LE STYLE DE BORGES
Il est bien connu que les grands écrivains ont un style. C’est un don qui appartient à peu d’individus, même si beaucoup de plumitifs s’imaginent le posséder, alors que, dans presque tous les cas, ils ne font qu’imiter les auteurs à la mode. J’avais coutume de dire à mes étudiants qu’il fallait attendre d’avoir cinquante ans au moins pour espérer posséder un style et que, le plus souvent, on mourrait sans en avoir un, moi le premier. Rien d’humiliant à cela ; c’est une loi universelle.
À quoi reconnaît-on un style ? À ce qu’il est inimitable. Dès les premiers mots, on sait de qui il s’agit. Je souscris pleinement à la formule « le style c’est l’homme », à condition que par « l’homme » on désigne l’individu qui possède son style en toute exclusivité. À ce propos, on commet souvent un contre-sens en ramenant la formule à une mise en garde : « Ne t’avise pas de dire à quelqu’un qu’il écrit mal s’il s’imagine qu’il a du style, parce qu’il mettra ton jugement sur le compte de ton ignorance ou de ta jalousie et refusera de s’amender ou de renoncer à sortir du lot commun : toucher au style, c’est toucher à l’homme, ce qui n’est ni charitable ni recommandé. »
J’ai longtemps pensé que Jorge Luis Borges (1899-1986) avait un style. Je continue à le penser, bien qu’il m’arrive parfois de percevoir quelques ficelles dans son écriture. Aussi ai-je été conduit à élargir, à son propos, le sens de la formule « avoir du style » en y incluant, au-delà de l’agencement des mots ou du récit, une veine inspiratrice. On reconnait Borges en le lisant mais aussi en l’entendant (on possède de nombreuses transcriptions de ses conférences) parce que, quelque soit le sujet qu’il aborde, il le rapporte toujours à des préoccupations intimes, intellectuelles ou affectives, que nous ne sommes pas tenus de partager. Ce qui signifie que le style ne sert pas seulement à identifier mais aussi à isoler, à enrober d’étrangeté celui qui le possède. Le style de Borges est inimitable, non seulement parce qu’il est d’emblée reconnaissable, mais aussi parce qu’il ne nous vient pas à l’esprit de l’imiter.
Dans ces quelques notes, je n’ai d’autre ambition que de fournir un échantillon du style de Borges, au gré de la lecture et relecture de certains de ses écrits.
Les différents passages sont tirés des œuvres suivantes :
– Evaristo Carriego, 1955 ;
– El hacedor [Le créateur], 1960 ;
– Otras inquisiciones 1960 ;
– El informe de Brodie 1970.
Pour commencer, honneur aux premières phrases qui, lorsqu’elles sont réussies, donnent la tonalité du récit qu’elles amorcent.
AMORCES
– Nunca se había demorado en los goces de la memoria (El hacedor)
Il n’avait jamais prêté attention aux jouissances de la mémoire.
– En aquel pasaje de las Enéadas que quiere interrogar y definir la naturaleza del tiempo, se afirma que es indispensable conocer previamente la eternidad, que – según todos saben – es el modelo y arquetipo de aquél. (Historia de la eternidad)
Dans ce passage bien connu des Énéades qui prétend rechercher et définir la nature du temps, on affirme qu’il est indispensable de connaître tout d’abord l’éternité qui – comme chacun sait –, est son modèle et son archétype.
– Yo creí, durante años, haberme criado en un suburbio de Buenos Aires, un suburbio de calles aventuradas y de ocasos visibles. Lo cierto es que me crié en un jardín, detrás de una verja con lanzas, y en una biblioteca de ilimitados libros ingleses.
Longtemps j’ai cru que j’avais grandi dans un faubourg de Buenos Aires, un faubourg fait de rues aventureuses et de couchers de soleil à portée de vue. En réalité, j’ai grandi dans un jardin, derrière une grille surmontée de piques et dans une bibliothèque de livres anglais aux ressources illimitées.
– El encuentro, en El informe de Brodie (1970)
Quien recorre los diarios cada mañana lo hace para el olvido o para el diálogo casual de esa tarde, y así no es raro que ya nadie recuerde, o recuerde como en un sueño, el caso entonces discutido y famoso de Maneco Uriarte y de Duncan. El hecho aconteció, por lo demás, hacia 1910, el año del Cometa y del Centenario, y son tantas las cosas que desde entonces hemos poseído y perdido. Los protagonistas ya han muerto; quienes fueron testigos del episodio juraron un solemne silencio. También yo alcé la mano para jurar y sentí la importancia de aquel rito, con toda la romántica seriedad de mis nueve o diez años. No sé si los demás advirtieron que yo había dado mi palabra, no sé si guardaron la suya. Sea lo que fuere, aquí va la historia, con las inevitables variaciones que traen el tiempo y la buena o la mala literatura.
Celui qui parcourt les journaux tous les matins le fait sans autre but que l’oubli ou pour alimenter le dialogue occasionnel de l’après-midi, aussi n’est-il pas rare que personne ne se souvienne plus, ou s’en souvienne comme dans un rêve, du fait-divers alors si commenté et si célèbre qui mit aux prises Maneco Uriarte et Duncan. Il eut lieu, autant qu’il m’en souvienne, autour de 1910, l’année de la Comète et du Centenaire et nous avons possédé et perdu tant de choses depuis. Les protagonistes sont morts ; ceux qui furent témoins de l’épisode jurèrent solennellement de garder le silence. Moi aussi j’ai levé la main pour jurer et j’ai ressenti l’importance de ce rite, avec tout le sérieux romantique de mes neuf ou dix ans. Je ne sais si les autres s’aperçurent que j’avais donné ma parole et je ne sais s’ils ont respecté la leur. Quoi qu’il en soit, voici l’histoire, avec les inévitables variations que provoquent le temps et la bonne ou la mauvaise littérature.
J’hésite à commenter ces exemples. Ce serait présomptueux car, si je les ai bien choisis, ils doivent parler d’eux-mêmes. Il serait donc mal venu de ma part de prétendre définir en quoi ils présentent à mes yeux la manifestation évidente d’un style. Je laisse à chacun le loisir de se faire une opinion.
Cependant, l’épreuve de la traduction dévoile quelques phénomènes récurrents qui pourraient être interprétés comme un trait spécifique de l’écriture de Borges, au premier rang desquels je placerais l’usage de la préposition, qui n’est pas sans évoquer celui que lui réserve la langue anglaise, et dont la traduction m’a embarrassé. Borges écrit littéralement : Celui qui parcourt les journaux tous les matins le fait pour l’oubli ou pour le dialogue occasionnel de l’après-midi. Il me semble que le lecteur français éprouve un certain malaise devant ce raccourci syntactique, que j’ai essayé de gommer. Ce faisant, je ne rends peut-être pas justice à Borges, parce que je laisse entendre que son expression est quelque peu relâchée, alors qu’il s’agit peut-être d’une manifestation volontaire de son style personnel. De même pour de nombreux adjectifs auquel il assigne des valeurs décalées par rapport à leur sens littéral : calles aventuradas y de ocasos visibles ; diálogo casual. On en trouvera d’autres exemples dans ces notes. J’ai tenté de les conserver en traduisant aussi littéralement que possible le texte de Borges.
Ce trop court échantillon a le mérite de montrer que l’amorce du récit peut prendre sous la plume de Borges des formes diverses sans en changer l’esprit.
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MORALITÉS
Borges introduit parfois certaines conclusions qui remplissent une fonction similaire à celle des amorces : fournir un contexte plus large à l’objet du chapitre, lorsque celui-ci se réduit, comme c’est le cas, à une énumération des inscriptions que certains commerçants inscrivaient sur les côtés de leurs charrettes de livraison. Il feint de croire qu’on pourrait lui reprocher de faire une place à une veine populaire dans un ouvrage consacré à Evaristo Carriego, poète de Buenos Aires qu’il appréciait et qui mourut de la tuberculose à moins de trente ans (1912).
Ce passage illustre bien, me semble-t-il, l’art qu’avait Borges d’associer des considérations fines avec des tournures qui relèvent du kitsch le plus agressif.
Las inscripciones de los carros (Evaristo Carriego)
[…] No hay ateísmo literario fundamental. Yo creía descreer de la literatura, y me he dejado aconsejado por la tentación de reunir estas partículas de ella. Me absuelven dos razones. Una es la democrática superstición que postula méritos reservados en cualquier obra anónima, como si supiéramos entre todos lo que no sabe nadie, como si fuera nerviosa la inteligencia y cumpliera mejor en las ocasiones en que no la vigilan. Otra es la facilidad de juzgar lo breve. Nos duele admitir que nuestra opinión de una línea pueda no ser final. Confiamos nuestra fe a los renglones, ya que no a los capítulos. Es inevitable en este lugar la mención de Erasmo: incrédulo y curioseador de proverbios.
Esta página empezará a ponerse erudita después de muchos días. Ninguna referencia bibliográfica puedo suministrar, salvo este párrafo casual de un predecesor mío a estos afectos. Pertenece a los borradores desanimados de verso clásico que se llaman libres ahora.
Lo recuerdo así:
Los carros de costado sentencioso
franqueaban tu mañana
y eran en las esquinas tiernos los almacenes
como esperando un ángel.
Les inscriptions des charrettes de livraison (Evaristo Carriego)
[…] Il n’existe pas d’athéisme littéraire absolu. Je croyais être un mécréant de la littérature et j’ai cédé à la tentation de réunir ces quelques infimes témoignages. J’ai pour moi deux bonnes raisons. L’une est la superstition démocratique qui postule des mérites particuliers à toute œuvre anonyme, comme si nous parvenions à savoir tous ensemble ce que personne ne sait en particulier, comme si l’intelligence avait des ressorts cachés et qu’elle s’accomplissait d’autant mieux qu’elle nous échappe. L’autre est qu’il est facile de juger ce qui est bref. Il nous en coûte d’admettre que notre opinion sur une ligne de texte pourrait n’être pas définitive. Nous accordons plus de foi à une simple phrase qu’à de longs chapitres. Il est inévitable de mentionner ici Érasme, incrédule fouineur de proverbes.
Un jour lointain, cette page sera devenue érudite. Je ne peux fournir aucune référence bibliographique, si ce n’est ce paragraphe de rencontre dû à un de mes prédécesseurs dans ce domaine. Il relève des brouillons sans âme du vers classique que l’on appelle désormais, libre.
Je m’en souviens dans ces termes :
Les charrettes aux flancs sentencieux
franchissaient ton heure matinale
et, dans les croisements, attendris étaient les magasins
comme s’ils attendaient un ange.
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Pour se persuader qu’amorces et moralités ne sont pas un simple complément à la narration, il suffit d’observer que certains de ces contes sont vidés de leur partie narrative et ne conservent qu’un commentaire de l’auteur illustré de rapprochements inattendus ou d’un fait de discours emprunté à la langue populaire de Buenos Aires, qui surprend dans ce contexte.
La trama (El hacedor)
Para que su horror sea perfecto, César, acosado al pie de una estatua por los impacientes puñales de sus amigos, descubre entre las caras y los aceros la de Marco Junio Bruto, su protegido, acaso su hijo, y ya no se defiende y exclama: ¡Tú también, hijo mío! Shakespeare y Quevedo recogen el patético grito.
Al destino le agradan las repeticiones, las variantes, las simetrías; diecinueve siglos después, en el sur de la provincia de Buenos Aires, un gaucho es agredido por otros gauchos y, al caer, reconoce a un ahijado suyo y le dice con mansa reconvención y lenta sorpresa (estas palabras hay que oírlas, no leerlas): ¡Pero, che! Lo matan y no sabe que muere para que se repita una escena.
La trame (extrait de El hacedor)
Pour que son horreur fût parfaite, César, cerné au pied d’une statue par les impatients coutelas de ses amis, distingue au milieu des visages et des aciers celui de Marcus Junius Brutus, son protégé, peut-être son fils ; il cesse de se défendre et s’exclame : Toi aussi, mon fils ! Shakespeare et Quevedo ont recueilli ce cri pathétique.
Le destin aime les répétitions, les variantes, les symétries ; dix-neuf siècles plus tard, au sud de la province de Buenos Aires, un gaucho est agressé par d’autres gauchos et, au moment où il va tomber, il reconnait un de ses filleuls et lui dit sur un ton de doux reproche et sous l’effet d’une lente surprise (ces mots, il faut les entendre, pas les lire) : Ça, alors ! Ils le tuent et il ignore qu’il meurt pour qu’une scène se reproduise.
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La critique poétique selon Borges
Il est de notoriété publique que les poètes sont par nature allergiques aux explications de textes telles qu’on les pratique à l’Université. Paul Valéry en donna un exemple saisissant lorsqu’il alla féliciter un professeur en prétextant qu’il lui avait fait découvrir le sens profond d’un poème de son recueil Charmes. Mais il faut convenir aussi qu’à trop vouloir éclairer le lecteur, on le conduit dans des sentiers que l’auteur n’a jamais empruntés et, ce qui est plus grave encore, on retire à l’écriture poétique cette part irréductible de création involontaire qui est le propre des œuvres inspirées.
Je laisse au lecteur le soin de juger si Borges évite cet écueil dans cet extrait du commentaire qu’il a publié sur le recueil Messes hérétiques d’Evaristo Carriego
Las misas herejes (Evaristo Carriego)
[…] Irrisorio, sin embargo, sería negar que las Misas herejes es un libro de aprendizaje. No entiendo definir así la inhabilidad, sino estas dos costumbres: el deleitarse casi físicamente con determinadas palabras – por lo común de resplandor y de autoridad – y la simple y ambiciosa determinación de definir por enésima vez los hechos eternos. No hay versificador incipiente que no acometa una definición de la noche, de la tempestad, del apetito canal, de la luna: hechos que no requieren definición porque ya poseen nombre, vale decir, una representación compartida. Carriego incide en esas dos prácticas.
Tampoco se puede absolver de la acusación de borroso. […] el verdadero y famoso padre de esa relajación fue Rubén Darío, hombre que a trueque de importar del francés unas comodidades métricas, amuebló a mansalva sus versos en el Petit Larousse con una tan infinita ausencia de escrúpulos que panteísmo y cristianismo eran palabras sinónimas para él y que al representarse aburrimiento escribía nirvana.
[Conservo estas impertinencias para castigarme de haberlas escrito. En aquel tiempo, creía que los poemas de Lugones eran superiores a los de Darío. Es verdad que también creí que los de Quevedo eran superiores a los de Góngora. (Notas de 1954)]
Lo divertido es que el formulador de la etiología simbolista, José Gabriel, no se resuelve a no encontrar símbolos en la Misas herejes, y expende a los lectores de la página 36 de su libro, esta solución más bien insoluble del soneto El clavel.
Ha de decir (Carriego) que intentó darle un beso a una mujer, y que ella, intransigente, interpuso su mano entre ambas bocas (y esto no se sabe sino después de muy penosos esfuerzos); pero no, decirlo así sería pedestre, no sería poético, y entonces llama clavel y rojo heraldo de amatorios credos a sus labios, y al acto negativo de la hembra, la ejecución del clavel con la guillotina de sus noble dedos.
Así la aclaración; véase ahora el interpretado soneto:
Fue al surgir de una duda insinuativa
cuando hirió tu severa aristocracia,
como un símbolo rojo de mi audacia,
un clavel que tu mano no cultiva.
Hubo quizá una frase sugestiva
o advirtió una intención tu perspicacia,
pues tu serenidad llena de gracia
fingió una rebelión despreciativa.
Y así, en tu vanidad, por la impaciente
condena de tu orgullo intransigente,
mi rojo heraldo de amatorios credos
mereció, por su símbolo atrevido,
como un apóstol o como un bandido
la guillotina de tus nobles dedos.
El clavel es fuera de duda un clavel de veras, una guaranga flor popular deshecha por la niña, y el simbolismo (el mero gongorismo) es el del explicativo español, que lo traduce en labios.
Les messes hérétiques (extrait de Evaristo Carriego)
Cependant, il serait dérisoire de nier que les Messes hérétiques sont un livre d’apprentissage. Je n’entends pas désigner par ce terme l’inhabileté mais ces deux habitudes : se délecter presque physiquement de certains mots – habituellement relatifs à l’éclat ou à l’autorité – et la simple et ambitieuse volonté de définir pour la énième fois les faits éternels. Il n’existe aucun versificateur débutant qui n’entreprenne une définition de la nuit, de la tempête, de l’appétit charnel, de la lune : des faits qui ne requièrent pas de définition parce qu’ils ont déjà un nom, ce qui revient à dire une représentation partagée. Carriego cède à ces deux pratiques.
Il ne peut non plus être absous de l’accusation d’être confus. […] Le père véritable et célèbre de ce relâchement fut Rubén Darío, un homme qui, sous prétexte d’importer du français quelques commodités métriques, meubla abondamment ses vers grâce au Petit Larousse et un si absolu manque de scrupules qu’il considérait panthéisme et christianisme comme des synonymes et que, pour évoquer le spleen, il écrivait nirvana.
[Je conserve ces impertinences pour me punir de les avoir écrites. Je croyais alors que les poèmes de Lugones étaient supérieurs à ceux de Darío. Il est vrai que je croyais aussi que ceux de Quevedo étaient supérieurs à ceux de Góngora. (Notes de 1954)]
Le plus amusant, c’est que le fondateur de l’étiologie symboliste, José Gabriel, ne se résolut pas à ne point trouver de symboles dans les Messes hérétiques et dispensa aux lecteurs de la page 36 de son livre cette solution plutôt insoluble du sonnet L’œillet.
[Carriego] aurait dû dire qu’il avait cherché à donner un baiser à une femme et qu’elle, intransigeante, avait interposé sa main entre les deux bouches (ce que l’on ne découvre qu’après de gros efforts) ; mais, voilà, ce serait trivial de le dire en ces termes, pas poétique pour deux sous, c’est pourquoi il désigne ses lèvres par œillet et rouge hérault de credos amoureux et le geste de refus de la jeune demoiselle par l’exécution de l’œillet au moyen de la guillotine de ses nobles doigts.
Après l’explication, voici maintenant le sonnet interprété :
Ce fut lorsque surgit un doute insinuant
que ta sévère aristocratie blessa
comme un rouge symbole de mon audace
un œillet de ceux que ta main point ne cultive.
Il y eut peut-être une phrase suggestive
ou une intention que perçut ta perspicacité,
car ta sérénité pleine de grâce
feignit une rébellion méprisante.
Ainsi, victime de ta vanité et de l’impatiente
sentence de ton orgueil intransigeant,
mon rouge hérault de credos amoureux
mérita, pour son hardi symbole,
tel un apôtre ou un bandit
la guillotine de tes nobles doigts.
Nul doute que l’œillet fût un œillet véritable, l’impertinente fleur populaire détruite par la jeune fille, et le symbolisme (ou plutôt le gongorisme) est dû au commentateur espagnol, qui le traduit par lèvres.
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Cécité
La cécité a accompagné Jorge Luis Borges sa vie durant, d’abord comme une perspective inéluctable compte tenu de la maladie dégénérative qu’il avait héritée de son père, puis comme une réalité, alors qu’il venait d’atteindre la cinquantaine. Il en a souvent parlé en termes familiers, dépourvus du pathétisme que le voyant tend à prêter à la perte de cette faculté. Il l’a plutôt considérée comme un signe avant-coureur de sa vocation littéraire, puisqu’il eut l’avantage de partager cette infirmité avec d’illustres écrivains, d’Homère à Milton et à James Joyce, dût sa modestie (plus affichée que réelle ?) en souffrir. Cette page de son ouvrage intitulé El hacedor (Le créateur) est assurément l’évocation la plus sereine et la plus poétique qu’on lui doive de cette maladie, de son développement et de la complicité qu’elle établit entre lui et son plus illustre devancier.
El hacedor (1960)
Nunca se había demorado en los goces de la memoria. Las impresiones resbalaban sobre él, momentáneas y vívidas; el bermellón de un alfarero, la bóveda cargada de estrellas que también eran dioses, la luna de la que había caído un león, la lisura del mármol bajo las lentas yemas sensibles, el sabor de la carne de jabalí, que le gustaba desgarrar con dentelladas blancas y bruscas, una palabra fenicia, la sombra negra que una lanza proyecta en la arena amarilla, la cercanía del mar o de las mujeres, el pesado vino cuya aspereza mitigaba la miel, podían abarcar por entero el ámbito de su alma. Conocía el terror pero también la cólera y el coraje, y una vez fue el primero en escalar un muro enemigo. Ávido, curioso, casual, sin otra ley que la fruición y la indiferencia inmediata, anduvo por la variada tierra y miró, en una u otra margen del mar, las ciudades de los hombres y sus palacios. En los mercados populosos o al pie de una montaña de cumbre incierta, en la que podía haber sátiros, había escuchado complicadas historias, que recibió como recibía la realidad, sin indagar si eran verdaderas o falsas.
Gradualmente, el hermoso universo fue abandonándolo; una terca neblina le borró las líneas de la mano, la noche se despobló de estrellas, la tierra era insegura bajo sus pies. Todo se alejaba y se confundía. Cuando supo que se estaba quedando ciego, gritó; el pudor estoico no había sido aún inventado y Héctor podía huir sin desmedro. Ya no veré (sintió) ni el cielo lleno de pavor mitológico, ni esta cara que los años transformarán. Días y noches pasaron sobre esta desesperación de su carne, pero una mañana se despertó, miró (ya sin asombro) las borrosas cosas que lo rodeaban y inexplicadamente sintió, como quien reconoce una música o una voz, que ya le había ocurrido todo eso y que lo había encarado con temor, pero también con júbilo, esperanza y curiosidad. Entonces descendió a su memoria, que le pareció interminable, y logró sacar de aquel vértigo el recuerdo perdido que relució como una moneda bajo la lluvia, acaso porque nunca lo había mirado, salvo, quizá, en un sueño.
El recuerdo era así. Lo había injuriado otro muchacho y él había acudido a su padre y le había contado la historia. Éste lo dejó hablar como si no escuchara o non comprendiera y descolgó de la pared un puñal de bronce, bello y cargado de poder, que el chico había codiciado furtivamente. Ahora lo tenía en las manos y la sorpresa de la posesión anuló la injuria padecida, pero la voz del padre estaba diciendo: Que alguien sepa que eres un hombre, y había un orden en la voz. La noche cegaba los caminos; abrazando al puñal, en el que presentía una fuera mágica, descendió la brusca ladera que rodeaba la casa y corrió a la orilla del mar, soñándose Ajax y Perseo y poblando de heridas y de batallas la oscuridad salobre. El sabor preciso de aquel momento era lo que ahora buscaba; no le importaba lo demás: las afrentas del desafío, el torpe combate, el regreso con la hoja sangrienta.
Otro recuerdo, en el que también había una noche y una inminencia de aventura, brotó de aquél. Una mujer, la primera que le depararon los dioses, lo había esperado en la sombra de un hipogeo y él la buscó por galerías que eran como redes de piedra y por declives que se hundían en la sombra. ¿Por qué llegaban esas memorias y por qué le llegaban sin amargura, como una mera prefiguración del presente?
Con grave asombro comprendió. En esta noche de sus ojos mortales, a la que ahora descendía, lo aguardaban también el amor y el riesgo. Ares y Afrodita, porque ya adivinaba (porque ya lo cercaba) un rumor de gloria y de hexámetros, un rumor de hombres que defienden un templo que los dioses no salvarán y de bajeles negros que buscan por el mar una isla querida, el rumor de las Odiseas e Ilíades que era su destino cantar y dejar resonando cóncavamente en la memoria humana. Sabemos estas cosas, pero no las que sintió al descender a la última sombra.
Le créateur (1960)
Il n’avait jamais prêté attention aux jouissances de la mémoire. Les impressions glissaient sur lui, momentanées et vivaces ; le vermillon d’un potier, la voûte surchargée d’étoiles qui étaient aussi des divinités, la lune d’où était tombé un lion, le marbre lisse sous la pulpe lente et sensible des doigts, le goût de la chair de sanglier qu’il aimait à déchirer à force de morsures blanches et brusques, un mot de phénicien, l’ombre noire qu’une lampe projette sur le sable jaune, la proximité de la mer ou des femmes, le vin lourd dont le miel atténuait l’âpreté suffisaient à remplir la totalité de son âme. Il connaissait la terreur mais aussi la colère et le courage et, une fois, il fut le premier à escalader une muraille ennemie. Avide, curieux, capricieux, sans d’autre loi que la jouissance et la prompte indifférence, il parcourut la terre dans sa diversité et observa, sur l’une et l’autre rive de la mer, les cités des hommes et leurs palais. Dans les marchés populeux ou au pied d’une montagne à la cime incertaine, dans laquelle il pouvait y avoir des satyres, il avait écouté des histoires compliquées, qu’il accueillit comme on accueille la réalité, sans chercher à savoir si elles étaient véritables ou fausses.
Graduellement, le bel univers l’abandonna ; un brouillard persistant effaça les lignes de sa main, la nuit se dépeupla de ses étoiles, le sol était devenu instable sous ses pieds. Tout s’éloignait et se confondait. Lorsqu’il sut qu’il était en train de devenir aveugle, il poussa un cri ; la pudeur stoïque n’avait pas encore été inventée et Hector pouvait fuir sans démériter. Je ne verrai plus (pensa-t-il) ni le ciel plein de terreur mythologique, ni mon visage que les années vont transformer. Les jours et les nuits s’écoulèrent sur ce désespoir de sa chair mais, un matin, il s’éveilla et vit (sans surprise) les choses troubles qui l’entouraient et il ressentit, sans pouvoir se l’expliquer, comme celui qui reconnait une musique ou une voix, qu’il avait déjà connu tout cela et qu’il l’avait affronté avec crainte, mais aussi avec jubilation, espérance et curiosité. Il entreprit de descendre alors dans sa mémoire, ce qui lui parut interminable, et parvint à tirer de ce vertige le souvenir perdu, qui brilla comme une pièce de monnaie sous la pluie, peut-être parce qu’il ne l’avait jamais regardé, excepté, peut-être, en rêve.
Voici quel était ce souvenir. Un garçon l’avait injurié et il était allé voir son père et lui avait rapporté l’histoire. Ce dernier le laissa parler comme s’il n’écoutait pas ou ne comprenait pas et détacha du mur un poignard de bronze, beau et lourd de menace, que l’enfant avait désiré furtivement. Maintenant qu’il l’avait dans la main, la surprise de la possession annula l’injure reçue, mais la voix du père prononçait ces mots : Que l’on sache que tu es un homme et cette voix exprimait un ordre. La nuit aveuglait les chemins ; le poignard sur son cœur, dans lequel il pressentait une force magique, il dévala l’abrupte pente qui entourait la maison et courut vers le bord de mer, s’imaginant être Ajax ou Persée en train de combler de blessures et de batailles l’obscurité salée. C’est l’exacte saveur de ce moment qu’il recherchait maintenant ; rien d’autre ne lui importait : les affronts du défi, le combat maladroit, le retour avec la lame sanglante.
Un autre souvenir dans lequel il y avait aussi une nuit et une imminence d’aventure naquit de celui-là. Une femme, la première que lui accordèrent les dieux, l’avait attendu dans l’ombre d’un hypogée et il dut la chercher à travers des galeries qui étaient comme des rets de pierre et dans des descentes qui s’enfonçaient dans l’obscurité. Pourquoi ces souvenirs remontaient-ils et pourquoi lui parvenaient-ils sans amertume, comme une simple préfiguration du présent ?
Gravement étonné, il comprit. Dans la nuit de ses yeux mortels dans laquelle il descendait désormais, l’attendaient aussi l’amour et le danger. Arès et Aphrodite, car il devinait déjà (parce qu’il en était cerné) une rumeur de gloire et d’hexamètres, une rumeur d’hommes qui défendent un temple que les dieux ne sauveront pas et de noirs vaisseaux qui cherchent au milieu de la mer une île chérie, la rumeur des Odyssées et des Iliades que le destin lui avait assigné de chanter et de faire résonner dans la coupe de la mémoire humaine. Cela, nous le savons, mais pas ce qu’il ressentit en descendant dans l’ombre dernière.
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Borges et moi
Ce court chapitre tiré de El hacedor (Le créateur) est un jeu comme les aimait Borges et, en cela, il n’est guère fait pour surprendre le lecteur. On pourrait même y déceler quelque fatuité sous les apparences d’une modestie affichée. Je retiendrai cependant deux ou trois élans de sincérité non feinte : cette « perverse habitude » qu’il reproche à son alter ego dénonce une pratique systématique dans son écriture (« tout fausser et tout magnifier »), c’est-à-dire, en fin de compte, un moyen de se faire valoir à moindre frais. L’abandon des « mythologies faubouriennes » au profit des « jeux sur le temps et l’infini » s’apparenterait presque à un « plan de carrière », qui cadre assez mal avec le dilettantisme souvent revendiqué par le créateur. La pointe finale surprend le lecteur dans un premier temps mais, tout aussitôt, celui-ci se convainc qu’elle était inévitable, tant c’est une figure obligée du thème du créateur et son double.
Borges y yo
Al otro, a Borges, es a quien le ocurren las cosas. Yo camino por Buenos Aires y me demoro, acaso ya mecánicamente, para mirar el arco de un zaguán y la puerta cancel; de Borges tengo noticias por el correo y veo su nombre en una terna de profesores o en un diccionario biográfico. Me gustan los relojes de arena, los mapas, la tipografía del siglo XVIII, el sabor del café y la prosa de Stevenson; el otro comparte esas preferencias, pero de un modo vanidoso que las convierte en atributos de un actor. Sería exagerado afirmar que nuestra relación es hostil; yo vivo, yo me dejo vivir, para que Borges pueda tramar su literatura y esa literatura me justifica. Nada me cuesta confesar que ha logrado ciertas páginas válidas, pero esas páginas no me pueden salvar, quizá porque lo bueno ya no es de nadie, ni siquiera del otro, sino del lenguaje o la tradición. Por lo demás, yo estoy destinado a perderme, definitivamente, y solo algún instante de mí podrá sobrevivir en el otro. Poco a poco voy cediéndole todo, aunque me consta su perversa costumbre de falsear y magnificar. Spinoza entendió que todas las cosas quieren perseverar en su ser; la piedra eternamente quiere ser piedra y el tigre un tigre. Yo he de quedar Borges, no en mí (si es que alguien soy), pero me reconozco menos en sus libros que en muchos otros o que en el laborioso rasgueo de una guitarra. Hace años yo traté de librarme de él y pasé de las mitologías del arrabal a los juegos con el tiempo y con lo infinito, pero esos juegos son de Borges ahora y tendré que idear otras cosas. Así mi vida es una fuga y todo lo pierdo y todo es del olvido, o del otro.
No sé cuál de los dos escribe esta página.
Borges et moi
C’est à l’autre, à Borges, que les choses arrivent. Moi, je déambule dans Buenos Aires et je m’arrête, peut-être machinalement, pour regarder l’arc d’un vestibule et sa grille en fer forgé ; j’ai des nouvelles de Borges grâce au courrier et je vois son nom parmi des candidats à une chaire de professeur ou dans un dictionnaire biographique. J’aime les sabliers, les cartes géographiques, la typographie du XVIIIe siècle, le goût du café et la prose de Stevenson ; l’autre partage ces préférences, mais d’une façon vaniteuse qui les transforme en attributs d’acteur. Il serait excessif de dire que notre relation est conflictuelle ; quant à moi, je vis, je me laisse vivre pour que Borges puisse tramer sa littérature et cette littérature me sert de justification. Je n’ai aucune peine à avouer qu’il a produit quelques pages de qualité, mais ces pages ne peuvent me sauver, peut-être parce que ce qui est bon n’appartient à personne, même pas à l’autre, mais au langage et à la tradition. Par ailleurs, je suis destiné à me perdre, définitivement, et de rares instants de moi pourront survivre dans l’autre. Peu à peu, je lui cède tout, bien que je ne sois pas dupe de sa perverse coutume de tout fausser et de tout magnifier. Spinoza comprit que toutes les choses veulent persévérer dans leur être ; la pierre éternellement veut être une pierre et le tigre, un tigre. Je resterai Borges, non en moi-même (pour autant que je sois quelqu’un), mais je me reconnais moins en ses livres qu’en beaucoup d’autres ou que dans le laborieux accord d’une guitare. Il y a quelques années, j’ai tenté de me libérer de lui et je suis passé des mythologies faubouriennes aux jeux sur le temps et l’infini, mais ces jeux appartiennent désormais à Borges et je devrai inventer autre chose. Ainsi ma vie est une fuite, je perds tout, tout appartient à l’oubli, ou à l’autre.
J’ignore lequel des deux a écrit cette page.
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Borges face à la Guerre
La Seconde Guerre mondiale n’a pas laissé les argentins indifférents. Germanophiles et partisans des Alliés ont vécu ces quatre années, les yeux tournés vers l’Europe (l’orient du poème).
Sonnet tiré de El hacedor.
Ajedrez I
En su grave rincón, los jugadores
Rigen las lentas piezas. El tablero
Los demora hasta el alba en su severo
Ámbito en que se odian dos colores
Adentro irradian mágicos rigores
Las formas: torre homérica, ligero
Caballo, armada reina, rey postero
Oblicuo alfil y peones agresores.
Cuando los jugadores se hayan ido,
Cuando el tiempo los haya consumido,
Ciertamente no habrá cesado el rito
En el oriente se encendió esta guerra
Cuyo anfiteatro es hoy toda la tierra;
Como el otro, este fuego es infinito.
Sonnet tiré de El hacedor.
Jeu d’échec I
Dans leur grave recoin, los joueurs
meuvent les lentes pièces. L’échiquier
les retient jusqu’à l’aube dans la sévère
atmosphère ou deux couleurs se haïssent.
À l’intérieur, de magiques rigueurs irradient
les formes: tour homérique, léger
cavalier, reine en armes, roi en retrait,
oblique fou et pions agresseurs.
Quand les joueurs seront partis,
quand le temps les aura consumés,
sûrement le rite n’aura pas cessé.
Du côté de l’orient s’est allumée cette guerre
dont l’amphithéâtre est désormais toute la terre.
Comme l’autre, ce feu est infini.
La métaphore de la partie d’échecs appliquée à la guerre apparente celle-ci à un rite appelé à se reproduire à l’infini entre ennemis toujours disposés à en débattre, plutôt qu’à un jeu. Elle traduit la vision très pessimiste d’une situation qui, à la fin des années trente, paraissait sans issue, ce que traduit de façon saisissante l’opposition radicale des pièces de l’échiquier, le blanc et le noir étant vus comme « deux couleurs qui se haïssent ».
Anotación al 23 de agosto de 1944 (Otras inquisiciones, 1960)
Esta jornada populosa me deparó tres heterogéneos asombros: el grado físico de mi felicidad cuando me dijeron la liberación de París; el descubrimiento de que una emoción colectiva puede no ser innoble; el enigmático y notorio entusiasmo de muchos partidarios de Hitler. Sé que indagar ese entusiasmo es correr el albur de parecerme a los vanos hidrógrafos que indagaban por qué baste un solo rubí para detener el curso de un río; muchos me acusarán de investigar un hecho quimérico. Este, sin embargo, ocurrió y miles de personas en Buenos Aires pueden atestiguarlo.
Desde el principio, comprendí que era inútil interrogar a los mismos protagonistas. Esos versátiles, a fuerza de ejercer la incoherencia, han perdido toda noción de que ésta debe justificarse: veneran la raza germánica, pero abominan de la América “sajona”; condenan los artículos de Versalles, pero aplaudieron los prodigios del Blitzkrieg; son antisemitas, pero profesan una religión de origen hebreo; bendicen la guerra submarina, pero reprueban con vigor las piraterías británicas; denuncian el imperialismo, pero vindican y promulgan la tesis del espacio vital; idolatran a San Martín, pero opinan que la independencia de América fue un error; aplican a los actos de Inglaterra el canon de Jesús, pero a los de Alemania el de Zarathustra.
Reflexioné, también, que toda incertidumbre era preferible a la de un diálogo con esos consanguíneos del caos, a quienes la infinita repetición de la interesante fórmula soy argentino exime del honor y de la piedad. Además, ¿no ha razonado Freud y no ha presentido Walt Whitman que los hombres gozan de poca información acerca de los móviles profundos de su conducta? Quizá, me dije, la magia de los símbolos París y liberación es tan poderosa que los partidarios de Hitler han olvidado que significan una derrota de sus armas. Cansado, opté por suponer que la novelería y el temor y la simple adhesión a la realidad eran explicaciones verosímiles del problema.
Noches después, un libro y un recuerdo me iluminaron. El libro fue el Man and Superman de Shaw; el pasaje a que me refiero es aquel del sueño metafísico de John Tanner, donde se afirma que el horror del Infierno es su irrealidad; esa doctrina puede parangonarse con la de otro irlandés, Juan Escoto Erigena, que negó la existencia sustantiva del pecado y del mal y declaró que todas las criaturas, incluso el diablo, regresarán a Dios. El recuerdo fue de aquel día que es perfecto y detestado reverso del 23 de agosto: el 14 de junio de 1940. Un germanófilo, de cuyo nombre no quiero acordarme, entró ese día en mi casa; de pie, desde la puerta, anunció la vasta noticia; los ejércitos nazis habían ocupado a París. Sentí una mezcla de tristeza, de asco, de malestar. Algo que no entendí me detuvo: la insolencia del júbilo no explicaba ni la estentórea voz ni la brusca proclamación. Agregó que muy pronto esos ejércitos entrarían en Londres. Toda oposición era inútil, nada podría detener su victoria. Entonces comprendí que él también estaba aterrado.
Ignoro si los hechos que he referido requieren elucidación. Creo poder interpretarlos así: Para los europeos y americanos, hay un orden – un solo orden – posible: el que antes llevó el nombre de Roma y que ahora es la cultura del Occidente. Ser nazi (jugar a la barbarie enérgica, jugar a ser un viking, un tártaro, un conquistador del siglo XVI, un gaucho, un piel roja) es, a la larga, una imposibilidad mental y moral. El nazismo adolece de irrealidad, como los infiernos de Erígena. Es inhabitable; los hombres solo pueden morir por él, mentir por él, matar y ensangrentar por él. Nadie, en la soledad central de su yo, puede anhelar que triunfe. Arriesgo esta conjetura: Hitler quiere ser derrotado. Hitler, de un modo ciego, colabora con los inevitables ejércitos que lo aniquilarán, como los buitres de metal y el dragón (que no debieron de ignorar que eran monstruos) colaboraban, misteriosamente, con Hércules.
Annotation au 23 août 1944 (Otras inquisiciones, 1960)
Cette journée populeuse a provoqué en moi trois étonnements hétérogènes : le degré physique de ma joie lorsqu’on m’annonça la libération de Paris ; la découverte qu’une émotion collective pouvait n’être pas coupable ; l’énigmatique et notoire enthousiasme de beaucoup de partisans de Hitler.
Je sais que le fait de m’interroger sur cet enthousiasme, c’est courir le risque de ressembler à ces vains hydrographes qui cherchaient à comprendre pourquoi il suffit d’un seul rubis pour arrêter le cours d’une rivière ; beaucoup m’accuseront d’investiguer un fait chimérique. Cependant, celui-ci a bien eu lieu, et des milliers de personnes à Buenos Aires peuvent en témoigner.
Dès le commencement, j’ai compris qu’il était inutile d’interroger les protagonistes eux-mêmes. Ils sont si versatiles, à force d’exercer l’incohérence, qu’ils ont perdu de vue que celle-ci doit être justifiée : ils vénèrent la race germanique mais abominent l’Amérique « saxonne » ; ils condamnent les articles du Traité de Versailles mais ont applaudi les prodiges du Blitzkrieg ; ils sont antisémites mais professent une religion d’origine hébraïque ; ils bénissent la guerre sous-marine mais réprouvent avec vigueur les pirateries britanniques ; ils dénoncent l’impérialisme mais revendiquent et promeuvent la thèse de l’espace vital ; ils idolâtrent San Martín mais considèrent que l’indépendance de l’Amérique fut une erreur ; ils appliquent aux actes de l’Angleterre le canon de Jésus mais à ceux de l’Allemagne celui de Zarathoustra.
Je me suis aussi persuadé que toute incertitude est préférable à un dialogue avec ces consanguins du chaos, que la répétition à l’infini de l’intéressante formule je suis argentin exonérait de l’honneur et de la pitié. De plus, Freud n’a-t-il pas commenté et Walt Whitman pressenti que les hommes n’ont que peu d’informations sur les mobiles profonds de leur conduite ? Il se peut, me disais-je, que la magie de symboles tel que Paris et libération est si puissante que les partisans de Hitler ont oublié qu’ils signifiaient une défaite de leurs armes. En désespoir de cause, je finis par supposer que l’attrait pour la nouveauté, la crainte et la simple adhésion à la réalité étaient des explications vraisemblables du problème.
Quelques nuits plus tard, je fus éclairé par un livre et par un souvenir.
Le livre, c’est Man and Superman de [Bernard] Shaw; le passage auquel je me réfère est celui du rêve métaphysique de John Tanner, dans lequel on affirme que l’horreur de l’Enfer est son irréalité ; cette doctrine peut être rapprochée de celle d’un autre irlandais, Jean Scot Érigène, qui nia l’existence du péché et du mal et déclara que toutes les créatures, y compris le diable, retourneraient à Dieu.
Le souvenir, ce fut ce jour qui est le revers exact et détestable du 23 août, le 14 juin 1940. Un germanophile, dont je ne veux pas me rappeler le nom, entra ce jour-là chez moi : dressé devant ma porte, il clama l’immense nouvelle : l’armée nazie avait occupé Paris. Je ressentis un mélange de tristesse, de dégoût et de malaise. Quelque chose m’échappait, qui me retint : l’insolence de la jubilation n’expliquait pas la voix de stentor ni la brusque proclamation. Il ajouta que très bientôt cette armée entrerait dans Londres. Toute résistance était inutile, rien ne pourrait retarder sa victoire. Je compris alors que lui aussi était atterré.
J’ignore si les faits que j’ai énoncés requièrent une élucidation. Je crois pouvoir les interpréter ainsi : Pour les européens et les américains, il existe un ordre – un seul ordre – possible, celui qui eut autrefois le nom de Rome et qui maintenant s’appelle la culture de l’Occident. Être nazi (jouer à la barbarie énergique, jouer à être un viking, un tartare, un conquistador du XVIe siècle, un gaucho, un peau-rouge) est, à la longue, une impossibilité mentale et morale. Le nazisme souffre d’irréalité, comme les enfers d’Érigène. Il est inhabitable ; les hommes ne peuvent que mourir pour lui, que mentir pour lui, que tuer et ensanglanter pour lui. Personne, seul face à son moi, ne peut souhaiter qu’il triomphe. Je risque cette conjecture : Hitler veut être vaincu. Hitler, aveuglément, collabore avec les inévitables armées qui l’anéantiront, comme les vautours d’acier et le dragon (qui ne devaient pas ignorer qu’il étaient des monstres) collaboraient, mystérieusement, avec Hercule.
Ce cri de victoire à l’annonce de la libération de Paris contraste avec le pessimisme du sonnet précédent. Borges est assez lucide pour ne pas voir que l’ennemi est toujours présent et que, loin de reconnaître les symptômes d’une défaite prévisible, il persiste dans son idéologie mortifère. Cependant, Borges répugne à admettre que le nazisme soit animé par un jusqu’au-boutisme fanatique. La violence des comportements de ses partisans et l’incohérence de leurs actes doivent receler, selon lui, une raison cachée qui, sans les exonérer de toute responsabilité, pourrait introduire une forme de logique dans cet entêtement. L’invocation du mythe herculéen ne suffit pas à nous convaincre. C’est un de ces refuges commodes que le lettré se ménage pour ne pas sombrer dans le désespoir devant le spectacle d’une réalité détestable.
On retrouve dans ce chapitre plusieurs composantes du style de Borges. Je les ai conservées dans la traduction pour mieux les faire ressortir. Il prend beaucoup de libertés avec l’usage courant des adjectifs. Le qualificatif de populeuse suggère que la nouvelle de la libération de Paris provoqua des manifestations de liesse populaire et qu’elle fit sortir beaucoup de gens dans les rues pour la célébrer. Il a ressenti simultanément trois émotions apparemment incompatibles entre elles (hétérogènes). L’adjectif qui définit les germanophiles (versatiles) est transformé en substantif ; de même, consanguins. Les comparaisons me semblent parfois tirées par les cheveux, – les hydrographes et le bouchon de rubis – ; ou bien faussement érudites – la convocation de Freud et de Whitman -. Les opinions contradictoires professées par les hitlériens appartiennent parfois à des registres différents et perdent ainsi une grande part de leur valeur démonstrative : le Traité de Versailles /vs/ le blitzkrieg ; la guerre sous-marine /vs/ les pirateries britanniques. Quant à l’hypothèse finale sur le jeu de la barbarie comme valeur ultime (la barbarie énergique), elle aurait mérité d’être affinée, si l’on veut bien admettre que Hitler était prêt à se soumettre au jugement des armes, à condition d’avoir face à lui des ennemis chargés de promouvoir les mêmes valeurs que les siennes, avec les mêmes moyens, et non des populations civiles décidées à se battre pour des idées aussi absurdes que la liberté.
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COMPLÉMENT: POÈME D’ÉVARISTO CARRIEGO
Tu secreto, Evaristo Carriego (1908)
¡De todo te olvidas! Anoche dejaste
aquí, sobre el piano, que ya jamás tocas,
un poco de tu alma de muchacha enferma:
un libro, vedado, de tiernas memorias.
Íntimas memorias. Yo lo abrí, al descuido,
y supe, sonriendo, tu pena más honda,
el dulce secreto que no diré a nadie:
A nadie interesa saber que me nombras.
Ven, llévate el libro, distraída llena
de luz y de ensueño. Romántica loca
¡Dejar tus amores ahí, sobre el piano!
De todo te olvidas ¡Cabeza de novia!
Ton secret, Evaristo Carriego (1908)
Tu oublies tout ! Hier au soir tu as laissé
ici, sur le piano, que plus jamais tu ne joues,
un peu de ton âme de jeune fille malade :
un livre, intime, de tendres mémoires,
d’intimes mémoires. Je l’ai ouvert, sans le vouloir,
et découvert en souriant ta peine la plus profonde,
le doux secret que je ne dirai à personne.
Nul ne se soucie de savoir que tu m’y nommes.
Viens, emporte ton livre, enfant distraite pleine
de lumière et de rêves. Romantique folle.
Laisser tes amours là sur le piano !
Tu oublies tout. Cervelle amoureuse.