Les Amis du Vieux Chinon ont cent ans

Les Amis du Vieux Chinon ont cent ans

Les Amis du Vieux Chinon ont cent ans

Les Amis du Vieux Chinon ont cent ans

 

À l’occasion des 60 ans de la Société, James Richard relate les circonstances de la fondation de notre Société, à laquelle il avait été étroitement associé par son père, témoin et acteur de l’événement. Le récit est sans doute quelque peu romancé, mais il nous transmet l’essentiel des faits et des propos.

La première étincelle jaillit un soir de l’hiver 1904, à l’issue d’une réunion de caractère corporatif. Dans une des salles de notre Hôtel de Ville, autour de plusieurs Conseillers Municipaux, deux architectes, une majorité d’entrepreneurs et plusieurs fonctionnaires de la Ville étaient rassemblés. Avant de se séparer, les assistants échangeaient les propos les plus divers, dont l’un, cependant, émergeant de cette confusion, rallia l’attention de l’assemblée. Son auteur déplorait l’inconscience et, souvent, l’indifférence avec laquelle étaient considérées tant de vieilles choses, témoins du passé local et, plus tristement encore, tant de ces édifices, exemples émouvants de l’architecture d’autrefois.

L’idée naquit d’organiser une exposition « de ces reliques » dans le but « d’éveiller, parmi les Chinonais, l’amour de notre grandeur passée ».

Tout est dit, en effet, dans cette évocation. Ces personnes, que leur goût ou leurs fonctions poussaient à se mêler de près à l’administration de la cité, partageaient un intérêt commun pour une histoire dont ils percevaient la richesse. Ils voyaient bien que cet avis n’était guère partagé par leurs concitoyens mais ils entretenaient l’espoir qu’il ne faudrait pas grand-chose pour l’éveiller chez eux. Ce projet encore vague prit corps dans une exposition et non pas, observons-le bien, dans la création d’une association spécifique, même si la fondation de celle-ci s’imposa bien vite aux yeux de tous.

Cet événement fortuit est le point de départ d’une aventure qui se poursuit depuis un siècle et qui est loin, du moins est-ce notre secret espoir, d’avoir atteint son terme.

Retracer en moins d’une heure l’histoire de notre Société pendant ce siècle d’existence est une tâche à vrai dire impossible, tant il est vrai que les péripéties furent nombreuses et que des circonstances, politiques et autres, très diverses pesèrent sur son cours. Il faudrait s’appuyer sur des informations indiscutables et exhaustives, multiplier les points de vue et jeter un regard critique sur tous les événements, même les plus apparemment anodins.

Je n’ai pour moi que d’avoir relu attentivement les comptes rendus de délibération du Bureau, du Conseil d’Administration et de l’Assemblée Générale et de pouvoir m’appuyer sur ma propre expérience ainsi que sur les témoignages que j’ai pu recueillir au long des 25 années pendant lesquelles j’ai partagé les activités de notre Société.

Dans une première partie, que je veillerai à faire la plus courte possible pour ne pas vous lasser, je dresserai un tableau statistique de la vie des AVC. Je prolongerai cette partie par une sorte d’éphéméride, dans lequel j’énumérerai des événements insolites, par eux-mêmes ou par leur répétition, en espérant vous égayer quelque peu. Enfin, dans le but de rendre hommage à Gabriel Marteau, je projetterai quelques diapositives de la précieuse collection dont son fils, -qu’il en soit remercié ici publiquement-, a bien voulu faire récemment don à la Société. [Remerciements à Micheline Dubruel, qui a accepté de dépouiller les anciennes archives à mon intention, et à Joyce Canel, dont le goût esthétique et pédagogique si sûr, m’a orienté dans le choix des diapositives].

I. Les hommes et l’administration

A. Administrateurs

En 100 ans, la Société n’a connu que 8 Présidents et seulement 3 depuis 1935, date de l’élection d’André Boucher. Celui-ci a occupé les fonctions pendant 41 ans ; son successeur, Raymond Mauny, pendant 10 ans ; l’actuel Président est en poste depuis 18 ans. Ces cas de longévité sont très exceptionnels au début de l’histoire de la Société. Entre 1905 et 1935, se sont succédé : le Dr E. Faucillon (1905-1908), James Picot, architecte municipal (1908-1913), Eugène Meschin, avocat (1913-1918), J. Fougerat, Conservateur des Hypothèques (1918-1921), Justin Richard, entrepreneur (1921-1935). Les raisons de leur démission sont multiples, et généralement liées à l’âge ou à l’état de santé. Eugène Meschin constitue, quant à lui, un cas insolite et qui reste encore pour moi passablement obscur. À peine élu, il est mobilisé et le restera pendant toute la durée de la Guerre, mais garde formellement le titre. À la fin de celle-ci, il est remplacé, sans explications, sans que l’on sache ce qu’il est advenu de lui.

Les Présidents s’appuient sur des équipes (Bureau et Conseil) qui se renouvellent constamment, soit que certains de leurs membres sont appelés à couvrir les postes de responsabilité devenus vacants, soit parce qu’ils se retirent. Parmi les membres du Bureau, on trouve des cas de longévité remarquables, comme celui du Trésorier Bouchet-Roullet, du Vice-Président René Baugin, de Justin Richard qui fut longtemps Vice-Président avant depuis devenir Président, de son fils, James C. Richard, qui occupa des postes de responsabilité de son retour au pays en 1944 jusqu’à sa mort en 1972, enfin Raymond Mauny, dont le nom apparaît pour la première fois en 1947 et qui se retirera en 1987.

B. Adhérents

Une Association ne se réduit pas à ses administrateurs, pour important que soit leur rôle, mais doit pouvoir compter aussi sur des adhérents. Ils sont près de 200, lors de la création (145 titulaires et une cinquantaine d’associés). Leur chiffre montera progressivement jusqu’à 300, chiffre qui constitue depuis une moyenne, même si, ces dernières années, nous avons approché les 400. Le chiffre est conséquent, compte tenu de la population relativement faible de la population concernée (un arrondissement dépourvu de grande agglomération et essentiellement rural). La composition de l’Assemblée a évolué, mais nous connaissons mieux celle des premières années que la composition actuelle, parce que nous avons négligé de demander à chacun d’indiquer leur profession. Ce qui frappe, sous réserve de vérification, c’est le grand nombre de notables cotisants au début du xxe siècle, élus nationaux et locaux, hommes de lettres parfois prestigieux (6 h). Un travail reste à faire pour analyser la sociologie de notre Société et se donner les moyens de mieux connaître la situation actuelle.

Une autre constante est le faible intérêt de la population locale, avec lequel contraste l’attachement à la Société des personnes qui ont dû s’expatrier. Les propos sévères tenus par A. Boucher en 1952 sont en partie encore d’actualité (6 m).

C. Statuts et fonctionnement

Les premiers statuts sont conformes aux statuts types imposés par la loi de 1901. Ils seront modifiés en 1915 pour s’adapter aux exigences de la déclaration d’utilité publique, c’est-à-dire concrètement, comme cela est clairement dit à l’époque, dans un but intéressé, permettre à la Société de recevoir des dons et des legs. Entre 1920, date à laquelle une légère modification sera apportée (cf. éphéméride) et 1986, ils ne subiront pas d’autre modification que la création en 1980 de membres associés. En 1987, un toilettage complet est réalisé afin de les adapter à une réalité qui a beaucoup changé en 80 ans.

En matière de fonctionnement, la Société se distingue des sociétés savantes traditionnelles en ce qu’elle n’instaure pas de séances de travail, malgré une timide tentative en 1909. La raison en est sans doute que les AVC ont accordé, dès leur fondation, une certaine priorité au Musée, ce qui leur a donné un statut particulier, que traduit bien l’appellation Société d’histoire locale. Pour satisfaire à la curiosité intellectuelle de ses membres, on a eu recours à plusieurs formules différentes, comme des communications en séance de Bureau ou lors des AG, mais qui furent sans lendemain. Après la Grande Guerre, la Société s’installe dans une espèce de somnolence d’où elle ne sortira vraiment que lorsque R. Mauny, ayant quitté son poste de Dakar, devint Professeur à la Sorbonne et Secrétaire Général (1964). La présence de cet homme actif, rompu dès son adolescence (avec son ami Jean Zocchetti) au travail sur le terrain chinonais, et formé à des activités telles que la recherche ou les techniques de l’exposition scientifique, donna un nouvel essor dont témoignent les comptes rendus de plus en plus nourris publiés dans le Bulletin.

À la décharge des responsables, il faut dire que la Société manque cruellement d’espace, tant pour son Musée que pour ses archives ou pour la communication avec ses adhérents. Cet état de fait connaîtra une nette amélioration lors de l’emménagement dans cette Maison des États-Généraux, même si elle présente de graves inconvénients dans la distribution de ses pièces.

D. Finances

Chacun sait que l’état des finances est un exact reflet de l’activité d’une Société et de ses rapports avec le contexte politique. Les AVC connaissent une première période relativement florissante ; elle s’offre même le luxe de dispenser ses adhérents de cotisation pendant la première année de la Guerre. Après 1919, la situation change sous le coup de l’inflation, à laquelle des personnes habituées à la stabilité du franc or n’étaient guère habitués. Ce fut un véritable traumatisme. On doit à un remarquable administrateur, le Trésorier Bouché-Roullet, dont les rapports sont des modèles de rigueur et de clarté, d’avoir maintenu la Société à flot. La fin de la Deuxième Guerre Mondiale se traduisit par un situation encore pire, car l’inflation atteint des sommets inconnus jusque là. La Société traîna ce boulet pendant 30 ans, jusqu’à ce qu’elle puisse bénéficier du providentiel héritage laissé par M. Székély, qui mérite bien d’avoir donné son nom à la salle du 2e étage du Musée. Depuis, la situation s’est stabilisée et même améliorée depuis peu, grâce à une gestion rigoureuse couplée à une adroite politique de convention et de recherches de subventions.

On ne saurait trop insister sur cet aspect, car disposer d’une certaine marge financière offre la possibilité d’une autonomie rassurante à l’égard des institutions et administrations et autorise la prise d’initiatives. Il n’y a rien de plus triste que de devoir gérer la pénurie et rien de plus satisfaisant que de pouvoir s’exprimer sans avoir à brider son enthousiasme. Quelles perspectives offrons-nous à des jeunes talents lorsque nous les invitons à partager les affres d’une gestion étroite ? Comment s’étonner dès lors qu’ils soient peu attirés par nos Sociétés ? En revanche, gageons qu’ils nous rejoindront si nous leur offrons la possibilité d’entreprendre et d’orienter dans le sens qui leur plaît les activités qui sont de leur compétence.

II. L’environnement culturel et les activités

A. Relations avec d’autres sociétés

Les AVC naissent à une époque de vide relatif en matière de sociétés culturelles. La SAT n’a pas de rivale en Touraine. Jusqu’à un certain point, la création des AVC vise à briser ce monopole, comme l’exprime franchement le premier Président lors de la séance de fondation. C’est dans ce sens qu’il faut interpréter aussi la précocité et la constance des rapports que la nouvelle société chinonaise entretient avec ses voisines de Loudun et Saumur, d’importance sensiblement équivalente. Dès 1912, elles organisent en commun des excursions sur le territoire de l’une ou de l’autre, celle de Saumur ayant, en particulier, la responsabilité de susciter un intérêt historique et archéologique pour l’abbaye de Fontevraud. Les responsables des AVC accueillent volontiers, pour leur faire visiter Chinon et ses environs, des associations de toute nature et nationalité. Mais ce qui nous intéresse avant tout, ce sont les rapports qu’elle a entretenus avec les sociétés culturelles locales.

La première à se manifester, furent les Amis de Rabelais et de la Devinière (1949). Cette création éveille de la sympathie chez les responsables des AVC (7 m), sans doute parce qu’elle garantit la préservation de la Devinière, pour laquelle ils se battent depuis de nombreuses années. À l’égard du projet qui aboutira à la création de Connaissance de Jeanne d’Arc, l’enthousiasme est mitigé (7 mb). Il serait plus juste de parler de réticence. C’est que l’initiative de M. Dontanwille (1958) interfère directement avec un vieux projet des AVC, qui consistait à créer un musée consacré à Jeanne d’Arc, projet qui fut repoussé faute de lieu pour l’accueillir. Par ailleurs, notre Société n’avait pas ménagé ses efforts pour commémorer la Pucelle et se voyait, en quelque sorte, privée d’un domaine d’activités qu’elle estimait devoir lui revenir. Pourtant, le Bureau se montra très coopératif dès l’installation, en 1960, des collections dans la Tour de l’Horloge, au point que la presque totalité des responsables de la nouvelle société, dans les années 60 et 70, sont les mêmes que ceux qui, à l’époque, animent les AVC (8, h). Il en ira de même à partir de 1987, car je me refusai à succéder à R. Mauny, à la suite d’une séance éprouvante, qui ne cesse de me hanter encore aujourd’hui. Pendant quelques années, Albert Héron anima C.A.I.N.O., qui se consacra à la restauration d’édifices ou au déblaiement de dolmens et autres monuments ruraux. Cette association eut son utilité et n’entrait pas en concurrence directe avec les AVC, car elle répondait au talent réel de son promoteur pour animer des équipes sur le terrain et mobiliser des aides efficaces.

B. Activités

Je citerai pour mémoire l’activité touristique que les statuts primitifs présentent comme un des objectifs de la nouvelle Société. Elle cessa en 1938, quelques années après la création d’un syndicat d’initiatives (1931), qui rendit inutile que les AVC se préoccupent de cette question. Cette activité occupa, cependant, les responsables pendant des années, donnant lieu à la publication d’un guide illustré, qui connut trois éditions, et les obligeant à accueillir les visiteurs, c’est-à-dire à les guider dans les visites mais aussi à leur trouver un hébergement. Voici un extrait du compte rendu de l’AG de 1924 qui donne une bonne idée du programme proposé :

Accompagnés par un guide choisi par le Bureau [M. Marquis], les touristes sont conduits depuis les hôtels où ils sont descendus jusqu’au lieu de départ des auto-cars. En donnant toutes les explications utiles, le guide fait remarquer les vieilles demeures de la rue Voltaire et termine par une visite à notre musée, dont les objets les plus intéressants sont signalés aux visiteurs.

Faute de séances de travail, on aurait pu s’attendre à ce que des conférences régulières en tiennent lieu. Ce choix que nous avons personnellement fait, il y a une bonne dizaine d’années, ne fut pas celui de nos prédécesseurs. Certes, ils pratiquèrent cet exercice avec une certaine assiduité, depuis 1908, date où fut prononcée la première d’entre elles (éphéméride), mais le plus souvent dans le cadre plus restreint de l’AG ou du Bureau. Au début de son mandat, André Boucher tenta de restaurer cette pratique mais il renonça après une expérience qui connut pourtant un beau succès (Norbert Casteret, 1947, éphéméride).

Les excursions furent une pratique plus constante. Elles connurent un rythme annuel de 1908 à 1914 ; se firent très rares jusqu’au début des années soixante ; puis redevinrent annuelles à compter de 1965. Depuis cette date, la Société n’a jamais manqué le rendez-vous qui, depuis 1969, est invariablement placé au début du mois de septembre. Depuis quelques années, l’excursion annuelle est doublé de sorties d’une ½ journée pendant la belle saison, pour permettre aux adhérents « expatriés » de participer aux activités de la Société.

Parmi les autres activités notables, je citerai le feu de la Saint-Jean dont R. Mauny rétablit le rite devant l’ermitage de Jean de Chinon en 1981. Avant de danser autour du foyer, Dorothée Kleinmann avait procédé à la cuisson du pain dans le four du curé Breton, puis elle allait puiser, à minuit tapantes, en compagnie de Jean-Baptiste Zocchetti (ou de quelqu’un d’autre ?), un peu de cette eau qui est censée guérir les maux d’yeux, et que je vous conjure de ne pas appliquer sur les vôtres, pour le salut de votre santé et la préservation de ma tranquillité.

III. Défense du patrimoine

Parmi les 4 objectifs fixés par les statuts de 1905 figure en 3e lieu celui de « veiller à la conservation des sites pittoresques, des antiques demeures et autres monuments présentant quelque intérêt architectural, historique, archéologique ». Cette mission fondamentale, on suppose qu’elle était prioritaire pour les personnalités réunies à la Mairie cette soirée de l’hiver 1904 dont nous a parlé James C. Richard. De fait, elle occupe la première place dans les préoccupations des futurs administrateurs de la Société.

A. Conservation des vestiges anciens

Conscients que la richesse principale du Chinonais consiste dans les vestiges de son passé, les AVC veillent très précisément à éviter des destructions inutiles. C’est ainsi qu’elle proteste énergiquement contre la destruction de la Tour de la Parerie, dernier vestige de la muraille du xve siècle, en dépit des assurances formelles pour sa conservation, données par les autorités municipales. Le patrimoine johannique est de ceux que l’on veille le plus à ménager, même si parfois cela s’apparente à du folklore, comme pour la margelle du puits, dont il est question dès 1913 et encore en 1937. Ce désir de préserver l’archaïsme de la ville va jusqu’à vouloir redonner à certaines rues leur nom ancien, idée à laquelle R. Mauny se montre très attaché. Certaines démarches aboutissent à des résultats positifs : ainsi parvient-on à éviter que les Allemands n’envoient la statue de Rabelais à la fonderie, ce qui n’est pas un mince exploit ; ou que le pont reconstruit ne soit enlaidi par une arche de 30 m d’ouverture.

En revanche, on n’émet pas la moindre réserve contre le projet de destruction du théâtre, ni contre la démolition de l’église Saint-Jacques. Il est vrai qu’il ne restait que de rares vestiges de l’édifice primitif et que l’on veilla à sauver les plus significatifs.

Mais il ne suffit pas de conserver ce qui existe, encore faut-il que ces restes d’un glorieux passé ne soient pas défigurés par des restaurations intempestives. La philosophie prônée s’inspire du principe exprimé par G. Richault dans son Histoire de Chinon, à savoir conserver « intact le décor du passé » ou, selon une formule frappante consacrée à la préservation du château, « ne pas porter atteinte à l’austère et définitive beauté dont la nature se plaît à parer les ruines ! ». (II, 465 ; G. Richault, p. 462). Ces principes trouvent une expression privilégiée dans la volonté de restaurer « sans diminuer le cachet architectural des vieilles façades ». On dénonce donc les crépis malencontreux qui défigurent les maisons anciennes et on obtient que la Ville vote un budget propre à favoriser cette pratique de la part des propriétaires.

B. Rôle institutionnel des AVC dans la préservation du patrimoine

La Société ne se contente pas de s’attribuer à elle-même un rôle actif dans ce domaine. Elle est reconnue par l’Administration comme un acteur essentiel de la conservation du patrimoine. Dès 1920, le Ministère des Beaux-Arts lui demande de dresser une liste « des monuments et objets intéressant les arts ou l’histoire, situés dans l’arrondissement de Chinon, encore non classés et dont l’intérêt archéologique pourrait déterminer ce classement ». Dans ce même ordre d’idées, en 1966, elle est associée à la SAT pour dresser un Inventaire Général des Monuments et Richesses artistiques, sous la responsabilité du Conseil Général (prémices du poste de G. Du Chazaud ?).

Forte de cette reconnaissance institutionnelle, la Société prend en 1963 une initiative qui s’avérera riche de conséquences par la suite.

Elle « [attire] l’attention du Ministre des Affaires Culturelles sur l’intérêt historique présenté par les vieux quartiers de notre ville et lui demande de faire bénéficier Chinon de la loi du 4 août 1962 sur la protection du patrimoine artistique et esthétique de la France. Notre démarche n’a pas été vaine puisque le Maire de Chinon a été saisi de propositions de la Société Auxiliaire de Restauration du Patrimoine Immobilier d’Intérêt National (S.A.R.PI.). Des pourparlers sont en cours, une demande de création de secteur sauvegardé est dès maintenant adressée au Ministère et nous souhaitons qu’elle aboutisse bientôt à un heureux résultat. Quant à nous, nous ferons tous nos efforts pour que se réalise un projet auquel est lié l’avenir touristique de notre cité ».

De fait, peu de temps après, on apprend que « la Commission Nationale des Secteurs sauvegardés vient de retenir Chinon parmi les villes dont la partie historique mérite la mise au point d’un plan de sauvegarde et de mise en valeur ». Cette initiative au plus haut niveau, qui doit beaucoup à l’entregent de R. Mauny, permit à Chinon d’être la deuxième ville de France, après Sarlat, à bénéficier des effets de la loi Malraux. Ce fut le point de départ d’une politique de sauvegarde qui n’a pas cessé depuis. Il est bon que vous sachiez que les AVC ont eu une part primordiale dans son déclenchement.

C. Les AVC et la protection des monuments

Il serait fastidieux de décrire par le menu toutes les initiatives, généralement sous forme de vœux votés par l’AG, que les AVC prirent pour défendre les monuments les plus remarquables du secteur concerné. Je ne citerai ici que les principaux en tentant de synthétiser le contenu de la demande formulée.

À tout seigneur tout honneur : le château fut un souci constant pour notre Société, surtout, bien évidemment, avant que le Conseil Général ne consacre à sa gestion des moyens conséquents. Jusqu’à la Deuxième Guerre, la philosophie était de protéger les ruines et de les entretenir. À partir de 1947, et à l’initiative de R. Mauny qui ne cessera de défendre cette thèse par la suite, on préconise la reconstitution des Logis royaux. En 1964, la demande devient plus précise puisque l’on préconise leur couverture. En 1978, on consacre 60% de l’héritage de Székély à la pose de dalles de ciment. Le but poursuivi, outre la reconstruction de cette partie de la forteresse est d’aménager des locaux pour regrouper les Musées de Chinon en un seul lieu, fréquenté par un nombre de touristes bien plus important que celui qui visite la ville.

Pour des raisons analogues, dès 1956, la Société poussera la Municipalité à acquérir les maisons du Grand Carroi, afin d’y installer son Musée, ce qu’elle obtiendra en 1963, mais seulement pour le 44, la Ville ayant dû se défaire de la Maison Rouge pour des raisons financières. De même elle fit acheter la chapelle Sainte-Radegonde en 1957, et se chargea de la remettre en état, pour une ouverture officielle en 1960. Dès 1966, elle formula le vœu de voir la Collégiale Saint-Mexme, -dans un premier temps le narthex-, libérée de l’école qui l’occupait.

Par ailleurs, elle contribua, en 1920, au classement de l’église de Parilly, à celui de la Devinière, en 1929, et participa au montage qui permit de sauver l’église de Rigny.

III. Musées, Bibliothèque et publication

A. Les Musées : locaux et objet

J’ai déjà signalé que la création d’une collection d’objets et de documents se rapportant à l’histoire de Chinon constitua le thème principal de la réunion de 1904. Cette initiative trouva immédiatement un écho favorable auprès de la population, de sorte qu’en peu de mois, il fut possible de mettre sur pied une Exposition d’Art Rétrospectif et d’Histoire Locale, inaugurée lors du Comice Agricole de 1905 (19 et 20 août). À partir de là, les faits s’enchaînent : recherche d’un local approprié (la Maison à la gargouille de la rue Jean-Jacques Rousseau), installation d’un Musée, animations autour du fonds muséographique, nouvelles acquisitions, etc. Malheureusement, la Guerre vint couper cet élan, en empêchant l’acquisition de la Maison du Gouvernement, qui aurait offert un cadre excellent à ce Musée et aux bureaux de la Société. Il fallut attendre 1922 pour disposer de locaux plus spacieux, le 81, rue Voltaire, gracieusement mis à la disposition par la Ville.

Ils s’avérèrent bien vite trop petits, malgré une extension au premier étage en 1936. Ce manque de place, constamment dénoncé par les responsables, empêcha la création d’une salle d’exposition spécialement consacrée à Jeanne d’Arc, qui aurait pu servir d’amorce à une section fournie, entièrement dévolue à la Pucelle. Le déménagement en 1973 au Grand Carroi apporta un bol d’air, bien qu’à l’usage, le bâtiment apparut plutôt mal adapté à l’usage d’un Musée.

Les collections se sont constituées peu à peu, au hasard des dons et legs, ce qui, certes, permettait de couvrir un maximum de domaines, mais n’autorisait pas une véritable politique muséale, condamnant le Musée à être une espèce de « Grenier historique » du Chinonais. Cette variété ne manque pas de charme en soi, mais exige un réel talent pour que l’exposition ne vire pas au fourre-tout. Heureusement, pour compenser cette inévitable dispersion, les AVC purent réunir certains ensembles homogènes : le dépôt des Monuments Historiques, juste avant la Grande Guerre, constitué principalement de statues (dépôt dit d’Azay-le-Rideau, parce que les objets étaient conservés dans ce château) ; certains legs et dons familiaux. Mais c’est surtout sous le mandat de R. Mauny et B. Terray, son Conservateur, et grâce à l’apport de l’héritage de Székély, que la Société constitua des fonds spécialisés : la batellerie, pour laquelle François Ayrault se chargea de construire un ensemble remarquable de maquettes ; la faïence de Langeais, la seule production de qualité dans ce domaine, pour lequel B. Terray manifestait un goût proclamé et une réelle compétence.

Il faut inscrire dans cette démarche de spécialisation des fonds la création du Musée d’Arts et Traditions Populaires de Sainte-Radegonde. Les AVC ne pouvaient pas rester indifférents à la vogue des musées des savoir-faire ruraux du xixe siècle, qui se multipliaient dans la Région comme partout en France, avant de prendre la forme d’éco-musées. Mais, en prenant l’initiative de cette création, la Société satisfaisait à deux obligations : créer un lieu d’exposition spécifique pour un matériel nombreux et parfois très encombrant ; occuper utilement les caves voisines de la chapelle qui, sans cela, seraient restées vides. L’association d’un site archéologique et d’une exposition de techniques anciennes peut paraître surprenante. Reconnaissons, cependant, que le troglodytisme qui leur est commun la rend viable, pour peu que le visiteur l’accepte comme le témoignage tardif de l’art des hommes à investir pour leur habitat les lieux les plus hétéroclites.

C’est pour les mêmes raisons que fut décidé le déménagement des collections concernant la batellerie dans un Musée aménagé à cet effet. Le manque de place, mais aussi l’inadaptation d’une salle juchée au 2e étage d’un immeuble ancien, éloigné de la rivière, à la présentation d’objets qui renvoient à tout moment à celle-ci justifiaient cette mesure. J’ajouterai que j’étais particulièrement favorable au fait de confier ces collections et le soin de les présenter et de les gérer à des personnes compétentes, qu’il s’agisse de l’architecte ou des conservateurs désignés à cet effet. L’échec momentané de ce projet ne doit pas nous faire dévier de cette ligne, car ses causes sont à chercher ailleurs.

À l’origine, le fonds ne comprenait que des objets appartenant à la Société, à l’exclusion du dépôt d’Azay-le-Rideau déjà mentionné. En 1947, la Mairie lui confia le Portrait de Rabelais d’Eugène Delacroix, qui fut restauré à Tours en 1956. La Chape de Saint-Mexme vint le rejoindre plus tard (1975). Parmi les fonds originaux, il faut citer aussi celui que se chargea de décrire et d’enrichir Gérard Cordier, à savoir le fonds préhistorique [très bientôt, il va faire l’objet d’un inventaire publié sous forme de volume, dans le cadre du centenaire].

La présentation des collections a toujours été le fait de Conservateurs bénévoles. On n’a pas gardé d’images du Musée primitif, aussi est-il difficile de se faire une idée exacte de l’aspect qu’il présentait au visiteur. En revanche, on possède un ensemble de diapositives intéressantes, dues à Gabriel Marteau (dont je vous présenterai un bref échantillon tout à l’heure), qui témoigne assez bien de la conception que défendirent des personnalités telles que James C. Richard et Noémie Marquis, qui se chargèrent de l’aménagement du 81, rue Voltaire.

Le recours à des expositions temporaires a été rare jusqu’à une date récente. Généralement, elles étaient inspirés par la nécessité de commémorer une date ou un personnage historiques : 4e centenaire de Rabelais (1953), commémoration de la mort de Charles VII (1961), fêtes johanniques de 1979. Mérite une mention spéciale celle qui fut préparée en 1974 sous la direction du Dr Bisson, à laquelle Chinon fut conviée de participer au titre de ville d’art et d’histoire (désignation avant la lettre), et qui obtint un prix régional et le droit d’être exposée à la Conciergerie à Paris. Le Dr Bisson y consacra un panneau à la dénonciation du projet d’aménagement urbain de l’architecte Vitry, qui défonçait une bonne partie de la vieille ville, afin de faciliter la circulation automobile. Les AVC s’étaient vigoureusement engagés dans le combat contre ce projet néfaste.

B. La Bibliothèque

La bibliothèque, aujourd’hui sans conteste un des fleurons de notre Société, eut un début d’existence pour le moins discret. Il est rare qu’elle fasse l’objet d’une mention spécifique dans les délibérations. Ce n’est qu’à partir de 1927 que les dons d’ouvrages sont mentionnés, à la suite des dons faits au Musée. Pour en savoir plus, il faut se reporter au cahier d’entrées, où les publications côtoient les objets muséographiques. Dans le Bulletin, on ne fait état que des dons d’archives importants : papiers Ruelle, 1er sous-préfet de Chinon (1927), documents réunis par le Dr Faucillon (1946), Papiers Piquet (1956), fonds Jeanne d’Arc offert par la R.-P. Scott (1975), bibliothèque de Székély (1978), à quoi j’ajouterai les Papiers Mauny et Papiers de Grandmaison (1992).

En 1967, A. Boucher déplore l’absence d’un bibliothécaire et le fait que les fonds ne soient pas classés méthodiquement. Veyret-Logérias s’en charge à partir de 1968 mais n’achèvera pas sa tâche. Il faudra attendre les années 1980 pour qu’une véritable réorganisation soit entreprise, d’abord par Luc Boisnard, aidé de M.-F. Leterreux, puis par Oscar Tapper, en 1988. Ce n’est qu’à partir de ce moment que le poste de Bibliothécaire est régulièrement pourvu d’un titulaire et qu’un budget propre lui est attribué.

L’originalité du fonds réside d’abord dans la quasi exhaustivité des collections d’ouvrages imprimés traitant du Chinonais et, plus largement, de la Touraine. Elle est due aussi à la présence de deux collections non négligeables : le fonds Rabelais, qui contient une série complète de revues ainsi que des publications rares ; le fonds Jeanne d’Arc, riche d’ouvrages relativement anciens. Il faut ajouter une collection de journaux locaux, certes incomplète mais copieuse et un fonds nourri d’archives, qui contient quelques perles rares. Cette description montre que dans la constitution des collections le hasard a joué un certain rôle mais, qu’à un certain moment, le fonds était assez riche pour qu’on puisse envisager de former des séries homogènes et aussi complètes que possible. Ce fonds n’est pas dépourvu non plus d’un certain éclectisme dont témoignent les échanges de publication avec des sociétés sœurs, entrepris dès 1918, qui dénote chez les responsables de l’époque la volonté de ne pas se limiter à la Touraine stricto sensu.

C. Publications

On ne saurait clore cet exposé sans faire état même rapidement des publications réalisées par la Société. L’essentiel de ce chapitre sera occupé par le Bulletin.

Il constitue à la fois l’organe de liaison avec les adhérents et le support de diffusion des résultats des recherches menées localement. Sa publication est donc essentielle à un bon fonctionnement de la Société. Le Bulletin donne une image précise de la vie de la Société, non seulement par son contenu mais aussi par sa régularité. Pourtant la périodicité de sa publication est loin d’être exemplaire. Les responsables en sont conscients et s’en excusent régulièrement. On comprend leur gêne, car la remise du Bulletin est, en fin de compte, la seule contre-partie tangible du versement de la cotisation par les adhérents.

De tout temps, son impression correspond au principal poste budgétaire de dépenses, celui qui puise le plus largement dans le produit des cotisations qui constituent, de leur côté, l’essentiel des recettes. C’est ce qui explique que dans certains cas, rares heureusement, on dut recourir à l’expédient de publier une n° biennal, en même temps que l’on percevait deux cotisations (1945-1948).

La formule évolue au cours des temps, sous l’influence du contenu, qui s’enrichit de plus en plus, et de l’évolution des domaines d’intérêt. Mais l’on tend, au fur et à mesure que les années passent, à créer des rubriques qui se retrouvent d’une année à l’autre, de même que l’on veille à standardiser certaines d’entre elles (Vie de la Société, Chronique archéologique, etc.). Le caractère de publication scientifique s’accentue aussi, avec l’apparition d’une rubrique bibliographique (Notes de lecture), celle de numéros thématiques et la publication de textes rédigés par des collaborateurs occasionnels et extérieurs.

Pour compléter le chapitre des publications, il faudrait citer quelques ouvrages, dont le précieux Répertoire numérique des Archives Municipales de Chinon (Skorka, Thibault, 1983) et l’ouvrage de Stephan Meller, sur Chinon pendant la Révolution (1989), ainsi que la gravure sur Chinon au 18e siècle et la carte-postale tirée du Cortège royal de Sainte-Radegonde.

Conclusion

Lors de notre journée commémorative du 5 décembre dernier, je tentai de replacer cet événement dans un contexte plus général : « La fondation de notre société est redevable d’une tradition, celle des Sociétés savantes, qui fleurit à partir de la moitié du xixe siècle (à la suite des Académies du siècle précédent, mais en se démarquant aussi d’elles) et connut un grand essor à la fin de ce siècle. Mais elle est aussi une conséquence directe d’une loi fondamentale de notre République, dont nous avons récemment commémoré le centenaire, la loi de 1901 sur les Associations. Cette conjonction s’est traduite, dans le Chinonais, par la création d’une société chargée de défendre et de faire connaître ce qui ne s’appelait pas encore le patrimoine, mais qui correspondait assez exactement à l’objet que ce terme recouvre aujourd’hui : les monuments, les paysages, ainsi que les grands moments et les grands personnages de son histoire ».

À l’issue de ce survol d’un siècle d’activités, il est permis de dire que la sauvegarde du patrimoine est, de tous les domaines dans lesquels notre Société eut à intervenir, celui qui la mobilisa de la façon la plus constante et celui dans lequel elle se montra la plus efficace. Rien que pour cela, il est permis de dire que son action fut utile et même nécessaire. Je n’aurai garde, cependant, d’oublier le travail quotidien, parfois obscur, non moins précieux puisqu’il a contribué à familiariser les habitants d’une région éloignée de grands centre urbains à des pratiques aussi essentielles que la fréquentation d’un Musée ou la lecture de travaux historiques. À ce titre, le Bulletin joue un rôle primordial, car il est la seule publication régulière locale, en dehors de la presse quotidienne, et le seul lien écrit direct avec le passé.

Mais, en définitive, l’essentiel est la communauté d’individus qui se retrouvent, à l’image de l’assemblée que vous formez ce soir, autour d’activités régulières, pour s’enrichir mutuellement tout en entretenant la mémoire d’une histoire qui leur est chère, et qui leur apprend à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent.

8 juin 2006

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