THÉÂTRES ET ACTEURS SPORTIFS DACQUOIS
DE MON ENFANCE (1945-1960)
CUYÈS
J’ignore l’étymologie de ce toponyme. Même si google, qui a réponse à tout même à ce qu’il ignore, nous invite à chercher du côté du quechua, je présume qu’elle est occitane et j’irais chercher du côté d’une plante potagère, puisque les installations sportives occupaient l’espace d’une ancienne exploitation agricole, dont la ferme primitive subsistait, face à la rue Jean Le Bon. Pourquoi pas la cuja, la citrouille ? On aurait donc transformé un champ de citrouilles en espace d’évolution pour sportifs. En d’autres lieux, on a choisi un champ de patates ou de navets. Sur le domaine veillait jalousement un concierge que nous appelions le Vizir, lequel, malgré sa grosse bedaine, livrait la chasse aux gamins du quartier qui parvenaient à s’y introduire frauduleusement.
Outre le terrain de rugby, Cuyès abritait plusieurs installations : un fronton, quelques courts de tennis et un vélodrome, bref de quoi satisfaire les sportifs locaux et leur public. L’espace primitif fut rogné, à la fin des années cinquante, pour permettre de construire la nouvelle sous-préfecture à l’angle nord-ouest, ce qui annonçait un changement de destination de l’ensemble qui se concrétisa peu après avec l’érection du nouveau lycée en lieu et place du site sportif. Le terrain de rugby et le fronton furent alors transférés au bord de l’Adour, sur un terrain que l’on disait inondable ; quant au vélodrome, il ne fut jamais remplacé.
Ces installations n’étaient pas à usage unique. Le terrain de rugby était ceinturé par une piste en cendrée sur laquelle se déroulaient les meetings d’athlétisme ; l’intérieur de la piste du vélodrome était occupé par les séances de plein air du collège. En règle générale, Cuyès fonctionnait comme une annexe de l’établissement secondaire voisin. Le seul lieu qu’on ne piétinait pas était le terrain de rugby, qui était réservé aux diverses équipes du club, des minimes à l’équipe première. Mesure sage si l’on voulait éviter que la pelouse ne retrouve sa destination potagère première.
Les courts étaient réservés aux licenciés de la section de tennis du club. Je ne me souviens pas y avoir assisté à des compétitions officielles. Nous allions plus souvent au fronton, autant qu’il m’en souvienne, en été et à l’occasion de fêtes de Dax (autour du 15 août). Mon père était un spectateur assidu. Il y aurait vu Chiquito de Cambo. J’ai eu la chance d’y voir évoluer Jean Urruty, Pierre Bichendaritz et Hirigoyen, mais les souvenirs de pelote de cette époque se sont effacés sous l’effet de ceux que j’ai conservés du fronton Chiquito de Cambo de la Porte de Saint-Cloud, à Paris, tout près duquel nous avons habité jusqu’en 1976.
Quant au vélodrome, il n’était utilisé qu’en de rares occasions, qu’il n’était pas question de manquer. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, la première manifestation de la saison était placée le 1er mai, à moins que je ne confonde avec un épisode du récit de Louis Guilloux, Compagnons, où le héros renonce à cette fête pour soigner un de ses camarades malade mais ne peut s’empêcher de glisser un œil entre deux planches en passant devant le vélodrome. C’est aussi dans cette enceinte que se célébraient l’arrivée de certaines courses en ligne, comme le Tour de la Chalosse et le Tour du Marensin. Enfin, une réunion Après Tour achevait la saison en manière d’apothéose, avec la présence de quelques coureurs ayant fait parler d’eux pendant le Tour de France.
Tout cela s’accomplissait sur une piste de 250 mètres, la dimension minimale pour qu’elle puisse être homologuée, qui exigeait une habileté et une souplesse hors du commun, d’autant que les vélos sont à pignon fixe. Les chutes n’étaient pas rares mais leurs effets se limitaient à des éraflures ou, au pire, à des bouts de peau arrachés aux cuisses et aux coudes des concurrents malchanceux. Le goudron de la piste n’était plus très jeune et arborait de nombreuses balafres chargées de couvrir les lézardes que le temps avait creusées. Le public était parqué autour de la piste derrière une barrière en bois plus ou moins branlante. Quant à la tribune, c’était une petite chose, en bois aussi évidemment, qui s’apparentait à celle d’une arène de village vouée à la course landaise. Quant aux vestiaires ou supposés tels qu’elle abritait, ils étaient ouverts à tous vents des mois durant et un copieux lot de détritus en recouvrait le sol de terre battue.
Pour les meetings réservés aux pistards, les organisateurs mettaient un point d’honneur à offrir chacune des spécialités, en commençant par la vitesse et ses surplaces paradoxaux, puis la poursuite, l’individuelle avec sprint final, enfin l’américaine et ses exercices de haute voltige pour relancer le partenaire sans tomber en empoignant la selle de son vélo. Il y eut même des courses derrière moto qui m’enchantaient : les impressionnantes machines, leurs pilotes caparaçonnés et casqués, genoux et bras écartés, en phase avec leur coureur sans avoir à se retourner, par un art qui tenait de la magie. Le sprint était la spécialité reine, aussi n’était-il pas rare que des champions nationaux y participent, comme Emile Carrara et son partenaire des Six Jours, le bordelais Guy Lapébie, ainsi qu’un flamand, du moins je le présume, dacquois d’adoption, nommé Bergen, au gabarit impressionnant, qui rivalisait avec eux et dont je crains bien que plus grand monde, à part mon frère et moi, se souvienne.
Nous avions aussi nos héros locaux qui parvenaient à s’illustrer dans diverses disciplines, sur piste et sur route. Je pense au trio formé par Royo, Albert Dolhats et le jeune André Darrigade. Royo nous a quittés avec sa famille pour aller vivre et travailler au Canada. Sa femme avait eu des jumeaux que le médecin accoucheur, le docteur Carrère, autre personnalité dacquoise, avait prénommés pour l’occasion Coppi et Bartali. Albert Dolhats, quant à lui, était une force de la nature. La grosseur de ses mollets, de la taille d’une cuisse de coureur bien doté, lui avait valu le surnom de Bébert les gros mollets, qui l’accompagna pendant ses tours de France. On disait qu’il se retenait pour ne pas démarrer trop fort parce que sa chaîne n’y résistait pas. Il a eu un palmarès enviable.
André Darrigade mériterait un chapitre à part, tant la classe, les dons de sprinter, la gentillesse de celui que nous appelions lou nouste Dédé, notre Dédé, faisaient l’unanimité. Je me réjouis de savoir qu’il est encore des nôtres à un âge canonique. J’ai eu l’occasion de le voir en action en plusieurs occasions, comme cette arrivée sur la cendrée du nouveau stade de Dax, où il régla le sprint du peloton du Tour, revêtu de la casaque jaune ; ou lorsque, un meeting ayant été interrompu par la pluie, il n’hésita pas à prêter son concours aux employés municipaux pour répandre de l’essence sur la piste à laquelle on mettait le feu pour l’assécher. Après sa victoire aux championnats du monde de Zandvoort en 1959, il fut reçu à la mairie de Dax par le maire, Eugène Milliès-Lacroix. L’harmonie La Nèhe avait envoyé une délégation de musiciens dont je faisais partie, pour accompagner son arrivée d’une Marseillaise. Je revois notre champion, les traits tirés, plus fatigué sans doute par la tournée qui suivit son titre que par la course elle-même, subissant patiemment le discours, trop long à mon goût, du vieux maire, juché au haut des marches, qu’un ancien combattant de la Grande Guerre écoutait attentivement en hochant du chef. Il y a, comme cela, des images qui vous marquent.
C’est à ces héros des années 1940 et 1950, ainsi qu’à ses équipes de rugby que la ville de Dax doit d’avoir acquis une certaine renommée hors des limites du département et même à l’étranger. Ses habitants n’étaient pas peu fiers de ses enfants prodiges et entretenaient un véritable culte à leur égard qui, je le crains, frisait souvent le chauvinisme. On doit à la maison Marmajou, spécialisée dans les feux d’artifice, d’avoir donné une expression concrète à ce sentiment. Elle avait pour habitude de faire péter une bombe pour saluer l’exploit d’un des fils de la cité. C’est ainsi que se répandait la nouvelle fraîche du succès de l’un de nos concitoyens dans le vaste monde.
Éloge du dimanche rugbystique
On jouait au rugby le dimanche après-midi : lever de rideau à 13h30, match principal à 15h. À 17h, au plus tard, on rejoignait la buvette pour y commenter le match avec ses amis, un verre de vin à la main. Certains s’éclipsaient avant la nuit tombée pour rejoindre leurs épouses qui les attendaient au bal des Charmilles.
Mon père n’aurait, pour rien au monde, raté le coup d’envoi du lever de rideau. Exceptionnellement, il finissait sa journée de travail aux Salines à 13h (au lieu de 14h). S’étant douché sur place, il venait dévorer le poulet dominical. Un quart d’heure plus tard, nous franchissions la barrière de la voie ferrée et nous acheminions d’un bon pas vers Cuyès, où nous pénétrions par la porte latérale pour nous éviter de faire le grand tour vers l’entrée principale et retarder le moment tant attendu de rejoindre la main courante. Mon père exhibait sa carte de sociétaire de pelouse, à laquelle nous accédions en passant entre les poteaux et le planchot, où le préposé inscrivait les points de chaque équipe ; plus tard, la situation financière de la famille s’améliorant, il put s’offrir une carte de pesage, au pied de la tribune. On aurait bien fait rire les habitués si on l’avait appelée « tribune d’honneur », vu qu’elle était unique et en bois. A mes yeux, elle avait pour fonction principale d’abriter les vestiaires, dans lesquels les joueurs revêtaient leur tenue. Elle servait aussi de caisse de résonnance lorsque le public assis manifestait sa mauvaise humeur en frappant des pieds. Généralement, nous arrivions à temps pour assister à l’entrée des joueurs, les juniors (moins de 21 ans) ou ceux de la Réserve, nettement plus âgés.
Parmi les attractions de ces après-midis qui, dans mon souvenir, sont toujours ensoleillés, alors que je présume qu’il devait pleuvoir souvent et même y faire froid au cœur de l’hiver, j’ai conservé le parfum des cigares qui nous atteignait depuis les places réservées dans la tribune et celui de l’embrocation dont les joueurs enduisaient leurs jambes ; le passage du marchand muni de son panier (« Cacahuètes, bonbons, pastilles à la menthe, chewingums ; on les reçoit par bateaux, on les renvoie par wagons ») ; si d’aventure, quelque garçon parvenait à se procurer un ballon, un vrai, nous nous faisions des passes le long du terrain. Parfois, j’allais assister à l’échauffement des joueurs, qui s’effectuait derrière les tribunes, sur un sol de terre battue, exercice qui consistait à se faire des passes en cercle.
La sonorisation de la tribune faisait partie aussi du spectacle. Un speaker invisible énonçait le nom des joueurs et leur numéro ; uniquement leur nom, jamais leur prénom. Auparavant, il faisait passer quelques messages publicitaires (des réclames) enregistrés : « Dubo, Dubon, Dubonnet, mon apéritif préféré » ; « Les joueurs vont entrer sur le terrain ; vraou !; ont-ils mangé du lion ? Non, ils ont mangé du chocolat, du chocolat ».
Le terrain de Cuyès était sablonneux. Le gazon y tenait médiocrement. Il ne poussait guère devant la tribune parce que ce secteur était privé de soleil, or, c’est à cet endroit que les joueurs s’alignaient les jours de grand match, ce qui ne manquait pas de m’intriguer. Il n’était pas rare non plus que, les jours de forte pluie, les joueurs fussent transformés en statues de boue. Bien malin, l’arbitre le premier, qui reconnaîtrait, au milieu de la seconde mi-temps, à quelle équipe chacun appartenait. Les passes à l’adverse étaient alors monnaie courante mais ce défaut était compensé par un ballon transformé « en savonnette », qu’il était très difficile de garder dans ses mains. À la mêlée qui s’ensuivait, chacun reprenait sa place et on finissait par s’y retrouver.
Le terrain avait, en outre, la particularité d’être pentu. En conséquence, si le toss favorisait notre capitaine, il prenait toujours la « montée » en première mi-temps, réservant l’avantage de la « descente » à la deuxième, lorsque les muscles commenceraient à souffrir. Nous avions appris à découvrir qui avait été favorisé par le sort dès la sortie des vestiaires, et on ne manquait jamais de le commenter.
Il est arrivé que trois matches soient affichés au programme du dimanche. Ce fut le cas, en particulier, lorsque nos juniors dacquois remportèrent deux années de suite (1949 et 1950) la Coupe Frantz-Reichel, qui était le championnat de France de leur catégorie d’âge. On les programmait en fin de réunion et ils jouaient si bien, sous la direction de Roger Ducournau, que le public de l’équipe première ne manquait pas d’assister à la rencontre. Ces 5 heures de rugby non-stop ne nous pesaient pas.
MÉMORABLES MOMENTS RUGBYSTIQUES
Temps difficiles (1947-1954)
Aussi loin que remontent mes souvenirs, l’équipe première était dans la division supérieure, qui s’appelait alors la Fédérale. Elle réunissait entre 48 et 64 clubs selon les années, répartis en poules de huit. La composition des poules étant aléatoire, cela me donna l’occasion de me familiariser très tôt avec la géographie d’une France très densément peuplée au sud de la Garonne, plus modestement plus au nord jusqu’à la Loire, et très discrètement à l’est, où sévissait le glacis du rugby à XIII. Le contact direct avec ces villes souvent modestes, leurs couleurs, les noms de leurs joueurs sentant bon le terroir, au point que leur énumération par le speaker du stade ou à la lecture de la presse suffisait à les situer très précisément, s’apparentait à un jeu qui m’a définitivement familiarisé avec l’onomastique régionale. Je continue à le pratiquer aujourd’hui alors que le brassage des populations ne le favorise plus guère. Si j’avais connu personnellement le poète Manciet, je suis sûr que nous aurions disserté à perte de vue sur ces variantes géographiques et leur expression patronymique et je n’aurais eu aucune peine à lui démontrer qu’on différenciait à la première oreille une équipe de l’Adour d’avec celles des Gaves, du Marensin, de l’Armagnac ou du Pays de Born.
Pendant toute mon enfance, notre équipe occupa une place honorable mais modeste dans le championnat national. Dans ma mémoire je confonds les joueurs qui la composaient dans un relatif anonymat à l’exception de deux d’entre eux, René Lapique et Paul Lasaosa. Je leur portais, enfant, une admiration sans bornes. Le premier, solide deuxième ligne, incarnait la force ; le second, demi-de-mêlée, l’intelligence et l’adresse. Ils étaient l’âme de l’équipe et s’y maintinrent jusqu’à la première finale, celle de 1951.
Malgré sa taille et sa carrure, Lapique inspirait à ses adversaires plus de respect que de crainte. On l’accusait même d’une certaine nonchalance à laquelle était chargé de remédier son partenaire de la deuxième ligne, qui était tenu de le secouer parfois. Cette charge revint pendant plusieurs années à Lacagne (Lamagnère ?), qui savait bien faire mentir son surnom. Parmi les souvenirs marquants que je garde de lui, il y eut ce match contre le CA Bègles, pendant lequel lui et Alban, le plus grand des trois frères Moga, évitèrent la confrontation directe, au point de ne pas disputer la balle en touche en cas de lancer adverse. Lorsque les esprits s’échauffèrent, ils se tinrent prudemment à l’écart. C’est, du moins, le souvenir que j’en garde mais je ne mettrais pas ma main au feu que cela se soit passé ainsi. En revanche, je ne suis pas près d’oublier l’essai qu’il parvint à marquer contre le grand Lourdes, malgré trois solides avants adverses accrochés à ses basques qu’il traîna sur plusieurs mètres et que l’arbitre refusa, sous prétexte qu’il n’était pas certain que le ballon eût atteint la ligne d’essai. Suprême injustice que je n’ai toujours pas pardonnée à ce misérable porteur de sifflet, d’autant que le score fut très serré, du genre 10 à 12 au bénéfice des hommes à Jean Prat.
Paul Lasaosa incarnait à lui seul le génie dacquois en matière de rugby. Gérard Dufau, son aîné de trois ans, ayant prématurément quitté le club pour celui du Racing, libéra le poste de demi-de-mêlée qu’il occupa pendant des années, avant de se convertir en fin de carrière à celui de centre, qu’il échangea avec Pierre Castra. Voir évoluer Popaul, comme nous l’appelions tous, était un régal. Sa souplesse et son adresse le tiraient de situations redoutables. Une de ses spécialités consistait à ravir la balle à une meute d’avants lancés en dribbling. Il s’en emparait d’une main en les prenant à revers, coupait ainsi leur élan et lançait la contre-attaque. Je lui ai rarement vu commettre un en-avant, risque fréquent en ces années où il suffisait que le ballon saute dans vos mains sans même toucher le sol pour mériter la sanction d’une mêlée. Au contraire, lui et ses partenaires de la ligne de trois-quarts s’entraînaient à se passer le ballon en pleine vitesse à la hauteur des chevilles, exercice que je n’ai jamais vu reproduire depuis. S’il était très doué des mains, Popaul l’était moins des pieds. Je crois me souvenir qu’il « n’avait pas de pied gauche », comme on dit dans le jargon. Il finit par compenser ce manque à force de persévérance et je le soupçonne d’avoir glissé vers le centre de l’attaque lorsqu’il se sentit assez sûr de ses pieds. Il n’était pas rare de le voir taper un coup de recentrage chirurgical depuis le bord de la touche à l’intention d’un troisième ligne opportunément placé devant les poteux adverses pour recueillir la balle et la pointer entre les perches. Il fut honoré de quelques sélections en équipe de France, mais pas autant que nous l’aurions souhaité, barré qu’il était par le traître Zézé Dufau qui, soupçonnait-on, bénéficiait d’un traitement de faveur parce qu’il jouait au Racing. J’ai pu les voir jouer l’un contre l’autre lorsque le club célébra son cinquantenaire en 1954 avec une rencontre entre l’équipe première et une sélection d’internationaux. Du haut de mes treize ans, j’avais compris que c’était une partie pour rire mais je fus particulièrement attentif à leur jeu respectif. J’en conclus que Zézé Dufau se tenait près des avants, au point de ne pas dédaigner de se mêler à eux, alors que Popaul préférait jouer avec les trois-quarts qu’il servait d’une longue passe au terme d’un plongeon particulièrement photogénique.
Au terme de la saison 1955-1956, l’USD atteignit, sans qu’on s’y attendît vraiment, la finale contre le FC Lourdes. Voir nos joueurs aller si loin dans le championnat incita mes parents à nous rendre, eux et moi, au parc Lescure à Bordeaux, assister à un huitième de finale contre Montferrand, que les couleurs dacquoises finirent par remporter avec, il faut le dire, une grosse faute de l’arbitre qui crut déceler un en-avant alors que les auvergnats étaient bien partis en dribbling pour marquer un essai qui aurait condamné les nôtres. En finale, nos vaillants guerriers connurent une sévère déroute, 20 à 0, que je vécus, impuissant, à la radio, – « le plus grand écart au score depuis 1913 », selon le commentaire internet -, mais on ne leur en voulut pas. C’était une équipe très jeune, à preuve cette première ligne, – Lasserre, Bérilhe, Bachelé -, de 21 à 24 ans. Jean Othats, qui complétait la paire des centres aux côtés de Paul Lasaosa, avait 19 ans (c’était un camarade de promotion de mon frère à l’Ecole Normale d’instituteurs). Pierre Albaladejo, qui jouait arrière, en avait 22. Le capitaine lourdais, Jean Prat, qui avait à l’époque 33 ans, avait bien raison de laisser entendre que la participation à une finale du championnat était quelque peu prématurée pour une équipe aussi jeune.
Malgré tout, Roger Ducournau pouvait être fier de cette phalange qui lui permit de couronner un parcours d’entraîneur exceptionnel avec les deux titres Frantz Reichel des juniors en 1949 et 1950. Je revois leur photo dans la salle à manger de sa maison, rue des Rossignols. Désormais, notre équipe fut prise au sérieux et joua les premiers rôles, se qualifiant pour les phases finales à compter de 1961 et de la finale perdue de peu contre l’AS Béziers, mais je ne suivais plus ses exploits que de loin, mon exil à Paris me privant d’assister physiquement aux parties. Il y eut, cependant une exception. Pendant la saison 1960-1961, l’USD se retrouva dans la même poule que le PUC. C’était ma première année de classe Préparatoire à l’ENS de Saint-Cloud. Je ne manquai pas l’occasion d’assister au match au stade Charléty et on me laissa rejoindre les joueurs après. J’y retrouvai mon camarade d’Ecole Normale Titou Lasserre, sans doute aussi Bérilhe, qui connaissait mes parents, peut-être Jean Othats, mais sûrement Gaston Dubois.
Le grand peyrehoradais avait été sur le point d’abandonner le rugby, comme le laissa entendre un de ses amis qui le plaisanta sur le fait qu’il avait finalement repiqué. « Eh oui », dit-il avec un sourire. Bien lui en prit puisqu’il disputa deux autres finales du championnat. J’avais fait sa connaissance à l’école primaire Saint-Vincent où il effectua deux stages consécutifs d’élève-maître instituteur, dans les deux divisions de la classe du père Saran que j’ai fréquentée à l’époque, le CM2 et le Cours supérieur, qui préparait à l’entrée en sixième. J’étais bon élève et il m’avait remarqué. De mon côté, je l’aimais bien parce que sa gentillesse suffisait à transformer le climat de la classe, sur laquelle, en temps normal, notre instituteur faisait régner un ordre sévère. En présence de son stagiaire, il s’amadouait un peu et ne nous condamnait pas à des pages d’écriture quasi quotidiennes. Gaston se réjouit d’apprendre que je poursuivais des études supérieures.
La vraie rupture survint ce terrible soir de septembre 1964 où ma femme et moi débarquâmes à la gare de Dax, venant de Madrid, après une année de séjour en Espagne correspondant à la deuxième année de la scolarité à l’ENS de Saint-Cloud. Nous fûmes surpris par le silence et l’absence de lumières qui régnaient sur la ville. C’est le chauffeur de taxi qui nous conduisait chez mes parents qui nous apprit la triste nouvelle de l’accident qui avait entraîné la mort de Milou Carrère, Jean Othats et Raymond Albaladejo ainsi que de leur chauffeur à qui le président René Dassé avait confié sa DS. Le taxi longea le stade où une chapelle ardente avait été installée. Même vu de l’extérieur, le spectacle nous tira des larmes.
Je ne me suis jamais remis de cette lugubre vision et mon rapport au rugby a changé du jour au lendemain. Je continuai à m’intéresser, via la radio, la télévision et le Midi Olympique aux péripéties du championnat et de l’équipe de France, mais le cœur n’y était plus. Désormais, je manifestai une adhésion moins aveugle, plus critique à une passion qui pouvait se montrer cruelle et ne méritait pas qu’on lui offrît de tels sacrifices.
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L’essai de Torreilles (ou de Garrigues)
Deux de nos oncles ont pratiqué le rugby à un bon niveau à Bordeaux, même si tous deux étaient nés à Morcenx : Gaston Lescarret et Pierre Mesplède.
Gaston avait épousé en secondes noces notre tante Maria, l’ainée des enfants qu’eut notre grand-mère paternelle avec son mari Barnabé Donoso. Le couple tenait un bistrot au 2 de la rue Guillaume Leblanc, parallèle à la rue d’Ornano qui menait tout droit au Parc Lescure. Le local sentait bon l’anis car on y buvait, mon oncle le premier, plus d’un pastis, en momie ou en mominette, dans ses diverses versions, nature, tomate et perroquet.
Notre oncle était devenu un vrai bordeluche, variété bordelaise du titi parisien. Il était né en 1904 et, à soixante ans, avait conservé un physique de jeune homme : musculeux, hanches étroites, jambes courtes et fermes, un thorax, des épaules et un cou à l’épreuve des balles. Il était renommé pour la dureté de son crâne et faisait la joie de ses neveux bordelais en cassant des assiettes sur sa tête à leur demande. Notre tante avait toujours à portée de mains des exemplaires dépareillés pour cet usage. Mon père me raconta qu’un jour où il avait un peu bu, il fit le pari de casser une porte de wagon de marchandise à coups de crâne et qu’il remporta son pari. J’ai toujours eu quelque peine à le croire, d’autant que notre père avait peut-être bu lui aussi ce jour-là, mais, après tout, il a pu fendre la porte glissière, ce qui n’est déjà pas si mal. Il me raconta qu’un jour, il fut insulté par un client pris de boisson au point qu’il dut l’expulser du bistrot. L’autre le traita de lâche sous prétexte qu’il avait je ne sais quel handicap qui en faisait une victime toute désignée au moindre acte de violence. Ce que voyant, Gaston mit ses bras derrière son dos et se planta devant le quidam. Si celui-ci avait insisté, il l’aurait étendu d’un coup de tête, bref, sans le toucher. La logique du propos m’échappa quelque peu mais je ne doutai pas un instant que l’infirme l’avait échappé belle en se retirant avant le passage à l’acte.
Notre oncle jouait au Sport Athlétique Bordelais et avait occupé plusieurs postes dont celui de talonneur et celui de demi-de-mêlée. C’est ce poste qu’il devait occuper lors de la demi-finale de 1927, puisque, dans la photo que j’ai retrouvée sur le wikipédia du club, il partage le banc de trois-quarts. On constatera qu’à l’époque il avait une tignasse drue et hérissée qui devait le faire remarquer sur le terrain.

Le Sport Athlétique Bordelais, demi-finaliste du championnat de France de rugby 1926-1927.
Gaston Lescarret occupe la dernière place assise à droite.
Dans les années 1920, le SA Bordelais parvenait à rivaliser avec les meilleurs, y compris avec l’équipe que Jean Bourrel, le fabricant de chapeaux, avait constituée à Quillan en dévoyant les meilleurs joueurs des clubs environnants, dont ceux de l’USAP. Cette conception décomplexée du professionnalisme attira les foudres des instances rugbistiques anglaises sur la fédération française mais généra aussi sur les terrains un état d’esprit peu conforme avec le respect de l’adversaire. Quand celui-ci se conformait aux exigences de l’entrepreneur quillanais, c’est-à-dire lorsqu’il acceptait de perdre sans rechigner, il était bien traité et chaque joueur recevait en cadeau un exemplaire du chapeau Thibet qui faisait la renommée du fabricant. Lors de la venue du SA Bordelais, les choses se passèrent plutôt mal. Les affrontements se multiplièrent sur le terrain et, à la fin du match, les bordelais n’eurent d’autre ressource que de rejoindre à reculons leur autocar, leurs habits civils sur le bras. Il va de soi qu’ils n’eurent pas droit au cadeau habituel. Gaston se délectait à me raconter cet épisode glorieux.
Pierrot Mesplède avait épousé la plus jeune des filles de la fratrie, Line. Né en 1923, il avait vingt ans de moins que son beau-frère Gaston et, lorsqu’il évoquait sa carrière de rugbyman au SBUC, les noms qu’il citait m’étaient beaucoup plus familiers. Physiquement, c’était un petit format et, pour ce motif, il évitait les affrontements directs avec les adversaires, ce qu’il reconnaissait sans fausse honte. Lors d’un déplacement à Toulon, cependant que lui et ses partenaires s’échauffaient, des spectateurs juchés sur la tribune leur jetaient des pierres et les menaçaient de foudres à venir. Il demanda la protection de ses avants qui le rassurèrent. Pendant le match, s’il avait été sèchement plaqué, l’un d’eux lui demandait : « il t’a fait mal petit ? » et tout rentrait dans l’ordre.
Il fut le titulaire indiscutable du poste de demi-mêlée dans les années 1940-1950. Par ailleurs, il fut retenu dans la sélection des clubs bordelais qui affronta des équipes britanniques. Je l’ai vu jouer une seule fois. C’était à Dax, dans un match de gala, que je n’arrive plus à identifier autour de 1950, mais qui attira beaucoup de spectateurs au point qu’on dut ajouter des chaises dans la piste d’athlétisme pour pouvoir les accueillir. Mon père et moi étions allés à la rencontre des joueurs qui, depuis la gare, avaient rejoint le stade de Cuyès à pied. Notre tante était là aussi. La fête fut quelque peu gâchée parce que Line, qui vivait les matches de son mari avec l’angoisse d’une femme de torero pendant la corrida, en avala une épingle, sans conséquences graves heureusement.
J’aimais lui entendre rapporter certains souvenirs, comme la finale de 1955, qui eut lieu au Parc Lescure entre le FC Lourdes et l’USAP. Les premiers partaient grands favoris, aussi le début du match ne surprit-il personne, lorsque François Labazuy puis Jean Prat passèrent chacun un drop-goal : 6 à 0. Celui du capitaine lourdais l’avait particulièrement impressionné. Avant que le ballon sorte de la mêlée, Jean Prat se détache du pack et s’écarte de quelques pas ; Labazuy lui ayant passé la balle, il ajuste son coup de pied et s’éloigne sans se retourner, sûr de son coup. Mais, pour les lourdais, les choses se gâtèrent par la suite puisqu’ils ne marquèrent plus rien alors que les perpignanais plantèrent deux essais d’ailiers, un par Torreilles, l’autre par Garrigues. Pierrot se régalait en expliquant comment le premier avait pu marquer. Il reçoit la balle sur son aile, tout près de la touche. Jean Barthe, le troisième ligne centre lourdais se lance pour lui barrer la route et l’envoyer en touche. Torreilles prend peur, marque un temps d’arrêt et Barthe passe en planche devant lui sans le toucher. L’ailier de l’USAP n’a plus qu’à franchir les quelques mètres qui le séparent de l’en-but et à planter son essai.
Le scénario était parfait, à ceci près que, lorsqu’on déchiffre ou tente de déchiffrer les images qui ont été conservées, on s’aperçoit que tout ne s’est pas passé exactement comme Pierrot le racontait. C’est même à se demander s’il ne confondait pas les deux essais. Une chose est sûre, en tout cas, mon oncle revivait la scène comme s’il en avait été l’acteur principal et qu’avec son petit format, il avait été capable de de tromper des solides défenseurs.