préservation du lit du fleuve, afin de lui permettre de contenir les eaux à la saison des crues, etc. Par contraste, on remet en cause des a priori dangereux : modification du profil du lit dans les hautes vallées ; destruction des forêts et mise en culture des terres défrichées ; érection de ponts considérables, qui empiètent sur le lit, etc.

Les auteurs de ces critiques, tels Coulon et Auché, savent aussi que le mouvement vers une technologie toute-puissante est irréversible. Ils s’en consoleraient si celle-ci ne remettait pas en cause à leur yeux, les fondements d’une société traditionnelle qu’ils revêtent de toutes les vertus. Mais ils sont bien contraints de reconnaître, non sans amertume, que « la vieille foi [de] nos campagnes » (p. 37-38) est en train de disparaître. Les textes que nous venons de lire expriment ce désarroi devant une société dans laquelle le principe d’autorité se délite, et dans laquelle l’homme, sous couvert d’œuvrer pour le bien commun, peut provoquer des catastrophes. Comment continuer d’aller de l’avant sans détruire ce qui, de l’héritage du passé, mérite d’être conservé ? C’est une question à laquelle nous ne sommes pas près de trouver une réponse satisfaisante.

22 janvier 2013



[1] Les inondations en France depuis le VIe siècle jusqu’à nos jours. Tome troisième. Paris : Dunod, éditeur, 1861.

[2] Une plaque apposée sur la levée indique le point où se produisit la rupture.

[3] Il fut en service pendant cinq jours, « depuis le Port d’Ableuvois jusqu’à Langeais, sur une distance de 19 kms », il parcourut « plus de 250 kms et s’est arrêté soixantre-treize fois, soit pour embarquer ou pour débarquer des réfugiés, soit pour recueillir ou distribuer des vivres ».

[4] En italiques dans le texte.

[5] Le bourg de la Chapelle fut coupé en deux par l’irruption de la Loire. Le curé se trouvait en amont, avec une partie de la population ; le vicaire, du côté de la Basse-Vallée.

Le poète Gilles de la Tourette

Manuscrit de Gilles de la Tourette, curé desservant de Beaumont-en-Véron

Antoine Gilles de la Tourette (1765-1837), poète véronais

Dans les Bulletins des Amis du Vieux Chinon correspondants aux années 1933-1935, on peut lire, en trois livraisons précédées d’une courte introduction signée A. B. (André Boucher), le poème d’un auteur inconnu, intitulé Description du Pays Véronais, suivi, en appendice, d’un autre poème, Les mœurs villageoises. Les circonstances de cette publication sont restées longtemps énigmatiques, car on ignorait comment notre ancien Président avait pu se procurer ce texte. L’énigme s’est dissipée grâce à un don de ses enfants à la Société, qui contenait un petit fascicule manuscrit avec le texte du poème tel qu’il avait été reproduit dans les Bulletins.

De plus, et par un heureux hasard, je me suis vu confier par leurs propriétaires, Jean et Michel Marquis, dont le père fut commissaire-priseur à Chinon jusqu’au début des années 1960, un volume de poésies du même auteur qui contenait, entre autres pièces, ces deux poèmes, notablement amplifiés. L’ouvrage se présente sous la forme d’un volume broché de 538 p., formé de 17 cahiers de 24 pages, à l’exception du cahier 17 qui en contient 34. La première et la dernière feuille du volume sont dépourvues de numérotation, bien qu’elles contiennent chacune un texte. Le volume, dont les dimensions sont celles d’un livre courant (137 mm x 212 mm) comporte une couverture cartonnée vert foncé, dépourvue de toute inscription. L’écriture, d’une seule main, sans aucun doute celle de l’auteur, est soignée mais sans recherche. La presque totalité des textes réunis sont écrits en vers, soit latins soit français, et accompagnés de sous-titres explicites en marge. Seules quelques têtes de chapitres sont rédigées en prose.

Comme indiqué à la fin de plusieurs de ces textes, l’auteur est Gilles de la Tourette[1], prêtre desservant de la paroisse de Savigny-en-Véron, et l’ouvrage a été composé entre 1822 et 1827.

Sur la provenance de ce volume, je n’ai que des présomptions. Il est probable qu’il a appartenu à Ernest-Henri Tourlet. En effet, nous possédons (bibliothèque des Amis du Vieux Chinon) de la main de notre illustre botaniste et historien, une copie littérale d’une pièce figurant dans le recueil : Discours pour la consécration de l’église de Chouzé-sur-Loire (suivie de Description de la cérémonie de la consécration de l’église de Chouzé-sur-Loire faite par monseigneur de Montblanc archevêque de Tours). On peut supposer que ce volume est resté à Savigny après la mort du poète, soit à la cure, soit entre les mains de son neveu, l’instituteur Oury, et d’héritiers éventuels et que c’est là que Tourlet se l’est procuré, mais cela reste une hypothèse.

Données biographiques sur Antoine Gilles de la Tourette

André Boucher avait fourni dans son introduction à la Description du Pays Véronais quelques données biographiques sur le poète, tirées d’une copie de son acte de décès conservée, à l’époque, à la cure de Savigny. Je suis en mesure de compléter ces données grâce à Mme Rohaut (Loudun) pour ce qui est du lieu de naissance (qui reste, cependant, à vérifier) et du Professeur Michel Laurencin pour les différentes affectations du prêtre.

Antoine Gilles de Latourette est né le 2 novembre 1765, peut-être à Faye-la-Vineuse[2]. En 1790, il est nommé vicaire de Saint-Étienne de Chinon. Il refuse de prêter serment à la Constitution civile du clergé (février 1791), en même temps que son curé, Pierre Jean Breton, et devient donc prêtre réfractaire[3]. Il se cache jusqu’en septembre 1795, date à laquelle est votée l’abolition de la constitution civile (loi du 3 ventôse an III/21 février 1795), puis replonge dans la clandestinité pour échapper aux rigueurs de la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795), qui décrète le bannissement des prêtres. Il en sort le 25 mars 1797, date à laquelle il se fait enregistrer en mairie. Il ne retrouve pas pour autant son vicariat à Saint-Etienne, où officient des prêtres constitutionnels, d’autant que, moins de six mois plus tard, le décret du 19 fructidor an V (5 septembre 1797) rétablit la persécution des prêtres réfractaires et leur déportation. Le curé Breton et son vicaire refusent de prêter serment et rentrent derechef dans la clandestinité. Ils n’en sortiront, cette fois-ci définitivement, qu’en 1800, lorsque le Consulat aura engagé avec le Saint-Siège les négociations en vue du Concordat, qui sera signé le 23 fructidor an IX (10 septembre 1801), lequel rétablit la liberté des cultes et transforme les prêtres en fonctionnaires appointés par la République.

Antoine Gilles de Latourette commence alors une nouvelle vie de prêtre fonctionnaire. Il sera nommé successivement desservant[4] de Saint-Laurent-de-Lin (nommé le 1.12.1802), de Sazilly (nommé le 11.11.1803), de Crouzilles (nommé le 31.7.1806), enfin de Savigny-en-Véron (nommé le 16.1.1816). Il ne quittera plus cette dernière affectation. Il décède le 28 avril 1837 à Savigny-en-Véron.

Œuvre poétique de Gilles de Latourette

Contenu du volume

Nous en fournissons ci-dessous une description détaillée du contenu du volume[5].

1. [recto d’un feuillet non numéroté ; verso blanc] : « Note, sur les chapelles, situées dans les trois paroisses du vairon ».

2. p. 1-76 : « heptados liber 1 » (758 vers latins). Daté du 31 décembre 1825, avec une table des matières particulière, p. 75 :

– p. 1 : Dédicace à Mgr de Montblanc, archevêque de Tours ;

Liber primus, les sept vertus : foi (fides, p. 1-6) ; espérance (spes, p. 7-11) ; charité (charitas, p. 11-16) ; tempérance (temperantia, p. 16-21) ; justice (iustitia, p. 21-25) ; prudence (prudentia, p. 26-30) ; force (fortitudo, p. 30-35) ; conclusion (p. 35).

Liber secundus, les sept péchés capitaux : orgueil (superbia, p. 36-40) ; avarice (avaritia, p. 41- 46) ; luxure (luxuria, p. 46-52) ; envie (invidia, p. 52-57) ; gourmandise (gula, p. 57-63) ; colère (ira, p. 63-68) ; paresse (pigritia, p. 68-75) ; conclusion (p. 75) ; table des matières (p. 75-76).

3. p. 76-97 : « heptados liber 2 » (prose latine). « Definitio, ordine litterarum expressa » (« Définition, exposée suivant l’ordre littéral ») : citations tirées des textes saints chargées d’illustrer chaque vertu et chaque péché capital.

4. p. 97-135. « Description d’un grand Seminaire : poëme en un chant » (844 alexandrins) (1er décembre 1825). Le poème est composé de 42 laisses[6] ; pour chacune le contenu est indiqué en marge. Le poème décrit l’emploi du temps quotidien, hebdomadaire et annuel du séminariste[7].

5. p. 136-207. « Speculum sacerdotale pro tempore pius decessus generalis cleri ou Miroir ecclesiastique pour une retraite générale spirituelle du clergé ». Le texte latin occupe la page de gauche, la traduction française, en regard, la page de droite. Le poème se compose de douze parties, dont les intitulés sont indiqués en marge, en latin et en français. Il s’achève sur une dédicace à l’archevêque de Tours et est daté, pour le texte latin, du 15 novembre 1822 et pour la traduction, du 12 mars 1823.

6. p. 208. L’auteur a utilisé le verso de la dernière page du fragment précédent, qui était restée blanche, pour gloser, en latin et en alexandrins français, le sens du mot « jubilé », à l’occasion du jubilé de 1826 (mention rajoutée en haut de page).

7. Du curé de village

         A. p. 209-228. « Le contraste du curé de ville avec le desservant de campagne, pour finir la description du Séminaire et de l’état du clergé » (420 alexandrins). Le poème comporte 16 laisses. Il est daté du 16 février 1827.

         B. p. 228-233. « Portrait du curé de village. Paraphrase d’un extrait du sermon de m. l’abbé de Boismont, de l’académie françoise. Leçons de littérature par m. Noel. page 217 ». 16 octobre 1827.

8. p. 233-240. « Stances sur l’immortalité de l’âme par monsieur L. m. » (14 stances de 10 alexandrins, soit 140 vers). 6 octobre 1827.

9. Consécration de l’église de Chouzé sur Loire. 28 octobre 1827.

         A. p. 240-251. « Discours pour la consécration de l’église de Chouzé sur Loire » (234 alexandrins). 26 mai 1827.

         B. p. 251-270. « Description de la consécration de l’église de Chouzé sur Loire, faite par monseigneur de Montblanc arch. De Tours » (424 alexandrins). Le poème comporte 24 laisses plus « un acrostiche sur le mot de Chouzé »[8].12 novembre 1828[9].

10. p. 271-. « Carmina varia pia », soit Divers poèmes religieux.

         A. 271-279. Pâques et Pentecôte (116 vers latins). 22 mai 1824.

         B. p. 279-282. Confirmation (58 vers latins). 28 mai 1824.

         C. p. 282-290. « Honoratio » soit Hommage à diverses personnalités : à l’archevêque (38 vers latins) ; au coadjuteur (26 vers latins) ; vœux de prospérité à l’intention de l’archevêque, du coadjuteur, du clergé et du peuple chinonais (30 vers latins), 27 décembre 1822 ; au coadjuteur (20 vers latins), 9 juin 1824 ; « Necrologium » hommage posthume à Mgr. Duchilleau, archevêque de Tours (52 vers latins), 4 décembre 1824.

11. p. 290-337. « Les quatre saisons ». 18 août 1827.

         A. p. 290- 302. « Le printemps » (274 alexandrins), 1er août 1827.

         B. p. 302-314. « L’été » (260 alexandrins), 6 août 1827.

         C. p. 315-325. « L’automne » (230 alexandrins) [non daté].

         D. p. 325-337. « L’hyvert » (250 alexandrins), 18 août 1827.

12. p. 337-343. « L’orage » (140 alexandrins), 18 juillet 1827.

13. p. 343-382. « Description du pays verronais, près Chinon, 3e arrondissement et canton du département d’Indre et Loire, poëme statistique » (854 alexandrins).

14. p. 382-399. « Les mœurs villageoises » (376 alexandrins), 10 octobre 1827.

         p. 400. Table des matières des pièces contenues dans le volume avec le nombre de vers (au total : 7.364 vers, comptabilisés par l’auteur).

15. p. 400- « Topographie et statistique de la ville de Chinon. Poëme en trois chants, sur la topographie, sur l’histoire politique, ecclésiastique, et sur l’état présent de la ville de Chinon, chef-lieu, du 3e arrondissement de sous préfecture, du département d’Indre et Loire : pour servir à la statistique ancienne et moderne de cette ville, dont le vieux château, offre des vestiges qui attestent sa force, et sa célébrité, et qu’un amateur de l’antiquité visite avec intérêt et plaisir, en admirant ses ruines ». (2696 vers pour la totalité des trois chants, comptabilisés par l’auteur à la fin de la transcription).

         A. p. 400-405. « Sommaire du chant premier ».

         B. p. 405-441. « Chant premier » (790 alexandrins).

         C. p. 441-446. « Sommaire du chant second ».

         D. p. 446-486. « Chant second » (884 alexandrins).

         E. p. 486-490. « Sommaire du chant troisième ».

         F. p. 490-536. « Chant troisième » (1018 vers), « revu, augmenté, corrigé le 8 octobre 1828 ». Signé : « Gilles Latourette, prêtre chinonais ».

16. (dernier feuillet non numéroté) : « Supplément au chant de la description du Véron, n° 32, page 371, vers 686 » (description de la maison de M. Thouard, percepteur du Véron, nouvellement bâtie au ‘carroi forest’).

Commentaire du contenu

La liste des titres énumérés suffit à donner une idée de l’ampleur de l’œuvre poétique d’Antoine Gilles de Latourette et de la variété des sujets abordés. Je ne commenterai pas les poèmes latins, laissant cette tâche à meilleur latiniste que moi-même. Je me contenterai de fournir quelques éléments susceptibles d’orienter le lecteur dans cet ensemble touffu.

Chronologie des œuvres

Gilles de Latourette prend soin de dater soigneusement et précisément (y compris le jour et le mois) la plupart de ses poèmes. Je reconstitue ci-dessous la chronologie de ces pièces.

1822 (15 novembre) : 5 pour le texte latin, 1823 (12 mars) pour la traduction française.

1822 (27 décembre) : 10C.

1824 (22 mai) : 10A ; (28 mai) : 10B ; (9 juin) : 10C ; (4 décembre) : 10C

1825 (1er décembre) : 4

1825 (31 décembre) : 2

1826 (jour et mois non précisés) : 6

1827 (16 février) : 7A ; (16 octobre) : 7B.

1827 (26 mai) : 9A

1827 (18 juillet) : 12.

1827 (10 octobre) : 14 (probablement aussi 13).

1827 (achevé le 18 août) : 11

            A : 1er août ; B : 6 août ; D : 18 août (C, non daté).

1827 (6 octobre) : 8.

1828 (8 octobre) : 15 (« revu, augmenté, corrigé le…)

1828 (12 novembre) : 9B[10]

Les dates correspondent à l’achèvement des poèmes et non pas à leur époque de rédaction. Il est donc possible qu’il faille remonter au-delà de 1822 si l’on veut fixer la date où Gilles de Latourette entreprend la composition de telle ou telle pièce. Cependant, la concentration autour des années 1825-1828 laisse supposer que c’est la période de création la plus intense. Elle correspond à un moment crucial de la vie du poète, à savoir son entrée dans la vieillesse : 57 à 63 ans. À cette époque il a atteint une évidente stabilité dans sa vie de prêtre, six ans après son installation, et ses ambitions, s’il en a eu, s’estompent. Il semble s’être fait à l’idée de finir ses jours à Savigny[11].

Version ne varietur

Une comparaison entre les deux versions que nous possédons des deux poèmes signalés au début de cet article, Description du Pays Véronais, et Les mœurs villageoises, – celle contenue dans le fascicule et celle du volume que je viens de décrire -, montre que le poète a procédé à une révision de ses œuvres avant de les inclure dans le volume.

Les changements sont d’extension diverse. Les plus légers ne concernent que des détails de rédaction, portant sur un mot ou un hémistiche, et n’excèdent pas un vers ou deux. Le plus souvent, cependant, il s’agit d’ajouts, dont certains dépassent les dix vers. On ne relève, en revanche, aucune suppression : avant d’être inclus dans le volume, les poèmes ont fait l’objet d’amplifications quasi systématiques. Si l’on ajoute le classement systématique, non chronologique, des pièces, il y a tout lieu de penser que Gilles de Latourette a conçu ce volume comme une version définitive de son œuvre poétique. C’est, en quelque sorte, son testament littéraire.

Thématique

Les thèmes traités sont également variés. Je ne prétends pas les aborder tous. Je me limiterai à quatre d’entre eux, qui nous permettront de bien cerner la personnalité du poète.

*La statistique

Le terme figure dans le titre de deux de ses plus longs poèmes, la Description du pays véronais et la Topographie et statistique de la ville de Chinon. Il faut prendre « statistique » au sens de « Description d’un pays relativement à son étendue, à sa population, à ses ressources agricoles et industrielles, etc.[12] »

Je ne reviendrai pas sur le premier de ces deux poèmes, puisqu’on dispose de l’édition d’André Boucher. Je m’attarderai un peu sur le second, encore inédit.

Chaque chant est précédé d’un sommaire détaillé. Le début du premier montre que la géographie de la ville et de son site est une préoccupation majeure du poète.

« Article 1er. position de la ville de Chinon. -2. sa distance des villes circonvoisines, et de l’embouchure de la Vienne, à Candes, ville située au confluent de la Loire et de la prémière riviere. -3-opinion assez vraisemblable sur l’étymologie du nom de Chinon. [4]-cette ville située au bord du fort escarpé, au nord-ouest, dit du Coudrai est défendue par ce rempart. 5-description de cette ancienne forteresse. -6-le petit faux-bourg appellé le vieux marché, dans la partie du nord-ouest, qui est contiguë aux terrasses des remparts du fort du Coudrai, a été formé avant celui de Saint-Étienne, situé dans la partie du sud-est. »

L’objectif du poète ne se limite pourtant pas à cette dimension purement informative. Il y ajoute un réel attachement à sa « petite patrie ».

Chant premier

Parler de sa patrie est pour un citoyen,

un sujet agréable, à lui seul qui convient.

Le but de son travail est le récit fidèle

de tout ce qu’il a vu, des faits qu’il se rappelle.

Dans sa description et sans rien hasarder,

l’histoire et sa patrie il veut recommander.

La technique qui domine est la description. Voici celle d’un édifice aujourd’hui disparu : l’église Saint-Jacques de Chinon.

Description de l’eglise du faux-bourg de Saint Jacques

[…] Cette église n’eut point la forme de la croix,

qui distingue de loin le temple par son toit.

Cinq fois plus long que large en son plan ordinaire,

trois voûtes font la nef, le chœur, et le sanctuaire.

Trois piliers au milieu, selon l’art bien sculptés,

y servent de support aux voûtes des côtés.

Leur élévation, leur coupe differente,

sont pour mieux distinguer la chapelle adjacente ;

p. 428   qui décore très bien la façade du nord,

et s’éleve au dessus de la digue et du port.

Ces trois voûtes de front l’étroit clocher termine,

et le toit de la nef tout au long les domine.

Le temple de la ville élevé par Henri,

avoit donné ce plan qui fut peu rencheri.

La façade du nord etant la principale,

a sa porte au milieu dont l’entrée est egale.

Ce long double côté dans le plan qui convient,

étoit pour augmenter la nef qu’il y soutient.

La mère du Sauveur après lui vénérée

dans le culte divin en second implorée

avoit un riche autel surmonté d’un fronteau,

et sur son tabernacle offroit un grand tableau

dont le sujet etoit l’histoire du rosaire,

pieuse confrairie à plusieurs salutaire.

Les niches des côtés ornées de dessin

portoient sainte Anne à droite, à gauche saint Joachim.

Une lampe d’argent suspendue à la voûte,

à la beauté du chœur un ornement ajoûte.

[…]

Un des aspects les plus intéressants de cette production est de nous fournir une information sur une époque révolue. En effet, Gilles de Latourette est le témoin d’une époque ancienne, puisqu’il avait 24 ans lorsque éclata la Révolution : il peut donc témoigner d’une réalité qui a subi de profonds changements dans les années qui suivirent.

 

*Les changements apportés par la Révolution

Il lui arrive de ressentir une certaine nostalgie de l’époque pré-révolutionnaire, ce qui le conduit à admettre le recul de l’esprit religieux, mais aussi à constater une certaine déchéance de l’ordre ancien, particulièrement perceptible dans les changements de propriétaires des domaines seigneuriaux.

Le château de Velort, a pour propriétaire,

un banquier opulent, acquereur de sa terre :

la révolution, ruinant ses seigneurs,

à fait vendre leur bien, à des agioteurs.

Il serait pourtant exagéré d’en faire un nostalgique des temps anciens. Il est aussi un homme des Lumières et n’hésite pas à se réjouir de certaines transformations récentes, dans lesquelles il reconnaît l’efficacité des nouvelles institutions, tant en matière d’hygiène publique (aménagement de la promenade du Vieux Marché), que dans l’organisation administrative.

Mais par un sous-préfet tout l’arrondissement

du ressort de Chinon est régi promptement.

Ce premier magistrat entend bien les affaires,

et il correspond seul avec messieurs les maires.

Cet administrateur est chargé de pourvoir

à tout l’ordre public, de faire tout mouvoir.

L’ordre qu’il doit tenir vient de la préfecture ;

mais il est amovible et sa place est peu sûre.

*La nature et les saisons

Gilles de Latourette consacre un long poème aux quatre saisons. C’est sans doute dans sa description de l’orage qu’il donne le mieux la mesure de son talent. En voici un extrait.

L’astre du jour caché par de noires vapeurs,

fait voir quelques rayons de diverses couleurs.

Les nuages grossis qui cachent l’atmosphère,

après un très grand calme, entre eux se font la guerre.

Leur pression, leur choc, électrisent leur flanc,

Ils font jaillir le feu qui paraît jaune et blanc.

Le ciel semble porter le deuil de la nature,

Un nuage bleuâtre obscurcit sa figure.

Il est même de blanc et de jaune foncé,

De pâle violet parmi le brun tracé.

La diverse nuance or vient de la lumière

Des rayons du soleil qui plus ou moins relaire

Et cette bigarure offre à l’œil spectateur

La scène de l’orage alors qui fait horreur.

Par le rapide éclair la nue est sillonnée,

[…] Lorsque la foudre approche on se sent oppressé,

et de périr par elle on se croit menacé.

C’est l’électricité que contient le nuage

en fermentation, qui de lui se dégage.

Rien ne peut résister au tourbillon subit

qui part avec le coup, souffle, siffle, étourdit.

L’air alors dégagé s’élance avec vitesse,

et son fougueux essor devant lui tout abaisse […].

*Pratiques populaires

Gilles de Latourette se pose volontiers en observateur des mœurs du peuple qu’il côtoie. Ceci confirme que la renommée du Véron comme conservatoire de pratiques anciennes ou curieuses vient de loin. Plusieurs ajouts apportés à la version primitive de ses Mœurs villageoises se rapportent à ces pratiques. Ce fragment concerne une cérémonie de mariage.

Quand ce présent est fait, chacun réprend sa place,

régarde le dessert, pour plaisanter s’agace.

Deux filles font le tour des tables du banquet,

pour avoir de l’argent présentent leur goblet.

Cette quête est rémise à la jeune mariée,

la fille qui la donne est bien remerciée.

Ce modique présent exprime le bon cœur

des parents, des amis qui s’en font un honneur.

Parmi les villageois subsiste cet usage,

le don est regardé comme utile au ménage.

Cette offrande commune aux époux fait plaisir,

leur prouve l’amitié qui les fait bien chérir.

*Activités humaines

Dans le Poème statistique consacré à Chinon, véritable source d’informations sur les diverses activités d’une société de l’époque, une grande place est réservée au commerce et à l’artisanat. Voici quelques passages particulièrement éclairants.

Pendant que l’on décharge, emmene au magasin,

ce qui de l’étranger arrive de très loin ;

les marchands de Chinon et ceux des autres villes,

livrent sur tous les ports les denrées utiles ;

le seigle, le froment, l’eau de vie et le vin,

les amandes, les noix, la paille, aussi le foin,

les fruits secs, les pruneaux surnommés de Touraine,

qui pendant leur cuison (sic) donnent beaucoup de peine,

le maïs, l’haricot de toutes les couleurs,

rouges, blancs, gris, mêlés, pour tous les amateurs,

le chanvre par paquets que l’humaine industrie,

prépare pour filer, et que l’acheteur trie.

Lorsque le chanvre est cher, et qu’il a du débit,

le bon cultivateur en tire un grand profit.

Par la réunion de ce double commerce,

le marchand de Chinon un bon etat exerce.

Soigneux d’être assorti comme il en a besoin,

pour plaire à l’achéteur il est honnête, fin.

J’achèverai cette brève anthologie en proposant ce bref portrait du bourgeois chinonais, où l’on pourra constater que, sous des airs avenants et policés, il pouvait entretenir de saines querelles.

Le bourgeois de Chinon aime la bonne table,

pour traiter ses amis il est honnête aimable.

C’est surtout dans l’hyvert que chaque citoyen,

donne le grand galas, et qu’il n’épargne rien.

Le convive se rend au festin qu’il préfere

même à son interêt pour faire bonne chere.

L’etranger est reçu dans la societé,

on lui fait bon accueil selon sa qualité.

Si par ses liaisons il fait la connaissance,

d’un ami qui lui plait, il est sans défiance.

Les citoyens aisés, se visitent entre eux,

se rassemblent le soir, s’amusent à des jeux.

La taille et la figure en l’un et l’autre sexe,

ont la grace qui plait surtout dans la jeunesse,

qui par sa belle mise ajôute à sa beauté,

scait se faire estimer par son honnêteté.

L’interêt et le rang, les citoyens divisent,

par leurs opinions, les deux partis se nuissent (sic).

Conclusion

Ni le volume de ces textes, ni la variété des thèmes traités, ni le style ne doivent nous laisser indifférents. Nous avons affaire à un document précieux parce que rare, qui mérite d’être connu et analysé. Je n’ai fait ici que le survoler. Il faudra le reprendre plus en détail pour mieux en apprécier la richesse.

J’énumérerai ici quelques points qui vaudraient qu’on y regarde de plus près.

1. Cet homme qui a souffert des changements révolutionnaires, au point de craindre pour sa vie, semble s’être accommodé des profonds changements survenus dans l’organisation politique du pays. Bien qu’écrivant à un âge relativement avancé (60 ans et plus), il ne se montre ni aigri ni particulièrement « revanchard ».

2. Sa culture est largement celle d’un homme des Lumières, ouvert aux progrès, plus curieux de la vie des hommes que de spéculations théologiques. Il serait, cependant, erroné de rechercher chez lui quelque écho de l’esprit romantique. Mais, du moins, certains de ces poèmes nous invitent à relativiser l’innovation que représente cette nouvelle « école ».

3. La démarche du poète démontre une évidente curiosité pour le cadre de vie et pour les hommes et un sens de l’observation qui annonce peut-être déjà l’attitude des érudits locaux de la seconde moitié du 19e siècle.

4. Ne faut-il pas s’étonner qu’un homme aussi cultivé ait connu une carrière aussi apparemment médiocre ? Elle commence sous les meilleurs auspices, puisque sa première ‘affectation’ concerne la principale paroisse de l’arrondissement. Mais, par la suite, on ne lui confie plus que des paroisses de campagne, avant de le laisser végéter (que les Véronais me pardonnent) vingt ans à Savigny. Pourtant, il semble avoir eu des ambitions plus hautes (cf. ses dédicaces aux archevêques successifs, son projet de séminaire, etc.). Pourquoi n’est-il pas parvenu à ses fins ? Questions de caractère ? Bailly lui délivre quelques piques dans son journal. Paradoxalement, la raison est à chercher dans son comportement pendant la Révolution : il semble que la qualité de prêtre réfractaire n’était pas le meilleur viatique pour accéder à de hautes fonctions sous le Concordat.

13-01-2010 / 11-05-2025



[1] À ne pas confondre avec son petit-neveu et homonyme (1857-1904), médecin renommé, dont le Dr. P. Le Gendre a retracé la biographie. Le patronyme complet du personnage comme de sa famille est Gilles de Latourette (et non simplement Latourette). La graphie de ce dernier nom hésite entre La Tourette et Latourette. J’adopte cette dernière, qui est celle qu’utilise le poète lui-même.

[2] Pour ce qui est du lieu de naissance, cf. Dictionnaire des familles du Poitou, de Beauchet-Filleau. Il mentionne des Gilles de la Tourette originaires de Faye-la-Vineuse (alors en Poitou) depuis le XVIIe siècle. Dans cette famille, le prénom Antoine est très usité ; les prêtres sont également nombreux.

Pour l’identification du père du poète, j’ai tenu compte de la date de naissance de ce dernier, seul élément chronologique sûr. Il pourrait être le petit-fils de Joseph Gilles, « seigneur de la Tourette (La Grimaudière, con de Moncontour, Vien.) », époux de Françoise Métaier, inhumé à Faye-la-Vineuse le 16 octobre 1771 (soit 6 ans après la naissance de notre poète). L’acte de décès signale plusieurs enfants du défunt présents : le 6e des 9 enfants du couple est mentionné comme étant « Antoine, sr de la Tourette, négociant ». Les frères et sœurs pour lesquelles on dispose d’une information chronologique (parce qu’on indique la date de leur mort et leur âge au moment du décès), sont nés en 1730 (Marguerite-Françoise), 1734 (Marie), 1737 (Françoise), 1742 (Anne-Madeleine). Si l’on place la naissance d’Antoine entre 1730 et 1742, il aurait eu entre 23 et 35 ans à la naissance de son fils, notre poète, ce qui est tout à fait possible. Il faut donc creuser cette hypothèse.

[3] Garcia, Michel, « Situation du clergé jusqu’au début de l’Empire », BAVC 2009, p. 256-258.

[4] Les Articles organiques chargés de régir les nouvelles structures conformément aux termes du Concordat réduisirent le nombre de cures et assignèrent à chacune d’entre elles des « succursales », dont les prêtres étaient des « desservants ». Savigny était une succursale de la cure de Saint-Etienne de Chinon (au même titre que Saint-Maurice de Chinon, Huismes, Beaumont-en-Véron, Avoine, Savigny, Candes, Saint-Germain et Couziers, Lerné et Thizay, Seuilly et Cinais, La Roche-Clermault), dont Gilles de Latourette était le desservant.

[5] Chaque fragment se voit affecter un numéro qui servira à le désigner dans le commentaire. Entre guillemets, je reproduis le titre de l’original ; tout ce qui n’est pas entouré de guillemets est de moi. Dans la transcription, je respecte l’orthographe (y compris l’accentuation) et la ponctuation de l’original.

[6] J’ai choisi ce terme, emprunté à la poésie épique, pour désigner les strophes de longueur inégale qui composent le poème. Chaque laisse porte un numéro et un intitulé, de la main de l’auteur.

[7] À la suite de la date et de la signature est inséré le renvoi suivant : « voyez page 209 le contraste du curé de ville et du desservant de campagne ».

[8] L’acrostiche est suivi d’un renvoi : « voyez la description de l’église dans le discours pour la consécration page 241 vers 30 ».

[9] Comme signalé plus haut, ces deux poèmes ont fait l’objet d’une transcription manuscrite par E.-H. Tourlet, ce qui tend à prouver qu’il fut le propriétaire du document que nous décrivons ici.

[10] Non datés : 1, 3, 16. 1 et 16 sont des ajouts ; 3, seul cas de prose latine.

[11] 10C regroupe des poèmes écrits à des époques différentes, dont certains ne sont pas datés.

[12] Cf. Littré, s. v. « statistique ». p. 513. 28. « Mais laissons la campagne et rentrons dans la ville, / donnons sur son état le détail très utile, / pour que le citoyen connoisse son pays, / et que tout étranger croie à notre récit. / Pour faire ce tableau nommé la statistique / exposons son état civil et politique ».

Chinon sur Vienne

Chinon sur Vienne

Notre région est structurée par un réseau dense de rivières, l’Allier, le Cher, l’Indre, la Vienne, la Creuse. Sauf pour leurs riverains, le nom de ces cours d’eau est souvent éclipsé par celui de la Loire, dont ils sont les affluents directs ou indirects (pour la Creuse).

J’ai déjà relevé cette confusion dans l’ouvrage de Barbara Frale sur le Parchemin de Chinon (cf. Thèmes tourangeaux / Note sur le Parchemin de Chinon), qui situe le château de Chinon sur la Loire.

Je la retrouve dans le long et bel article que Marguerite Yourcenar a consacré au château de Chenonceau (« Ah, mon beau château », Sous bénéfice d’inventaire, Paris, éd. Gallimard, 1978, p. 70) :

Louise [de Lorraine, épouse d’Henri III] se trouvait sur le point de quitter Chinon, où venait d’éclater la peste, lorsque y parvinrent par le même messager la dernière lettre du roi et la nouvelle de sa mort. Ses familiers lui cachèrent l’une et l’autre. Ils s’arrangèrent pour ne rien lui dire avant de l’avoir ramenée à Chenonceaux qui était certes moins à l’abri des coups de main que l’énorme forteresse au bord de la Loire, mais plus commode, plus plaisant, plus frais sans doute par ces mois d’été et peut-être moins exposé à l’épidémie.

Dès lors, comment ne pas être reconnaissant à Henry James qui, pris de remords pour avoir dû renoncer à se rendre à Chinon lors de son périple tourangeau de 1883 et s’acquittant de sa dette en décrivant la ville d’après des photographies, ne commit pas la même erreur (Henry James à Chinon, dans Chroniques tourangelles, n° 11, academie-de-touraine.com)  :

Vu de cette façon, le château de Chinon me fait l’effet d’une énorme ruine, d’une forteresse médiévale dont la taille atteint presque celle d’une ville. Il couvre une colline qui domine la Vienne : imprenable de son temps et indestructible du nôtre.

De ce genre d’erreur, l’appellation consacrée de « Châteaux de la Loire » est largement responsable. Pour le non-initié, elle invite à placer sur les rives du grand fleuve des monuments comme Chambord, Cheverny ou Chenonceau. Accessoirement, elle dénonce ceux qui parlent d’un site sans l’avoir connu. Comment, en effet, ignorer que Chinon est sur la Vienne lorsqu’on l’a visitée ? À moins de supposer quelque empêchement majeur, comme celui que décrit cette scène sur le Pont Alexandre III. Un monsieur, juché sur la rembarde, regarde intensément vers le bas. Un passant qui s’enquiert du motif, s’entend répondre qu’il a laissé tomber ses lunettes dans la Loire. « – Dans la Seine, voulez-vous dire ? – Oh moi, monsieur, sans mes lunettes… ».

Je constate que Marguerite Yourcenar est victime de ce cliché plus touristique qu’historique (ibid., p. 45) :

Plus petit que la plupart des châteaux royaux de la Loire, doucement clos dans le paysage idyllique d’un recoin de Touraine, il n’évoque pas, comme Amboise ou Blois, ses grands voisins, le souvenir de moments décisifs de l’histoire de France. Il n’est pas non plus, comme Chambord, un immense pavillon de chasse né du caprice dispendieux d’un roi.

Dans cet essai de 45 pages, le Cher n’est nommément désigné par Marguerite Yourcenar que quatre fois, la première au bout de six pages et comme par ricochet : « Le pont qu’elle projetait de jeter sur le Cher ne fut construit que par Catherine de Médicis » (p. 50). À la page 58, il est question à nouveau du pont mais sans référence à la rivière et encore moins à son nom :

La reine entreprit d’ajouter au château le pont couvert prévu aussi par l’architecte de Catherine Bohier et par celui de Diane [de Poitiers], destiné à servir de salle de fêtes, mais surtout à unir le présent logis à une annexe future, symétriquement posée sur l’autre bord de la rivière, et que seul le manque de fonds empêcha de construire.

La référence suivante ne fait pas plus d’honneur à la rivière, même si elle mentionne son nom :

Entre ces personnes enfermées dans le château sur le Cher comme à l’intérieur d’un navire se formaient de petites rivalités, les petites rancunes habituelles aux gens forcés à vivre longtemps côte à côte ; des niaiseries s’échangeaient entre les dames d’honneur.

Enfin, le nom réapparaît dans une autre périphrase, qui ne désigne plus le château mais le domaine et son site : « Le domaine du bord du Cher appartient durant près des deux tiers du XIXe siècle au petit-fils de Dupin de Francueil, le comte de Villeneuve ».

Le bilan est maigre et Marguerite Yourcenar manque l’occasion que lui offre une des rares descriptions qu’elle fait du domaine, celle qui clot son essai, pour célébrer le nom de cette respectable rivière à la mesure de sa beauté :

Un pas encore plus loin de toute préoccupation humaine, et voici l’eau de la rivière, l’eau plus ancienne et plus neuve que toutes les formes, et qui depuis des siècles lave les défroques de l’histoire.

Par opposition, on sait gré à des visiteurs anciens de n’avoir pas omis de citer le nom de cette eau courante qui est indissociable du château et contribue pour une bonne part à sa beauté et à son prestige. Marguerite Yourcenar en cite deux :

Ayons cependant le courage de ressasser des faits connus ; ils le sont souvent moins qu’on ne croit. « Diane de Poitiers », s’écriait l’autre jour un jeune romancier français qui a du talent, et même quelque culture, « oui, cette maîtresse de François 1er qui se baignait nue dans le Cher, en public à la lueur des flambeaux…

Sans cette anecdote située au-début de l’article, dont on peut se demander si l’objet principal n’est pas avant tout d’envoyer une pique à de jeunes auteurs soupçonnés d’inculture, le lecteur pourrait ignorer la relation étroite que le château entretient avec le Cher. Encore lui faudra-t-il une bonne dose d’attention pour déduire que la scène décrite par le jeune romancier a eu lieu à Chenonceau.

L’autre citation est le bref passage des Confessions dans lequel Jean-Jacques Rousseau rapporte son séjour à Chenonceau, à l’invitation de madame Dupin, femme du Fermier général (Seconde Partie, Livre septième) :

En 1747, nous allâmes passer l’automne en Touraine, au château de Chenonceaux, maison royale sur le Cher, bâtie par Henri second pour Diane de Poitiers dont on y voit encore les chiffres, et maintenant possédée par M. Dupin, fermier général. […] J’y composai d’autres ouvrages, entre autres une pièce en vers intitulée L’Allée de Sylvie, du nom d’une allée du parc qui bordait le Cher […]

Grâce à ces deux témoignages d’emprunt, le Cher sort de l’anonymat dans lequel l’avait plongé Marguerite Yourcenar. Cela ne fait que confirmer le rôle secondaire que les historiens concèdent aux cours d’eau au regard de l’attention qu’ils portent aux édifices érigés sur leurs rives, sans songer que la beauté des uns contribue grandement à celle des autres.

Les députés de la Constituante s’étaient montrés plus attentifs à cette composante essentielle de la géographie française et de ses paysages. En puisant de nombreux noms de départements dans la toponymie hydrographique du territoire national, ils ont introduit une touche de poésie inattendue dans un acte prosaïquement administratif.

La Vienne, la Creuse, l’Indre, le Cher, L’Allier.

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L’essai de Marguerite Yourcenar a paru sous le titre « Ah, mon beau château » dans son recueil d’essais Sous bénéfice d’inventaire, à Paris, éd. Gallimard, 1962, (deuxième édition, 1978, p. 45-89). Il est daté de Mount Desert Island 1956 et 1961. Sa première rédaction, de 1956, était intitulée « Celle qui aima Henry III ». Elle fut proposée à une revue, qui la refusa (cf. Marguerite Yourcenar. L’invention d’une vie, Paris, éd. Gallimard, col. Folio 1990, p. 383). L’essai paraîtra sous le même titre, mais dans une version révisée, dans le Figaro en décembre 1961, puis dans le recueil de 1962.

Marguerite Yourcenar, accompagnée de Grace Frick, a effectué, en mars 1955, un voyage qui la mena à Bordeaux, Poitiers où elle donna une conférence, Tours et Blois. On peut supposer qu’elle profita de son étape de Tours pour visiter Chenonceau, ce qui lui inspira l’idée de rédiger un essai dédié à cette « demeure de femmes » (ibid., p. 45).

Octobre 2024

 

Chinon, survol historique

Chinon, au fil du temps

Configuration des espaces

 

Vue aérienne de Chinon prise du NO. Au premier plan, la forteresse ; en contre-bas, la ville-fort et la rangée de platanes qui la sépare de la Vienne ; le pont et l’Île de Tours ; au-delà du pont, le faubourg Saint-Jacques.

La ville de Chinon présente la particularité d’avoir conservé, dans le tracé de ses rues comme dans la structure de ses édifices, la marque des différents siècles au cours desquels elle s’est constituée. Bien des vestiges anciens ont disparu ou sont devenus invisibles, parce qu’ils sont enfouis sous les constructions qui occupent l’emplacement des précédentes, mais ce qui reste est encore considérable. La raison en est que les époques de grand bouleversement urbain ne se sont pas concentrées sur un périmètre unique ; chacune a choisi d’investir un nouvel espace, laissant l’essentiel de la ville antérieure dans son état primitif.

Pour bien comprendre ce phénomène, il suffit de traverser le pont et, depuis la rive gauche, d’observer le panorama qui se présente à nos yeux.

 

Plan du site indiquant ses différentes composantes

Ce qui frappe tout d’abord, c’est la nature du site : à nos pieds, la Vienne, ses bancs de sable et ses berges empierrées ; à l’arrière-plan, le coteau, surmonté de la forteresse ; dans l’espace intermédiaire, la ville médiévale ou ville-fort et ses toits agglutinés. Si on affine l’observation, on constate que cette disposition ne s’arrête pas au pont mais continue bien au-delà, sur la droite, pour peu que le regard ne soit pas arrêté par l’île de Tours qui divise le cours du fleuve en deux bras. En s’éloignant de la Vienne, le coteau libère un vaste espace. On aperçoit à son sommet la muraille récemment restaurée du Fort Saint-Georges, puis un habitat plus diffus entouré de  jardins. En contrebas, un autre quartier descend jusqu’à la Vienne, le Quartier Saint-Etienne, du nom d’un de ses principaux monuments. Enfin, derrière nous, s’étend le faubourg Saint-Jacques.

De la Tour Billard, au bas de la route de Tours, jusqu’au pont du chemin de fer, à 500 m. de là, le dénivelé entre les quais et la rivière est compensé par un talus empierré, surmonté d’un solide muret, de pierre également. Ce sont les ‘perrés’. A intervalle régulier, ils sont interrompus par des chaussées en pente douce, elle-même empierrées, les ‘cales’, sur lesquelles les barges et autres toues déchargeaient voyageurs et denrées. La concurrence de la voie ferrée mit fin à cette activité. L’équipement profite désormais aux pêcheurs, qui maintiennent la tradition des barques à l’ancienne, dont le musée possède une remarquable collection de maquettes. Perrés et cales embellissent le site en matérialisant le rapport étroit qu’entretiennent entre elles ville et rivière. Jusqu’à maintenant, on a su préserver cet ensemble remarquable de l’envahissement automobile.

Pour compléter le panorama, il faudrait ajouter quelques éléments qu’on ne peut voir depuis ce poste d’observation. Vers l’aval, le coteau s’interrompt brutalement, à l’endroit où s’achèvent la forteresse et la ville médiévale. A partir de cette fracture, occupée par la route de Tours, il reprend à perte de vue, en côtoyant la rivière, ce qui interdit toute édification à ses pieds. En revanche, la hauteur est occupée par de nombreuses édifications jusqu’au Prieuré de Saint-Louans. Le quartier Saint-Etienne et le faubourg Saint-Jacques ont chacun aussi son prolongement : la Place Jeanne-d’Arc et le quartier de la gare pour le premier, qui datent tous deux de la fin du XIXe siècle ; le faubourg Saint-Lazare et le hameau de Parilly, au bout de la rue sur digue, pour le second. Enfin, le XXe siècle a investi le plateau qui prolonge vers le nord le sommet du coteau, en y installant des lotissements, des supermarchés et la principale zone artisanale.

 

Survol historique

 

Les bons Tourangeaux sont simples comme leur vie,

doux comme l’air qu’ils respirent,

et forts comme la terre qu’ils fertilisent.

Alfred de Vigny, Cinq-Mars ou une conjuration sous Louis XIII

On croit souvent que seules les grandes villes ont un passé. Chinon, qui n’a pourtant jamais atteint les 10.000 habitants, prouve, au contraire, qu’une petite ville peut avoir une histoire très longue et très riche, et avoir été le théâtre d’événements qui dépassent largement les limites de son petit territoire. Je tenterai de retracer cette histoire en m’appuyant sur la bibliographie mais aussi sur ma familiarité, acquise au cours des années, avec la topographie des lieux et avec les édifices. C’est donc une vision personnelle que je propose ici et non une synthèse de la bibliographie existante et des idées reçues qu’elles a parfois tendance à véhiculer.

Les Temps antiques : Caïno

On chercherait en vain le document de fondation de Chinon : il n’existe pas. Ses origines se perdent dans la nuit des temps. L’ancienne Caïno s’est formée, peu à peu, sur un site qui a toujours été occupé dès que l’homme s’est sédentarisé. Rabelais ne dit rien d’autre, lorsqu’il commente, avec humour mais aussi avec une remarquable acuité, l’étymologie fantaisiste qu’il prête au nom latin de Chinon, Caïno (« la ville de Caïn »).

— Où est-elle ? demande Pantagruel, quelle est cette première ville du monde […] ? — Chinon, dis-je, ou Caïnon en Touraine. […] Je trouve dans l’Écriture Sainte que Caïn fut le premier bâtisseur de villes. Il est donc vraisemblable qu’il a nommé la première de son nom, Caynon, comme ensuite, en l’imitant, tous les autres fondateurs et édificateurs de villes leur ont imposé leurs noms.

                                      Cinquième Livre, chapitre 35

Il faut chercher l’origine de Caïno dans son site et dans son climat. Une large rivière poissonneuse, un coteau calcaire pour s’abriter des crues et y creuser des abris, des pâturages naturels, des terres fertiles, toutes conditions susceptibles de favoriser l’implantation humaine.

Le promontoire rocheux qui domine la Vienne est occupé depuis 3000 ans. Les témoignages matériels de cette présence humaine aux temps préhistoriques, à Chinon même et dans ses environs immédiats, sont nombreux : mégalithes, silex taillés, mobiliers de l’âge du bronze, poteries et restes d’habitats de l’âge du fer pré-romains. L’occupation romaine est attestée par les vestiges de villæ gallo-romaines – rien que dans le secteur de L’Olive, on en dénombre deux – mais aussi par des tombes du Bas-Empire retrouvées à Saint-Mexme, une stèle funéraire et du mobilier archéologique retrouvés sur le site de la forteresse. Le premier habitant répertorié sur le site est un guerrier, probablement un vétéran des légions de César, dont la sépulture, retrouvée dans le Fort-Saint-Georges, date du 1er siècle avant notre ère. Ce secteur a abrité un cimetière jusqu’à la fin de la période gallo-romaine (Ve siècle), ce qui suggère la présence d’un habitat permanent.

 

Stèle funéraire gallo-romaine célébrant un vigneron ou un marchand de vin

(Robert Bedon, Lecture découverte n°14, Société archéologique de Touraine, 2020)

 

La légende du miracle de saint Mexme (vers 446), rapportée par Grégoire de Tours, raconte que la population locale s’était réfugiée dans l’enceinte du castrum où elle fut assiégée par le général romain Ægidius. Privée d’eau depuis plusieurs jours, elle était sur le point de se rendre lorsque les prières du saint homme provoquèrent un orage providentiel qui remplit les citernes et obligea les assaillants à lever le siège. À en croire ce récit, le site actuel de la forteresse était donc fortifié et capable d’abriter une population relativement nombreuse, ce que confirment les fouilles récentes réalisées sur le site qui attestent qu’à la fin de l’Empire, le promontoire était entouré d’une forte muraille de 2,40 m d’épaisseur et comprenait plusieurs tours. En temps ordinaire, la population devait résider dans le prolongement du castrum, vers l’est. Dans ce secteur, on peut voir encore les restes d’une très ancienne et modeste église, dont l’existence remonte au Ve siècle, au vocable de saint Martin, ce qui n’est probablement pas l’effet du hasard.

 

Église saint-Martin restituée (carte figurative Delussay, 1767)

 

Aux ive et ve siècles, en effet, saint Martin, évêque de Tours, s’attache à christianiser les populations locales. Cette figure tutélaire, qui aimait à vivre dans de petites communautés, loin du pouvoir laïc, a inspiré de nombreuses fondations érémitiques dans son diocèse. Celles de Chinon sont toutes situées dans sa périphérie : Saint-Mexme, Sainte-Radegonde, Saint-Louans.

Ces fondations sont toujours actives pendant la période mérovingienne (vieviiie siècles), dont datent les premiers témoignages écrits sur l’existence d’une agglomération. On les doit encore à Grégoire de Tours, qui cite plusieurs fois dans ses écrits (560-580) le castrum (enceinte fortifiée) et le vicus (localité dotée d’une église) de Caïno, ce dernier étant souvent désigné comme un prolongement (suburbium) du castrum. Cette agglomération devait être modeste mais assez importante pour devenir chef-lieu de viguerie et pour abriter un atelier monétaire aux VIIe et VIIIe siècles, puis de 920 à 954, lorsqu’on y transféra l’atelier de Tours, menacé par les Normands. Par ailleurs, la fouille de la nécropole de Saint-Mexme a permis de retrouver des tombes de personnages apparemment riches et puissants.

 

Comtes de Blois et comtes d’Anjou (Xe-XIIe siècles)

À partir du xe siècle, Chinon est l’enjeu des rivalités entre les seigneurs qui dominent le cours moyen de la Loire, les comtes de Blois et les comtes d’Anjou. Les fouilles menées de 2007 à 2012 par le Service d’archéologie du Département d’Indre-et-Loire, sous la direction de Bruno Dufaÿ, permettent de retracer précisément l’histoire de la forteresse. L’histoire de la ville médiévale est, quant à elle, plus difficile à tracer, faute de fouilles systématiques, surtout pour la période qui s’écoule entre le vicus des époques mérovingienne et carolingienne, dans le prolongement oriental du castrum, et la cité médiévale qui se développe au pied de la forteresse, entre le promontoire rocheux et le cours de la Vienne.

Pour ce qui est du château, il est avéré que Thibaut le Tricheur, comte de Blois, fait édifier une tour en pierre dans les années 960, dans l’angle nord-est de l’enceinte antique, isolée par une muraille propre. Par ailleurs, on relève quelques indices (silos, probables fonds de cabane) qui dessinent le contour d’un habitat domanial. On a pu aussi identifier les restes d’un prieuré sur le futur emplacement du fort du Coudray.

En 1044, à la suite de la victoire de Geoffroy Martel (1040-1060), comte d’Anjou, aux dépens de Thibaut III, comte de Blois, Chinon passe pour un siècle et demi aux mains des comtes d’Anjou (1044-1205) : Foulques le Réchin (1068-1109), Geoffroy le Bel, le premier à adopter le nom de Plantagenet (1129-151), Henri II (1169-1183), Richard Cœur de Lion (1189-1199), Jean Sans Terre. Tout au long de cette période, les comtes d’Anjou étendent leur pouvoir : Geoffroy Plantagenet, dit le Bel, devient comte du Maine puis duc de Normandie en 1144 ; Henri II ajoute la couronne d’Angleterre à la mort de sa mère Mathilde en 1154 et Richard Cœur de Lion gouverne le duché d’Aquitaine au nom de sa mère, Aliénor, à partir de 1168.

 

 

Henri II Plantagenet (peinture murale de Sainte-Radegonde, XIIe siècle)

Le destin de Chinon est directement affecté par ces circonstances, parce que sa position stratégique, face au comté du Poitou et à la Touraine capétienne, qui se renforce aussi en absorbant le domaine des comtes de Blois et le comté de Touraine, lui confère un statut de cité frontalière. C’est dans ces termes que le Poème de Guillaume le Maréchal, composé au début du xiiie siècle, fixe les bornes de l’empire d’Henri II en 1189, date de sa mort : “De Baione tresque a Chinon” (“De Bayonne jusqu’à Chinon”). Notre ville et sa forteresse occupent donc une position stratégique, ce qui leur vaut des soins attentifs de la part du souverain. Son prestige est à son comble lorsque la légende arthurienne, qui fit tant pour la renommée des Plantagenets, raconte que Kei, sénéchal du roi Arthur, s’y fit enterrer et que, pour honorer la mémoire du grand disparu, le roi ordonna que l’on donnât son nom à la ville (Keinon).

Par voie de conséquence, les défenses de la forteresse sont renforcées et l’enceinte reprise dans sa totalité, excepté sur le front nord, qui conserve le rempart du castrum. Sous le règne d’Henri II, l’ensemble est prolongé vers l’est par un vaste espace lui aussi fortifié, le Fort Saint-Georges.

Ce renforcement et cette extension de la forteresse ne se conçoivent pas sans un apport de population nécessaire à sa défense et à son entretien. Le site du vicus gallo-romain, trop à l’étroit et trop éloigné de la forteresse et de la protection de ses murailles, ne pouvait accueillir ces nouveaux habitants. Dès lors, s’imposait la nécessité d’édifier une ville nouvelle, dont la superficie d’ensemble et la disposition générale sont visibles aujourd’hui encore. Cette idée dut germer assez tôt dans l’esprit des comtes, mais nous ne disposons pas d’une datation documentaire ou archéologique vérifiable. Du moins est-il permis d’envisager au terme de quel processus ce qui allait devenir la ville-fort fut constitué.

Pour reconstituer la disposition de son noyau primitif, on dispose des informations que fournissent le cadastre bâti et les bâtiments anciens conservés, ainsi que les limites de la paroisse qui fut créée à l’occasion. Ce premier ensemble est circonscrit à l’intérieur d’une muraille qui part du pied de la tour du Moulin, à l’extrémité ouest de la forteresse, rejoint les bords de Vienne, longe la rivière puis remonte vers l’enceinte au niveau du Grand Carroi actuel. Cet espace correspond à l’exacte emprise de la paroisse de Saint-Maurice, puisque la partie de la ville qui se trouve au-delà vers l’est relevait de la paroisse de Saint-Jacques, dont l’église se trouvait sur la rive gauche de la Vienne.

Le long de la voie qui, sur toute la longueur de cet espace, emprunte le pied du promontoire, sont alignés des édifices appuyés, au nord, sur le coteau et ouverts vers le midi, sans qu’il soit nécessaire de supposer qu’il y eût, dès le départ, une rue avec des bâtiments se faisant face. À l’exact milieu et en contre-bas de cette ligne, dont elle séparée par un espace qui est resté vide jusqu’à nos jours, l’église paroissiale est édifiée sur la pente qui descend vers la Vienne, à une centaine de mètres de la rive, par conséquent à l’abri de crues éventuelles.

La date de cette opération urbanistique n’est pas connue, non plus que celle de l’érection de l’église paroissiale. L’étude de l’architecture de Saint-Maurice, qui aurait pu fournir une information précieuse sur ce point, ne permet pas, en l’état actuel de nos connaissances (Claude Andrault-Schmitt…), de remonter au-delà du XIIe siècle, au plus tôt sous le gouvernement de Geoffroy le Bel.

La tradition veut que le pont, qui enjambe les deux bras de la Vienne en prenant appui au centre sur la pointe de l’Île de Tours, ait été construit sous le règne d’Henri II. Il est vrai que la concorde signée par l’évêque Barthélémy et Richard Cœur de Lion en 1190, signale ce pont comme point de partage entre les pêcheries relevant du roi et celles relevant de l’évêque. De même, Guillaume le Maréchal le mentionne expressément lorsqu’il relate la mort du roi en 1189, les pauvres étant empêchés de le franchir pour venir demander l’aumône auprès de la dépouille du roi défunt. Peut-être ne faut-il pas écarter une confusion entre le pont sur la Vienne et le pont de la Nonnain, étroite passerelle en bois s’appuyant sur des arcs en pierre qui, sur la rive gauche, permettait de franchir à pied les marais jusqu’au faubourg Saint-Lazare. Mais, dans ce cas précis, on ne comprendrait pas que la concorde de 1190 s’y réfère pour diviser le cours de la rivière entre amont et aval.

La construction d’un pont sur la Vienne peut, par conséquent, sans trop de risques d’erreur, être attribuée à Henri II. Autant il est peu vraisemblable de la situer à une époque où Chinon constituait le point extrême du comté d’Anjou, car il aurait affaibli les défenses de la place, autant il se justifie dès l’instant où le Poitou passe sous l’autorité des Plantagenets, après le mariage d’Henri et Aliénor, car il facilite la communication directe entre deux territoires amis. La valeur stratégique de ce pont est soulignée par le fait qu’il ne concerne pas la ville nouvelle mais qu’il la contourne par l’est pour rejoindre directement la forteresse. Il a donc bien été conçu pour établir une relation directe entre le château, la cour, ses fonctionnaires et sa garnison et le duché voisin. On ignore s’il fut d’emblée construit en pierre ou s’il comporta pendant un certain temps une passerelle en bois.

Sous le règne d’Henri II, roi d’Angleterre, duc de Normandie, comte du Maine et d’Anjou et duc consort du Poitou, Chinon joue un rôle important dans l’administration des possessions continentales de cet immense domaine. Les fouilles menées sur le site du Fort Saint-Georges ont révélé qu’il y édifia un vaste édifice, dont la fonction présumée était d’abriter un personnel nombreux, chargé d’administrer ce vaste territoire.

Vue d’ensemble des fouilles réalisées au Fort Saint-Georges, où l’on découvre les fondations des importants bâtiments qui y furent édifiés au XIIe siècle.

 

L’ampleur de ces travaux puis les facilités qui en résultent pour un souverain contraint à de fréquents et lointains déplacements à travers l’immense territoire qu’il gouverne, conduisent Henri II à se rendre souvent à Chinon et à y séjourner. Par ailleurs, il y retrouve ses enfants pour y fêter la Noël ou Pâques, comme en 1172, où ils accomplissent ensemble un pèlerinage à Sainte-Radegonde, dont la belle peinture murale semble porter témoignage. On comprend mieux, aussi, qu’il y ait eu dans la forteresse une Tour pour abriter le Trésor royal.

Henri II meurt dans le château le 6 juillet 1189, après une douloureuse entrevue avec le roi de France, Philippe-Auguste, au cours de laquelle il apprend de la bouche de son ennemi que son fils préféré, Jean Sans-Terre, l’a trahi. Le roi n’a sûrement pas choisi de mourir à ce moment et en ce lieu, mais il semble certain que la forteresse de Chinon était apte à accueillir un événement de cette importance. C’est d’ailleurs là que la reine Aliénor se rend, après la mort de son mari, lorsque son fils Richard Cœur de Lion la fait libérer de la prison anglaise où elle croupissait. De même, pendant son court règne (1089-1099), Richard y fait de nombreux séjours et y signe de nombreux documents. Il est possible qu’après sa blessure mortelle subir à Châlus, sa dépouille ait fait étape à Chinon, sur le chemin de Fontevraud où Aliénor organisa les funérailles de son fils. C’est, du moins, ce que prétend une légende locale non vérifiée mais soigneusement entretenue. Enfin, Jean Sans-Terre y épousa Isabelle d’Angoulême, qu’il venait d’arracher à son rival Lusignan.

Tous ces faits cumulés concordent à assigner à Chinon un rôle important à l’époque des souverains Plantagenets. Il serait sans doute excessif d’en faire une capitale du domaine continental des rois d’Angleterre, mais on peut affirmer qu’elle fut une résidence privilégiée de cette dynastie.

 

Chinon, cité royale française (XIIIe au XVe siècles)

Le roi de France Philippe Auguste s’empare de la forteresse après un long siège, en 1205. Chinon est annexée au royaume de France et n’en sortira plus. Cependant, c’est encore en ses murs, probablement dans l’enceinte du château, que fut signée en septembre 1214 une trêve de 5 ans entre Philippe-Auguste et Jean-Sans-Terre, qui entérinait la perte par le roi d’Angleterre du Maine, de l’Anjou et de la Touraine.

Dans la nouvelle carte politique du royaume, notre ville n’occupe plus la position privilégiée qui avait été la sienne sous les Plantagenets, mais les rois de France ne la négligent pas pour autant. Ils lui accordent le statut de ville royale, qu’elle conservera jusqu’à la Révolution, même si, à partir de 1633, le cardinal de Richelieu détournera certains droits et revenus dus à la Couronne au profit de son duché-pairie. En 1323, lorsque le bailliage de Touraine fut séparé de celui d’Anjou, il fut doté de deux sièges, l’un à Tours, l’autre à Chinon. Lors de la création des élections (circonscriptions financières), notre ville fut désignée chef-lieu au-début du xve siècle. Ces titres successifs valaient aux villes qui en jouissait un prestige que n’avaient pas les cités placées sous l’autorité d’un seigneur, civil ou ecclésiastique. Elle en tirait aussi l’avantage d’abriter dans ses murs une administration conséquente qui se mettra peu à peu en place : gouvernement, pour le politique ; tribunal pour le judiciaire ; divers administrateurs chargés de la perception des impôts directs ou indirects (gabelle, droits d’octroi sur le commerce fluvial et terrestre) ou de la gestion du patrimoine (eaux et forêts). Autres effets bénéfiques de cette reconnaissance officielle : dès sa conquête par Philippe-Auguste, le système de défense de la forteresse est renforcé par l’érection d’un nouveau donjon, la tour du Coudray, séparée du reste de la forteresse par de nouvelles douves.

 

Développement de la ville-fort

Au cours des deux siècles suivants (xiiiexive), la ville-fort se densifie. L’alignement d’édifices sans vis-à-vis au bas du promontoire se double bientôt d’une nouvelle ligne d’édifices pour former une rue continue, à l’exception de la portion qui domine l’église Saint-Maurice. Ainsi, des études de dendrochronologie menées sur la charpente de l’hôtel Bodard de la Jacopière, sur le bord sud de la rue Haute, datent son érection au XIVe siècle. Les constructions finissent par déborder le cadre primitif. La rue Haute se prolonge vers l’est et dépasse peu à peu le Grand Carroi, qui devient le centre de l’espace urbain dans son étape finale, à la croisée de la rue Haute et d’une voie nouvelle qui permet d’accéder du pont au château.

 

Le Grand Carroi, la Maison des États-Généraux et la maison Rouge, avant et après leur restauration dans les années 1960-1970.

 

 

La muraille est repoussée d’autant vers l’est, jusqu’aux limites actuelles de la ville-fort (Place de l’Hôtel-de-Ville). Une rue basse (actuelle rue du Commerce) est tracée de long de la nouvelle enceinte, ce que le dessin du noyau primitif n’avait pas permis. Ce débordement aboutit à des douves situées à l’extrémité ouest de la Place de l’Hôtel-de-ville.

Le nouvel espace bâti dut provoquer un déplacement vers l’est de la voie extra-muros qui menait directement du pont au château, ce qui se traduit, à la fin du XIVe siècle, par l’édification d’une nouvelle porte d’accès à la forteresse, la Tour de l’horloge, qui renferme la cloche Marie-Javelle, qui fut fondue en 1399. Les espaces libres en contre-bas de l’église se comblent peu à peu. Chinon, ville royale, est désormais en mesure d’accueillir le roi et sa Cour. Philippe-Auguste, saint Louis, Philippe III y feront plusieurs séjours.

L’entretien de la forteresse coûte cher au royaume, aussi veille-t-on à l’utiliser à d’autres fonctions qu’au seul hébergement d’une garnison ou au logement occasionnel des souverains. Elle sert de lieu de détention pour des prisonniers particulièrement prestigieux ou dangereux. Les plus célèbres furent les dignitaires de l’Ordre des Templiers. Depuis la découverte récente (2001) de documents dans les archives du Vatican, on connaît mieux l’épisode qui s’y est déroulé en août 1308, et qui n’était connu jusque-là que par une version résumée, rédigée par un officier royal.

Après l’arrestation sur son ordre des membres du Temple à travers tout le royaume, le 13 octobre 1307, et les premiers interrogatoires menés par le tribunal de l’Inquisition de Paris, Philippe le Bel avait accepté, pour calmer l’irritation du pape, Clément V, fâché d’une initiative qui le privait de ses prérogatives les plus élémentaires, de faire conduire devant la Curie à Poitiers, à des fins d’enquête, un groupe de Templiers (soixante-douze), dont aucun dignitaire et beaucoup d’exclus que le roi avait réintégrés pour l’occasion. Sous prétexte de ménager leur santé jugée chancelante le roi fit retenir, sur la route de Poitiers, dans la forteresse de Chinon, les cinq dignitaires arrêtés : le Grand-Maître, Jacques de Molay : le Précepteur d’Outre-Mer, Jacques Raymbaud ; le Précepteur de France, Hugues de Pairaud ; le Précepteur d’Aquitaine et de Poitou, Geoffroi de Gonneville ; le Précepteur de Normandie, Geoffroi de Charnay. Il espèrait ainsi se donner un prétexte pour dénoncer la procédure, au cas où le pape déciderait d’absoudre les Templiers envoyés devant lui, l’absence du Grand-Maître étant susceptible de rendre discutable toute initiative allant dans ce sens. Le pape décide de contourner la manœuvre en envoyant sur place, à Chinon, trois cardinaux chargés d’interroger secrètement les prisonniers. Au terme des interrogatoires, qui se déroulent du 17 au 20 août 1308, les accusés reçoivent l’absolution de leurs péchés et sont réintégrés dans le sein de l’Église. Devant cette résistance du pape, le roi décide de ramener les dignitaires à Paris, où ils seront brûlés, plusieurs années plus tard, le 18 mars 1314.

Sous le règne d’un des fils de Philippe le Bel, Philippe le Long, le royaume connaît un des épisodes les plus sinistres de son histoire. Le roi et ses conseillers décident de renflouer les caisses en faisant un procès à deux groupes relativement fortunés mais sans défense : les lépreux et les Juifs. On invente un complot ourdi par les rois musulmans de Grenade et de Tunis pour anéantir les chrétiens avec la complicité des deux communautés et on en propage la rumeur à travers le royaume. Une épidémie survient en 1321 qui semble corroborer cette thèse, en faisant croire que ces ennemis ont empoisonné les puits. Alors sont perpétrés dans tout le royaume des massacres qui ne prennent fin que lorsque le roi, ayant obtenu le gain espéré, décide de mettre un terme aux troubles qu’il a lui-même fomentés. Les lépreux, dont les asiles, les biens et les troupeaux ont été anéantis, sont abandonnés à eux-mêmes. Les Juifs sont expulsés du royaume après avoir dû acquitter de fortes amendes. Ceux de Touraine ne furent pas épargnés, et nombre d’entre eux furent brûlés. Une phrase ajoutée par un continuateur anonyme à la Chronique royale de Nangis, affirme que 160 Juifs furent brûlés dans une fosse à Chinon. Ce bref récit, qui évoque plus le sacrifice volontaire des martyrs des premiers siècles du christianisme (« beaucoup d’entre eux et d’entre elles, comme invités à des noces, sautaient en chantant dans la fosse ») que la scène finale d’un pogrom, est le seul témoignage sur lequel se fonde cette tradition. Il y eut certainement une communauté juive à Chinon, ville royale ; elle eut sûrement à subir des persécutions, car il y a tout lieu de penser que les Chinonais d’alors n’étaient pas moins sensibles à la propagande officielle contre les lépreux et les Juifs que les autres sujets du royaume. Cependant, rien ne permet d’affirmer que ces persécutions furent telles que les rapporte le continuateur anonyme. Toute autre affirmation est pure hypothèse.

Chinon se distingue donc, pendant les xiiie et xive siècles, par les fonctions stratégiques et guerrières dévolues à sa forteresse. En tant que ville royale, elle est aussi concernée par les péripéties souvent sanglantes qui sont le triste lot du temps. Nous ignorons à quel point elle fut affectée par la Peste Noire qui, à partir de 1348, sévit tragiquement en France comme en beaucoup d’autres royaumes. En revanche, la première phase de la Guerre de Cent Ans semble l’avoir épargnée, malgré la proximité du champ de bataille de Poitiers (1356).

 

Au-delà de la ville-fort

L’évêque de Tours détenait de nombreuses parcelles sur le territoire de Chinon et dans ses environs immédiats. Il possédait aussi en commun avec le seigneur de la ville, – qu’il s’agisse du comte d’Anjou, du roi d’Angleterre, puis du roi de France – la « haute et basse forêt », les eaux et les îles et donc les pêcheries, communément appelées « écluses » ; celles qui étaient en amont du pont lui appartenaient en totalité (concordia du 28 mars 1190). L’administration de ces biens impliquaient la présence d’un personnel qualifié et d’équipements permanents. Aux fins d’entreposer les redevances en nature, une grange à dîmes fut édifiée non loin de la rivière sur laquelle s’effectuaient les transports de denrées, face à l’île de Tours qui, comme son nom l’indique, relevait de l’autorité de l’évêque. Les officiers chargés de les percevoir occupaient un hôtel tout proche (4, place Jeanne d’Arc). Entre la grange et l’hôtel fut aménagée une place, dite de la Parerie (actuelle Place Mirabeau), dont l’étymologie évoque la répartition à parité entre l’Église et le roi du produit des transactions qui s’y effectuaient.

 

 

Ancienne grange à dîmes dessinée par James Richard dans l’état où elle était jusqu’en 1920.

 

Au nord de la place, un couvent augustin, contigu à l’hôtel de l’évêché, est fondé par une bulle du pape Jean XXII en date de novembre 1334 et sa construction, contrariée par la Peste Noire et le début de la Guerre de Cent Ans (défaite du roi Jean II à Poitiers en 1356), ne débute qu’en 1359 et ne sera véritablement achevée qu’en 1445, date de la consécration de son église. Ces trois fondations, plus la Maison de la Charité et l’église Saint-Etienne, qui les prolongent au nord, donnent à ce faubourg de la ville un caractère éminemment religieux, qui s’accentuera encore lorsqu’il aura fait la jonction avec la collégiale de Saint-Mexme et son cloître, c’est-à-dire les différentes demeures occupées par ces chanoines qui n’étaient pas tenus à une vie commune en dehors des offices.

Pendant la seconde moitié du XVe siècle, au cours duquel le royaume n’eut plus à subir la présence de troupes ennemies, la ville de Chinon, tirant parti de ces conditions favorables, ne cessa de s’étendre vers l’est et la collégiale Saint-Mexme. Parmi les constructions les plus remarquables, il faut signaler les halles (emplacement de l’actuel l’Hôtel-de-ville), l’hôtel-Dieu et son cimetière (parking de la Brèche et place du théâtre, aujourd’hui, Place Hoffheim).

 

Hôtel-Dieu devenu théâtre municipal par James Richard (1966)

Ce bâtiment, propriété des Augustines, a servi d’hôpital jusqu’à la Révolution.

 

Par ailleurs, se développe une activité artisanale, dont des teintureries qui tirent parti de la présence abondante de l’eau, dans les cours intérieures, en retrait des façades sur rue (rue Jean-Jacques Rousseau). Ce faubourg, qui semble ne pas suivre un plan préalablement établi, à en juger par les ruelles tortueuses qu’elle conserve encore, contraste avec le quartier Saint-Etienne au plan rigoureux.

 

          Chinon, résidence royale (XVe siècle)

En 1413, le Duc d’Anjou conclut avec le roi Charles VI et la reine Isabeau de Bavière un accord de mariage entre sa fille Marie et le troisième fils du couple royal, Charles, comte de Ponthieu. La mère de Marie, Yolande d’Aragon, se charge d’élever le jeune prince en Anjou, auprès de sa fille. En 1415 et 1417 respectivement, les deux frères aînés du jeune Charles, le Dauphin Louis et son cadet Jean, meurent sans descendance. A l’âge de 14 ans, le prince se retrouve donc héritier du trône. Lorsque les Bourguignons se rendent maîtres de Paris (29 mai 1418), le nouveau Dauphin s’enfuit de la capitale et s’installe de façon permanente en Touraine (Tours, Amboise, Chinon et Loches) et Berry (Bourges et Mehun-sur-Yèvre). C’est de cette position de repli qu’il va gouverner la partie du territoire qui continue à lui prêter obéissance.

La reine de France reçoit à titre de douaire le duché de Touraine. Le château et la châtellenie de Chinon en fera toujours partie, excepté pendant une courte période entre 1425 et 1428. Pour cette raison et aussi à cause de la proximité de la ville avec son Anjou natal, Marie fera de la forteresse une de ses résidences de prédilection. Elle y fera réaliser des aménagements pour son confort et y mettra au monde plusieurs de ses enfants, dont le dernier, Charles (1446).

 

 

Marie d’Anjou, épouse de Charles VII, reine de France

 

En 1428, le Dauphin parvient à reprendre Chinon, que s’était approprié la duchesse de Guyenne, fille du duc de Bourgogne, et y installe la Cour. Cette année-là, il y réunit les États de langue d’oc et de langue d’oil qui lui accordèrent des subsides substantiels, de 500.000 et 400.000 livres tournois respectivement, mais qui exigèrent l’abandon de la politique de dévaluation de la monnaie qui avait prévalu jusque-là. La ville était directement concernée par ces mesures financières, étant donné que, de 1418 à 1442, elle posséda un atelier de frappe de monnaie, qui produisait, en particulier, les célèbres florettes.

Au mois de mars 1429, elle fut le théâtre d’un épisode célèbre de l’histoire de France. Une jeune fille originaire des confins de la Champagne et de la Lorraine, prénommée Jeanne et qui se fait appeler La Pucelle, se rend sur les bords de la Vienne avec une petite escorte pour solliciter une entrevue avec le Dauphin. Se prévalant de révélations qui lui auraient été faites miraculeusement, elle parvient à le persuader de se faire sacrer roi à Reims et de lever une armée pour délivrer Orléans. La rencontre entre Jeanne d’Arc et le Dauphin eut lieu dans le logis royal du château de Chinon. Jeanne séjourna dans la ville le temps nécessaire au déroulement de l’enquête dont elle fut l’objet. Elle y gagna de solides appuis : Yolande d’Aragon, le duc d’Alençon. Puis, elle prit la tête de l’armée chargée de libérer Orléans, assiégée par les troupes anglaises et bourguignonnes. C’est donc à Chinon que débuta la courte mais glorieuse destinée de Jeanne d’Arc ; en même temps s’écrivait une page glorieuse de l’histoire de la ville, dont le nom devint familier à tous les Français.

En 1433, toujours au château de Chinon, la reine Marie participe au complot ourdi par sa mère Yolande d’Aragon en vue d’expulser du Conseil du roi l’encombrant La Trémoille. Ce coup de force permet à la maison d’Anjou de recouvrer son influence à la Cour.

L’année 1444 marque le début du « règne » d’Agnès Sorel, première maîtresse officielle d’un roi de France. Elle est omniprésente, le roi ne pouvant supporter d’être éloigné d’elle. Elle intervient dans la distribution des places et des rentes, le plus souvent à son profit ou à ceux de ses parents et familiers. Elle se fait offrir de luxueuses parures, car c’est elle qui dicte la mode. La reine demeurant au château, le roi installe sa maîtresse en contre-bas, dans le manoir du Roberdeau, dans lequel il pouvait se rendre par un souterrain dont on devine encore l’entrée au pied de la Tour d’Argenton. Mais les murs de la forteresse devaient paraître trop austères aux deux amants, aussi préféraient-ils séjourner chez les seigneurs de Razilly, dans le Véron, à une lieue de Chinon, pour y organiser leurs fêtes. Le Pas du rocher périlleux ou Emprise du dragon y eut lieu, en juin 1446, en présence de la fine fleur de la chevalerie française : le roi René d’Anjou, le comte d’Eu, le comte de Foix, le duc d’Alençon, le comte de Tancarville, le comte de Nevers, le comte du Maine, le comte de Clermont, le comte d’Angoulême, etc. Agnès mourut très jeune et son « règne » ne dura que cinq années mais, grâce à elle, la Cour connut une période particulièrement fastueuse malgré l’état de guerre permanent que connaissait le royaume.

La Guerre de Cent Ans achevée (1453), Charles abandonne Chinon pour Paris et les châteaux du Berry pour lesquels il a une prédilection. Ses successeurs immédiats, Louis XI et Charles VIII, investissent d’autres lieux du Val de Loire (le Plessis à Montils-lès-Tours, Amboise, Loches) mais ne manquent pas de séjourner aux bords de la Vienne lorsque l’occasion se présente. Ce retrait de la Cour n’a pourtant pas d’incidence négative sur le développement de la ville ; celle-ci bénéficie encore de l’élan de la paix retrouvée et voit se multiplier les belles demeures de pierre, qui rivalisent désormais avec les maisons à pans de bois.

Le siècle s’achève en apothéose pour Chinon. Le 18 décembre 1498, le roi Louis XII y reçoit César Borgia, fils du pape Alexandre VI, qui vient lui remettre en mains propres l’annulation de son premier mariage afin de lui permettre d’épouser Anne, duchesse de Bretagne, veuve de son prédécesseur, Charles VIII.

 

Chinon aux Temps Modernes (XVIe-XVIIIe siècles)

François Rabelais

En 1484 ou 1494 (le doute subsiste), l’épouse d’un avocat du siège royal met au monde un enfant de sexe mâle, dans la maison de campagne qu’il possède dans le village de Seuilly, sur l’autre rive de la Vienne. Le fait est trop banal pour mériter qu’on s’y attarde. Mais il se trouve que la sécheresse sévit cruellement cette année-là, et que, faute d’eau, les hommes furent contraints de ne boire que du vin. On ignore si les enfants aussi furent réduits à cette extrémité. Toujours est-il que ce concours de circonstances extraordinaire donna naissance à un des plus grands génies de son temps, dont le nom et l’œuvre sont universellement connus et admirés.

 

Un rêve français | Cnap

Portrait de Rabelais par Eugène Delacroix, conservé au Musée de Chinon

 

François Rabelais ne s’est pas contenté de naître à La Devinière d’un père et d’une mère chinonais. Il a non seulement, à la façon des clercs de l’époque, mentionné ses origines géographiques, comme en témoigne l’ex-libris f. francisci Ralelaisi Chinonensis (« frère François Rabelais chinonais »), que l’on peut lire dans les volumes de sa bibliothèque, mais il a initié ses lecteurs aux subtilités de ce terroir. Quel meilleur guide, en effet, que ses écrits pour découvrir notre région, se familiariser avec les mœurs de ses habitants ? Qui, parmi les lecteurs de maître François, ne connaît les Caves Peintes à Chinon, le théâtre de la Guerre picrocholine (Lerné, Seuilly, La Roche-Clermault), la grotte de la Sibylle à Panzoult ou le site présumé de l’abbaye de Thélème, du côté de Rigny ? Mais, au-delà de cet aspect, plutôt anecdotique, Rabelais a eu le génie de transformer sa ville natale et sa contrée en un personnage littéraire et mythique, comme la littérature arthurienne l’avait fait avec la forêt de Brocéliande ou l’Ile d’Avalon, et comme le fera (à son imitation ?) Miguel de Cervantès, avec la Manche castillane. Grâce à lui, Chinon et sa contrée ont acquis une renommée universelle.

 

Un chef-lieu administratif et économique

Mérite-t-elle un tel honneur ? Disons qu’elle ne démérite pas et qu’elle assume dignement son statut de ville royale ainsi que le rôle qu’elle ne cessa d’exercer, du XIIIe au XVIIIe siècles, comme capitale administrative d’un territoire considérable.

En effet, jusqu’à la Révolution, qui, en unifiant l’administration à tout le pays, supprima de nombreuses institutions en même temps que les privilèges et la vénalité des charges, Chinon fut le siège de nombreux corps d’officiers. En 1544, le bailliage de Chinon devient autonome, après le démembrement de celui de Tours et la ville chef-lieu d’une circonscription qui regroupe une centaine de paroisses. Il est placé sous l’autorité d’un lieutenant et dispose de ses propres locaux. Le corps de ville est constitué par un maire et trois échevins. Leur principale mission est le maintien de l’ordre, mais ses prérogatives concernent aussi l’organisation de l’enseignement ; ainsi, le roi François II l’autorise, en 1578, à acquérir une maison située au-dessus du carroi Saint-Etienne pour y établir un Collège royal, institution qui retire la mission d’enseignement aux autorités ecclésiastiques pour la confier au pouvoir civil et qui perdurera jusqu’aux réformes de la Troisième République.

L’exercice de la justice mobilisait un personnel nombreux : lieutenant du bailliage, avocat du roi, procureur du roi, juge des affaires civiles et criminelles, juges des affaires spéciales, conseillers, greffiers, huissiers, procureurs notaires du roi, avocats. La justice fiscale relevait de l’élection ou circonscriptrion financière. Il y en avait six en Touraine et celle de Chinon couvrait un vaste territoire, de Thilouze et Saché à Langeais et Cinq-Mars, en passant par Sainte-Maure, Azay et La Haye. Elle était chargée de fixer l’impôt et de régler les litiges. Enfin, la Touraine étant pays de grande gabelle, Chinon était dotée d’un grenier à sel, dont la tâche première était de faire respecter une réglementation d’autant plus contraignante que le Poitou voisin en était dispensé et que les fraueurs étaient nombreux.

Le château était le siège de la juridiction militaire, qui y entretenait une garnison et aussi la prison. Par ailleurs, l’administration des Eaux et forêts veillait à l’entretien et à l’exploitation de la forêt domaniale et des nombreux cours d’eau navigables. Enfin, la jurisdiction ecclésiastique était confiée à un prêtre dépendant de l’arcevêché. Par ailleurs, chacune des cinq paroisses intra muros, Saint-Maurice, Saint-Jacques, Saint-Etienne, Saint-Mexme et Saint-Martin, ainsi que les deux paroisses extérieures, Saint-Louans et Notre-Dame de Parilly, avait son propre personnel ecclésiastique et autres, placé sous l’autorité du chefcier de Saint-Mexme. Quant au clergé régulier, il se composait de trois ordres masculins, Augustins, Franciscains et Capucins, et de cinq maisons féminines, Calvairiennes, qui auront la charge de l’hôpital de Saint-Michel (début du XVIIe siècle), Ursulines, Sœurs hospitalières de saint Augustin, Dames de l’union chrétienne et Sœurs de la Charité.

La présence d’un personnel administratif aussi nombreux, la circulation pécuniaire et la création d’emplois qu’elle entraînait assuraient à ses habitants un niveau de vie que les habitants des autres villes ou villages dépendant de sa juridiction devaient leur envier. Un témoignage de cette vitalité économique est fourni par les nombreuses cales dans lesquelles ont débarquait les denrées circulant sur la rivière, ainsi que la tenue d’un marché hebdomadaire et de deux foires annuelles, en avril et en octobre, qui furent instaurées au XIIIe siècle.

 

Au temps de guerres de religion

La ville aurait pu être fortement impliquée dans les Guerres de Religion, la forteresse présentant un intérêt stratégique de première importance pour les deux partis Pendant ces guerres, Chinon connut des concentrations de troupes catholiques et servit de prison au cardinal de Bourbon, après l’assassinat du duc de Guise sur l’ordre du roi Henri III. Malgré la proximité de places protestantes comme Loudun et Saumur, les Chinonais surent, cependant, rester en marge du conflit, ce qui n’était pas un mince exploit à une époque où chacun était tenu de se prononcer pour l’un des deux partis. Les Réformés avaient plus à craindre des agents du pouvoir royal que des catholiques chinonais, même s’ils eurent à subir quelques tracasseries. Chinon ne connut qu’un épisode difficile, en 1562, lorsque, comme plusieurs autres villes – Angers, Tours, Châtellerault, Saumur et Loudun -, elle fut prise par les Réformés qui, mettant à profit le fait que les garnisons aient abandonné momentanément leur poste, entendaient riposter au massacre de Wassy, perpétré par Henri de Guise. Ils occupèrent la ville du 24 mai au 11 juillet, en l’absence de son gouverneur, Tiercelin de la Roche du Maine, qui reprit la place, peu après, « à la veue d’une seule compagnie de gens d’armes » (Agrippa d’Aubigné, Mémoires), ce qui atteste du courage du marquis mais aussi de la faiblesse des Réformés, qui n’avaient réussi à s’emparer de la ville que par surprise.

En 1565, soit trois années après cet épisode, la reine Catherine de Médicis, ses enfants et la Cour, à l’occasion du célèbre voyage qu’ils réalisèrent à travers le royaume, firent étape en septembre à Marçay et à Lerné (au château de Chauvigny), puis, en novembre, à Bourgueil, Langeais et Amboise, mais pas à Chinon, comme s’ils avaient voulu éviter de le faire. Faut-il y voir une conséquence de l’épisode précédent ? Probablement plutôt, durent-ils se rendre à l’évidence qu’une pareille expédition serait dans l’impossibilité de pénétrer dans la ville. Faire emprunter, en venant de Loudun, le Pont à Nonnain à des carrosses, à de lourds chariots, à une foule de gens à cheval n’était pas envisageable. Il apparut plus commode de contourner aussi la rivière de Vienne par le nord, quitte à emprunter dès que possible la rive droite de la Loire de Nantes à Tours. Cet épisode témoigne assez bien de l’isolement dans lequel la topographie allait condamner la ville de Chinon jusqu’à ce que la muraille qui longeait la Vienne soit abattue et remplacée par les quais, dans la première moitié du XIXe siècle.

La communauté huguenote de la ville choisit de se dissoudre en 1565, ses membres préférant se rattacher au Temple de L’Ile-Bouchard, placé sous la protection des La Trémoille. Ils obtinrent, cependant, des autorités municipales, l’autorisation de fonder un cimetière dans la paroisse de Saint-Etienne, et, selon toutes les apparences, ne subirent pas de persécutions systématiques. Il n’y aura pas de massacres lors de la Saint-Barthélemy (1572).

L’ambition de Richelieu, ministre tout-puissant du roi Louis XIII, va modifier le destin de la ville en la retirant en partie à l’autorité royale. L’édification, dans l’ancien fief familial, d’un immense château et d’une cité attenante (actuelle ville de Richelieu) ayant vocation à accueillir l’administration du royaume conduit le cardinal à s’intéresser de près à Chinon. Il parvient à se faire remettre certains droits qui s’apparentent à une seigneurie sur la ville : droit d’exercer la justice ; possession du château ; droits honorifiques. La couronne se réserve, cependant, quelques charges et répond positivement à certaines requêtes du corps de ville et des officiers de justice, soucieux de préserver certaines prérogatives du statut ancien. Cet état de fait perdurera jusqu’à la Révolution.

Tandis que l’insatiable cardinal cherchait à augmenter encore sa fortune, notre bonne ville donnait naissance à un personnage attachant, malheureusement oublié. Claude Quillet est l’auteur d’un immortel chef-d’œuvre, la Callipédie ou la manière d’avoir de beaux enfants, long poème en vers latins, dans lequel il prétend démontrer « par quels moyens on se fait des héritiers d’une figure aimable ». Malheureusement notre bon Quillet était contrefait, ce qui inspira à une dame peu charitable ce mot cruel : « Quel dommage que sa mère n’ait pas lu son traité avant de le mettre au monde ! ». Alfred de Vigny, dans son roman historique Cinq-Mars, en fait le gouverneur du héros et le farouche ennemi du despotique cardinal.

 

Page de titre de la Callipégie de Claude Quillet,

Dans le domaine des arts, Chinon a eu quelques illustres enfants. Le musicien Pierre Tabart (1645-1716), maître de chapelle à la cathédrale de Meaux, a laissé plusieurs pièces de musique religieuse, dont le Requiem qui fut chanté lors des funérailles de Bossuet. Le plus célèbre de tous fut un mécène, Alexandre Le Riche de la Pouplinière (1693-1762), fils d’un receveur du grenier à sel de Chinon. Dans ses hôtels de Paris puis de Neuilly, ce fermier général accueillit et protégea des écrivains et artistes de renom, tels Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Quentin de La Tour et Van Loo. Grand amateur de musique, il entretenait un orchestre et soutint activement Jean-Philippe Rameau, au point de le loger dans son propre hôtel, ainsi que François-Joseph Gossec.

 

Chinon pendant la Révolution

La Révolution fut favorablement accueillie à Chinon. C’est alors une ville de quelque 5.500 habitants dont la population entend profiter de la réforme politique et administrative en cours et se défaire de l’autorité des ducs de Richelieu. Cette volonté, trop longtemps contrainte, donne lieu au début à de nombreuses émeutes que les autorités ne peuvent réprimer. Pendant toute la durée de la Révolution, la ville partage les grands élans révolutionnaires, s’associant aux événements symboliques principaux : fêtes révolutionnaires ; création de sociétés populaires. Les Chinonais adoptent pendant ces années un républicanisme sincère mais modéré et se montrent soucieux de ne pas créer de fossé entre les divers partis, idéologie et comportement qui ne se sont jamais démentis au cours de sa longue histoire. Ce trait de caractère les conduisit à quelques regrettables compromissions ; ainsi ne surent-ils pas éviter le sort tragique que connut un convoi de suspects saumurois, lesquels furent massacrés par leurs gardiens sur le territoire de la commune.

Gravure de Chinon réalisée en 1772, dans une reproduction de 1792.

Le graveur n’a pas représenté l’île de Tours, en amont du pont.

 

Au moment le plus fort de la Guerre de Vendée, Chinon constituait la base républicaine avancée face aux troupes monarchistes. C’est pourquoi le conventionnel Tallien s’y installa. L’armée dite « de Chinon » compta jusqu’à 15000 soldats, placés sous le commandement d’un général de trente ans, Gabriel Venance Rey. Le 19 mai 1793, cette armée rejoignit le Maine-et-Loire et laissa la ville sans défenses. Aussi, le 12 juin, après la chute de Saumur, Chinon fut investie par une troupe de combattants vendéens mal vêtus et mal équipés. Les envahisseurs se retirèrent, vingt-quatre heures plus tard, sans commettre la moindre exaction, mais en emportant toutes les armes et provisions qu’ils purent trouver ou extorquer aux autorités et aux habitants. Leur chef profita de cette incursion pour se rendre chez sa cousine, comtesse de La Mothe-Baracé, au château du Coudray-Montpensier à Seuilly.

Pendant la Terreur, les tribunaux de Paris et d’Angers condamnèrent à mort et firent exécuter huit Chinonais, dont l’avocat Poirier de Beauvais. Dans la ville-même, il n’y eut qu’une seule exécution, celle d’un soldat volontaire appelé Jacques Payelle, accusé d’avoir crié « Vive le Roi ! A bas la République ! ».

 

Époque contemporaine (XIXe-XX siècles)

Pendant tout le xixe siècle, Chinon, paisible chef-lieu d’un arrondissement rural, semble vivre en marge de l’histoire. La ville n’a pas connu de grands événements mais elle ne manque pas pour autant de dynamisme, si l’on en juge par les transformations considérables qu’elle a connues. La destruction des murailles médiévales a permis la création des quais, qui dévient la circulation hors de la ville-fort et offrent un espace pour de nouvelles habitations ouvertes au midi. Une ancienne prairie, sur laquelle Jeanne d’Arc se serait entraînée à la joute avec le duc d’Alençon, a été transformée en mail, puis en jardin, enfin en champ de foire (Place Jeanne d’Arc).

Place Jeanne d’Arc, avec la statue de la Pucelle, la gendarmerie et la prison ; en arrière-plan, la gare et le pont Eiffel du chemin de fer qui desservait trois destinations sur la rive gauche de la Vienne (Les Sables d’Olonne, Richelieu et Nouâtre).

 

Le long de cette place est édifiée une caserne de gendarmerie dotée d’une prison, avec, non loin de là, aussi la maison-close, équipement inévitable dans toute ville de quelque importance. Au bout de l’avenue, la gare du chemin de fer est inaugurée en 1875. Enfin, sont érigées deux statues monumentales, celle de Rabelais (1882) et celle de Jeanne d’Arc (1893). Moins visible mais tout aussi essentiel est le traitement du bâti ancien : élargissement de la rue Rabelais, alignements des façades et, surtout, protection des édifices les plus remarquables, auxquels de bonnes âmes, au nom de la modernité, auraient bien aimé faire subir le sort du château et du Fort Saint-Georges qui, eux, restèrent, pendant toute cette période, à l’état de ruines.

La proclamation de la Troisième République ne laissa pas les Chinonais indifférents et réveilla les passions. Ils renouèrent avec le débat politique, confisqué sous le Second Empire, et les républicains finissent par l’emporter sur les monarchistes. Il reste certains signes de ces débats. Ainsi, « le baptême laïque auquel la pauvre ville a dû se prêter », dont se plaint René Boylesve (Le Jardin de la France), a multiplié les noms de rue à consonance révolutionnaire : les trois tronçons de la Rue Haute célèbrent successivement Voltaire, Rousseau et Diderot ; Hoche et Marceau montent parallèlement vers Saint-Mexme ; la Parerie est devenue Place Mirabeau ; la rue Beaurepaire, du nom du vaillant défenseur de Verdun (1792), longe au sud la nef de l’église Saint-Maurice ; le quai Danton fait face à la ville sur la rive gauche. De même, il y eut débat pour savoir qui de Rabelais ou de Jeanne d’Arc serait honoré le premier par une statue. Le « grand satirique du XVIe siècle » fut choisi contre l’avis des tenants de Jeanne et, comble d’ironie, l’inauguration de la statue de cette dernière, célébrée par les autorités républicaines, sera boudée par le député local monarchiste et par ses partisans.

Les années cinquante et soixante du XXe siècle marquent un tournant décisif dont les effets sont encore perceptibles aujourd’hui.

Les Américains installent en 1951 aux portes de la ville, dans la forêt de Saint-Benoît-la-Forêt, un camp militaire (Chinon Engineer Depot) couplé à un vaste hôpital chargé de soigner les soldats en garnison dans toute l’Europe. Cette initiative bouleverse les habitudes locales. Elle crée un millier d’emplois, ce que la population apprécie.

 

 

Hôpital américain, sur la commune de Saint-Benoît-la-Forêt, site sur lequel ont été édifiés l’actuel hôpital de Chinon et la clinique Jeanne d’Arc.

 

Mais l’implantation du jour au lendemain de 1500 officiers et soldats américains introduit brutalement un corps étranger dans un organisme qui n’y était pas préparé. On s’offusque de la façon dont on traite la forêt, à coup de bulldozers, pour y construire le camp, ses bâtiments, ses allées pavées ; on déplore quelques incendies que ces aménagements menés à la hussarde ont provoqués. Ce n’était pas une armée en guerre, ni non plus une armée en goguette ; cependant, un personnel bien payé et formé très majoritairement d’hommes célibataires fait nécessairement naître quelques préventions contre lui. Certains chinonais gardent encore le souvenir de ces cafés du centre-ville qui étaient réservés aux consommateurs yankees, surtout les jours de solde (pay day), des tournées de la Military Police, crainte autant par la jeunesse locale que par les soldats américains. Ils voyaient, en outre, d’un mauvais œil certaines de leurs jeunes concitoyennes céder au charme de ces nouveaux venus, au point de les épouser et d’aller fonder une famille outre-Atlantique. Mais la jeunesse chinonaise de l’époque se souvient aussi avec nostalgie des cigarettes et des disques de jazz qu’elle parvenait à se procurer, plus ou moins légalement, à la cantine du camp, le fameux PX. Les militaires américains occupent le camp jusqu’en février 1967, lorsque le général De Gaulle décide de retirer la France de l’OTAN. Avant d’abandonner les lieux, ils détruisent l’essentiel des bâtiments qu’ils avaient construits, à l’exception de ceux de l’hôpital militaire. C’est dans ses locaux que l’hôpital de Chinon, jusqu’alors situé dans le couvent Saint-Michel, fut transféré après sa destruction partielle par un incendie en avril 1980.

Le principe d’un centre de production d’électricité est arrêté en 1954 et le site d’Avoine, à 7 kms de Chinon sur la rive gauche de la Loire, retenu en 1955.

 

Aux bords de la Loire, les trois premiers réacteurs de la Centrale nucléaire d’Avoine dans les années 1980.

En arrière-plan, « la Boule », qui cesse de produire de l’électricité en 1973.

 

La centrale commence à fonctionner en 1963. Dans un premier temps, cette initiative est accueillie favorablement, au point que certains viticulteurs n’hésitent pas à reproduire son image sur leurs étiquettes. Ce centre d’abord expérimental (la fameuse orange) est devenu peu à peu, au fils des tranches successives, un lieu de production permanent et emploie directement 1350 personnes. La réflexion écologique aidant, l’opinion des populations a évolué et cherche à concilier, selon un principe de prudence bien chinonais, la prise en considération d’un impact économique bénéfique, l’inquiétude latente devant certains effets supposés sur l’environnement et la santé, et le refus d’une certaine opacité dans le fonctionnement d’une énorme machine qui échappe aux non-spécialistes.

Chinon est une des premières villes de France à avoir bénéficié des dispositions de la loi Malraux sur les secteurs sauvegardés (4 août 1962). Les premiers travaux ont porté sur le Grand Carroi. Depuis, beaucoup de bâtiments anciens ont été restaurés par leurs propriétaires. L’image que présente la ville aujourd’hui est largement tributaire de ce phénomène.

 

Conclusion

Au 88 de la Rue Haute, est né et a vécu un des plus illustres chinonais, Eugène Pépin (1887-1988). Ce fils de commissaire-priseur fit des études de Droit et soutint en 1911 une Thèse sur Les basse et haute foreszt de Chinon, qui fait encore autorité. Pendant la Première Guerre Mondiale, il expérimenta le procédé de photographie aérienne, mis au point par le Professeur Poivillier, qui contribua à révéler à l’Etat-major allié les mouvements des troupes allemandes, ce qui entraîna la riposte des Taxis de la Marne. On a conservé une photo de lui, prise en 1919 dans la Galerie des Glaces lors de la signature du Traité de Versailles, alors qu’il présente un document à la signature d’un plénipotentiaire français. Démobilisé, il se spécialisa dans le Droit aérien mais vivra assez longtemps pour s’intéresser aussi de près au Droit spatial, ce qui fit de lui le Directeur de l’Institut international de droit aérien et spatial de l’Université de Mac Gill, au Canada, avant d’être le Président de l’Institut International de Droit de l’Espace. Cet homme, d’une longévité certes exceptionnelle, était donc passé de l’ère de la traction hippomobile à celle des fusées, et avait su s’adapter à chaque innovation. Lorsqu’il se rendait de Chinon au siège des instances internationales dont il était membre, il traversait à pied sa ville natale médiévale, prenait une micheline à la gare de Chinon, un train moderne pour aller de Tours à Paris, puis l’avion pour se rendre au bout du monde.

Cette vie extraordinaire tend à prouver qu’à Chinon, le temps ne s’écoule pas comme ailleurs. Ici, l’hier côtoie l’aujourd’hui et lui donne du sens. Où que l’on aille, le regard du visiteur rencontre un objet hérité d’un passé parfois lointain, qui le met à l’abri de manifestations d’une modernité agressive. Rien de plus salutaire qu’une cure de Chinon pour prendre la mesure exacte du monde et ne pas se lancer dans un avenir incertain sans s’être assuré de solides arrières.

 

Bibliographie succincte

– Andrault-Schmitt, Claude, « Chinon, église Saint-Maurice », Société française d’archéologie, Congrès archéologique de France, 155e session, 1997, Touraine, p. 281-299.

– Carré de Busserolle, J.-X., Dictionnaire géographique, historique et biographique d’Indre-et-Loire et de l’ancienne province de Touraine, Tours, 1878.

– Cougny, Gustave de, Chinon et ses environs, Tours, Imprimerie A. Mame et fils, 1898.

– Dufaÿ, Bruno, La forteresse et la ville, projet collectif de recherche, sous la direction de…, Rapports d’activité correspondant à l’autorisation PCR 07/0224. Tours, Conseil Général d’Indre-et-Loire, Service de l’Archéologie du Département d’Indre-et-Loire.

– Izarra, François de, La Vienne à Chinon de 1760 à nos jours. Évolution d’un paysage fluvial. Combleux, Éditions Loire et terroirs, 2007.

– Pépin, Eugène, Histoire de Touraine, Paris, Ancienne librairie Furne Boivin & Cie éditeurs, 1935.

– Richault, Gabriel, Histoire de Chinon, Paris, Éd. Jouve, 1926 [reproduction fac-similé de l’Office d’édition du livre d’histoire, Paris, 1997, avec une préface de M. Garcia].

Note sur le Parchemin de Chinon (1308)

Note sur le Parchemin de Chinon

Le Parchemin de Chinon

 

On désigne sous ce nom le document authentique, conservé dans les Archives secrètes du Vatican, qui reproduit l’interrogatoire conduit par trois cardinaux commis à cet effet par le pape Clément V, auquel furent soumis, dans le château de Chinon, le Grand-Maître de l’ordre du Temple, Jacques de Molay, et quatre autres hauts dignitaires : le Précepteur d’Outre-Mer, Raimbaud de Caromb ; le Précepteur de France, Hugues de Pairaud ; le Précepteur d’Aquitaine et Poitou, Geoffroi de Gonneville ; le Précepteur de Normandie, Geoffroi de Charnay. Ce document a été découvert et publié en 2001 par Barbara Frale[1].

 

Rappel des faits

Après l’arrestation des membres de l’ordre à travers tout le royaume, le 13 octobre 1307, et les premiers interrogatoires menés par le tribunal de l’inquisition de Paris, le tout à son instigation, le roi Philippe le Bel avait accepté, pour calmer l’irritation du pape, fâché d’une initiative qui le privait de ses prérogatives les plus élémentaires, de faire conduire devant la Curie à Poitiers un groupe de soixante-douze Templiers à des fins d’enquête[2]. Pendant leur transfert, sous prétexte de ménager leur santé jugée chancelante, le roi fit retenir dans la forteresse de Chinon les cinq dignitaires. Il espérait ainsi probablement se donner un prétexte pour dénoncer la procédure : au cas où le pape déciderait d’absoudre les Templiers envoyés devant lui, l’absence du Grand-Maître était susceptible de rendre discutable toute initiative allant dans ce sens. Ils restèrent emprisonnés au château de juin à août 1308.

Le pape décida de contourner la manœuvre en envoyant sur place, à Chinon, trois cardinaux chargés d’interroger secrètement les prisonniers, de leur accorder l’absolution de leurs péchés et de les réintégrer dans le sein de l’Église, ce qui fut fait du 17 au 20 août 1308.

Cette initiative constitue la manifestation la plus éclatante de la volonté du pape Clément V de s’opposer aux agissements de Philippe le Bel dans le long conflit qui opposait l’Église et le roi de France depuis le pontificat de Boniface VIII. Il n’ira jamais aussi loin dans ce sens ; bien au contraire, par la suite, il ne cessera de céder devant les menaces du roi, tout en veillant à préserver l’apparence d’un pouvoir indépendant.

 

Les sources

On ne possédait sur cet interrogatoire de Chinon que le témoignage, sujet à caution, d’un compte rendu rédigé par Guillaume d’Étampes, fonctionnaire royal. Le document authentique conservé dans les Archives du Vatican, outre qu’il est beaucoup plus détaillé, replace la démarche dans son vrai cadre juridique, celui d’une confession de fautes qui, en aucun moment, ne sont taxées d’hérésie, alors que les accusations du roi se basent exclusivement sur ce motif.

 

Intérêt du document

Pour les érudits : il rétablit une vérité mise à mal par la documentation jusqu’alors conservée. Il relance sur de nouvelles bases la recherche sur l’histoire de la fin de l’ordre, mais aussi sur le conflit qui opposa, pendant tout son règne, Philippe le Bel à l’Église[3].

Pour le grand public : il situe dans la forteresse de Chinon un épisode crucial de cette histoire qui continue à passionner beaucoup de monde (non sans excès parfois)[4].

 

Exploitation possible

Songer aux érudits, qui seraient sans doute déçus de ne pas trouver une évocation de ces événements dans le cadre où ils ont eu lieu. À en juger par certaines approximations de l’ouvrage de Barbara Frale, on aurait aussi l’occasion de rétablir à leur intention l’exactitude de certains détails[5].

Pour le grand public, il ne faut pas manquer l’occasion de préciser des faits avérés, afin de combattre certaines tendances à la manipulation historique : organisation du Temple, à travers la qualité des quatre dignitaires emprisonnés ; identification et signification des graffiti de la tour du Coudray ; relations entre la papauté et la royauté à cette époque ; justice ecclésiastique /vs/ justice civile ; présence du pape à Bordeaux et Poitiers avant son installation dans le Comtat-Venaissin[6] ; etc.

 

À titre personnel, je souhaiterais que l’on profite de l’occasion pour essayer de reconstituer, même à titre d’hypothèse, l’état de la forteresse à l’époque, et de tenter de préciser les différents lieux : chambres dans lesquelles résidèrent les commissaires du pape ; salles de l’interrogatoire ; cachots ; logements réservés à la garnison ; etc.

On peut se demander aussi où furent logés les cardinaux pendant les quatre jours d’interrogatoire[7].

27 août 2008

 

Depuis l’époque où j’ai rédigé cette note, la connaissance du site et du bâti a énormément progressé. Marie-Ève Schaeffer, responsable de la forteresse de Chinon, revient sur ces différents sujets, dont elle réactualise l’approche, dans un article intitulé Jacques de Molay et le parchemin de Chinon. Le destin du 22e & dernier grand maître de l’ordre du Temple s’est-il joué à la forteresse de Chinon ?, publié dans le Bulletin de la Société d’Histoire de Chinon, Vienne et Loire (2014).



[1] Le Conseil départemental d’Indre-et-Loire a acquis par souscription le volume contenant une reproduction fac-similé du document papal (p. 55-61) : Processus Contra Templarios. Archivo Segreto Vaticano, Citta Del Vaticano, 251 p., mai 2007. ISBN 978-88-85042-52-0. Exemplaire numéroté 290/799.

[2] Dans ce groupe, il n’y avait aucun dignitaire et, en revanche, beaucoup de Templiers exclus de l’Ordre et qui y avaient été réintégrés pour servir les desseins du roi.

[3] Rappelons que le petit-fils de saint Louis s’était érigé en défenseur de l’orthodoxie religieuse, au point d’exiger la mise en accusation de Boniface VIII et de mettre sous tutelle la papauté. De plus, son intention était d’unifier Templiers et Hospitaliers en un seul ordre, dont lui ou un de ses fils aurait été le chef.

[4] Il me souvient que Raymond Mauny et Bernard Terray, président et conservateur des Amis du Vieux Chinon, soupçonnaient un intrus, sous prétexte de relever les empreintes de la Tour du Coudray, d’en avoir modifié et ajouté quelques nouvelles. Désormais, les graffiti sont protégés par une plaque de verre.

[5] Contrairement à ce qu’elle affirme, le château de Chinon n’est pas sur la Loire, ni non plus au 2/3 de la distance qui sépare Paris de Poitiers.

[6] Récemment élu (1305), le nouveau pape, Bertrand de Got, seigneur gascon et archevêque de Bordeaux, continue à résider dans son ancien siège.

[7] Les interrogatoires se sont déroulés les 17, 19 et 20 août (pour Jacques de Molay).

La ville de Richelieu

Mathieu Morgues

La ville de Richelieu

vue par un contemporain

 

Dans L’Ambassadeur chimérique, Mathieu de Morgues, confesseur de la Reine-mère, Marie de Médicis, et, à ce titre, ennemi acharné de Richelieu, évoque en deux endroits la présence du cardinal dans notre région. Les deux passages, pleins de malice, peuvent aussi être perçus comme un témoignage contemporain et, à ce titre, sont dignes d’intérêt pour un lecteur d’aujourd’hui.

L’auteur imagine qu’un ambassadeur est mandaté par le cardinal pour visiter toutes les parties du monde afin d’y faire connaître le ministre, qu’il ne désigne, par dérision, que l’Eminentissime par-dessus les mortels, allant jusqu’à le qualifier de Dieu visible, Ange tutelaire de l’uniuers, Esprit qui sait mouuoir les Cieux & Astres, l’heur du monde, la supreme inteligence, le Phenix de la terre, qui n’a point et n’aura iamais son pareil, &c., pour dénoncer sa fatuité, qui, à ses yeux de théologien, confinait à l’hérésie.

L’ambition démesurée du cardinal est ici ridiculisée par la faible portée de ses réalisations locales concrètes, qu’il s’agisse des proportions de la ville qu’il fait ériger de toutes pièces comme de sa collection d’ânes bardots du Poitou, ces derniers ayant, en outre le grave défaut d’être des monstres, puisque, en les croisant avec des bêtes d’une autre race (la jument), l’homme se substitue, de façon sacrilège, à la volonté de Dieu.

 

Premierement la grandeur de Peguin [Pékin], & la forme des bastimens. Si on prend garde que Monsieur l’Ambassadeur en fait tirer les plans[1], il dira que l’Eminentissime par-dessus les mortels faist bastir une ville qui s’appelle Richelieu, ou Plutotopie[2], & la veut rendre aussi grande que Peguin qui a d’enceinte trente deux lieues de France, qu’en celle de Richelieu on a desja fait vne ruë de trois cens pas de long[3] : que pour la rendre plus celebre, on y a establi des foires & marchez, on y fait passer les messagers & les postes de Poictiers, & qu’on y a transporté les asnes de Mirebalais, qui est vn grand pays que l’Eminentissime par-dessus les mortels a acheté[4] : il descrira la forme, la nature & sur tout les oreilles de ces animaux, & de leur engeance monstrueuse, lors qu’on les accouple avec des jumens (p. 13).

 

Il taschera aussi d’amener quelqu’vn de ces asnes sauuages qui sont aupres du fleuue Hyphasis[5], & qui ont vne corne au front, afin que l’Eminentissime par-dessus les mortels puisse faire son entrée dans les villes du Royaume d’Austrasie[6] sur cette beste extraordinaire, & apres la mettre en son haras de Mirebalais, pour en tirer la race (p. 15).

 

Référence bibliographique

L’Ambassadeur chimérique ov le cherchevr de duppes du Cardinal de Richeliev, reueuë & augmentée par l’Autheur. [Colophon] : Par Messire Mathieu de Morgues sieur de S. Germain. D. en Theologie, Predicateur de la Royne &c. s.l., s.d. (ca 1630).

 

 



[1] Si l’on surprend l’ambassadeur en train de tirer des plans, ce qui pourrait passer pour un acte d’espionnage.

[2] Plutopie. Construction verbale qui associe le préfice « plouto » (richesse) au terme « Utopie » privé de sa voyelle initiale. C’était une façon de dénoncer le coût exorbitant de cette création et son caractère utopique. La ville de Richelieu a été créée de toutes pièces et on ne peut la faire vivre que par des moyens artificiels, comme de détourner les voies de communication habituelles pour obliger la poste et les voyageurs à y faire étape entre Poitiers et Tours.

[3] Soit 450 mètres, comparés aux 32 kms d’une rue médiane correspondant à une circonférence de 128 kms (32 lieues).

[4] Richelieu a acquis la baronie de Mirebeau en 1628.

[5] Le fleuve Hyphase marque le terme des conquêtes d’Alexandre le Grand vers l’Orient. La légende de la licorne situe parfois cet animal fantastique en Inde.

[6] Royaume d’Austrasie: « C’est vn Empire qui est destiné à son Eminence, qui a honte d’estre appelé Cardinal Duc, & veut estre Roy, a quel prix que ce soit ». « [il] sera donné en mariage [en dot] a la plus accomplie Dame de la terre, qui est Niepce de l’Esprit qui fait mouuoir les Cieux, & s’appelle Madame de Combalet. » Ibid. p. 6-7.

À propos d’un projet de monument aux Juifs de Chinon

À propos du mémoire de Annegret Holtmann-Mares

À propos d’un projet de monument aux Juifs de Chinon

 

En 2003 ou 2004, j’appris incidemment que la municipalité de Chinon venait de recevoir la visite de l’administrateur d’une fondation dédiée à la restauration de la mémoire des communautés juives persécutées. Ayant appris qu’un massacre aurait été perpétré au début du xive siècle, sous le règne de Philippe le Bel et de ses descendants immédiats, ce personnage, que je n’eus pas l’occasion de rencontrer, proposa l’érection d’un monument pour commémorer l’événement. Ayant eu vent du projet, j’émis des réserves et souhaitai une étude sérieuse afin d’établir la réalité de faits dont on n’avait qu’une connaissance très approximative. Mon avis finit par être entendu, comme en témoigne la note ci-dessous publiée sur le site de la Nouvelle Gallia Judaica :

La Conseillère Municipale [l’Adjointe à la Culture] Marie-Michèle Esnard de la Ville de Chinon (Indre et Loire), s’était adressée dès 2004 à notre Équipe dans le but de faire réaliser une étude documentée et scientifique sur les Juifs de Chinon et ceci afin d’inscrire dans l’histoire patrimoniale locale la relation d’un épisode dramatique qui affecta les juifs chinonais en 1321.

Pour ce faire, Annegret HOLTMANN-MARES, docteur de l’Université de Trèves (Allemagne) – Université avec laquelle nous avons des liens étroits de collaboration scientifique – a été désignée ; auteur d’une thèse sur Les Juifs du Comté de Bourgogne au Moyen Age publiée à Hanovre en 2003 (en allemand), actuellement enseignante à l’Université technique de Darmstadt, elle vient donc d’achever, grâce à notre recommandation, cette étude demandée par la Ville de Chinon, et l’a présentée au Séminaire de la NGJ le lundi 2 juin 2008, ouvrant notre cycle sur « Le patrimoine juif en France et en Europe ». Nous nous réservons naturellement la possibilité de publier cette excellente étude dans la Collection de la NGJ chez Cerf.

 

Le projet de monument connut un début d’exécution : ébauche de la sculpture et choix de l’emplacement de son lieu d’érection. Ayant obtenu communication du rapport d’Annegret Holtmann-Mares, je l’étudiai et adressai la lettre qui suit à la nouvelle Adjointe à la culture, madame Micheline Dubruel.

 

[à Micheline Dubruel, le 6 juin 2008]

Chère Micheline,

J’ai appris incidemment que Marie-Michèle Esnard avait fait un exposé devant la dernière commission de la Culture sur le projet de monument chargé de commémorer le prétendu massacre des Juifs de Chinon. J’en conclus que le projet n’est donc pas abandonné.

L’ancienne Adjointe, sans doute à la demande d’Yves Dauge, a cherché plusieurs fois à m’y associer, sans me donner les moyens d’en discuter le bien-fondé. J’ai refusé de me prêter à une opération, l’érection d’un monument, dont le principe était arrêté avant que soient entendues les conclusions des études nécessaires à la reconnaissance historique des faits concernés. Cela s’appelle « mettre la charrue avant les bœufs ». Finalement, on a bien voulu me soumettre le rapport de madame Holtmann-Mares. Je l’ai lu attentivement et en ai fait une note de lecture que j’ai adressée, en son temps, à M.-M. Esnard. Je voudrais être certain que tu as eu connaissance de cette note. Je te l’envoie donc.

Je ne te cache pas que je trouve le procédé choquant. Je l’admets d’autant moins que ce n’est pas la première fois que j’observe que notre ville se retrouve impliquée dans la commémoration d’événements dont on n’a pas établi l’exactitude documentaire : la première s’est traduite par cette plaque apposée dans le square Eugène Pépin pour commémorer le massacre des suspects de Saumur pendant la Terreur. Il fallait alors, semble-t-il, donner un gage aux contempteurs d’une Révolution fanatique et cruelle. Peu importe que les malheureux aient été exécutés très probablement près de l’actuel cimetière sans que les Chinonais y aient participé (sans avoir tenté de l’empêcher non plus, je l’admets volontiers), la découverte d’ossements dans le futur square suffisait à justifier une opération du plus pur esprit révisionniste tendant à associer la population chinonaise à un acte de barbarie. J’ai bien peur que, cette fois, on n’ait pas résisté aux sirènes d’un financement qui « enrichirait » notre ville d’un nouveau monument, même si cela revient à rappeler qu’elle ne fut absente d’aucun événement mémorable du royaume, fussent-ils les plus noirs. Pour les promoteurs, qui se complaisent à présenter l’histoire du peuple juif en pays chrétien exclusivement sous l’aspect de la persécution, ce dut être une aubaine que de trouver une oreille complaisante à leurs jérémiades. Ils auraient été pourtant bien inspirés de chanter leur antienne aux autorités de Blois, tant il est vrai que (sauf erreur de ma part) un massacre de Juifs est vraiment attesté dans cette ville et a fait beaucoup plus de victimes que celles que l’on suppose, – sur la foi d’un seul document ! -, à Chinon.

Voilà à quel sinistre marchandage se trouve acculé celui qui veut rétablir la vérité devant une manipulation de l’histoire : à encourir des reproches d’indifférence envers des populations qui ont subi des persécutions qu’il est hors de question de nier et à l’égard desquelles il éprouve une réelle commisération, outre l’intérêt que suscite en lui naturellement la richesse culturelle issue de ces communautés.

Je tiens à me démarquer de cette attitude et dénoncer une opération qui n’honore pas ses promoteurs. Je voudrais que tu saches sur quels arguments je m’appuie pour défendre ma position, de façon à te permettre de juger en connaissance de cause.

 

À propos du mémoire de Annegret Holtmann-Mares

sur la Communauté juive de Chinon au Moyen Âge

et le massacre des Juifs de Chinon en 1321

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Mes connaissances sur l’histoire des communautés juives sous tous ses aspects (politique, démographique, culturel, spirituel) étant limitées, je me contenterai, dans les considérations qui suivent, de donner un avis sur la méthode suivie par madame Holtmann-Mares et sur les conclusions auxquelles elle aboutit.

Aspect documentaire

L’auteur du mémoire est très au fait des publications concernant les communautés juives, ce qui laisse bien augurer de la recherche qu’elle a effectuée. Il fallait une véritable spécialiste : je crois que vous l’avez trouvée. J’ajoute qu’elle a, de toute évidence, effectué un travail scrupuleux et honnête. Je me félicite que l’on se soit ainsi donné les moyens de sortir des lieux communs et de mener une vraie recherche, fondée sur une riche documentation. Je me permettrai de dire, cependant, que la bibliographie proposée en fin de mémoire aurait gagné à être ordonnée autrement que par ordre alphabétique des noms d’auteurs, les sources et documents étant séparées des gloses et commentaires, qui n’ont pas la même valeur démonstrative. Il aurait été utile également de faire ressortir les publications qui se réfèrent spécifiquement à Chinon, et celles qui concernent des aspects plus généraux de l’histoire des Juifs de France, voire de la Chrétienté. On verrait ainsi que la bibliographie ‘chinonaise’ reste maigre (et ne contient aucune découverte nouvelle) et que certains titres cités n’ont qu’un rapport lointain avec le cas spécifique de Chinon, ce que montre, en particulier, la formule récurrente en notes « Voir par exemple », qui dit bien que l’on applique au cas étudié une réalité observée ailleurs.

Question de méthode

Ce que je viens d’écrire sur la bibliographie peut être appliqué à la démarche d’ensemble de madame Holtmann-Mares. Elle est très au fait de ce que l’on sait sur la situation des Juifs en France au Moyen Âge, et plus précisément aux xiiexive siècles mais, en ce qui concerne Chinon, elle est tributaire d’une documentation très lacunaire. Ce constat devrait l’inciter à ne pas prendre pour argent comptant ce qui n’est pas établi de façon documentaire : cf. la formule, qui laisse perplexe : « Aux dires d’une tradition locale… », p. 4 ; « Or, une tradition locale veut que… », p. 24. Du moins conviendrait-il de hiérarchiser les informations selon la nature des sources et les garanties de fiabilité qu’elles présentent.

Formulations discutables

Ce constat de carence de la documentation locale la conduit aussi à appliquer à la réalité de notre ville des observations réalisées ailleurs, au prix de certaines contorsions qui font du tort à sa démonstration. Je citerai ici celles qui me paraissent les plus significatives.

– La fin du premier § de la p. 4 « Ainsi, le quartier juif… » est pour le moins maladroite, car la description, qui prétend concerner la communauté juive de Chinon, peut aussi bien s’appliquer à la ville médiévale tout entière : elle se trouve, en effet, au bas du château, tout près du centre commercial de la ville (encore que j’aimerais que l’on m’explique ce qu’est un centre commercial dans une ville médiévale, alors que l’essentiel du commerce se fait dans des marchés qui sont dispersés dans des quartiers différents), près du pont et de l’unique voie qui la traverse. Je ne vois pas en quoi ce passage décrit spécifiquement le ghetto de Chinon. On ne saurait donner meilleur exemple de texte passe-partout.

– J’ai été frappé par les nombreuses formules qui expriment une généralisation, une déduction non justifiée mais dont la répétition tend, à la longue, à faire croire à une réalité indiscutable : « Il est donc possible », p. 4 ; « d’une façon hypothétique mais convaincante, p. 8 ; « On penserait donc plutôt », p. 21 ; « Si nous présumons », p. 22 ; « Dernier argument d’une confirmation indirecte », p. 23 ; « Pourtant ce comportement doit avoir… », p. 25 ; « Pourtant la source semble digne de foi », p. 29 ; « D’après notre avis », p. 30.

– Certaines formulations sont prudemment approximatives mais, comme les précédentes, elles finissent par asseoir une réalité pourtant non démontrée : « communauté florissante » ; « Il y a un nombre d’érudits », p. 6 ; « plusieurs noms d’érudits, p. 7.

– La phrase « Nous sommes assez mal renseignés sur les activités professionnelles des Juifs de Chinon en raison du manque de sources […]. Pourtant […] un document unique… », p. 11, laisse également perplexe.

– Certaines déductions sont franchement abusives : « Deux ans plus tard, au printemps de 1319, les Juifs de Touraine – également les Juifs de Chinon ? – », p. 14 ; « Le massacre des Juifs à Chinon, qui lui [Lucien Lazard] semblait être lié étroitement à ces événements, eut lieu « à cette époque », p. 19 ; « Chinon étant le siège d’une prévôté, il n’est pas surprenant que cette ville abritait [sic] une communauté juive d’une certaine importance », p. 12 ; selon la chronique, un Juif a été brûlé à Tours. « Voilà donc la preuve… », p. 17. Ces raccourcis sont choquants, car ils sollicitent les textes au-delà de l’acceptable.

Affirmations contradictoires

– « En conclusion, il faut retenir que Chinon ne faisait pas partie des centres des tossafistes les plus importants […]. Or ( ?), la présence de savants implique que la communauté dont ils faisaient partie […] », p. 10-11. La logique de l’enchaînement m’échappe. Il aurait été plus juste d’écrire que Chinon n’avait pas de centre de tossafistes mais qu’elle pouvait avoir une yeshivah, ce qui ne dispenserait pas de le démontrer…

– Je relève plusieurs fois une contradiction entre certaines affirmations péremptoires et la maigreur de la documentation, qui devrait inciter à plus de prudence : I.1. « La communauté de Chinon n’a laissé que peu de traces dans la documentation non juive […] quelques mentions […] un certain nombre d’informations […] » aboutit à une formulation pour le moins discutable : « cette communauté florissante » (l’adjectif est repris plus loin). Cette façon d’opérer se retrouve plusieurs fois.

J’en viendrai à quelques points qui touchent au fond du sujet.

– Acte du mois de novembre 1318, p. 5 et n. 21.

La traduction du document est, pour le moins, discutable. Il me semble que « au-dessus du cimetière » s’applique aux biens laissés par le défunt maître Guyamar et pas aux deux maisons ayant appartenu, à une date antérieure, à des Juifs. Je me trompe peut-être, mais cela demande au moins vérification. En outre, ce n’est pas parce que ces deux maisons ont appartenu à des Juifs qu’il faut supposer que le cimetière en question est celui de la communauté juive. C’est un point délicat, car il s’agit d’un des rares documents (peut-être le seul, hormis celui qui est cité p. 8, n. 52) qui témoigne de l’existence d’une communauté juive constituée.

– Noms de Juifs

Madame Holtmann-Mares fait grand cas de l’onomastique pour attester la présence de Juifs à Chinon. De fait, qu’un savant apparaisse dans un document sous un nom qui inclut celui de « Chinon » est un fait à ne pas négliger. Mais faut-il, pour autant, en déduire l’existence dans la ville d’une école talmudique ? Certainement pas. L’auteur commet un amalgame dangereux lorsqu’elle donne comme équivalent le lieu de résidence et le lieu d’origine (« plusieurs noms d’érudits juifs ayant le nom de Chinon comme lieu de résidence ou lieu d’origine », p. 7). C’est d’ailleurs probablement faux, sauf à considérer que le nom d’une institution prestigieuse (cf. Baudri de Bourgueil, né à Meung-sur-Loire puis abbé de Bourgueil) à laquelle un personnage a emprunté son nom est équivalent du ‘lieu de résidence’. Le nom que certains personnages (clercs, artistes, etc.) adjoignent au leur propre est généralement leur lieu d’origine (cela vaut aussi pour les Chrétiens et les Musulmans). On peut donc supposer que les érudits cités sont nés à Chinon, mais il est tout aussi possible qu’ils soient fils, petit-fils ou même au-delà d’un personnage né à Chinon. Ces possibilités incitent à la prudence ; de plus, elles rendraient plus plausible le fait que ces érudits ont exercé leur office hors de Touraine et même en des lieux éloignés[1]. Par ailleurs, déduire que le nom d’une ville inclus dans celui d’un érudit implique l’existence, dans cette ville, d’un cadre susceptible d’accueillir ses travaux est très discutable. Autant imaginer que Benoît de Sainte-Maure a écrit le Roman de Troie dans un scriptorium de sa ville natale, entouré d’érudits de sa qualité. On pourrait en dire autant de Guillaume de Lorris ou Jean de Meung, les deux auteurs du Roman de la Rose. Cette partie de l’exposé demande, pour le moins, à être nuancée.

– Reste le point essentiel, c’est-à-dire la source unique faisant état d’un massacre de Juifs à Chinon. « Comme mentionné plus haut, le massacre des Juifs à Chinon n’est relaté que dans une seule chronique, celle du Continuateur de la chronique de Guillaume de Nangis. Pourtant, ce document est digne de foi : son auteur était un moine de Saint-Denis écrivant la partie de la chronique s’étendant de 1317 à 1340. En général […]. » Il est surprenant de voir qualifier un auteur qui est resté anonyme et, de toute façon, c’est faire peu de cas de l’idéologie de ces copistes compilateurs, qui peut les pousser à manipuler les textes. Quoi que l’on pense de ce Continuateur, on ne peut négliger le fait que le texte qui établit le massacre de Juifs à Chinon en 1321 est unique, et qu’il n’a pas été repris (sauf erreur ou omission de ma part) dans d’autres versions de cette chronique. Ce caractère le rend éminemment suspect. Les présomptions sur lesquelles se fonde l’auteur pour affirmer que « les événements rapportés devraient être fiables » (malgré la restriction du conditionnel), n’emportent pas non plus la conviction du lecteur (cf. tout le passage de la p. 21 qui commence par « En général, les chroniques provenant du monastère de Saint-Denis »). Peut-être aurait-ce été le cas si l’auteur avait reproduit les textes des documents qu’elle cite en note (note 220[2]). Le commentaire ne lève pas ces doutes car il révèle, sans le dire explicitement, que le récit reprend des lieux communs de la littérature propre aux martyres, au point que la scène décrite aurait pu se passer en d’autres lieux, en d’autres temps et ne pas concerner forcément des Juifs. Le recours à d’autres textes (n. 221 et 223) pour avaliser cette interprétation joue aussi en sa défaveur. L’exégèse à laquelle se livre madame Holtmann-Mares tendrait, au contraire, à révéler dans ce court fragment toute sorte d’emprunts qui lui retire encore de son authenticité. Dans sa conclusion, l’auteur revient sur ce point essentiel et reconnaît honnêtement la fragilité du témoignage. Malheureusement, elle l’accompagne d’un commentaire qui cherche à surmonter la difficulté, au prix de contorsions difficilement acceptables : « Le fait que le massacre de Chinon en 1321 soit relaté dans une seule chronique pose la question de sa vraisemblance. Pourtant, la source semble digne de foi. Le massacre en soi fait partie d’un nombre élevé de massacres du même genre, survenus dans toute la France au cours du printemps et de l’été 1321 ». J’ai tenu à reproduire littéralement ce passage afin que l’on puisse mesurer l’inanité des arguments (une profession de foi ?) avancés pour pallier la carence signalée dans la première phrase, et à laquelle je souscris pleinement.

 

Conclusion

J’arrête là mon commentaire, car il m’est pénible de critiquer une collègue dont le seul défaut a été de vouloir jouer un jeu qui s’est trouvé biaisé dès le départ. Lorsqu’on demande à un historien d’effectuer une recherche dans le but de justifier un projet établi au préalable[3], on le place dans les pires conditions qui soient, puisqu’on l’empêche de s’interroger sur le bien-fondé de cette opération. On aurait dû lui demander un état de la question, sans préjugés ni parti-pris, sur l’existence d’une communauté juive à Chinon et sur l’éventualité d’un massacre en 1321. Nul doute qu’étant donné ses connaissances, madame Holtmann-Mares se serait parfaitement acquittée de sa tâche, et je crois sincèrement qu’elle aurait abouti à des conclusions différentes mais plus solides. Mais qui oserait expliquer à des commanditaires inspirés par les meilleures intentions du monde (rendre hommage à une communauté persécutée) qu’on n’a aucune assurance que ce que disent et écrivent depuis des générations des érudits locaux est historiquement fondé ? Il suffit de voir combien il est difficile à un historien local de faire entendre une voix discordante pour considérer l’impossibilité de le faire pour un historien extérieur. Dans cette affaire, j’observe une fâcheuse inversion, en ce sens que la recherche perd sa raison d’être, qui est de se poser en préalable à toute initiative commémorative ou autre. Je ne peux m’empêcher de constater, en outre, que cet état de fait illustre assez bien les rapports conflictuels que vivent depuis quelque temps les historiens et les gouvernants de notre pays.

En conséquence, je suis prêt à appuyer la publication dans le Bulletin des Amis du Vieux Chinon d’une étude de madame Holtmann-Mares réalisée selon le point de vue que je viens d’indiquer. En revanche, je ne souhaite pas être associé, à quelque titre que ce soit, au projet tel qu’il est conçu aujourd’hui.

 

Dans sa réponse, M. Dubruel ne contredit pas mon analyse, mais justifie son soutien du projet par la qualité de l’œuvre proposée par l’artiste (« une dissémination d’étoiles enclavées dans un croissant de lune, médailles de 10 et 5 cm de diamètre de couleur bronze doré ») qui donnerait une identité à la place Victoire (lieu supposé de l’emplacement de la synagogue, au débouché du pont sur la Vienne), vouée pour l’heure à être un parking. Je lui adressai la réponse suivante :

 

Chère Micheline,

Tu n’as pas à t’excuser, encore moins à me rendre des comptes. Ce n’est pas une affaire de cet ordre qui pourra porter quelque atteinte que ce soit à notre amitié et, pour être franc, à ta place je serais tout aussi embarrassé que toi.

Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est bien la première fois (hormis quelques mots de Myriam Rémy, il y a quelques jours) que j’entends parler avec quelque détail de ce monument et du projet artistique dans lequel, semble-t-il, il s’intègre. C’eût été trop demander, sans doute : que les historiens “historient” dans leur coin à notre profit et nos vaches seront bien gardées.

À ta lecture, il me vient une idée, qui pourra éventuellement te servir. Si j’en juge par la description que tu en fais, le monument ne fait pas référence explicite au massacre. Dès lors, pourquoi ne pas se contenter de célébrer la présence d’une communauté juive dans notre bonne ville de Chinon (comme dans toutes les villes royales, au demeurant), dans le quartier où se trouvait selon certaine vraisemblance la synagogue ? Plaçons ce monument sous le signe de la vie, nos villes s’étant nourries de la coexistence entre groupes humains différents, et non sous celui de la mort, dans lequel Chinon s’est probablement moins illustrée que la plupart de ses voisines. On évitera un débat pénible autour du prétendu massacre et on redonnera à ce groupe humain la place qui lui revient dans notre histoire, tout en dénonçant le traitement discriminatoire dont il fut l’objet au début du xive siècle et qui entraîna sa dispersion et son exil.

Qu’en penses-tu ? Ne serait-ce pas un moyen efficace (et élégant, dirai-je) de concilier deux démarches qui, au départ, étaient irréductiblement opposées ?

 



[1] Je ne lis pas l’hébreu et serais donc mal venu de m’engager sur le terrain délicat du déchiffrage des textes, mais je souhaiterais être assuré que les normes graphiques de cette langue ne laissent aucun doute sur la leçon « Chinon » contenue dans les noms des personnages en question. Est-on bien sûr qu’on ne peut lire autre chose ? À reprendre sans les vérifier des informations déjà anciennes, on a un peu tendance à perdre de vue les textes authentiques. Je parle d’expérience.

Enfin, un dernier doute m’assaille. S’agissant d’un personnage s’appelant « de Chinon » et vivant en Bourgogne, ne pourrait-il s’agir de quelqu’un originaire de Château-Chinon, qui est beaucoup plus proche de ce territoire qu’une ville de Touraine ?

[2] Autant qu’il m’en souvienne, cette information est fournie par l’éditeur de la Chronique.

[3] Le sous-titre du mémoire est très explicite et involontairement comique : on présente l’étude historique comme un préalable, mais on reconnaît que la nature de la réalisation finale est déjà défini : une œuvre artistique commanditée par la Fondation de France. Que l’on m’explique en quoi consiste, dans ces conditions, le ‘préalable’ de la recherche.

Les Amis du Vieux Chinon ont cent ans

Les Amis du Vieux Chinon ont cent ans

Les Amis du Vieux Chinon ont cent ans

 

À l’occasion des 60 ans de la Société, James Richard relate les circonstances de la fondation de notre Société, à laquelle il avait été étroitement associé par son père, témoin et acteur de l’événement. Le récit est sans doute quelque peu romancé, mais il nous transmet l’essentiel des faits et des propos.

La première étincelle jaillit un soir de l’hiver 1904, à l’issue d’une réunion de caractère corporatif. Dans une des salles de notre Hôtel de Ville, autour de plusieurs Conseillers Municipaux, deux architectes, une majorité d’entrepreneurs et plusieurs fonctionnaires de la Ville étaient rassemblés. Avant de se séparer, les assistants échangeaient les propos les plus divers, dont l’un, cependant, émergeant de cette confusion, rallia l’attention de l’assemblée. Son auteur déplorait l’inconscience et, souvent, l’indifférence avec laquelle étaient considérées tant de vieilles choses, témoins du passé local et, plus tristement encore, tant de ces édifices, exemples émouvants de l’architecture d’autrefois.

L’idée naquit d’organiser une exposition « de ces reliques » dans le but « d’éveiller, parmi les Chinonais, l’amour de notre grandeur passée ».

Tout est dit, en effet, dans cette évocation. Ces personnes, que leur goût ou leurs fonctions poussaient à se mêler de près à l’administration de la cité, partageaient un intérêt commun pour une histoire dont ils percevaient la richesse. Ils voyaient bien que cet avis n’était guère partagé par leurs concitoyens mais ils entretenaient l’espoir qu’il ne faudrait pas grand-chose pour l’éveiller chez eux. Ce projet encore vague prit corps dans une exposition et non pas, observons-le bien, dans la création d’une association spécifique, même si la fondation de celle-ci s’imposa bien vite aux yeux de tous.

Cet événement fortuit est le point de départ d’une aventure qui se poursuit depuis un siècle et qui est loin, du moins est-ce notre secret espoir, d’avoir atteint son terme.

Retracer en moins d’une heure l’histoire de notre Société pendant ce siècle d’existence est une tâche à vrai dire impossible, tant il est vrai que les péripéties furent nombreuses et que des circonstances, politiques et autres, très diverses pesèrent sur son cours. Il faudrait s’appuyer sur des informations indiscutables et exhaustives, multiplier les points de vue et jeter un regard critique sur tous les événements, même les plus apparemment anodins.

Je n’ai pour moi que d’avoir relu attentivement les comptes rendus de délibération du Bureau, du Conseil d’Administration et de l’Assemblée Générale et de pouvoir m’appuyer sur ma propre expérience ainsi que sur les témoignages que j’ai pu recueillir au long des 25 années pendant lesquelles j’ai partagé les activités de notre Société.

Dans une première partie, que je veillerai à faire la plus courte possible pour ne pas vous lasser, je dresserai un tableau statistique de la vie des AVC. Je prolongerai cette partie par une sorte d’éphéméride, dans lequel j’énumérerai des événements insolites, par eux-mêmes ou par leur répétition, en espérant vous égayer quelque peu. Enfin, dans le but de rendre hommage à Gabriel Marteau, je projetterai quelques diapositives de la précieuse collection dont son fils, -qu’il en soit remercié ici publiquement-, a bien voulu faire récemment don à la Société. [Remerciements à Micheline Dubruel, qui a accepté de dépouiller les anciennes archives à mon intention, et à Joyce Canel, dont le goût esthétique et pédagogique si sûr, m’a orienté dans le choix des diapositives].

I. Les hommes et l’administration

A. Administrateurs

En 100 ans, la Société n’a connu que 8 Présidents et seulement 3 depuis 1935, date de l’élection d’André Boucher. Celui-ci a occupé les fonctions pendant 41 ans ; son successeur, Raymond Mauny, pendant 10 ans ; l’actuel Président est en poste depuis 18 ans. Ces cas de longévité sont très exceptionnels au début de l’histoire de la Société. Entre 1905 et 1935, se sont succédé : le Dr E. Faucillon (1905-1908), James Picot, architecte municipal (1908-1913), Eugène Meschin, avocat (1913-1918), J. Fougerat, Conservateur des Hypothèques (1918-1921), Justin Richard, entrepreneur (1921-1935). Les raisons de leur démission sont multiples, et généralement liées à l’âge ou à l’état de santé. Eugène Meschin constitue, quant à lui, un cas insolite et qui reste encore pour moi passablement obscur. À peine élu, il est mobilisé et le restera pendant toute la durée de la Guerre, mais garde formellement le titre. À la fin de celle-ci, il est remplacé, sans explications, sans que l’on sache ce qu’il est advenu de lui.

Les Présidents s’appuient sur des équipes (Bureau et Conseil) qui se renouvellent constamment, soit que certains de leurs membres sont appelés à couvrir les postes de responsabilité devenus vacants, soit parce qu’ils se retirent. Parmi les membres du Bureau, on trouve des cas de longévité remarquables, comme celui du Trésorier Bouchet-Roullet, du Vice-Président René Baugin, de Justin Richard qui fut longtemps Vice-Président avant depuis devenir Président, de son fils, James C. Richard, qui occupa des postes de responsabilité de son retour au pays en 1944 jusqu’à sa mort en 1972, enfin Raymond Mauny, dont le nom apparaît pour la première fois en 1947 et qui se retirera en 1987.

B. Adhérents

Une Association ne se réduit pas à ses administrateurs, pour important que soit leur rôle, mais doit pouvoir compter aussi sur des adhérents. Ils sont près de 200, lors de la création (145 titulaires et une cinquantaine d’associés). Leur chiffre montera progressivement jusqu’à 300, chiffre qui constitue depuis une moyenne, même si, ces dernières années, nous avons approché les 400. Le chiffre est conséquent, compte tenu de la population relativement faible de la population concernée (un arrondissement dépourvu de grande agglomération et essentiellement rural). La composition de l’Assemblée a évolué, mais nous connaissons mieux celle des premières années que la composition actuelle, parce que nous avons négligé de demander à chacun d’indiquer leur profession. Ce qui frappe, sous réserve de vérification, c’est le grand nombre de notables cotisants au début du xxe siècle, élus nationaux et locaux, hommes de lettres parfois prestigieux (6 h). Un travail reste à faire pour analyser la sociologie de notre Société et se donner les moyens de mieux connaître la situation actuelle.

Une autre constante est le faible intérêt de la population locale, avec lequel contraste l’attachement à la Société des personnes qui ont dû s’expatrier. Les propos sévères tenus par A. Boucher en 1952 sont en partie encore d’actualité (6 m).

C. Statuts et fonctionnement

Les premiers statuts sont conformes aux statuts types imposés par la loi de 1901. Ils seront modifiés en 1915 pour s’adapter aux exigences de la déclaration d’utilité publique, c’est-à-dire concrètement, comme cela est clairement dit à l’époque, dans un but intéressé, permettre à la Société de recevoir des dons et des legs. Entre 1920, date à laquelle une légère modification sera apportée (cf. éphéméride) et 1986, ils ne subiront pas d’autre modification que la création en 1980 de membres associés. En 1987, un toilettage complet est réalisé afin de les adapter à une réalité qui a beaucoup changé en 80 ans.

En matière de fonctionnement, la Société se distingue des sociétés savantes traditionnelles en ce qu’elle n’instaure pas de séances de travail, malgré une timide tentative en 1909. La raison en est sans doute que les AVC ont accordé, dès leur fondation, une certaine priorité au Musée, ce qui leur a donné un statut particulier, que traduit bien l’appellation Société d’histoire locale. Pour satisfaire à la curiosité intellectuelle de ses membres, on a eu recours à plusieurs formules différentes, comme des communications en séance de Bureau ou lors des AG, mais qui furent sans lendemain. Après la Grande Guerre, la Société s’installe dans une espèce de somnolence d’où elle ne sortira vraiment que lorsque R. Mauny, ayant quitté son poste de Dakar, devint Professeur à la Sorbonne et Secrétaire Général (1964). La présence de cet homme actif, rompu dès son adolescence (avec son ami Jean Zocchetti) au travail sur le terrain chinonais, et formé à des activités telles que la recherche ou les techniques de l’exposition scientifique, donna un nouvel essor dont témoignent les comptes rendus de plus en plus nourris publiés dans le Bulletin.

À la décharge des responsables, il faut dire que la Société manque cruellement d’espace, tant pour son Musée que pour ses archives ou pour la communication avec ses adhérents. Cet état de fait connaîtra une nette amélioration lors de l’emménagement dans cette Maison des États-Généraux, même si elle présente de graves inconvénients dans la distribution de ses pièces.

D. Finances

Chacun sait que l’état des finances est un exact reflet de l’activité d’une Société et de ses rapports avec le contexte politique. Les AVC connaissent une première période relativement florissante ; elle s’offre même le luxe de dispenser ses adhérents de cotisation pendant la première année de la Guerre. Après 1919, la situation change sous le coup de l’inflation, à laquelle des personnes habituées à la stabilité du franc or n’étaient guère habitués. Ce fut un véritable traumatisme. On doit à un remarquable administrateur, le Trésorier Bouché-Roullet, dont les rapports sont des modèles de rigueur et de clarté, d’avoir maintenu la Société à flot. La fin de la Deuxième Guerre Mondiale se traduisit par un situation encore pire, car l’inflation atteint des sommets inconnus jusque là. La Société traîna ce boulet pendant 30 ans, jusqu’à ce qu’elle puisse bénéficier du providentiel héritage laissé par M. Székély, qui mérite bien d’avoir donné son nom à la salle du 2e étage du Musée. Depuis, la situation s’est stabilisée et même améliorée depuis peu, grâce à une gestion rigoureuse couplée à une adroite politique de convention et de recherches de subventions.

On ne saurait trop insister sur cet aspect, car disposer d’une certaine marge financière offre la possibilité d’une autonomie rassurante à l’égard des institutions et administrations et autorise la prise d’initiatives. Il n’y a rien de plus triste que de devoir gérer la pénurie et rien de plus satisfaisant que de pouvoir s’exprimer sans avoir à brider son enthousiasme. Quelles perspectives offrons-nous à des jeunes talents lorsque nous les invitons à partager les affres d’une gestion étroite ? Comment s’étonner dès lors qu’ils soient peu attirés par nos Sociétés ? En revanche, gageons qu’ils nous rejoindront si nous leur offrons la possibilité d’entreprendre et d’orienter dans le sens qui leur plaît les activités qui sont de leur compétence.

II. L’environnement culturel et les activités

A. Relations avec d’autres sociétés

Les AVC naissent à une époque de vide relatif en matière de sociétés culturelles. La SAT n’a pas de rivale en Touraine. Jusqu’à un certain point, la création des AVC vise à briser ce monopole, comme l’exprime franchement le premier Président lors de la séance de fondation. C’est dans ce sens qu’il faut interpréter aussi la précocité et la constance des rapports que la nouvelle société chinonaise entretient avec ses voisines de Loudun et Saumur, d’importance sensiblement équivalente. Dès 1912, elles organisent en commun des excursions sur le territoire de l’une ou de l’autre, celle de Saumur ayant, en particulier, la responsabilité de susciter un intérêt historique et archéologique pour l’abbaye de Fontevraud. Les responsables des AVC accueillent volontiers, pour leur faire visiter Chinon et ses environs, des associations de toute nature et nationalité. Mais ce qui nous intéresse avant tout, ce sont les rapports qu’elle a entretenus avec les sociétés culturelles locales.

La première à se manifester, furent les Amis de Rabelais et de la Devinière (1949). Cette création éveille de la sympathie chez les responsables des AVC (7 m), sans doute parce qu’elle garantit la préservation de la Devinière, pour laquelle ils se battent depuis de nombreuses années. À l’égard du projet qui aboutira à la création de Connaissance de Jeanne d’Arc, l’enthousiasme est mitigé (7 mb). Il serait plus juste de parler de réticence. C’est que l’initiative de M. Dontanwille (1958) interfère directement avec un vieux projet des AVC, qui consistait à créer un musée consacré à Jeanne d’Arc, projet qui fut repoussé faute de lieu pour l’accueillir. Par ailleurs, notre Société n’avait pas ménagé ses efforts pour commémorer la Pucelle et se voyait, en quelque sorte, privée d’un domaine d’activités qu’elle estimait devoir lui revenir. Pourtant, le Bureau se montra très coopératif dès l’installation, en 1960, des collections dans la Tour de l’Horloge, au point que la presque totalité des responsables de la nouvelle société, dans les années 60 et 70, sont les mêmes que ceux qui, à l’époque, animent les AVC (8, h). Il en ira de même à partir de 1987, car je me refusai à succéder à R. Mauny, à la suite d’une séance éprouvante, qui ne cesse de me hanter encore aujourd’hui. Pendant quelques années, Albert Héron anima C.A.I.N.O., qui se consacra à la restauration d’édifices ou au déblaiement de dolmens et autres monuments ruraux. Cette association eut son utilité et n’entrait pas en concurrence directe avec les AVC, car elle répondait au talent réel de son promoteur pour animer des équipes sur le terrain et mobiliser des aides efficaces.

B. Activités

Je citerai pour mémoire l’activité touristique que les statuts primitifs présentent comme un des objectifs de la nouvelle Société. Elle cessa en 1938, quelques années après la création d’un syndicat d’initiatives (1931), qui rendit inutile que les AVC se préoccupent de cette question. Cette activité occupa, cependant, les responsables pendant des années, donnant lieu à la publication d’un guide illustré, qui connut trois éditions, et les obligeant à accueillir les visiteurs, c’est-à-dire à les guider dans les visites mais aussi à leur trouver un hébergement. Voici un extrait du compte rendu de l’AG de 1924 qui donne une bonne idée du programme proposé :

Accompagnés par un guide choisi par le Bureau [M. Marquis], les touristes sont conduits depuis les hôtels où ils sont descendus jusqu’au lieu de départ des auto-cars. En donnant toutes les explications utiles, le guide fait remarquer les vieilles demeures de la rue Voltaire et termine par une visite à notre musée, dont les objets les plus intéressants sont signalés aux visiteurs.

Faute de séances de travail, on aurait pu s’attendre à ce que des conférences régulières en tiennent lieu. Ce choix que nous avons personnellement fait, il y a une bonne dizaine d’années, ne fut pas celui de nos prédécesseurs. Certes, ils pratiquèrent cet exercice avec une certaine assiduité, depuis 1908, date où fut prononcée la première d’entre elles (éphéméride), mais le plus souvent dans le cadre plus restreint de l’AG ou du Bureau. Au début de son mandat, André Boucher tenta de restaurer cette pratique mais il renonça après une expérience qui connut pourtant un beau succès (Norbert Casteret, 1947, éphéméride).

Les excursions furent une pratique plus constante. Elles connurent un rythme annuel de 1908 à 1914 ; se firent très rares jusqu’au début des années soixante ; puis redevinrent annuelles à compter de 1965. Depuis cette date, la Société n’a jamais manqué le rendez-vous qui, depuis 1969, est invariablement placé au début du mois de septembre. Depuis quelques années, l’excursion annuelle est doublé de sorties d’une ½ journée pendant la belle saison, pour permettre aux adhérents « expatriés » de participer aux activités de la Société.

Parmi les autres activités notables, je citerai le feu de la Saint-Jean dont R. Mauny rétablit le rite devant l’ermitage de Jean de Chinon en 1981. Avant de danser autour du foyer, Dorothée Kleinmann avait procédé à la cuisson du pain dans le four du curé Breton, puis elle allait puiser, à minuit tapantes, en compagnie de Jean-Baptiste Zocchetti (ou de quelqu’un d’autre ?), un peu de cette eau qui est censée guérir les maux d’yeux, et que je vous conjure de ne pas appliquer sur les vôtres, pour le salut de votre santé et la préservation de ma tranquillité.

III. Défense du patrimoine

Parmi les 4 objectifs fixés par les statuts de 1905 figure en 3e lieu celui de « veiller à la conservation des sites pittoresques, des antiques demeures et autres monuments présentant quelque intérêt architectural, historique, archéologique ». Cette mission fondamentale, on suppose qu’elle était prioritaire pour les personnalités réunies à la Mairie cette soirée de l’hiver 1904 dont nous a parlé James C. Richard. De fait, elle occupe la première place dans les préoccupations des futurs administrateurs de la Société.

A. Conservation des vestiges anciens

Conscients que la richesse principale du Chinonais consiste dans les vestiges de son passé, les AVC veillent très précisément à éviter des destructions inutiles. C’est ainsi qu’elle proteste énergiquement contre la destruction de la Tour de la Parerie, dernier vestige de la muraille du xve siècle, en dépit des assurances formelles pour sa conservation, données par les autorités municipales. Le patrimoine johannique est de ceux que l’on veille le plus à ménager, même si parfois cela s’apparente à du folklore, comme pour la margelle du puits, dont il est question dès 1913 et encore en 1937. Ce désir de préserver l’archaïsme de la ville va jusqu’à vouloir redonner à certaines rues leur nom ancien, idée à laquelle R. Mauny se montre très attaché. Certaines démarches aboutissent à des résultats positifs : ainsi parvient-on à éviter que les Allemands n’envoient la statue de Rabelais à la fonderie, ce qui n’est pas un mince exploit ; ou que le pont reconstruit ne soit enlaidi par une arche de 30 m d’ouverture.

En revanche, on n’émet pas la moindre réserve contre le projet de destruction du théâtre, ni contre la démolition de l’église Saint-Jacques. Il est vrai qu’il ne restait que de rares vestiges de l’édifice primitif et que l’on veilla à sauver les plus significatifs.

Mais il ne suffit pas de conserver ce qui existe, encore faut-il que ces restes d’un glorieux passé ne soient pas défigurés par des restaurations intempestives. La philosophie prônée s’inspire du principe exprimé par G. Richault dans son Histoire de Chinon, à savoir conserver « intact le décor du passé » ou, selon une formule frappante consacrée à la préservation du château, « ne pas porter atteinte à l’austère et définitive beauté dont la nature se plaît à parer les ruines ! ». (II, 465 ; G. Richault, p. 462). Ces principes trouvent une expression privilégiée dans la volonté de restaurer « sans diminuer le cachet architectural des vieilles façades ». On dénonce donc les crépis malencontreux qui défigurent les maisons anciennes et on obtient que la Ville vote un budget propre à favoriser cette pratique de la part des propriétaires.

B. Rôle institutionnel des AVC dans la préservation du patrimoine

La Société ne se contente pas de s’attribuer à elle-même un rôle actif dans ce domaine. Elle est reconnue par l’Administration comme un acteur essentiel de la conservation du patrimoine. Dès 1920, le Ministère des Beaux-Arts lui demande de dresser une liste « des monuments et objets intéressant les arts ou l’histoire, situés dans l’arrondissement de Chinon, encore non classés et dont l’intérêt archéologique pourrait déterminer ce classement ». Dans ce même ordre d’idées, en 1966, elle est associée à la SAT pour dresser un Inventaire Général des Monuments et Richesses artistiques, sous la responsabilité du Conseil Général (prémices du poste de G. Du Chazaud ?).

Forte de cette reconnaissance institutionnelle, la Société prend en 1963 une initiative qui s’avérera riche de conséquences par la suite.

Elle « [attire] l’attention du Ministre des Affaires Culturelles sur l’intérêt historique présenté par les vieux quartiers de notre ville et lui demande de faire bénéficier Chinon de la loi du 4 août 1962 sur la protection du patrimoine artistique et esthétique de la France. Notre démarche n’a pas été vaine puisque le Maire de Chinon a été saisi de propositions de la Société Auxiliaire de Restauration du Patrimoine Immobilier d’Intérêt National (S.A.R.PI.). Des pourparlers sont en cours, une demande de création de secteur sauvegardé est dès maintenant adressée au Ministère et nous souhaitons qu’elle aboutisse bientôt à un heureux résultat. Quant à nous, nous ferons tous nos efforts pour que se réalise un projet auquel est lié l’avenir touristique de notre cité ».

De fait, peu de temps après, on apprend que « la Commission Nationale des Secteurs sauvegardés vient de retenir Chinon parmi les villes dont la partie historique mérite la mise au point d’un plan de sauvegarde et de mise en valeur ». Cette initiative au plus haut niveau, qui doit beaucoup à l’entregent de R. Mauny, permit à Chinon d’être la deuxième ville de France, après Sarlat, à bénéficier des effets de la loi Malraux. Ce fut le point de départ d’une politique de sauvegarde qui n’a pas cessé depuis. Il est bon que vous sachiez que les AVC ont eu une part primordiale dans son déclenchement.

C. Les AVC et la protection des monuments

Il serait fastidieux de décrire par le menu toutes les initiatives, généralement sous forme de vœux votés par l’AG, que les AVC prirent pour défendre les monuments les plus remarquables du secteur concerné. Je ne citerai ici que les principaux en tentant de synthétiser le contenu de la demande formulée.

À tout seigneur tout honneur : le château fut un souci constant pour notre Société, surtout, bien évidemment, avant que le Conseil Général ne consacre à sa gestion des moyens conséquents. Jusqu’à la Deuxième Guerre, la philosophie était de protéger les ruines et de les entretenir. À partir de 1947, et à l’initiative de R. Mauny qui ne cessera de défendre cette thèse par la suite, on préconise la reconstitution des Logis royaux. En 1964, la demande devient plus précise puisque l’on préconise leur couverture. En 1978, on consacre 60% de l’héritage de Székély à la pose de dalles de ciment. Le but poursuivi, outre la reconstruction de cette partie de la forteresse est d’aménager des locaux pour regrouper les Musées de Chinon en un seul lieu, fréquenté par un nombre de touristes bien plus important que celui qui visite la ville.

Pour des raisons analogues, dès 1956, la Société poussera la Municipalité à acquérir les maisons du Grand Carroi, afin d’y installer son Musée, ce qu’elle obtiendra en 1963, mais seulement pour le 44, la Ville ayant dû se défaire de la Maison Rouge pour des raisons financières. De même elle fit acheter la chapelle Sainte-Radegonde en 1957, et se chargea de la remettre en état, pour une ouverture officielle en 1960. Dès 1966, elle formula le vœu de voir la Collégiale Saint-Mexme, -dans un premier temps le narthex-, libérée de l’école qui l’occupait.

Par ailleurs, elle contribua, en 1920, au classement de l’église de Parilly, à celui de la Devinière, en 1929, et participa au montage qui permit de sauver l’église de Rigny.

III. Musées, Bibliothèque et publication

A. Les Musées : locaux et objet

J’ai déjà signalé que la création d’une collection d’objets et de documents se rapportant à l’histoire de Chinon constitua le thème principal de la réunion de 1904. Cette initiative trouva immédiatement un écho favorable auprès de la population, de sorte qu’en peu de mois, il fut possible de mettre sur pied une Exposition d’Art Rétrospectif et d’Histoire Locale, inaugurée lors du Comice Agricole de 1905 (19 et 20 août). À partir de là, les faits s’enchaînent : recherche d’un local approprié (la Maison à la gargouille de la rue Jean-Jacques Rousseau), installation d’un Musée, animations autour du fonds muséographique, nouvelles acquisitions, etc. Malheureusement, la Guerre vint couper cet élan, en empêchant l’acquisition de la Maison du Gouvernement, qui aurait offert un cadre excellent à ce Musée et aux bureaux de la Société. Il fallut attendre 1922 pour disposer de locaux plus spacieux, le 81, rue Voltaire, gracieusement mis à la disposition par la Ville.

Ils s’avérèrent bien vite trop petits, malgré une extension au premier étage en 1936. Ce manque de place, constamment dénoncé par les responsables, empêcha la création d’une salle d’exposition spécialement consacrée à Jeanne d’Arc, qui aurait pu servir d’amorce à une section fournie, entièrement dévolue à la Pucelle. Le déménagement en 1973 au Grand Carroi apporta un bol d’air, bien qu’à l’usage, le bâtiment apparut plutôt mal adapté à l’usage d’un Musée.

Les collections se sont constituées peu à peu, au hasard des dons et legs, ce qui, certes, permettait de couvrir un maximum de domaines, mais n’autorisait pas une véritable politique muséale, condamnant le Musée à être une espèce de « Grenier historique » du Chinonais. Cette variété ne manque pas de charme en soi, mais exige un réel talent pour que l’exposition ne vire pas au fourre-tout. Heureusement, pour compenser cette inévitable dispersion, les AVC purent réunir certains ensembles homogènes : le dépôt des Monuments Historiques, juste avant la Grande Guerre, constitué principalement de statues (dépôt dit d’Azay-le-Rideau, parce que les objets étaient conservés dans ce château) ; certains legs et dons familiaux. Mais c’est surtout sous le mandat de R. Mauny et B. Terray, son Conservateur, et grâce à l’apport de l’héritage de Székély, que la Société constitua des fonds spécialisés : la batellerie, pour laquelle François Ayrault se chargea de construire un ensemble remarquable de maquettes ; la faïence de Langeais, la seule production de qualité dans ce domaine, pour lequel B. Terray manifestait un goût proclamé et une réelle compétence.

Il faut inscrire dans cette démarche de spécialisation des fonds la création du Musée d’Arts et Traditions Populaires de Sainte-Radegonde. Les AVC ne pouvaient pas rester indifférents à la vogue des musées des savoir-faire ruraux du xixe siècle, qui se multipliaient dans la Région comme partout en France, avant de prendre la forme d’éco-musées. Mais, en prenant l’initiative de cette création, la Société satisfaisait à deux obligations : créer un lieu d’exposition spécifique pour un matériel nombreux et parfois très encombrant ; occuper utilement les caves voisines de la chapelle qui, sans cela, seraient restées vides. L’association d’un site archéologique et d’une exposition de techniques anciennes peut paraître surprenante. Reconnaissons, cependant, que le troglodytisme qui leur est commun la rend viable, pour peu que le visiteur l’accepte comme le témoignage tardif de l’art des hommes à investir pour leur habitat les lieux les plus hétéroclites.

C’est pour les mêmes raisons que fut décidé le déménagement des collections concernant la batellerie dans un Musée aménagé à cet effet. Le manque de place, mais aussi l’inadaptation d’une salle juchée au 2e étage d’un immeuble ancien, éloigné de la rivière, à la présentation d’objets qui renvoient à tout moment à celle-ci justifiaient cette mesure. J’ajouterai que j’étais particulièrement favorable au fait de confier ces collections et le soin de les présenter et de les gérer à des personnes compétentes, qu’il s’agisse de l’architecte ou des conservateurs désignés à cet effet. L’échec momentané de ce projet ne doit pas nous faire dévier de cette ligne, car ses causes sont à chercher ailleurs.

À l’origine, le fonds ne comprenait que des objets appartenant à la Société, à l’exclusion du dépôt d’Azay-le-Rideau déjà mentionné. En 1947, la Mairie lui confia le Portrait de Rabelais d’Eugène Delacroix, qui fut restauré à Tours en 1956. La Chape de Saint-Mexme vint le rejoindre plus tard (1975). Parmi les fonds originaux, il faut citer aussi celui que se chargea de décrire et d’enrichir Gérard Cordier, à savoir le fonds préhistorique [très bientôt, il va faire l’objet d’un inventaire publié sous forme de volume, dans le cadre du centenaire].

La présentation des collections a toujours été le fait de Conservateurs bénévoles. On n’a pas gardé d’images du Musée primitif, aussi est-il difficile de se faire une idée exacte de l’aspect qu’il présentait au visiteur. En revanche, on possède un ensemble de diapositives intéressantes, dues à Gabriel Marteau (dont je vous présenterai un bref échantillon tout à l’heure), qui témoigne assez bien de la conception que défendirent des personnalités telles que James C. Richard et Noémie Marquis, qui se chargèrent de l’aménagement du 81, rue Voltaire.

Le recours à des expositions temporaires a été rare jusqu’à une date récente. Généralement, elles étaient inspirés par la nécessité de commémorer une date ou un personnage historiques : 4e centenaire de Rabelais (1953), commémoration de la mort de Charles VII (1961), fêtes johanniques de 1979. Mérite une mention spéciale celle qui fut préparée en 1974 sous la direction du Dr Bisson, à laquelle Chinon fut conviée de participer au titre de ville d’art et d’histoire (désignation avant la lettre), et qui obtint un prix régional et le droit d’être exposée à la Conciergerie à Paris. Le Dr Bisson y consacra un panneau à la dénonciation du projet d’aménagement urbain de l’architecte Vitry, qui défonçait une bonne partie de la vieille ville, afin de faciliter la circulation automobile. Les AVC s’étaient vigoureusement engagés dans le combat contre ce projet néfaste.

B. La Bibliothèque

La bibliothèque, aujourd’hui sans conteste un des fleurons de notre Société, eut un début d’existence pour le moins discret. Il est rare qu’elle fasse l’objet d’une mention spécifique dans les délibérations. Ce n’est qu’à partir de 1927 que les dons d’ouvrages sont mentionnés, à la suite des dons faits au Musée. Pour en savoir plus, il faut se reporter au cahier d’entrées, où les publications côtoient les objets muséographiques. Dans le Bulletin, on ne fait état que des dons d’archives importants : papiers Ruelle, 1er sous-préfet de Chinon (1927), documents réunis par le Dr Faucillon (1946), Papiers Piquet (1956), fonds Jeanne d’Arc offert par la R.-P. Scott (1975), bibliothèque de Székély (1978), à quoi j’ajouterai les Papiers Mauny et Papiers de Grandmaison (1992).

En 1967, A. Boucher déplore l’absence d’un bibliothécaire et le fait que les fonds ne soient pas classés méthodiquement. Veyret-Logérias s’en charge à partir de 1968 mais n’achèvera pas sa tâche. Il faudra attendre les années 1980 pour qu’une véritable réorganisation soit entreprise, d’abord par Luc Boisnard, aidé de M.-F. Leterreux, puis par Oscar Tapper, en 1988. Ce n’est qu’à partir de ce moment que le poste de Bibliothécaire est régulièrement pourvu d’un titulaire et qu’un budget propre lui est attribué.

L’originalité du fonds réside d’abord dans la quasi exhaustivité des collections d’ouvrages imprimés traitant du Chinonais et, plus largement, de la Touraine. Elle est due aussi à la présence de deux collections non négligeables : le fonds Rabelais, qui contient une série complète de revues ainsi que des publications rares ; le fonds Jeanne d’Arc, riche d’ouvrages relativement anciens. Il faut ajouter une collection de journaux locaux, certes incomplète mais copieuse et un fonds nourri d’archives, qui contient quelques perles rares. Cette description montre que dans la constitution des collections le hasard a joué un certain rôle mais, qu’à un certain moment, le fonds était assez riche pour qu’on puisse envisager de former des séries homogènes et aussi complètes que possible. Ce fonds n’est pas dépourvu non plus d’un certain éclectisme dont témoignent les échanges de publication avec des sociétés sœurs, entrepris dès 1918, qui dénote chez les responsables de l’époque la volonté de ne pas se limiter à la Touraine stricto sensu.

C. Publications

On ne saurait clore cet exposé sans faire état même rapidement des publications réalisées par la Société. L’essentiel de ce chapitre sera occupé par le Bulletin.

Il constitue à la fois l’organe de liaison avec les adhérents et le support de diffusion des résultats des recherches menées localement. Sa publication est donc essentielle à un bon fonctionnement de la Société. Le Bulletin donne une image précise de la vie de la Société, non seulement par son contenu mais aussi par sa régularité. Pourtant la périodicité de sa publication est loin d’être exemplaire. Les responsables en sont conscients et s’en excusent régulièrement. On comprend leur gêne, car la remise du Bulletin est, en fin de compte, la seule contre-partie tangible du versement de la cotisation par les adhérents.

De tout temps, son impression correspond au principal poste budgétaire de dépenses, celui qui puise le plus largement dans le produit des cotisations qui constituent, de leur côté, l’essentiel des recettes. C’est ce qui explique que dans certains cas, rares heureusement, on dut recourir à l’expédient de publier une n° biennal, en même temps que l’on percevait deux cotisations (1945-1948).

La formule évolue au cours des temps, sous l’influence du contenu, qui s’enrichit de plus en plus, et de l’évolution des domaines d’intérêt. Mais l’on tend, au fur et à mesure que les années passent, à créer des rubriques qui se retrouvent d’une année à l’autre, de même que l’on veille à standardiser certaines d’entre elles (Vie de la Société, Chronique archéologique, etc.). Le caractère de publication scientifique s’accentue aussi, avec l’apparition d’une rubrique bibliographique (Notes de lecture), celle de numéros thématiques et la publication de textes rédigés par des collaborateurs occasionnels et extérieurs.

Pour compléter le chapitre des publications, il faudrait citer quelques ouvrages, dont le précieux Répertoire numérique des Archives Municipales de Chinon (Skorka, Thibault, 1983) et l’ouvrage de Stephan Meller, sur Chinon pendant la Révolution (1989), ainsi que la gravure sur Chinon au 18e siècle et la carte-postale tirée du Cortège royal de Sainte-Radegonde.

Conclusion

Lors de notre journée commémorative du 5 décembre dernier, je tentai de replacer cet événement dans un contexte plus général : « La fondation de notre société est redevable d’une tradition, celle des Sociétés savantes, qui fleurit à partir de la moitié du xixe siècle (à la suite des Académies du siècle précédent, mais en se démarquant aussi d’elles) et connut un grand essor à la fin de ce siècle. Mais elle est aussi une conséquence directe d’une loi fondamentale de notre République, dont nous avons récemment commémoré le centenaire, la loi de 1901 sur les Associations. Cette conjonction s’est traduite, dans le Chinonais, par la création d’une société chargée de défendre et de faire connaître ce qui ne s’appelait pas encore le patrimoine, mais qui correspondait assez exactement à l’objet que ce terme recouvre aujourd’hui : les monuments, les paysages, ainsi que les grands moments et les grands personnages de son histoire ».

À l’issue de ce survol d’un siècle d’activités, il est permis de dire que la sauvegarde du patrimoine est, de tous les domaines dans lesquels notre Société eut à intervenir, celui qui la mobilisa de la façon la plus constante et celui dans lequel elle se montra la plus efficace. Rien que pour cela, il est permis de dire que son action fut utile et même nécessaire. Je n’aurai garde, cependant, d’oublier le travail quotidien, parfois obscur, non moins précieux puisqu’il a contribué à familiariser les habitants d’une région éloignée de grands centre urbains à des pratiques aussi essentielles que la fréquentation d’un Musée ou la lecture de travaux historiques. À ce titre, le Bulletin joue un rôle primordial, car il est la seule publication régulière locale, en dehors de la presse quotidienne, et le seul lien écrit direct avec le passé.

Mais, en définitive, l’essentiel est la communauté d’individus qui se retrouvent, à l’image de l’assemblée que vous formez ce soir, autour d’activités régulières, pour s’enrichir mutuellement tout en entretenant la mémoire d’une histoire qui leur est chère, et qui leur apprend à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent.

8 juin 2006