Registres de sépultures puis de décès (1752-1797)
Les religieuses hospitalières qui s’occupaient de l’hôtel-Dieu de Chinon ont tenu le registre des décès des membres de leur communauté entre 1742 et 1783 (cf. Textes inédits / Thèmes tourangeaux / Les religieuses hospitalières de Chinon au XVIIIe siècle). Les archives de la ville conservent aussi l’état des malades qui y moururent. On peut consulter en accès libre la version numérisée sur le site des Archives Départementales d’Indre-et-Loire (État-civil / Chinon / Collection du greffe, Sépultures 1742-1773). Il m’a paru logique de prolonger l’étude de la communauté des soignantes par celle des malades, dont le premier registre est contemporain de celui des religieuses (1752).
Dans un premier temps, je dresserai un tableau chronologique des sources, puis j’analyserai leur contenu
CORPUS DOCUMENTAIRE
Il ne s’agit pas d’une documentation complète ni uniforme dans sa rédaction. Je la diviserai en trois ensembles : années 1752 à 1773 ; années 1775 à 1788 ; premières années de la Révolution, 1789-1797.
Années 1752-1773
Les actes de décès de la première époque (1752-1773) sont contenus dans deux liasses brochées. Le contenu de la première est détaillé sur la couverture :
Registre des décès de l’hotel Dieu
de Chinon, depuis le 20 janvier 1752
jusqu’au 31 janvier 1756. Et depuis le 9
fevrier 1761. Jusqu’au 20 Decembre 1773
Le document a été établi par un unique copiste et il est à supposer qu’il effectua sa copie peu avant le 25 fructidor an onze [25 septembre 1803], date à laquelle le volume a été déposé au greffe de la ville, comme indiqué dans la note finale.
La deuxième liasse comble la lacune de 4 années. Elle est conservée aux Archives départementales sous l’année 1756, et était destinée, comme il est indiqué sur la couverture, à Mr Masselin, maire de Chinon, avec la mention : « gratis pour l’hôpital des religieuses depuis 1756 jusques y compris 1760 ».
Pour ces vingt années, nous ne disposons donc pas du document d’origine ni de son double authentique établi parallèlement, mais d’une copie plus récente.
Années 1774-1788
Pour les actes enregistrés à compter de l’année 1774, nous disposons de deux copies : celle des actes annuels de 1775 à 1788 conservée dans des registres de quelques feuillets cotés et paraphés par le lieutenant général du bailliage ; en outre, un volume semblable à celui qui regroupe les actes de 1752 à 1773, qui couvre les mêmes années.
Les deux copies ont été réalisées par le même rédacteur, à en juger par l’écriture et l’orthographe, et aussi révisées par lui, comme le démontrent les ajouts et modifications qu’il a été conduit à insérer à l’identique dans les espaces interlinéaires, par exemple l’âge du défunt ou de la défunte qu’il avait précédemment omis de signaler, ou l’abandon d’une première rédaction au profit d’une seconde exactement reproduite dans les deux versions (01-02 1786). Par ailleurs, certains amendements apportés dans la copie réunie en volume démontrent que celle-ci a été réalisée à partir des registres annuels, à une date très rapprochée de la première puisqu’elles sont le fait du même copiste-rédacteur.
Ce double état des actes a l’avantage de permettre de combler les lacunes de l’un grâce à l’apport de l’autre. En outre, ce qui n’est pas négligeable, il facilite la tâche du transcripteur moderne qui a parfois du mal à déchiffrer et qui apprécie de pouvoir comparer deux réalisations d’un même terme, même si elles sont dues à la même main, qu’elles soient affectées par la dégradation du papier, la mauvaise qualité de la plume de l’encre ou l’ignorance du rédacteur qui n’est pas toujours familier avec les toponymes locaux et peine à interpréter les patronymes ou les noms de lieux exotiques qui lui sont fournis oralement.
Chaque registre annuel porte un en-tête signé de la plus haute autorité du bailliage et siège royal. Le premier (1774) est signé par Mexme Legrand, doyen des conseillers, « en l’absence des officiers qui [le] précèdent » ; le suivant (1775) de « Pierre François Pichereau, seigneur de Geffrut, conseiller du Roy Lieutenant particulier du Baillage et siege roial de Chinon » ; les suivants (1776 à 1792) de son successeur, Tourneporte de Vontes. La formulation de l’intitulé est substantiellement la même mais admet quelques variantes. Celui de l’année 1776 est ainsi rédigé :
Registre contenant quatre feuillets pour coter et parapher par premier et dernier et servant a enregistrer les noms des personnes qui decedent en l’hopital ou hôtel-Dieu de cette ville
par nous René Louis Pierre Tourneporte de Vontes conseiller du Roi president lieutenant general au baillage et siege roial de Chinon
en notre hotel, le 24 janvier mil sept cent soixante seize
Tourneporte de Vontes
Celui de 1779 mentionne les religieuses hospitalières :
Registre pour servir a enregistrer les actes mortuaires des personnes qui decederont dans le courant de cette année dans la maison des religieuses hospitalières de cette ville
contenant quatre feuillets cottés et paraphés par premier et dernier par nous René Louis Pierre Tourneporte de Vontes conseiller du Roi president lieutenant general au baillage et siege roial de Chinon
en notre hotel, ce premier janvier mil sept cent soixante dix neuf
Tourneporte de Vontes
Années 1793-1797
Les 37 feuillets numérotés contenant les actes de 1774 à 1788 s’achève sur les deux premiers actes de 1789 (6 janvier et 7 février). Les 4 feuillets suivants, numérotés de 38 à 41, qui couvrent la totalité de l’année 1789, ont été détachés et réunis à une autre liasse de trois feuillets correspondants à l’année 1792. Les actes des années 1790 et 1791 ont été réunis à part dans une même liasse.
Le dernier registre réservé à l’hôtel-Dieu, celui de 1792, s’interrompt le 18 octobre. Les actes suivants sont à rechercher dans les registres municipaux établis par la loi du 20 septembre et inaugurés le 30 décembre 1792 pour enregistrer les naissances, les mariages et les décès survenus dans la commune. S’agissant des malades de l’hôtel-Dieu, pour des raisons évidentes seul nous intéresse ici le registre des décès.
Les actes de décès des année 1793-1794 (ans 1 et 2 de la République) sont conservés en trois registres : 1er janvier 1793 au 24 pluviôse (12 février 1794) ; 30 pluviôse au 8 floréal (27 avril 1794) ; du 8 floréal à la fin de l’année (20 septembre). Les actes des années 1795-1799 sont réunis en un seule volume.
PROCÉDURE ET RÉDACTION
Actes des années 1752-1773
La notice qui inaugure le premier registre conservé, celui de 1752, décrit précisément son objet. Observons qu’elle définit comme « pauvres » les pensionnaires potentiels de l’hôtel-Dieu, ce qui correspond très précisément à la finalité charitable de cette institution. Cette désignation n’apparaît plus dans les registres suivants, ce qui marque une évolution dans la pratique mais sans doute aussi dans les mentalités.
hotel Dieu
de Chinon
Nous Louis Bouin de Noiré ecuyer conseiller
du Roy president lieutenant general au bailliage
et siege Royal de Chinon avons cotté et
paraphé le present Registre contenant
vingt quatre feuillets pour servir a registrer
les actes des pauvres qui decedront à
l’hôtel-Dieu de cette ville pendant l’année
mil sept cent cinquante deux Signé
1752 Bouin de Noiré
Cette notice reproduit littéralement celle qui figurait au-début du document original et, selon la pratique en usage, aurait dû se retrouver à l’identique, hormis la date et le nombre des feuillets, au-début du registre de chaque année. Ceux-ci sont « cotés et paraphés par premier et dernier », selon la formule consacrée, c’est-à-dire qu’ils comportent l’inscription « premier » en tête du premier feuillet et l’inscription « dernier » en haut du dernier, en occurrence ici le vingt-quatrième.
Comme il s’agit d’une copie relativement tardive du document original, la rédaction est allégée. Ainsi, le changement d’année est simplement indiqué au-début de la série d’actes correspondante, sans même se traduire par un changement de feuillet. Pour ce qui est de la rédaction des actes, le modèle de base appliqué est le suivant : prénom et nom du défunt ; paroisse d’origine ; date du décès :
Antoine Regnard, de la parroisse de Saint Mexme est decedé a l’hotel-Dieu le vingt trois janvier mil sept cent cinquante deux.
Dans le cas d’une défunte, son nom est suivi de celui de son mari (« femme de … : veuve de … »). L’âge du défunt est rarement indiqué, sauf s’il est très jeune ou très âgé : 25-02-1754 : « est décédé Maurice Ribeau, âgé d’environ cent ans … » ; 30-03 1754 : « est décédé Urbain Planchon, environ de quatorze ans … ». Il est mentionné pour la première fois au bas du 3ème feuillet : « Jean Testu […] agé d’environ soixante ans… ». Ce système perdure jusqu’à l’acte de sépulture de Pierre Miraux, en date du 9 septembre 1752, qui occupe le haut du verso du 3ème feuillet :
Pierre Michaux, journaillier agé de vingt quatre ans, paroisse de Saint Mexme est decedé le neuf septembre mil sept cent cinquante deux.
Par la suite, un nouveau schéma de rédaction est adopté : date, prénom et nom du défunt, paroisse d’origine :
Le vingt deux du mois de septembre mil sept cent cinquante deux, est decedé a l’hotel dieu de Chinon, Pierre Guertey de la parroisse de Ligray.
Dorénavant, le style ne varie que pour des cas exceptionnels auxquels je consacrerai un chapitre et tend à se réduire à la structure de base, au point d’omettre de mentionner l’hôtel-Dieu et parfois-même l’année :
Le trois est decedé Jean Ferrand de la parroisse de Saint Jacques.
Enfin, sur plusieurs feuillets (6r-12r), la formule « est mort/morte » alterne avec « est décédé/décédée », qui finira par s’imposer comme option unique.
Toutes ces variantes sont sujettes à caution dans un domaine, celui de l’état-civil, qui se caractérise par un formalisme très rigoureux. Elles invitent à manier cette source avec prudence et, ce qui est plus gênant, nous suggèrent qu’une partie de l’information que contenaient les actes reproduits s’est perdue au gré de l’humeur du rédacteur. Une comparaison avec la deuxième époque (1774-1788) est éclairante à ce sujet.
Actes des années 1774-1788
La rédaction de ces actes est plus soignée que celle des registres antérieurs. Sa principale nouveauté consiste en l’identification des rédacteurs, tous trois augustins : frère Cuny, frère Eggert et frère Clément. Quant à la formulation, elle est est conservée intégralement dans chacun d’eux, montrant par là que la copie a été conçue fidèle à l’original, alors qu’on aurait pu se dispenser de reproduire la qualité de son auteur et le lieu de l’inhumation, lorsqu’il ne varie pas, ce qui arrive très rarement (« nous deservant de l’hôtel-Dieu dans le cimetière de Saint-Etienne ») et se contenter de préciser les éléments sujets à variation : date, nom du défunt ou de la défunte, âge, ascendants, et paroisse d’appartenance. On observe quelques rares variantes entre les deux copies, dues à des accidents matériels, comme la perte d’un feuillet ou à des compléments lorsqu’une information manquante a été obtenue tardivement (« nous n’avions pas les noms du père ni de la mère, lorsqu’on l’envoya au greffe »), que le rédacteur insére dans les deux versions, ce qui dénote de sa part des scrupules qui l’honorent.
Bref, la tentation était grande d’accompagner le rédacteur et copiste dans sa tâche et je dois à la vérité de dire que j’y ai cédé tout en reconnaissant que ce travail minutieux n’apporterait pas de grandes révélations sur l’interprétation du corpus documentaire. Encore fallait-il s’en assurer.
Peu importe, en vérité, que les deux versions présentent des variantes formelles de détail, mais il n’est pas tout à fait indifférent qu’on se refuse à confondre les rédacteurs qui signent les actes à partir de 1774 au prétexte qu’ils s’acquittent d’une tâche qui offre peu de marge à leur inventivité. En effet, pour peu qu’on s’attache à des détails, il est possible de les différencier. Le frère Cuny connait mal les environs de Chinon, au point de désigner par « La Roche Clermont » la paroisse de La Roche Clermault, sans parler des graphies fantaisistes dès qu’on s’éloigne quelque peu de Chinon : « Cuneau » pou Cunault. Son successeur, qui signe « frère Equer », mais dont le nom véritable semble être plutôt Egger ; laisse transparaître dans l’orthographe des traits de phonétique nettement germaniques : « Pensoül » pour Panzoult ; transcrition phonétique des finales « -c » en « -que » (« Dulaque », Autraque », etc.) ; fautes d’accord qui le conduisent à écrire « âgé » au masculin, même si la défunte est une femme.
Le frère Clément, qui succède à Egger en juillet 1786, se signale par quelques détails de style. Il ne modifie rien à la formule de son prédécesseur mais, dès qu’il inaugure un registre nouveau, celui de 1787, il apporte une touche personnelle dans la rédaction du début de l’acte (je reproduis l’orthographe mais ajoute la ponctuation) :
L’an mil sept cent quatre vingt sept, le quatre du mois de février, le corps de Germain Filiatreau, fils de Jean Filiatreau et de Marie Bourgone, epoux de Marie Robert, de la paroisse de Parily, diocèse de Tours, agé de quarante quatre ans, a été inhumé dans le cimetière de la paroisse de St-Etienne par moi, desservant de l’hôtel Dieu.
La rédaction prend une tournure plus nettement juridique en indiquant l’année en premier lieu, en signalant le nom du diocèse même pour les paroisses de Chinon et de la périphérie, en substituant la mention de l’inhumation à celle du décès et en repoussant à la fin de l’acte sa qualité, juste avant sa signature. Cette formule prévaudra jusqu’à la proclamation de la République en septembre 1792 et la suppression des registres paroissiaux.
Actes des années 1789-1797
La rédaction des registres de sépultures vieux style est rendue caduque par la loi du 20 septembre 1792, laquelle s’applique dès la fin du mois suivant, le 30 octobre, au point que les décès survenus à l’hôtel-Dieu de Chinon les mois de novembre et décembre de cette année 1792 sont désormais enregistrés dans le registre de la paroisse de Saint-Mexme, à laquelle appartient l’hôtel-Dieu.
Au-delà, la procédure change et s’alourdit considérablement. Le décès fait l’objet d’une déclaration réalisée par deux déclarants, qui déclinent leur nom et leur âge devant l’officier public à la maison commune. À la suite de la déclaration, l’officier se transporte au lieu de ce domicile, en l’occurrence ici, l’hôpital, et s’assure du décès du défunt, puis rédige l’acte que les déclarants cosignent avec lui. Comme il n’était pas rare qu’il y eût plusieurs décès en une journée, on conçoit que la charge de cet officier ne fût pas de tout repos, sans parler de la confrontation permanente avec des cadavres.
Quant aux déclarants, il s’agit parfois de familiers ou de voisins du défunt lorsque ce dernier est décédé chez lui, mais, le plus souvent, ce sont des personnes extérieures qui se sont fait une spécialité de ce genre d’activités. On retrouve souvent le nom de Pierre Tessier, cordonnier, et d’Etienne Moreau, « raccommodeur de parasols », c’est-à-dire fabricant de parapluies.
Pour les malades décédés à l’hôpital, les déclarants appartiennent au milieu hospitalier, comme si l’internement traduisait, outre la précarité matérielle du défunt, son isolement social. Sur ce point, la mention des parents et conjoint des défunts, insérée dans l’acte crée l’illusion de liens familiaux, alors qu’elle n’a d’autre but que de compléter la carte d’identité du défunt, surtout lorsque celui-ci a atteint un âge avancé et que ses géniteurs ne sont plus depuis de nombreuses années de ce monde. Cette urgence peut aussi obéir à des mesures de prophylaxie en vue d’éviter de possibles épidémies, une inhumation rapide étant peu compatible avec l’organisation d’un deuil collectif. De fait, les déclarations sont généralement enregistrées le jour du décès et les inhumations, le lendemain de celui-ci (« le jour précédent » la date de l’acte).
La responsabilité des déclarations de décès (qui ne sont plus des déclarations de sépultures) échoie principalement à Jeanne Herpailler de Grand-Maison et à Scholastique Marie Perrine Métayer, que l’officier public désigne comme « officieres des salles des malades de la maison hospitaliere de cette ville, demeurants paroisse de Saint-Mexme … ». Il s’agit de toute évidence de deux religieuses rendues à la vie civile par la loi de suppression des congrégations, qui continuèrent d’exercer leurs antérieures fonctions d’infirmières à l’hôpital. Elles font souvent précéder leur nom, dans la signature des actes, par un discret « Sr », abréviation de « Sœur ». Leur âge étant systématiquement indiqué dans l’acte, on sait que la première est née en 1734 (elle a 58 ans en 1792) et la seconde, en 1746 (elle a 36 ans à la même époque). Ce tandem de déclarantes se maintient jusqu’au décès de la citoyenne Scolastique survenu le 2 ventôse an 2 (19 février 1794), après une courte maladie, puisqu’elle a signé un acte de décès moins d’un mois auparavant. Celui de Jeanne Hespallier persiste, mais associé à d’autres personnes : tout d’abord Armand Charles Chesnon, né en 1761, qui fut contrôleur de l’hôpital avant d’en être le directeur (1795) puis l’économe receveur (1797) et qui occasionnellement vient suppléer la défaillance de sœur Scolastique ; Marie-Anne Herpailler du Perray, probable parente de Jeanne Herpailler et son exacte contemporaine, toutes deux étant âgées de 58 ans en 1793; enfin, les inévitables Tessier et Moreau.
EXPLOITATION DU CORPUS
Malgré leur qualité inégale, les registres de sépultures de l’hôtel-Dieu puis les registres de décès de hôpital de Chinon fournissent une information utile sur l’état sanitaire de la population chinonaise pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle mais aussi sur d’autres aspects de la vie publique en France à cette époque.
Les limites de l’information
Sous certains aspects, une lecture attentive des registres se révèle décevante. Une telle abondance de données personnelles sur les malades laissait espérer la possibilité de pénétrer dans une réalité qui souvent échappe à l’historien, faute de documents écrits. Mais leur abondance peut aussi décevoir cette attente. Les actes reproduits remplissaient une fonction indispensable pour les autorités de l’époque et faisaient la démonstration de ce que rien ne pouvait leur échapper, y compris les destins les plus modestes. C’était une démarche relativement nouvelle qui consistait à ne tenir aucun des sujets du roi, pour modeste qu’il fût, hors du regard de la machine administrative.
L’identification des personnes et de leurs ascendants immédiats, la date et le lieu de leur décès constituent certes des données non négligeables mais elles offrent peu de prise à l’historien, car il ignore tout de la maladie qui affectait ces malades, des soins qu’ils reçurent à l’hôpital, des circonstances de leur mort. En fin de compte, dans sa brièveté la rédaction de l’acte ne fait que confirmer les idées reçues sur l’hôpital, conçu comme mouroir pour déshérités, qui ont prévalu jusqu’à une époque relativement récente, le milieu du siècle dernier (le XXe).
Ces lacunes informatives n’étaient pourtant pas une fatalité, même à l’époque. Il suffit pour s’en convaincre de consulter les registres de l’hôtel-Dieu de Tours pour les années 1737-1754. Outre les informations contenues dans ceux de Chinon, on y indique la date d’entrée du malade à l’hôpital, ce qui modifie considérablement l’interprétation que l’on peut en faire. Ainsi, sur une centaine de décès enregistrés en 1737, 27 sont survenus dans la première semaine de l’internement du malade et 10 dans la deuxième, soit 1/3 du total. 21 malades sont morts dans leur troisième semaine et 14 dans la quatrième, soit un autre tiers du total. Le dernier tiers a séjourné entre 5 et 16 semaines, et même 20 semaines pour l’un d’entre eux. S’il est indéniable que l’hôpital accueille une majorité de malades en fin de vie, sa fonction ne se limite pas à un accompagnement des derniers jours. Certains malades y séjournent plusieurs mois. En outre, si les cas de guérison ne sont, par définition, pas signalés dans les registres de décès, cette possibilité existe, dans une proportion que nous n’avons malheureusement pas la possibilité de connaître.
Données exploitables (1752-1773)
Entre 1752 et 1773, le nombre décès enregistrés à l’hôtel-Dieu de Chinon s’élève à un total de 462, soit une moyenne de 22 décès par année et de 2 par mois. Ces chiffres sont purement indicatifs mais ils donnent une idée assez précise de la part que la mort prenait dans les activités des soignants. Si, selon le Tableau de la Province de Touraine de 1762 à 1766, cité par André Boucher, l’hôtel-Dieu entretenait 24 lits, cela signifie qu’en un an l’hôpital se vidait de la totalité de ses pensionnaires et au-delà.
Par ailleurs, les données contenues dans les registres se prêtent à un traitement statistique. La paroisse d’origine de chaque défunt permet de dessiner assez précisément le territoire sur lequel l’hôtel-Dieu exerçait son attractivité. Les paroisses de Chinon, – Saint-Mexme, Saint-Etienne, Saint-Maurice, Saint-Jacques, Parilly et Saint-Louand – fournissent au minimum la moitié des personnes décédées dans l’année. Si l’on ajoute les paroisses des alentours – Cravant, Ligré, La Roche-Clermault, Anché, Sazilly, Beaumont, Huismes, Savigny et Avoine -, on atteint les 80%. Les 20% restants additionnent des personnes issues des deux évêchés voisins, Angers et Poitiers, dont les paroisses sont souvent plus proches de Chinon que de leurs centres urbains. Enfin, les rares cas qui intéressent des régions éloignées concernent des personnes souvent jeunes qui sont de passage à Chinon ou qui y occupent un métier particulier à titre provisoire, garçon perruquier, garçon tailleur, talandier, tailleur de pierre, sur lesquelles les registres ne fournissent aucune ou peu d’explications.
Très exceptionnels sont le traitement réservé à certains d’entre eux. Ainsi du dénommé Jacques Michaut, décédé le 9 décembre 1752, dont le rédacteur précise « depuis quatre ou cinq ans homme sans métier cherchant sa vie en faisant des cordes a boyeaux demeurant aux Cassemattes ». Certain fait-divers crapuleux a aussi retenu son attention : « le 17 août1 754 est décédé un nommé Michel Bodeau limouzin qui a été empoisonné en Brémont [Bréhémont], on ne sçait sy c’est son nom propre on ne connait ny sa paroisse ny son canton, la paroisse est Cremont selon ce que son frère a dit ».
Par conséquent, l’hôtel-Dieu de Chinon remplit les fonctions d’un équipement sanitaire de proximité. Ses missions ont fini par attirer des médecins qualifiés, outre le titulaire de l’emploi, Lejau, Pierre François Linacier et F.H. Lafon qui proposent leurs services en 1766 et sont agréés par l’administration.
De 1774 à 1779, le rythme des décès est proche de celui des années précédentes, bien qu’un public nouveau soit venu se joindre à celui des malades locaux, à savoir des militaires de régiments engagés dans les campagnes de l’époque. Leur nombre n’est d’abord pas considérable mais le devient à partir de 1780, année pour laquelle l’hôtel-Dieu enregistre 39 décès, dont celui de 9 carabiniers. En 1783, pour 40 décès enregistrés, 5 correspondent à des carabiniers. Cet apport est sujet à variations jusqu’en 1798, en fonction des aléas de la guerre.
DE L’HÔTEL-DIEU À L’HÔPITAL CIVIL ET MILITAIRE
Dès 1752, les registres de l’hôtel-Dieu signalent le décès de trois cavaliers du Régiment royal cravatte (lire croate). Les actes deviennent plus fréquents à la suite de l’installation du Régiment de carabiniers de Provence ou de Monsieur à Saumur en 1763, dont les brigades essaiment dans la Généralité de Tours. Chinon accueille plusieurs Compagnies, dont on retrouve le nom dans les actes des années 1764 et 1767, à l’occasion des décès de carabiniers qui y sont affectés : Compagnies Montesquiou, du Soulier, d’Allonville, Dolomieux, Rossel, de Voguë, Bagneux, du Saillans, Crangeac. Les régiments d’armes différentes se succédant, les registres font état du décès de plusieurs cavaliers du Régiment de Berry, au total 7, en 1773 et 1774. Le Régiment de Monsieur, de retour, perd 34 de ses carabiniers entre 1776 et 1788.
Une recherche plus approfondie permettrait de connaître à quelles campagnes guerrières il faut attribuer ces différentes pertes humaines. Les premières sont probablement des séquelles de la Guerre de Sept ans, mais j’ignore à quelles circonstances il faut attribuer les nombreux décès des années suivantes, car elles ne se caractérisent pas par une intense activité guerrière. Imaginer des épisodes épidémiques pourrait être une réponse.
Quoi qu’il en soit, à cette époque, l’hôtel-Dieu de Chinon remplit une double mission, ce qui se traduit dans le titre qu’on attribue dans les registres à Armand Charles Chesnon, celui de directeur de l’hôpital civil et militaire. Resterait à déterminer dans quelle mesure l’obligation de recevoir un contingent de militaires, hommes jeunes nécessitant des soins urgents et intensifs, n’a pas relégué à un second plan l’attention portée aux malades civils, ce qui implique un ordre de priorité dans l’accueil de chacun de ces deux publics potentiels.
Entre 1788 et 1792, malgré l’absence de morts militaires, la moyenne des décès augmente et atteint le chiffre de 30. Si la majorité relève toujours de Chinon et des communes voisines, on observe cependant un accroissement des défunts originaires d’autres provinces. Peut-être faut-il voir dans cette augmentation un effet des changements intervenus au-début de la Révolution, caractérisée par une mobilité plus grande des personnes et une précarité accrue. Mais la cause principale tient à l’éclatement de certains conflits armés.
Les changements les plus significatifs interviennent au printemps 1793, lorsque l’armée républicaine subit plusieurs défaites face aux Vendéens insurgés. Entre le 11 mars et le 18 avril, on dénombre 32 militaires décédés, soit un nombre équivalent à la totalité des décès d’une année entière. C’est cette hécatombe, en révélant l’incapacité du petit hôtel-Dieu à faire face à un tel surcroît de pensionnaires, qui conduisit à transférer l’hôpital dans les locaux désormais vides de l’ancien couvent du Calvaire à l’ouest de la ville.
Déménagement de l’hôtel-Dieu
L’hôtel-Dieu change d’appellation pour devenir l’hôpital, tout d’abord civil et militaire, puis civil de la commune. Ce changement répond à la nécessité d’accueillir un nombre d’internés qui se trouve considérablement grossi par l’apport de militaires consécutif aux premières campagnes de la République, ce qui conduit les autorités à investir un nouveau lieu. Ce sera le bâtiment de l’ancien couvent des Calvairiennes situé à l’ouest de la ville.
Le déménagement a lieu le 20 septembre 1793. C’est dans ces termes que le citoyen Bailly relate les faits dans son journal (Bulletin des Amis du Vieux Chinon T. II, 8 (1926), p. 433) :
20 septembre. Les pauvres de l’hôpital sont allé au Calvaire pour inaugurer le nouvel hôpital. C’est le citoyen Doré qui est mort le dernier à l’ancien et qui a fait la clôture.
Ce pittoresque récit qui attribue au dernier défunt de l’hôtel-Dieu un mérite dont il se serait volontiers dispensé, est confirmé par un procès-verbal que l’officier civil a ajouté à l’acte de décès du citoyen Doré qu’il a rédigé le 23 septembre, dont voici la teneur :
[…] interpellation faite aux dittes hospitalières pourquoi elles n’avoient passer que ce jour d’huy (23-09) la déclaration du décès dudit Louis Lubin Dorée, étant décédé le vingt du présent mois, auroient répondu que c’est par oubli, tout occuppées au déménagement de leur maison pour se rendre en celle du ci-devant Calvaire où est maintenant établi ledit hôpital, et que ledit Louis Lubin Dorée est vraisemblablement décédé le vingt du présent mois de septembre dont j’ay dressé le présent acte que les citoyennes Marie Anne Herpailler, et Jeanne Herpailler de Grand Maison ont signé avec moy.
Ce procès-verbal laisse entendre accessoirement que l’inhumation de Louis Lubin Doré a été effectuée sans que l’officier public l’ait autorisée puisque, s’étant rendu à l’hôpital trois jours après, il n’a pas constaté le décès. Les sœurs s’étaient donc mises en infraction. Voilà une conséquence inattendue d’un événement local d’importance, puisque l’hôpital de Chinon occupera l’ancien couvent des Calvairiennes jusqu’en 1982.
Années 1793-1797
Le déménagement de l’hôtel-Dieu est l’indice que les armées républicaines, d’abord très malmenées par les Vendéens, reprennent l’initiative, ce qui implique une logistique qui déborde largement les zones géographiques directement concernées par les combats. L’hôpital de Chinon, avec d’autres, se voit assigner comme objet principal de participer à l’effort de guerre au détriment de ses missions habituelles. Pendant toute l’année 1794, les civils décédés sont une minorité, dans un rapport de 1 à 7 pour les militaires. Au total, ce sont 73 militaires qui décèdent cette année-là à Chinon.
Cette répartition se maintient l’année suivante, an 3 de la République (1794-1795), en revanche, le nombre de militaires décédés décroit considérablement à partir de l’an 4 (1795-1796). Les décès concernent surtout des civils et, signe des temps, l’hôpital est désormais appelé « hospice de charité (acte de décès de Jeanne Médard, du 17 frimaire an 4).
Parallèlement, la signature de Jeanne Herpailler se fait de plus en plus rare, sans qu’on puisse assurer que ces deux faits soient liés. Elle réapparaît dans un acte du 7 vendémiaire an 5 (28 septembre 1797), dans la déclaration de décès du jardinier Joseph Fié à l’hôpital civil. Elle est assistée de deux témoins habituels de ce type d’actes à l’époque à Chinon (Etienne Moreau et Pierre Tessier), qui n’appartiennent pas à l’hôpital. La présence de trois déclarants, alors que deux suffisaient surprend quelque peu. Peut-être faut-il y voir une manifestation d’intérêt parti culière pour le défunt de la part de Jeanne Herpailler. Par ailleurs, l’appellation « hôpital civil » qui figure dans l’acte peut signifier que l’établissement n’accueille plus de soldats, ce qui expliquerait aussi que les mentions de Jeanne soient devenues plus rares. Cette hypothèse semble confirmée dans un acte du 25 ventôse, dans lequel, Chesnon déclare le décès d’un malade à l’hôpital, démarche qui ne semble plus être exclusive des hospitalières. En outre, il y est désigné « économe de l’hospice civil », ce qui confirmerait qu’on n’accueille plus de militaires au couvent des Calvairiennes et peut-être même dans la commune de Chinon, si la situation militaire ne l’exige plus. Le 13 messidor, Chesnon est désigné « économe receveur ».
Enfin, à titre purement indicatif, il convient de signaler qu’un certain Jacques Herpallier, commissaire de police âgé de 57 ans, signe la déclaration de décès de Marie Guérineau, 3 ans, le 24 vendémiaire an quatre de la République. Il a sensiblement le même âge que Jeanne et pourrait être son frère. Ce détail permettrait de préciser la position sociale de Jeanne Herpailler et de sa famille à Chinon, sans la limiter à la sphère religieuse.
Juin 2026
ADDENDUM
Les premiers actes qui interviennent après la mort de Scolastique Marie Perrine Mestayer (19 février 1794) sont signés d’une nouvelle venue, dont le nom ne nous est pas étranger, Marie-Anne Herpailler du Perray. Elle a coutume de signer ‘du Perray’, mais sa désignation par le rédacteur de l’acte ne laisse aucun doute sur son nom complet. La variante ‘de Grandmaison’ /vs/ ‘du Perray’ semble indiquer que Jeanne et Marie-Anne relèvent de deux branches d’une même famille, les Herpailler.
Mariage de Marguerite Louis Herpailler du Perray (9 février 1768)
L’acte de mariage célébré à Saint-Mexme de Chinon nous donne l’occasion de vérifier les liens qu’entretiennent les Herpailler de Grandmaison et les Herpailler du Perray. [Je modernise l’orthographe].
Le neuf février mil sept cent soixante-huit, après une publication des bans faite au prône de notre messe et de celle de St Pierre de Rivarennes sans aucune opposition civile ou canonique venue à notre connaissance, vue la dispense de deux autres bans accordée par Monseigneur l’Archevêque de Tours et signée Rigaud, vicaire général, insinuée le trois du présent mois et notre permission,
maître François Antoine Marc Bridonneau, chanoine et chantre de l’église royale et collégiale de St-Mexme de ce (sic pour ‘cette’) ville, a donné la bénédiction nuptiale
à messire François Ambroise Degain, écuyer lieutenant de cavalerie, brigadier de la compagnie des gens d’armes d’Artois, fils majeur de défunt messire Louis Degain, écuyer, chevalier de l’ordre royal et militaire de St Louis, ancien capitaine de cavalerie, et de défunte dame Marie Prieur, ses père et mère, de la paroisse de St-Pierre de Rivarennes, de Rivarennes (sic), d’une part,
et à demoiselle Marguerite Louise Herpailler du Perray, demoiselle, fille majeure de messire Louis Herpailler du Perray, écuyer, ancien chevau-léger de la garde du roi, et de dame Charlotte Louise Le Breton, de cette paroisse, d’autre part,
en présence de Dame Marie Anne Le Breton, épouse de monsieur maître Pierre Paul Douet, conseiller du roi, président au grenier à sel de cette ville, tante de ladite demoiselle, de monsieur maître Jean Louis Renault, conseiller du roi, juge magistrat au baillage et siège royal de cette ville, beau-frère de l’épouse à cause de mademoiselle Jeanne Charlotte Herpailler du Perray aussi présente, de dame Charlotte Françoise Boureau, veuve de monsieur maître Jean Charles Le Breton de la Bonnellière, tante de l’épouse, de monsieur Jean Charles François Le Breton de Bessay, oncle de l’épouse du côté maternel,
de dame Marie Moreau, veuve de monsieur Thimothée Herpailler de Grandmaison, tante du côté paternel, de demoiselle Louise de Rocquemont, demoiselle, et de plusieurs autres parents et amis qui ont déclaré ne savoir signer fors les soussignés.
Signé : Herpailler du Perray, Deguin, Renault, Le Breton de Beaulieu, Herpailler Renault, Boureau de la Bonnellière, Moreau Herpailler, de Rocquemont, Chesnon, Le Breton de Bessai ( ?)
Bessereau curé de Rivarennes, Leconte curé de St-Mexme, Bridonneau chanoine de St-Mexme, officiant
Conformément à l’usage pour les actes de mariage, le rédacteur met un soin particulier à l’identification non seulement des deux mariés, mais aussi à celle de leurs témoins, dont il décline précisément le lien de parenté avec chacun d’entre eux. On est d’autant plus surpris de constater qu’il ne mentionne qu’un seul témoin personnel du marié. En effet, on retrouve la signature de Louise de Rocquemont à côté de celles des deux frères Degain dans l’acte de mariage de Martial du Soulié, lieutenant-colonel de 1ère brigade de carabiniers de Monsieur le Comte de Provence avec Geneviève Despinay, célébré à Rivarennes le 15 juin 1467. De fait, la signature ‘degain’, qui figure au bas du document, à la suite de celle du père de la mariée, ‘Herpailler Duperray’, a été apposée par lui.
Il n’est pas rare que l’on retrouve la présence de François Ambroise Degain dans des actes d’état-civil de la commune de Rivarennes. Le 12 octobre 1767, il accepte d’être le parrain du petit Cresteau, la demoiselle Anne Despinay étant la marraine.
Le contraste est frappant avec l’abondance de témoins liés à la famille de la mariée. Qu’on en juge :
– Marie-Anne Le Breton, tante de la mariée du côté maternel (sœur de sa mère) ;
– Jeanne Charlotte Herpailler du Perray, sœur de la mariée et épouse de Jean-Louis Renault, lequel signe aussi ;
– Charlotte Françoise Boureau, tante de l’épouse du côté maternel, veuve du frère de la mère de la mariée, Jean Charles Le Breton de la Bonnellière ;
– Jean-Charles François Le Breton de Bessay, oncle de la mariée du côté maternel, frère de la mère de la mariée ;
– Marie Moreau, tante du côté paternel, veuve de Thimothée Herpailler de Grandmaison ;
– Jean-Louis Renault, beau-frère de la mariée ;
– Chesnon.
On est tenté de conclure que ce mariage constitue pour les Herpailler un événement autrement plus conséquent que pour les Degain. Ceci expliquerait le fait que la cérémonie se soit déroulée dans la paroisse de la mariée, Saint-Mexme de Chinon, et non dans celle des parents du marié, Saint-Pierre de Rivarennes. Ce choix relève peut-être d’une coutume mais ne suffit pas expliquer la totale absence de proches du marié, qu’il s’agisse de parents, d’amis ou de compagnons d’armes.
L’explication se trouve sans doute dans un acte de sépulture établi quelques mois plus tôt, le 15 novembre 1767, à Rivarennes (entre crochet les mots non déchiffrés ou leur interprétation) :
Le quinze de novembre mil sept cent soixante et sept a
été inhumé dans l’église le corps de messire Louis René Degain écuier
[…] de cauallerie, pensionnaire du roy âgé de […] ans, en présence de messire
François Degain Ambroise Degain, lieutenant de cavalerie, son
frère : et de plusieurs autres qui ont signé avec nous.
[Ont signé :] Bessereau, curé ; [lieutenant] Degain ; C. Budet, vicaire de Cheillé ; Delachaume chrg [chirurgien] de Cheillé.
L’information essentielle que délivre cet acte, malgré les difficultés de déchiffrage, est que, l’année précédant son mariage, François Ambroise Degain a perdu son frère, dans des circonstances probablement tragiques, puisque le décès est survenu, non à Rivarennes, où il résidait (on retrouve sa signature comme témoin à un mariage dans cette commune, le 3 février précédent), mais à Cheillé et que l’intervention d’un chirurgien du lieu a été requise. Louis René devait être son aîné, puisqu’il était pensionné alors que lui était toujours en activité. Cette disparition a visiblement entraîné un changement radical dans sa position sociale, ce qui l’a conduit à prendre un état avec un certain caractère d’urgence, puisque son mariage à peine intervient trois mois après le décès de son frère, c’est-à-dire en plein deuil, ce qui expliquerait aussi l’absence de membres de sa famille à la cérémonie.
Les témoins
Parmi les témoins de la cérémonie du mariage, les plus nombreux sont des Le Breton ou apparentés : la sœur de la mère de la mariée, un de ses frères, la veuve d’un autre de ses frères. Le côté paternel est représenté par une seule tante, veuve du frère du père de la mariée. La présence de deux veuves, « pièces rapportées » chargées de représenter leur mari décédé, témoigne de la permanence des liens familiaux. Les femmes sont plus nombreuses que les hommes. On note l’absence de deux chefs de famille, Herpailler de Grandmaison et Le Breton de la Bonnellière. Faut-il en conclure qu’ils étaient plus âgés que leurs épouses ?
Cette présence simultanée d’une représentante d’une autre branche de la famille Herpailler, les Herpailler de Grandmaison, au mariage d’une fille du Perray montre le lien étroit qui continuait à exister entre elles, lequel se trouvait conforté par des unions matrimoniales. Ainsi, Marie Moreau, dont il est précisé qu’elle est la tante de l’épouse, l’est au titre d’épouse de son défunt mari, Timothée Herpailler de Grandmaison.
On pourrait conclure de la caractérisation de Marie Moreau (« veuve de monsieur Thimothée Herpailler de Grandmaison, tante du côté paternel ») que son mari et le père de la mariée étaient frères, ce qui signifierait que la séparation de la famille Herpailler en deux branches distinctes, les Grandmaison et les du Perray, était récente mais il ne faut pas exclure qu’ils aient été cousins et que la séparation des deux branches remonte à une génération au moins antérieure, le qualificatif d’oncle ou de tante pouvant s’étendre à des cousins.
L’acte ne mentionne aucun autre enfant que Marguerite Louise et Jeanne Charlotte chez les Herpailler du Perray. Jeanne Charlotte, qui est déjà mariée, doit être l’ainée des deux. Le jeu des prénoms semble le confirmer : le prénom de la mère, Charlotte, est donné à l’aînée, celui du père (Louise pour Louis) à la seconde. J’ignore si le couple eut d’autres enfants.
Jeanne Charlotte est l’épouse de Jean-Louis Renault, qui fera toute sa carrière à Chinon, avant et pendant la Révolution. C’est ainsi qu’il signe, en qualité de Conseiller du roi au bailliage et siège royal le registre d’état-civil de 1788 en l’absence du lieutenant général Tourneporte de Vontes et qu’il rédige en tant qu’officier municipal de la commune de nombreux actes d’état-civil pendant la période révolutionnaire. Peut-être n’est-il pas indifférent de signaler que c’est lui qui enregistre le décès de Louis Lubin Dorée, le 23 septembre 1794, trois jours après sa survenue, non sans réprimander les deux déclarantes pour l’en avoir informé avec retard. Ce n’est peut-être pas un hasard, non plus, si, pour la déclaration de ce décès, Jeanne Herpailler de Grandmaison se fait accompagner par Marie-Anne Herpailler du Perray, à laquelle Renault était apparenté, dans le but, du moins je le suppose, d’éviter d’être sanctionnée pour ce manquement. De fait, le reproche formulé par l’officier public n’entraînera apparemment aucune sanction et ne dépassera pas un simple constat de carence.
Marie-Anne Herpailler du Perray
Dans le cadre familial des Herpailler du Perray ainsi suggéré, où insérer Marie-Anne ? Elle est née en 1736 puisqu’elle déclare être âgée de 58 ans au rédacteur de la déclaration de décès de Louis Lubin Dorée, en 1794. Elle a donc 32 ans lors du mariage de Marguerite Louise, dont il est seulement précisé qu’à l’époque, elle était majeure. Dans l’ignorance où nous sommes de l’âge exact de cette dernière, mais nous fiant à l’usage qui voulait, à l’époque, qu’une jeune fille fût mariée autour de ses 20 ans et souvent même avant, on peut supposer que Marie-Anne avait une bonne dizaine d’années de plus que la mariée. Elle n’était donc probablement pas sa sœur. Si l’on exclut comme très aventurée l’hypothèse selon laquelle elle serait la fille d’un premier mariage de Louis Herpailler du Perray, il reste la possibilité d’en faire la sœur cadette de ce dernier. La différence entre eux deux n’est pas rédhibitoire, puisque, étant donné l’âge de ses filles, à supposer qu’il eût au moins 20 ans à la naissance de l’aînée, il serait né avant 1728.
Juillet 2026