Mois : mars 2021

Voyage en Israël

Voyage en Israël

4-11 décembre 1994

 

Du 6 au 8 décembre 1994 à l’Université de Tel-Aviv, Danielle Bohler organisa un colloque sur les identités sexuelles au Moyen Âge (La pastourelle sens dessus dessous), auquel elle m’invita à participer au côté d’autres chercheurs français : Jacques Rossiaud, Christiane Klapisch-Zuber, Marie-Françoise Notz, Jean-Marie Fritz, Jean Scheidegger. Étant peu enclin à voyager pour mon compte dans des régions ignorées, j’acceptai l’invitation de Danielle, parce qu’elle me donnait l’occasion d’effectuer un séjour dans le Moyen-Orient que je ne connaissais pas, avec l’assurance d’être accompagné par des guides d’exception, elle et Shmuel Burnim, son compagnon, qui avait participé à l’expérience des kibboutz après la Seconde Guerre. Comme pour tous mes voyages ou séjours à l’étranger, j’ai tenu un journal, que je publie ici. On y lira bien des naïvetés, mais aussi une volonté de porter un regard honnête sur ce qu’il m’a été donné de voir.

 

Dimanche 4 décembre

Je pars sans enthousiasme excessif pour une aventure pourtant exaltante, la découverte du Moyen-Orient.

Le voyage est un vrai pensum : deux heures d’attente à Roissy – sécurité oblige – ; quatre heures de vol ; une cabine bondée ; pour comble, la pluie à l’arrivée et personne pour m’accueillir. Du moins l’ai-je cru un instant, jusqu’à ce que je retrouve le reste de notre groupe à l’écart ; l’aéroport est en travaux et le lieu de rencontre se situe à l’extérieur, dans la pénombre. Danielle Bohler a fini par me repérer, puis nous voilà partis dans la fourgonnette Renault, conduite – affreusement mal – par Shmuel, l’ami de Danielle. Nous tournons longuement en rond avant de trouver enfin la résidence dans laquelle nous sommes hébergés.

Nous allons tous les huit (le couple Rossiaud, Christiane Klapisch-Zuber, Marie-Françoise Notz, Jean-Marie Fritz, Danielle, Jean Scheidegger et moi) dîner dans un restaurant yiddish près de chez nous : petits plats variés, de la viande chaude et une bonne bière.

Nous n’avons vu que peu de choses de Tel Aviv. Il y fait relativement doux mais on ne sent pas la présence de la mer, comme ce serait le cas au bord de l’océan. Le quartier où nous logeons, plutôt central, près de Dizengoff, est composé d’immeubles sans charme des années soixante, parallélépipèdes à balcons, alignés le long d’avenues qui se coupent à angle droit et sont bordées d’impressionnants ficus au tronc blanc. On trouve aussi des palmiers d’une hauteur imposante et des hibiscus. Attendons la lumière du jour pour apprécier en connaissance de cause.

Le meilleur moment du vol a été le coucher de soleil sur les Cyclades. Au-dessus de l’horizon marin, limité par de vagues reliefs montagneux, le spectre de l’arc-en-ciel se déroule verticalement pour s’achever sur un bleu d’une incroyable intensité. Lorsque ce bleu se confond avec le noir qui envahit le firmament, se dessine le plus petit croissant de lune qu’on puisse imaginer, éclatant de blancheur argentée. Un extraordinaire chromo.

 

Lundi 5 décembre

Nous allons prendre notre petit-déjeuner en groupe dans un boui-boui de la grande avenue Dizengoff. Les collègues cèdent à la tentation du menu local et prennent un sandwich de pipat (pain rond sans levain), accompagné d’un mélange de fromage blanc, pois chiches et je ne sais quoi, plus de grands verres de nescafé au lait. Plus prudent, je me contente de thé et de deux pipats secs. Je n’ai encore rien vu qui ressemble à un café ou à une brasserie. Pour le coup, le dépaysement est complet.

Nous nous enfournons à sept dans un taxi collectif, en route pour l’Université de Ramt Aviv. Il nous faut insister beaucoup pour que le chauffeur accepte de lancer son compteur. On se ferait facilement arnaquer. Décidément, la confrérie mondiale des chauffeurs de taxis semble adhérer aux mêmes principes.

Le campus se trouve un peu à l’écart, sur la hauteur, dans ce qui semble être le Neuilly de Tel Aviv. Le cadre est superbe, peut-être un peu trop grandiose (que d’espaces perdus !) mais les bâtiments ont de quoi faire pâlir d’envie les pauvres universitaires français que nous sommes.

Nous avons une conversation dans le couloir avec le Directeur du département de français, Lucien Kupfermann, personnage avenant, courtois, qui nous présente les activités de son unité et répond à diverses questions sur la situation du français en Israël. Malgré de rares débouchés, il connait une certaine expansion. C’est plutôt réjouissant quand on songe à la régression qui touche l’enseignement de notre langue et de notre culture en Espagne, par exemple.

Nous visitons le musée de la diaspora qui se trouve dans le campus. Le début de la visite a peu d’intérêt mais celui-ci va croissant au fur et à mesure que l’on avance. Il est quand même pharamineux de constater comment ces populations, qui se sont dispersées aux quatre coins du monde, ont maintenu des traits de vie et de pensée communs et qu’après tant de siècles, les différences entre les communautés soient tout compte fait si faibles. On conçoit qu’un phénomène aussi exceptionnel ne puisse être apprécié à l’aune d’autres phénomènes historiques. Il semble qu’une seule communauté juive ait disparu par assimilation à la culture dominante : en Chine. Cela mériterait réflexion. Cependant que nos autres collègues se retirent pour peaufiner leur communication du lendemain, madame Rossiaud, Jean-Marie Fritz et moi partons visiter Jaffa, sans trop savoir ce que nous allons y trouver.

Le port de Jaffa a été établi au pied du promontoire qui domine la côte, au sud de Tel Aviv. Contrairement à l’actuelle capitale qui date du XXe siècle, Jaffa est un site très ancien, qui a été occupé dès l’époque de Ramsès II. L’implantation humaine y est donc vieille de trente-sept siècles au moins. Le promontoire est occupé par une ville-forteresse, très visiblement restaurée, dans laquelle on trouve encore des établissements chrétiens. Avant d’escalader le promontoire, nous avons pénétré dans un cloître qu’on aurait pu croire cistercien. En fait, cet espace donne sur une seconde cour, sur la murette de laquelle des chaussures avaient été déposées. Il s’agissait donc d’une mosquée, comme nous le confirme le minaret que l’on aperçoit, une fois contourné l’édifice.

La ville actuelle aurait mérité une visite mais nous ne sommes pas assez familiers des lieux pour nous aventurer dans des zones qui peuvent nous réserver de mauvaises surprises. Nous voulions nous faire une idée du site avant que la nuit ne tombe, ce qui arrive brutalement autour de 16h30 à cette époque de l’année.

Tel Aviv est décidément sans grâce, construite à la va-vite, avec des matériaux médiocres et selon un plan sans imagination. Ce qui s’édifie aujourd’hui est de meilleure qualité mais la confrontation avec ce qui a précédé est peu exaltante. On y voit finalement peu de végétation, pas de parcs ni de jardins, et tout semble en travaux. Les chaussées sont mauvaises. Si la promenade du front de mer est passable, de l’autre côté du boulevard qui la longe on voit plus de déblais, de terrassements et de terrains vagues que de belles constructions. Tel Aviv me fait l’effet d’une Brasilia des pauvres, mais peut-être me fais-je des idées sur Brasilia.

Ce soir, Danielle nous emmène dîner dans un restaurant yéménite du « vieux » Tel Aviv, un quadrillage de rues étroites et défoncées tracées au milieu de petits cubes de maison dont le premier étage est en encorbellement. Des fils électriques zigzaguent au-dessus de la rue très parcimonieusement éclairée. Tout cela paraît bien désert à 19h30, mais pas particulièrement inquiétant.

Le repas est délicieux : petits légumes en purée ou confits ; galettes de viande ou cornets garnis. On nous apporte feuilles de vigne, tomates, pommes de terre et poires farcis. Suivent veau, agneau et poulet. Tout est délicieusement relevé et arrosé d’un vin de pays bon et pas entêtant. Pour finir, une pâtisserie au miel et du thé à la menthe.

La conversation est enjouée et sérieuse, alternativement. Excellente soirée, un peu chère, cependant, 85 shekel, soit 170 f par personne. Mais la vie est chère en Israël.

 

Mardi 6 décembre

Première journée du colloque. La matinée est intéressante, les communications donnant lieu à de bons échanges. En revanche, l’après-midi fut pénible, avec deux communications en anglais, dont une donnée par une collègue, américaine jusqu’à la caricature. Après la pause-café, j’avais la rude tâche de réveiller tout ce beau monde. À dire vrai, je ne pense pas y être parvenu, même si j’ai privilégié les citations du Livre de Bon Amour sur le commentaire. Mon exposé n’était pas assez structuré et le commentaire un peu court. En réalité, tout le monde avait déjà décroché avant même que je parle.

Le soir, excellent dîner de poisson dans un restaurant proche de la résidence, qu’avait déniché Scheideberg.

Soirée télé sur TV5, Envoyé spécial.

 

Mercredi 7 décembre

Seconde journée du colloque. Beaucoup plus intéressante que celle de la veille, elle s’achève sur une table-ronde passionnante pendant laquelle historiens et littéraires abordent franchement les préventions que les uns nourrissent à l’égard des autres. Christiane Klapisch est sur la même longueur d’ondes que moi, ce qui me rassure.

Repas de luxe offert par l’Université dans la Maison Verte, restaurant chic situé près de là. Est également invitée Myriam Greilsammer, enseignante d’histoire à l’Université, avec laquelle je sympathise et que nous serons appelés à revoir.

 

Jeudi 8 décembre

Nous quittons Tel Aviv par le bus, sans regrets car il nous semble avoir fait le tour de cette ville sans grand intérêt. Les 60 km qui la séparent de Jérusalem se font par autoroute. Le paysage, plat au-début et rendu verdoyant par les récentes pluies, au bout de 40 km, montueux et désertique. Puis apparaissent, au sommet de collines calcaires, des lotissements de maisonnettes qui annoncent l’approche de la grande ville.

Nous débarquons à la gare routière et avons toutes les peines du monde à convaincre un taxi collectif de nous transporter. Il finit par accepter en nous imposant un prix unique de 8 shekels (16 f) par personne, ce qui est exorbitant. De plus, il nous dépose très en contre-bas de l’entrée piétonnière du Maiersdorff club, qui est la résidence de l’Université hébraïque et nous devons monter plusieurs centaines de mètres chargés de nos valises.

À travers les baies de nos chambres, nous jouissons d’une vue panoramique sur la vieille ville, ses murailles et la mosquée Al-Aqsa. Les trois littéraires, M.-F. Notz, J.M. Fritz et moi, libérés de toute obligation, contrairement aux historiens qui doivent plancher devant les étudiants, partons visiter la ville.

Ne trouvant pas de bus, nous décidons de descendre à pied le plus loin possible. À l’embranchement vers la vieille ville, nous hélons un taxi qui accepte de nous conduire à la Porte de Damas. Sans être prévenus, nous traversons Jérusalem ouest, la ville arabe extra-muros, et pénétrons dans la vieille ville par le souk que l’on nous a pourtant déconseillé de fréquenter, sauf dans ses rues les plus larges.

Le sentiment de relative insécurité ne m’empêche pas d’apprécier l’extraordinaire grouillement de ce quartier arabe, dans lequel le costume traditionnel, souvent richement paré chez les femmes, et la tenue moderne se côtoient à peu près également. De chaque côté de la rue, les échoppes largement ouvertes parfois voûtées paraissent très profondes. Elles proposent des produits de première nécessité mais aussi des objets pour touristes. Elles se prolongent sur la rue par des espaces bâchés, ce qui rend la circulation malaisée. L’ambiance est bruyante et passablement agitée.

Nous nous orientons tant bien que mal et finissons par atteindre le Mur des lamentations, auquel nous accédons par une chicane où des policiers nous fouillent. Des barrières inesthétiques nous empêchent d’y accéder et nous n’avons d’autre ressource que d’observer les croyants, la plupart orthodoxes, qui s’y adonnent à toute sorte de gesticulations, que je connaissais déjà sauf peut-être le fait d’enserrer son bras de versets de la Tora. Tout cela est bien décevant pour un visiteur non religieux.

Nous finissons par trouver le chemin de l’esplanade des mosquées. Le lieu est fascinant. Les mosquées ne présentent pas en soi un grand intérêt ou, pour mieux dire, ne sont pas impressionnantes comparées à d’autres édifices religieux contemporains. En revanche, les quatre portiques d’entrée placés aux quatre points cardinaux de l’esplanade, dont les colonnes monolithes sont pour certaines romaines et l’agencement des XIe et XIIe siècles ; les édicules à dôme qui scandent l’espace ; la végétation discrète mais très décorative ; tous ces éléments contribuent à donner une certaine magie au lieu. L’impression qu’il produit en moi me rappelle celle que j’ai éprouvée dans le cloître de la mosquée de Cordoue.

Nous nous acheminons ensuite vers le quartier juif, très restauré et peu fréquenté. Nous y déjeunons d’un couscous de poulet un peu sec à mon gré. Mais la tension résultant de la visite dans la ville musulmane qui, sous l’effet des nombreuses mises en garde, nous paraissait receler bien des dangers, a disparu et nous relâchons nos nerfs.

Visite du Saint Sépulcre : l’ensemble est dans un lamentable état d’abandon et, tel qu’il est, nous déçoit beaucoup.

Après avoir traversé le quartier arménien et le quartier grec, nous sortons par la porte d’Haïfa (par laquelle nous aurions dû entrer) et nous dirigeons vers la ville nouvelle. Elle porte la marque de l’architecture « coloniale » de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, avec ses enfilades d’édifices de deux à trois étages, dont la façade est rythmée par des ouvertures surmontées par des arcs, le tout dans cette magnifique pierre blanche qui donne sa belle couleur à Jérusalem. Des édifices récents, souvent imposants comme la nouvelle mairie, sont en train de modifier l’aspect général de la ville, mais tout cela reste à cent coudées au-dessus de Tel Aviv.

Thé et gâteaux chez Chagall, dans une des rues piétonnes du centre. Puis Myriam et son mari, Alain Greilsammer, viennent nous prendre au coin de la rue Moshe Salomon et de la rue Illel, pour nous conduire au marché du sabbat, ancien marché à l’air libre récemment recouvert. L’ambiance est bon enfant, les produits appétissants même si leur aspect, surtout des fruits, n’a pas l’aspect prétentieux des nôtres. Les carpes sont assommées d’un coup de bâton dans leur poche plastique avant d’être emportées.

Nous passons la soirée chez les Greilsammer, avec leurs quatre garçons : David (17 ans), Michael (13 ans), Elisha (9 ans) et le dernier, ce petit diable de Benjamin (4 ans), qui est très agité à table. Pourtant nous avons bien joué ensemble avant le repas. Après une agréable soirée, Alain nous conduit au pied de notre ascenseur, attention très bienvenue compte tenu du difficile accès à notre résidence.

 

Vendredi 9 décembre

Planté devant la baie de ma chambre dès potron-minet, je déguste le plaisir rare de me réciter la topographie de Jérusalem tout en m’habillant avec une lenteur de courtisane. En effet, – luxe inouï -, de ma chambre du Maiersdorff club, je vois la ville sainte vivement éclairée par la lumière du soleil levant. On peut difficilement imaginer réveil plus prodigieux. Le Mont Scopus, sur lequel est édifiée l’Université hébraïque de Jérusalem, est une enclave israélienne en territoire palestinien et est reliée à la ville juive par une simple route. Mais je constate avec plaisir que la position n’est pas seulement stratégique.

Après un petit-déjeuner pris en commun, nous allons admirer la vue que l’on découvre depuis le belvédère sur lequel s’achève le Mont Scopus au nord-ouest. On y aperçoit la ligne de montagnes qui délimite le sillon de la Mer morte.

Marie-Françoise, Jean-Marie et moi allons au Musée d’Israël, dont la visite commence par la section consacrée à la Bible, qui contient des documents anciens dont certains fragments des manuscrits de la Mer morte. Le reste du musée est consacré à l’art et à l’archéologie du territoire. Bien présenté et d’une très grande richesse, il couvre de l’époque cananéenne à l’époque romaine.

Se repérer dans les villes israéliennes est, pour une raison que j’ignore, décidément très compliqué. Ainsi, nous avons bien du mal à trouver la maison d’Esther Cohen où Danielle et Shmuel doivent nous prendre. La rue est mal connue, aussi nous a-t-on recommandé de signaler que c’est là qu’habitait Menaghem Begin. Le premier chauffeur de taxi ignore où cela se trouve et finit par nous conduire près de la Présidence. Les membres du poste de garde nous aident très aimablement, recherchent le téléphone d’Esther Cohen, nous permettent de téléphoner et ne nous laissent partir qu’après s’être assurés que le chauffeur de taxi saura s’y retrouver. Nous partageons le véhicule avec un inconnu – c’est, semble-t-il, courant -, qui ne paraît pas avoir d’autre but que d’accompagner le chauffeur. Il prétend être colonel à la retraite, s’exprime très bien en français et ne porte pas De Gaulle dans son cœur. C’est ainsi qu’il nous rapporte plusieurs vacheries dont le Grand Charles a été la cible. De Weygand : « Français mais pas patriote ; militaire mais pas soldat ; chrétien mais pas [croyant] ». De Churchill : « De toutes les croix que je porte, la croix de Lorraine est la plus lourde ». Il nous confirme en passant que les chauffeurs de taxi sont des mouchards de la police.

Nous embarquons dans le minicar du kibboutz conduit par Shmuel. La sortie de Jérusalem est mouvementée, avec de nombreuses côtes et de nombreux virages. Shmuel conduit « au frein ». Il est vrai qu’il lâche souvent le volant pour répondre – très pertinemment – à nos questions. Je sens bientôt une odeur de pneu brûlé et le fais savoir à J.-M. Fritz, qui confirme. Après une énorme descente et un énième virage, la voiture qui nous précède s’arrête, le pneu avant droit éclaté. Shmuel s’arrête lui aussi par solidarité mais constate que de la fumée sort de dessous son aile droite. La plaque de frein a chauffé, ce qui se conçoit, puisqu’il avait oublié qu’il était en conduite automatique.

Chemin faisant, il nous donne en direct une leçon de toponymie biblique. Nous traversons d’abord la région dans laquelle a sévi le hors-la-loi Samson avant de commettre l’erreur d’épouser une non-juive et de lui confier le secret de sa force, dont elle fit l’usage que l’on sait. On traverse les ruines d’une place-forte datant des croisades. On s’arrête pour regarder le lieu où la troupe des Philistins, venue de la côte, rencontra celle des [presque] hébreux, venue des montagnes de Judée, et où David vainquit Goliath. Nous traversons sans nous y arrêter Ber-Sheva, ville neuve, capitale du sud, terre d’accueil des juifs provenant d’Union soviétique.

Nous parvenons au kibboutz où nous allons séjourner les deux prochains jours. Ce n’est pas celui de Shmuel qui, lui, ne possède pas d’hôtellerie. Les chambres sont des préfabriqués, intérieurement bien disposés : une entrée cuisine avec lit d’appoint ; une chambre avec un grand lit ; une salle-de-bains avec douche et toilettes. C’est parfait et, tout compte fait, pas si spartiate.

Nous prenons le dîner dans la salle-à-manger commune en compagnie de la fille de Shmuel et de son (second) mari, qui est le maire du kibboutz. L’ambiance est bon enfant et la nourriture tout à fait honorable : potage de vermicelle, salades, poulet ou tartelette aux champignons, une pomme. Le vin, en revanche, est acide et mal élaboré. Nous interrogeons Shmuel sur toute sorte de sujets touchant à la religion au caractère laïc du kibboutz et même sur les dimensions de la kippa. Ce kibboutz est laïc, aussi, lorsque nous avons demandé s’il y avait un rabbin, la fille du maire, qui a treize ans et est aussi rousse que sa mère, n’a pu s’empêcher d’éclater de rire.

Nous allons prendre le café chez le maire et y faisons la connaissance de notre guide de demain, fils de la fille de Shmuel et de son premier mari, qui est animateur écolo auprès de l’armée. Le kibboutz s’appelle Mashabee-Sade, de ‘Mashabe’ (ressources + le nom d’un général israélien d’avant la guerre d’indépendance.

 

Samedi 10 décembre

Selon Shmuel, les petits-déjeuners du kibboutz sont une des rares bonnes choses que les Anglais aient léguées à son pays. En fait, ils ne sont pas si bons. Il y a bien des œufs mais ils sont durs ; beaucoup de salades mais elles ressemblent beaucoup à celles du dîner. Restent les fromages frais : j’en goûte un avec du müesli, me réservant d’en goûter un autre demain. La touche kibboutz se limite à une marmelade maison contenant des zestes d’orange confits, le tout fort bon. Le pain, lui, est bien un pain de mie archi-blanc à l’anglaise.

Après ce petit-déjeuner collectif, Danielle et Shmuel passent nous prendre pour nous entraîner dans l’excursion projetée dans le Néguev. Zi (de ‘Zivi’, diminutif familier) nous dirige. Il se montrera très consciencieux, un peu trop même, ce qui se traduit par des explications très didactiques et un peu lentes, dont on retrouvera la trace dans le récit qui suit. Il s’exprime dans un anglais hésitant.

Nous filons donc vers le sud par une route très bien entretenue. La première étape prévue est le cratère de Ramon, un martesh ou dépression entourée de montagnes, provoquée par l’érosion marine sur des terrains plus ou moins résistants. Sa longueur maximale est de 6 kms. On descend en voiture la falaise pour observer de près un tertre de quartz au fond du martesh. Le quartz se défait en prismes noircis par l’oxyde de fer à partir des orgues qui couronnent encore le monticule.

Bio-Ramon est une petite ville nouvelle qui vit surtout du tourisme. Nous déjeunons sur une aire de pique-nique au soleil, car, à l’ombre, le froid pince déjà. Au menu : pita, saucisse fumée et fromage de vache blanc assez salé et relativement sec ; biscuits et mandarines : frugal mais bienvenu.

Nous reprenons la route du retour et nous arrêtons sur l’emplacement d’une ancienne cité nabatéenne du IVème siècle a. J.C. Les nabatéens étaient des nomades spécialisés dans le commerce des épices, dont la base de départ se situe sur le territoire de la Jordanie. La légende leur prête des moyens considérables ; c’est ainsi que notre guide avance le chiffre de 1 000 chameaux pour un seul convoi. L’empire byzantin a occupé le site et édifié deux basiliques et un baptistère. La ville est construite sur la pente, le sommet étant couronné par une acropole. Les nabatéens étaient capables de conserver l’eau dans des citernes creusées à cet effet. Nous en avons déjà vu une au bord de la route, ce matin. Dans le désert, on ne peut compter que sur l’eau de pluie, qui tombe entre novembre et février. Cette année a été faste, puisqu’en décembre il était déjà tombé le double de la moyenne des précipitations annuelles. Effectivement, le paysage présente de petites mares, ainsi que de fréquents terrains verdoyants.

Nous faisons escale dans le kibboutz où Ben Gourion a passé la fin de sa vie et a déposé ses archives, lorsqu’il s’est retiré de la politique. Il est enterré près de sa femme, face aux montagnes du sud. Selon Shmuel, son idée était de coloniser le désert. Il le jugeait suffisamment vaste pour accueillir tous les juifs qui voudraient venir vivre en Israël, sans avoir à entrer en conflit avec les populations arabes. Ses successeurs ont préféré favoriser des implantations juives en Transjordanie, avec les conflits que l’on sait.

 

Dimanche 11 décembre

Nous prenons le bus pour Ber-Sheva, où nous attendent Shmuel et Danielle. Notre bus est plutôt miteux et rempli d’étudiants ou de jeunes soldats qui rejoignent leur caserne ; également trois bédouins en keffieh blanche, au visage buriné et imprégnés de l’odeur du feu de bois (dixit Jean-Marie) et aussi de graisse de mouton. Dans la gare routière de Ber-Sheva, grand attroupement : les artificiers s’occupent d’un paquet suspect. La scène est, paraît-il, courante.

Shmuel nous conduit à un musée des bédouins créé dans un kibboutz. Pendant le trajet, nous avons pu voir de nombreux campements qui tiennent à la fois des camps gitans de chez nous mais dépourvus de voitures, et du campement mongol (type Urga). De grandes tentes rectangulaires de toile noire goudronnée ; des enclos pour des moutons qui, vus de la route, nous paraissent d’une taille exceptionnelle ; des dromadaires ruminants à l’air pensif ; parfois, un petit troupeau de chèvres suivi de sa bergère, son voile noir volant au vent, dans une scène d’allure biblique.

Les bédouins tendent à se sédentariser et ont même construit des villes. Ils ont adhéré à l’état d’Israël, même s’ils vivent à cheval sur la frontière avec la Jordanie, et intègrent souvent l’armée israélienne.

Le kibboutz dans lequel se trouve le musée est la parfaite illustration du mythe du désert cultivé. À dire vrai, ce désert ressemble de moins en moins à un désert, même s’il présente les caractéristiques climatiques correspondantes. Il lui manque aussi la superficie car, de Ber-Sheva à Eilat, il n’y a guère plus de 200 kms. On est loin de l’extension des déserts d’Afrique.

Nous déjeunons dans le kibboutz de Shmuel qui évoque les débuts de cette aventure et les conditions de vie précaires des pionniers. On peut s’interroger sur l’avenir de ces institutions, tant elles exigent d’esprit de sacrifice et de solidarité de la part de leurs membres, dans une société qui s’accommode plutôt bien de l’idéologie capitaliste. Peut-être finiront-ils par se transformer en villages, mais on regrettera le sort très avantageux qui y est fait aux enfants et aux personnes âgées.

L’embarquement à Lod se fait dans les conditions habituelles de surveillance policière, qui frise la tracasserie, et de laisser-aller oriental. Le vol dure quatre longues heures, mais Christine Klapish l’agrémente d’un commentaire passionnant sur les paysages de Grèce et d’Italie que nous survolons, ce qui, avec les mots-croisés de Libé et la collation casher qui nous est servie, contribue à rendre la durée supportable.

Réception d’Andrés Segovia

RÉCEPTION D’ANDRÉS SEGOVIA À

LA ACADEMIA DE BELLAS ARTES DE SAN FERNANDO

Dimanche 8 janvier 1978

 

Ce dimanche, nous avions invité à déjeuner, dans notre appartement de la rue Juan Bravo à Madrid, José Antonio Bonilla, directeur de l’Instituto de Estudios Giennenses (cf. En torno a la edición de la Tesis sobre Pedro de Escavias), et son épouse, María, qui concentrait en elle toute la grâce de ses origines grenadines. Ils nous invitèrent à les accompagner à la séance de l’Academia de Bellas Artes de San Fernando, au cours de laquelle le grand guitariste Andrés Segovia allait être reçu dans l’illustre compagnie. La cérémonie dut se tenir dans le salon d’honneur de l’Académie espagnole, parce que celui de l’Académie des beaux-arts était en travaux. Elle allait être présidée par le roi et la reine, couronnés depuis peu (Franco était mort en novembre 1975).

Comme on pouvait s’y attendre, la salle était archipleine. Sur la tribune se trouvaient, aux côtés des académiciens, l’épouse d’A. Segovia et leur fils, seulement âgé de neuf ans, ce qui ne manqua pas de nous surprendre, puisque le père était sur le point de fêter ses quatre-vingt-cinq ans.

Le parrain désigné fut le compositeur Joaquín Rodrigo, auteur, entre autres, du très célèbre Concierto de Aranjuez. Le rituel voulait que le parrain allât chercher le nouvel élu pour l’introduire parmi ses pairs. Rodrigo étant aveugle, le chef d’orchestre Rafael Frühbeck de Burgos se chargea de le mener en coulisses. Le récipiendaire fut le compositeur Federico Moreno Torroba, lui aussi très âgé, puisqu’il était de deux ans l’aîné de Segovia. Voir ainsi réunis tant de musiciens célèbres ne manqua pas de nous impressionner. Regino Saínz de la Maza, autre guitariste célèbre, aurait dû y être, puisqu’il fut élu à l’académie en 1958 et ne mourut qu’en 1981, mais André Segovia ne signale pas sa présence dans son discours. Pour que le spectacle fût complet, il ne manquait que des compositeurs de la nouvelle génération, qui ne seraient reçus que quelques années plus tard, Cristóbal Hálffter en 1983 et Luis de Pablo en 1989.

Notre plus grand souhait était d’entendre Andrés Segovia exécuter une pièce, mais nous ignorions si le protocole le permettrait ou s’il n’admettait que des discours. Nous fûmes rassurés lorsque nous vîmes qu’il avait son instrument. Il commença d’ailleurs sans préambules par un véritable concert, avec des œuvres de S. L. Weiss, J. S. Bach y H. Villa-Lobos. À la suite de quoi, il lut un discours intitulé, sans fausse modestie, La guitare et moi.

De son prédécesseur, Oscar Esplá, il salua la personnalité et résuma la carrière, mais ne cacha pas qu’il ne sut pas composer pour la guitare :

[…] aux alentours des années 20, il me fit la joie de me dédier une splendide sonate, mais, hélas !, il l’avait directement composée pour la guitare. Ma joie laissa place à la désillusion.

Le maître n’avait pas compris que la guitare est comme un parcours semé de reliefs abrupts et de labyrinthes. Le compositeur qui veut s’y aventurer doit être accompagné par un guide expert qui veille sur le semis pour obtenir qu’il donne des fruits.

Il s’y montre généralement complaisant envers lui-même, tout en usant d’un style fleuri et d’un humour, typiquement andalous :

Certains me font naître à Grenade, il va sans dire que j’apprécie vivement le beau cadeau. D’autres à Jaén, et même, se fiant à mon nom, à Ségovie. […] Ils ont fini par tomber juste : je suis un enfant de Linares, ce dont je me félicite. On se dispute aussi sur la date de ma naissance. On a imprimé que j’étais venu au monde en 1882, mais je crois, sans me vanter, que je n’ai pas l’air si vieux. […]

Il évoqua aussi les principales étapes de sa carrière, qu’il débuta très jeune :

Mon éveil à la beauté propre à la musique se fit lorsque j’entendis pour la première fois un des concerts symphoniques que don Tomás Bretón dirigeait dans le palais de Charles Quint, à Grenade. […] Je m’étais assis sur un banc des jardins tout proches, n’ayant pas de quoi payer le droit d’assister de près à ce miracle sonore ; mais, depuis mon siège, figé et en extase, je sentais s’ouvrir les pores de tout mon être et pénétrer dans mon âme le mystère de la musique. Ma vocation éclata en un feu d’artifice.

Il raconte ses premiers concerts publics à Grenade en 1909 et 1910 puis son départ pour Madrid en 1913 et la remise gracieuse par Manuel Ramírez, luthier du Conservatoire, de son premier instrument de concert, récit fondateur s’il en fut et probablement très enjolivé.

Puis il rappelle le nom de musiciens qui, à sa demande, acceptèrent de composer directement pour la guitare, alors que le répertoire était essentiellement constitué d’adaptations, dont un des premiers fut Federico Moreno Torroba. Enfin, il conclut sur ces mots :

Je conclus, car je crains que mon discours ne vous inflige une irrépressible somnolence, tant il est peu passionnant, et parce que, à près de quatre-vingt-cinq ans, mon cerveau n’abrite plus que des images rétrospectives de ma vie.

Cette conclusion fit sourire le public, parce que nous fûmes nombreux à observer que le roi avait tenté plus d’une fois de réprimer des bâillements, confirmant une opinion fort répandue, selon laquelle la culture l’intéressait moins que d’autres activités plus ludiques.

Un autre détail de la cérémonie qui me revient à la mémoire est que le service de sécurité ne sut pas prendre les mesures requises pour accompagner la sortie du roi et de la reine, lesquels durent traverser la salle au milieu du public. Ils longèrent le mur du côté où nous étions assis, ce qui les amena à passer tout près de nous. Bien que, en ces lointaines années, la paranoïa sécuritaire qui entoure les autorités n’était pas aussi forte qu’aujourd’hui, nous fûmes choqués par le degré d’improvisation qui présida à cette occasion.

Source

La guitarra y yo. Discurso leído por el Excmo. Sr. Don ANDRÉS SEGOVIA TORRES con motivo de su recepción pública el día 8 de enero de 1978 y contestación del Excmo. Sr. Don FEDERICO MORENO TORROBA. Madrid, Real Academia de Bellas Artes de San Fernando, MCMLXXVIII.

 

Note sur le Parchemin de Chinon

Du 6 au 8 décembre 1994 à l’Université de Tel-Aviv, Danielle Bohler organisa un colloque sur les identités sexuelles au Moyen Âge (on ne parlait pas encore de ‘genre’), auquel elle m’invita à participer aux côtés d’autres chercheurs français, historiens et littéraires : Jacques Rossiaud, Christiane Klapisch-Zuber, Marie-Françoise Notz, Jean-Marie Fritz, Jean Scheidegger. Elle me donna l’occasion de renouer avec une activité que j’avais dû mettre en veilleuse pendant les quatre années précédentes, au cours desquelles mes occupations de directeur du Centre d’Initiation à l’Enseignement Supérieur (CIES, cf. survol bio-bibliographique) m’avaient éloigné presque complètement des activités de recherche. Je choisis de parler du Livre de Bon Amour, qui était très peu connu hors d’Espagne. Les actes de ce colloque n’ayant pas été publiés, je reproduis ici le texte de ma contribution. Je publie par ailleurs le journal que j’ai tenu pendant ce court séjour en Israël (Journal intermittent, 4-11 décembre 1994).

La pastourelle sens dessus dessous

Pour ma contribution à ce colloque sur les identités sexuelles, j’ai choisi de commenter certains passages d’un texte castillan remarquable, qui date de la première moitié du xive siècle, le Livre de Bon Amour.

Le sujet du Livre — une Somme poétique de près de 7000 vers — est, aux dires de l’auteur, d’enseigner tout homme à bien aimer. Ce « bon amour », le poète le définit tantôt comme l’amour que la créature doit à Dieu, tantôt comme un art d’aimer pour gens de bonne éducation. Il illustre son propos de nombreux développements empruntés à des traditions diverses, parmi lesquelles on retrouve l’art d’aimer ovidien, à travers l’adaptation d’une comédie élégiaque anonyme du xiie, le Pamphilus de amore ; la littérature homilétique, qui se manifeste à travers de nombreux exempla ; la tradition populaire du combat de Carnaval et Carême ; la tradition goliardique ; enfin, l’esprit de la poésie courtoise.

L’identité de l’auteur, un certain Juan Ruiz, Archiprêtre de Hita, dans l’archevêché de Tolède, reste, en fait, fort énigmatique. Au moins ne peut-on douter qu’il s’agisse d’un clerc. Les connaissances littéraires et juridiques dont il fait preuve, le ton volontiers didactique qu’il utilise ne laissent guère de doute à ce sujet. C’est donc au regard qu’un clerc pose sur la femme que nous allons nous intéresser. Mais on verra que cet homme d’église sait aussi tirer parti des vertus mondaines dans ce redoutable exercice.

Le Livre de Bon Amour est d’une construction complexe, tant il se plaît à mêler les perspectives. Le fil conducteur est nettement autobiographique et emprunte sa chronologie à trois modes de calcul du temps : la journée canoniale, le calendrier liturgique annuel, le décours des trois âges de la vie. Les développements amoureux associent de longs dialogues passionnés entre le héros, le dieu Amour et Vénus, l’épouse de ce dernier ; des récits de tentatives de séduction généralement avortés ; des mises en garde adressées aus femmes crédules ; une description détaillée des activités de l’entremetteuse. Autant dire que l’unité du texte, si elle existe, ce que je crois, tient plutôt au projet de l’auteur qu’aux formes des discours au moyen desquels il s’exprime.

Au milieu de cette extrême variété, les discours sur la femme, seuls susceptibles de nous instruire sur la vision que porte sur elle notre auteur, prennent eux-mêmes des formes fort différentes. La forme canonique est le portrait : le Livre en comporte quelques-uns. Le premier est consacré à la dame recluse.

168. Dame de haute lignée et de grande noblesse,

       ce qui est propre aux dames elle en sait les finesses ;

       sage et de bon sens, ignorant vilenie,

       remontrant en savoir à bien de ses égales ;

 

169. une taille bien prise, une mine amoureuse,

       bien faite, élégante, plaisante et fort belle,

       courtoise et mesurée, avenante, charmante,

       gracieuse et attirante, amour en toute chose.

Les adjectifs choisis semblent vouloir épuiser, par le biais de l’accumulation, le registre des vertus courtoises au point de déboucher sur la redondance d’un amour incarné plutôt qu’illustré par la dame. Mais la sensualité court sous l’hommage rendu aux excellences de cette noble personne. C’est là, sans doute un trait propre à notre auteur, qui ne trouve point illégitime l’aveu du désir amoureux et n’a cure de réprimander les femmes pour l’attrait qu’elles exercent sur les hommes.

Plus loin, le poète s’exprime avec moins de détours sur les qualités physiques requises chez la femme. Il place le propos dans la bouche de Sire Amour, qui a accepté d’instruire son disciple, à savoir le héros, des subtilités des choses de l’amour.

431 Cherche femme gracieuse, très belle et fort bien faite,

       qui ne soit point trop grande ni non plus une naine ;

       si tu le peux ne veuille aimer femme vilaine,

       elle ne sait rien d’amour, c’est un croque-mitaine.

 

432 Cherche une femme bien proportionnée : une tête petite,

       la chevelure blonde mais non teinte au henné ;

       les sourcils séparés, longs, hauts et fort arqués ;

       un peu large de hanches, telle est allure de dame.

 

433 De grands yeux saillants, colorés et brillants,

       aux cils longs et très clairs, en tout point élégants ;

       les oreilles petites et fines ; observe bien

       si elle a un long cou, c’est ce que l’on aime.

 

434 Que son nez soit effilé, ses dents toutes menues,

       égales et très blanches, et un peu écartées ;

       bien rouges les gencives, les dents un peu pointues ;

       les lèvres de sa bouche rouges et point charnues.

 

435 Une bouche petite, ainsi, de bonne guise,

       et un visage blanc, non velu, clair et lisse ;

       trouve-toi une femme qui la voie sans chemise,

       car la forme du corps te dira : “Bonne prise”.

Le portrait est classique, au demeurant, pour ne pas dire topique, comme se sont plu à le souligner depuis longtemps les commentateurs. Pourtant, il recèle certains traits originaux. L’allusion à la largeur des hanches, que F. Lecoy croyait pouvoir qualifier de simple facilité rendue nécessaire par les contraintes de la strophe, a donné lieu à bien des commentaires[1]. On a pu y voir un trait propre au physique et à l’esthétique méditerranéens. Quant au conseil contenu dans les deux derniers vers, il tranche avec les habituelles mentions des parties cachées de la dame auxquelles les auteurs se contentent de renvoyer par l’imagination à la fin du portrait. Le regard est ici plus incisif voire plus insistant et laisse supposer que ce qui anime le locuteur, ce n’est pas eulement une intention esthétique.

Au-delà de l’originalité de ces aspects, ce qui frappe ici, c’est donc la relative crudité de la description, qui s’achève sur une formule sans ambiguïté empruntée au vocabulaire du chasseur. Cette crudité d’expression est d’autant plus évidente que le discours est supposé être énoncé à haute voix, comme une conversation surprise entre deux mâles qui ne font pas de manières pour dire tout haut l’idée qu’ils se font d’une compagne idéale. Encore une fois, la sensualité est de mise et le ton du discours est rien moins que réservé.

Cette tonalité s’accentue peu après lorsque le dieu Amour instruit son protégé sur ce qu’il doit attendre de la contemplation, par son entremetteuse, de la beauté dénudée.

444 Si elle dit que la dame n’a pas des membres grands

       non plus que des bras fins, demande‑lui aussitôt

       si elle a de petits seins ; si elle dit oui, demande

       comment est le reste du corps, pour être vraiment au fait.

 

445 Si elle dit que les aisselles elle a un peu humides,

       qu’elle a les jambes courtes et le buste très long,

       les hanches un peu larges, les pieds, petits, voûtis :

       sache que telle femme ne court pas les marchés.

 

446 Très folle entre les draps mais très sage à la tâche,

       n’oublie pas cette femme, ne pense plus qu’à elle.

       Ce que je te prescris, Ovide en est d’accord,

       si tu veux l’obtenir cherche une vieille experte.

 

447 Il est trois choses que je n’ose te découvrir,

       ce sont des défauts cachés qui font beaucoup médire :

       très rares sont les femmes qui peuvent s’en guérir ;

       si j’osais en parler elles se mettraient à rire.

 

448 Veille à ce qu’elle ne soit ni velue ni barbue :

       cette demi‑démone, le Diable la secoue!

       Si elle a les mains petites, fines, la voix aiguë,

       telle femme, si tu peux, sois sensé, changes-en.

 

449 À la fin de ton boniment, pose-lui une question :

       si c’est une femme gaie, qui se pique d’amour,

       si elle est un peu froide, si elle est attentive,

       si elle consent à l’homme, accouple‑toi à elle.

 

450 Cette femme mérite d’être servie et aimée :

       elle est bien plus plaisante que d’autres à courtiser ;

       si tu en trouves une et tu veux l’appâter,

       fais tout pour la servir en paroles et en faits.

Le parrainage d’Ovide est ici quelque peu usurpé car le maître ès amours romain ne fait pas de telles distinctions entre les femmes : toutes lui semblent dignes d’être aimées. Notre auteur, lui, sait montrer ses préférences et celles-ci s’embarrassent peu de circonvolutions. Les qualités dont le dieu recommande la recherche aboutissent toutes à une pratique sexuelle dépourvue d’ambiguïté. Ce que le dieu Amour préconise, c’est la recherche d’une partenaire douée pour le déduit. Pour y parvenir, il met l’accent sur les parties du corps de la femme qui ont un rôle primordial à jouer : les seins, les jambes, les hanches — une nouvelle fois —, les pieds. Par ailleurs, il manifeste une répugnance à l’égard de quelques particularités dont certaines sont effectivement peu attirantes, telles la pilosité excessive ou, à la rigueur, une voix trop aiguë, alors que d’autres semblent correspondre à un goût plus personnel, tels les bras fins ou les mains petites. Mais comment ne pas être frappé par le détail des aisselles humides, qui ne relève plus de la contemplation pure mais d’une vision fortement érotisée de la dame?

Si nous voulons donner toute sa signification à cette quête des témoignages que recèle le texte sur l’idée que notre clerc se fait de la femme, nous ne pouvons nous en tenir aux seules dames aimables. Il nous faut nous intéresser aussi à des femmes moins attirantes et, pour tout dire, moins conventionnelles. La première d’entre elles est l’entremetteuse, instrument obligé de la conquête de la femme aimée selon la norme ovidienne et peut-être aussi selon les coutumes castillanes du temps de l’Archiprêtre.

924. À telle messagère, ne perds pas le respect :

qu’elle chante bien ou mal, ne la traite pas de corneille,

d’appât, de couverture, de massue ni de cuirasse,

de heurtoir, de cordon, de licou ou d’étrille,

 

925. de crochet, de taie, de cordeau ni de surtout,

de râpe à bois ou de racloir,

de pelle, de pierre à meule, de frein, de colporteur,

d’ébraisoir, de tenailles ou aussi d’hameçon,

 

926. de cloche, de chevillette, de maquerelle ou de trique,

de courroie, de héraut, de guide ou de fille des rues.

Ne l’appelle jamais coureuse, même si elle court pour toi :

si tu suis ce principe, la vieille t’aidera.

 

927. Aiguillon, escalier, frelon ou piège à oiseaux,

laisse, piquet, ni registre ni glose :

énumérer tous ces noms m’est chose difficile,

car elle a plus de noms et de tours que la goupile.

Nous voilà loin, en apparence, d’une approche sexuelle de l’identité de la femme. La vieille entremetteuse ne saurait inspirer l’amour pour elle-même et la description qui en est faite ne semble guère renvoyer à une quelconque réalité sexuelle. Pourtant, prenons garde de mal interpréter cette avalanche de noms[2]. L’entremetteuse vit au centre du rapport amoureux et l’illustre d’une certaine manière. En effet, son expérience ne tient pas à un apprentissage « d’école » mais bien plutôt à une longue pratique ; aussi, tout discours la concernant est toujours un discours sur l’amour. Mais le statut qui est fait à sa féminité est fort différent de celui qui est réservé à la féminité de la femme aimable. Le poète en fait, en quelque sorte, un condiment de l’amour, un ingrédient obligé, qui sert autant à faire naître le désir qu’à l’assouvir. Et, pour décrire cette fonction essentielle, il utilise un vocabulaire bien particulier, emprunté au champ sémantique de l’outil. Cette mécanisation de l’agent premier de l’amour contribue à rendre ambiguë la nature de la vieille, dans la mesure où bien des expressions métaphoriques utilisées évoquent autant le sexe de l’homme que l’activité de l’entremetteuse. De plus, ce traitement tend à déshumaniser l’acte lui-même et ne peut manquer de rejaillir sur la partenaire éventuelle qui se voit ravaler à l’état d’objet ou de bête de somme, selon.

On observe donc une sorte de progression dans le discours sur la femme. Tant que le poète s’intéresse à elle, il sacrifie aux normes courtoises, se contentant de glisser des notations sensuelles d’assez bon aloi. Plus il s’intéresse à la réalisation de l’acte amoureux, plus son discours se fait cru, même s’il ménage les convenances en recourant à un codage qui le rend littéralement indéchiffrable.

Ce mouvement atteint un autre sommet avec l’apparition de la montagnarde.

Rappelons brièvement le contexte dans lequel se placent ces épisodes. Le héros se voit contraint de franchir les cols qui séparent le territoire de son archiprêtré de la ville de Ségovie, dont il prétend être originaire. Il entreprend ces voyages au début du mois de mars, alors que le temps est encore froid. Il s’égare et se retrouve, sans vivres, au milieu d’une nature hostile. C’est alors que survient une montagnarde, à la fois habitante des lieux et gardienne du passage, qui se propose d’aider le voyageur contre certain salaire. La scène se produit quatre fois et, de chaque rencontre, le poète nous donne deux versions : une version en tétrastrophes monorimes et une seconde en vers lyrique.

Cette dernière forme de versification ainsi que certains traits du récit évoquent, bien évidemment, la pastourelle. En fait, toutes les caractéristiques de ce genre se retrouvent dans l’un ou l’autre des quatre fragments : la rencontre du chevalier et de la paysanne; le dialogue qu’ils engagent; les promesses de dons; la réponse de la bergère. Mais tous ces éléments sont dévoyés de leur sens habituel ou, pour mieux dire, retournés. Qu’on en juge : le cadre n’évoque plus le locus amœnus traditionnel, mais une nature inhospitalière ; la bergère s’est muée en une agreste montagnarde ; son langage est dépourvu de fraîcheur ou de finesse ; la rencontre tourne d’emblée à l’affrontement musclé ; enfin, l’initiative ne revient pas à l’homme mais à la jeune femme, qui soumet à ses appétits son compagnon d’occasion.

Cette parodie d’un genre éminemment courtois conduit, bien évidemment, à modifier radicalement les circonstances de l’acte amoureux.

959.   Franchissant un matin                              960.   Je réponds à l’invite :

le port de Malétroit,                                            « Je vais à Blancsaulaie.

montagnarde me prit                                          – Le Malin t’a soufflé

dès que mon nez pointa.                                     propos si éhontés.

« Où vas-tu donc, hardi,                                     Sache qu’en ces parages

que cherches-tu ici                                             que je garde pour moi,

dans cette passe étroite? »                                 nul homme n’en sort vif. »

 

961.   Elle me barre le passage                          962.   Je lui dis : « Par Dieu, vachère,

la galeuse, la laide, la vilaine :                          n’arrête pas le voyageur.

« Par ma foi, messire écuyer,                             Ecarte-toi, cède le pas,

d’ici je ne bougerai                                            car je n’ai rien pour toi.

à moins d’une promesse.                                    – Alors retourne-t-en,

Tu auras beau faire,                                           repasse par Somosierra,

tu ne prendras pas le sentier.                             par ici tu ne passeras pas. »

 

963.   Le démon de montagnarde,                      964.   Il tombait neige et grésil.

saint Julien la punisse !                                      Ma montagnarde me dit

Elle me lance sa houlette,                                   sur un ton de menace :

fait voltiger sa fronde                                         « Paie ou il t’en cuira. »

et me jette une pierre.                                         Je lui dis : « Par Dieu, la belle,

« Par le sang du vrai Dieu,                                croyez que je dis vrai :

tu vas le payer cher! »                                        je serais mieux au chaud. »

 

965.   « Je te ménerai chez moi,                         966.   Effrayé et gelé que j’étais,

tu n’auras qu’à me suivre.                                  je lui promis un manteau,

Je ferai du feu dans l’âtre,                                  et pour orner ses vêtements,

t’offrirai pain et vin.                                           une broche, un pendentif.

Promets-moi quelque chose,                              « Désormais tu es mon ami.

je te tiendrai pour gentilhomme :                       Viens çà, approche donc,

tu t’es levé du bon pied! »                                  tu ne craindras plus le froid. »

 

 

 

967.   Elle me saisit fort par la main,                 968.   Bientôt elle me pousse

me couche sur sa nuque                                     vivement dans sa hutte,

comme maigre besace                                        me fait un feu de sapine,

et m’emporte au bas du port.                             me donne du lapin de garenne

« Sur ma foi, ne crains rien,                               de bonnes perdrix rôties,

tu auras de quoi manger                                    de la fouace mal pétrie,

selon l’us des montagnes. »                                un cuisseau de bon chevreau,

 

969.   «une chopine de bon vin,                          970.   Au bout de quelque temps,

beaucoup de beurre de vache,                            je me désengourdis ;

beaucoup de fromage frit,                                  plus je me réchauffai,

du lait, de la crème, et une truite,                       et plus je souriais.

puis me dit : ‘Sur ma foi,                                    La pastoure me jaugea :

mangeons ce pain rassis,                                    « Bon compain, il est grand temps. »

puis nous ferons la lutte.’ »                                Je commençai à comprendre.

 

971.   La coquine vachère

dit : « Luttons un moment,

lève-toi bien vite,

retire tes vêtements. »

Elle me prit au poignet;

je dus agir à sa guise.

J’ai bien lieu d’en être fier !

Désormais, la relation amoureuse se réduit à une lutte opposant deux corps, mus par des mobiles opposés : l’un se défend, l’autre cherche à satisfaire son désir. Que le premier soit celui de l’homme et le second celui de la femme ne fait qu’ajouter à la dimension parodique, qui est ici évidente. Mise à part l’introduction, le retournement du genre parodié est complet, au point que les dons émanent de la bergère et la séduction se fait à son initiative et à son profit. Ce changement radical de perspective est certainement en rapport avec la nature de la femme décrite qui, comme l’a bien souligné M. Zink, dans une étude déjà ancienne, a emprunté ses traits à la femme sauvage.

Le poète nous en donne un portrait saisissant qui nous permettra de clore cette galerie de portraits féminins en y ajoutant une note nouvelle, celle de la monstruosité.

1010. Ses membres et sa taille, il faut bien en parler;

c’était, croyez-le bien, jument à chevaucher;

qui la lutinerait pourrait mal s’en trouver :

sans son consentement, il ne pourrait la renverser.

 

1011. Dans son Apocalypse, saint Jean l’Evangéliste

n’a vu un pareil être, d’aussi méchant aspect ;

toute une troupe aurait bien du mal à la vaincre;

je ne sais de quel diable un tel monstre est aimé.

 

1012. Elle avait la tête très grosse, disproportionnée,

des cheveux courts et noirs, comme corneille déplumée,

des yeux profonds, vermeils, qui voyaient peu et mal,

l’empreinte de ses pas excède celle d’une ourse ;

 

1013. les oreilles plus grandes que chez un bourricot

et le cou, noir et large, est court et très velu ;

son nez est gros et long, comme d’un échassier,

il viendrait vite à bout du fonds d’un riche drapier.

 

1014. Sa bouche de doguesse, son museau grand et gros,

ses dents larges et longues d’âne rongeant son frein,

ses sourcils épais et plus noirs que les grives :

avis aux amateurs de beaux mariages !

 

1015. Plus grande que la mienne elle a barbe touffue ;

je n’y ai rien vu d’autre, si jamais tu y fouilles,

tu risques de trouver peu d’ordre en sa toilette :

mieux vaudrait t’occuper de tes propres oignons.

 

1016. Mais, à la vérité, j’ai vu jusqu’au genou :

des os beaucoup trop grands, la jambe pas menue,

de varices de feu elle avait grand foyer,

des chevilles plus grosses que celles des génisses ;

 

1017. plus large que ma main chacun de ses poignets,

velu, couvert de poils et perlé de sueur ;

sa grosse voix du nez, peu séduisante à l’homme,

est traînante, enrouée, caverneuse et sans grâce.

 

1018. Son doigt le plus petit est plus gros que mon pouce,

tu imagines sans peine comment sont les plus grands :

si, un jour, il lui prend envie de t’épouiller,

ta tête porterait les poutres d’un pressoir.

 

1019. Sous sa robe grossière ses nichons pendouillaient,

à hauteur de la taille, une fois repliés,

car, en l’état normal, ils iraient jusqu’au ventre

et danseraient d’eux-mêmes au son de la cithare.

 

1020. Les côtes de son flanc affreux étaient énormes :

trois fois je les ai comptées, en ayant pris du champ ;

je n’en dirai pas plus, plus rien ne conterai,

car garçon cancanier mérite réprimande.

 

1021. De ce qu’elle me dit et de sa piètre allure

je fis bien trois chansons sans pouvoir la dépeindre ;

deux sont des chansonnettes et l’autre un chant de marche :

si l’une te déplaît, lis-la, ris et tais-toi.

Pour ce portrait véritablement apocalyptique de la femme, le poète a recours, comme il nous y a accoutumés, à des registres différents, essentiellement celui du gigantisme et celui de l’animalité. Là aussi, la parodie est évidente, puisque le portrait de la montagnarde peut se lire comme une inversion du portrait de la dame courtoise. L’exercice de style saute aux yeux et il n’est sans doute pas nécessaire de rechercher des causes très profondes pour justifier, chez un clerc, ce goût pour une écriture ludique. Mais, le plaisir littéraire, même aussi évident, ne saurait être une explication suffisante. Alors, faut-il voir là un avatar de la « femme de mai », dont M. Zink rappelle le caractère de créature démonique, et un mythe en rapport avec le renouveau printanier?

La campagne printanière où monte la sève et où chantent les oiseaux inspire au poète, comme à toutes les créatures, un vague et puissant désir d’aimer. (p. 94)

Ce désir puissant qui saisit le héros de la pastourelle est de ceux qu’il n’a pas le loisir de satisfaire dans le monde policé de la cour où il aime. Son aventure avec la bergère lui offre, en quelque sorte, un exutoire à ses pulsions.

Cette explication paraît convaincante lorsqu’on l’applique à la pastourelle, mais elle ne semble pas convenir aussi bien à sa parodie. Comment ne pas voir, en effet, que le héros-mâle de l’aventure se pose en victime de cette sexualité triomphante, que cette explosion de vitalité se fait à ses dépens ? Il ne va donc pas chercher un dérivatif dans la nature, au contraire, il cherche à se mettre à l’abri d’une sexualité qui l’agresse, et il y parvient dans deux cas sur quatre seulement.

Une interprétation littérale de ces épisodes nous conduirait à retenir de ces montagnardes leur caractère de vilaines, par ailleurs plusieurs fois soulignés. En somme, le poète dénoncerait les risques encourus par ceux qui, du fait de leur état, ignorent les barrières que dresse le « bon amour » aux extravagances d’une nature insatiable. Le message serait universel et pourrait aussi bien s’appliquer aux hommes qu’aux femmes, la monstruosité n’étant pas l’apanage de la femme sauvage. Mais l’explication est un peu courte, car on peut difficilement réduire un discours parodique — cela vaudrait aussi pour un discours métaphorique —, à une interprétation littérale.

La clef d’interprétation de ces épisodes semble résider plutôt dans les circonstances temporelles dans lesquelles ils sont placés. Il s’agit du carême, période peu propice aux amours, comme l’illustre par ailleurs le poète, en décrivant les errances, pendant ces quarante jours, du dieu Amour, ballotté d’un endroit à un autre sans que personne lui donne l’hospitalité. Durant cette époque de purgation des âmes, le héros est interdit d’amour[3]. Comme le fait tout bon chrétien, il se conforme à cet interdit, lequel ne saurait être transgressé que dans une pulsion irraisonnée, qui ne garderait de l’amour que son caractère bestial. Le rôle dévolu à cette vision démonique de la montagnarde est de faire prendre conscience de la monstruosité de l’acte et de l’absolue nécessité de s’en préserver.

Il serait faux, me semble-t-il, de voir dans ce portrait outrancier de femelles en rut un trait de mysoginie, même s’il n’est pas interdit de penser que certains éléments de la description sont inspirés de la tradition antiféministe bien connue des clercs[4]. La leçon semble dépasser ces enjeux relativement anecdotiques pour toucher à quelque chose d’essentiel à propos de quoi notre clerc n’est pas disposé à transiger. Il y a peu de sujets sur lesquels il n’est pas prêt aux concessions; celui du respect du temps de l’abstinence en est un.

En fin de compte, quel regard notre clerc porte-t-il sur la femme? Il n’est pas toujours aisé de la savoir parce que le point de vue adopté, en présentant la femme le plus souvent comme une proie ou un objet de désir inaccessible, privilégie la description des efforts entrepris par l’amant et son intermédiaire pour parvenir à ses fins. Dans la mesure où elle est surtout perçue à travers l’acte de séduction, qui est la préoccupation première de l’auteur et de son héros, la dame est relativement peu mise en valeur, à l’exception toutefois de la jeune veuve adaptée de la Galathée du Pamphilus. L’apprentissage du séducteur, pour être véritablement efficace, exigeant un inventaire aussi large que possible des dames à séduire, l’accent est surtout mis sur la diversité de la qualité et du statut social de celles-ci. C’est ainsi que le héros tente de séduire successivement une dame lettrée, une boulangère, une dame noble et recluse, une jeune veuve, une religieuse, une mauresque, une femme du peuple et, dans chaque cas, il rencontre des difficultés appropriées à la situation.

Deux catégories s’excluent d’elles-mêmes, la vilaine et la vieille. Mais, plutôt que d’y voir un choix raisonné, peut-être faut-il interpréter ce fait comme une concession aux exigences de l’écriture poétique. La vieille est l’instrument obligé de la séduction; la vilaine s’exclut d’elle-même d’un monde encore fortement teinté de courtoisie.

La femme en général est plutôt bien traitée. On ne relève point de recours systématique à une argumentation mysogine, sauf peut-être le faux éloge des femmes petites qui s’achève sur une boutade :

« Choisis le moindre mal », a dit le philosophe :

c’est pour cela que des femmes, mieux vaut la plus petite.

De plus, le héros n’impute jamais ses échecs à la mauvaise volonté des dames qu’il entreprend de séduire. Il les assume, au risque de passer pour un benêt et, avec lui, tous les hommes qui l’imiteraient dans sa recherche effrénée d’une compagne à aimer. Pour peu qu’elle se montre prudente et point trop revêche, la dame trouvera aisément grâce à ses yeux.

Faut-il en conclure que Juan Ruiz est un clerc atypique? Je suis bien près de le penser. Je ne connais guère, en tout cas, de clerc qui fasse une lecture aussi indulgente et optimiste de la philosophie naturelle.

Michel GARCIA,

Université de la Sorbonne Nouvelle (Paris III)

 

 



[1] La leçon figure dans la version de Salamanque, qui est celle qui fait généralement autorité. La leçon de l’autre manuscrit qui comporte ce passage — « étroite de cheveux » ou « étroite de joues » — ne fait guère sens, surtout compte tenu du second hémistiche qui, lui, ne varie pas d’une version à l’autre. De plus, la leçon « un peu large de hanches » réapparaît dans le vers 445c, ce qui autorise à considérer légitime son commentaire.

[2] On ne se lancera pas ici dans un essai d’interprétation d’un vocabulaire qui reste très énigmatique. Contentons-nous de préciser son registre.

[3] Juste après ces aventures, il va faire retraite dans l’ermitage de Sainte-Marie du Gué (1043 sq).

[4] De même qu’il ne faudrait pas faire un sort aux traits d’anticléricalisme que contient parfois le texte. L’Archiprêtre ne s’est pas donné pour but de dénoncer les clercs, bien qu’il ne se prive pas de leur envoyer mainte pointe (tout particulièrement aux archiprêtres). Il s’agit simplement d’humour.

La pastourelle sens dessus dessous

Du 6 au 8 décembre 1994 à l’Université de Tel-Aviv, Danielle Bohler organisa un colloque sur les identités sexuelles au Moyen Âge (on ne parlait pas encore de ‘genre’), auquel elle m’invita à participer aux côtés d’autres chercheurs français, historiens et littéraires : Jacques Rossiaud, Christiane Klapisch-Zuber, Marie-Françoise Notz, Jean-Marie Fritz, Jean Scheidegger. Elle me donna l’occasion de renouer avec une activité que j’avais dû mettre en veilleuse pendant les quatre années précédentes, au cours desquelles mes occupations de directeur du Centre d’Initiation à l’Enseignement Supérieur (CIES, cf. survol bio-bibliographique) m’avaient éloigné presque complètement des activités de recherche. Je choisis de parler du Livre de Bon Amour, qui était très peu connu hors d’Espagne. Les actes de ce colloque n’ayant pas été publiés, je reproduis ici le texte de ma contribution. Je publie par ailleurs le journal que j’ai tenu pendant ce court séjour en Israël (Journal intermittent, 4-11 décembre 1994).

La pastourelle sens dessus dessous

Pour ma contribution à ce colloque sur les identités sexuelles, j’ai choisi de commenter certains passages d’un texte castillan remarquable, qui date de la première moitié du xive siècle, le Livre de Bon Amour.

Le sujet du Livre — une Somme poétique de près de 7000 vers — est, aux dires de l’auteur, d’enseigner tout homme à bien aimer. Ce « bon amour », le poète le définit tantôt comme l’amour que la créature doit à Dieu, tantôt comme un art d’aimer pour gens de bonne éducation. Il illustre son propos de nombreux développements empruntés à des traditions diverses, parmi lesquelles on retrouve l’art d’aimer ovidien, à travers l’adaptation d’une comédie élégiaque anonyme du xiie, le Pamphilus de amore ; la littérature homilétique, qui se manifeste à travers de nombreux exempla ; la tradition populaire du combat de Carnaval et Carême ; la tradition goliardique ; enfin, l’esprit de la poésie courtoise.

L’identité de l’auteur, un certain Juan Ruiz, Archiprêtre de Hita, dans l’archevêché de Tolède, reste, en fait, fort énigmatique. Au moins ne peut-on douter qu’il s’agisse d’un clerc. Les connaissances littéraires et juridiques dont il fait preuve, le ton volontiers didactique qu’il utilise ne laissent guère de doute à ce sujet. C’est donc au regard qu’un clerc pose sur la femme que nous allons nous intéresser. Mais on verra que cet homme d’église sait aussi tirer parti des vertus mondaines dans ce redoutable exercice.

Le Livre de Bon Amour est d’une construction complexe, tant il se plaît à mêler les perspectives. Le fil conducteur est nettement autobiographique et emprunte sa chronologie à trois modes de calcul du temps : la journée canoniale, le calendrier liturgique annuel, le décours des trois âges de la vie. Les développements amoureux associent de longs dialogues passionnés entre le héros, le dieu Amour et Vénus, l’épouse de ce dernier ; des récits de tentatives de séduction généralement avortés ; des mises en garde adressées aus femmes crédules ; une description détaillée des activités de l’entremetteuse. Autant dire que l’unité du texte, si elle existe, ce que je crois, tient plutôt au projet de l’auteur qu’aux formes des discours au moyen desquels il s’exprime.

Au milieu de cette extrême variété, les discours sur la femme, seuls susceptibles de nous instruire sur la vision que porte sur elle notre auteur, prennent eux-mêmes des formes fort différentes. La forme canonique est le portrait : le Livre en comporte quelques-uns. Le premier est consacré à la dame recluse.

168. Dame de haute lignée et de grande noblesse,

       ce qui est propre aux dames elle en sait les finesses ;

       sage et de bon sens, ignorant vilenie,

       remontrant en savoir à bien de ses égales ;

 

169. une taille bien prise, une mine amoureuse,

       bien faite, élégante, plaisante et fort belle,

       courtoise et mesurée, avenante, charmante,

       gracieuse et attirante, amour en toute chose.

Les adjectifs choisis semblent vouloir épuiser, par le biais de l’accumulation, le registre des vertus courtoises au point de déboucher sur la redondance d’un amour incarné plutôt qu’illustré par la dame. Mais la sensualité court sous l’hommage rendu aux excellences de cette noble personne. C’est là, sans doute un trait propre à notre auteur, qui ne trouve point illégitime l’aveu du désir amoureux et n’a cure de réprimander les femmes pour l’attrait qu’elles exercent sur les hommes.

Plus loin, le poète s’exprime avec moins de détours sur les qualités physiques requises chez la femme. Il place le propos dans la bouche de Sire Amour, qui a accepté d’instruire son disciple, à savoir le héros, des subtilités des choses de l’amour.

431 Cherche femme gracieuse, très belle et fort bien faite,

       qui ne soit point trop grande ni non plus une naine ;

       si tu le peux ne veuille aimer femme vilaine,

       elle ne sait rien d’amour, c’est un croque-mitaine.

 

432 Cherche une femme bien proportionnée : une tête petite,

       la chevelure blonde mais non teinte au henné ;

       les sourcils séparés, longs, hauts et fort arqués ;

       un peu large de hanches, telle est allure de dame.

 

433 De grands yeux saillants, colorés et brillants,

       aux cils longs et très clairs, en tout point élégants ;

       les oreilles petites et fines ; observe bien

       si elle a un long cou, c’est ce que l’on aime.

 

434 Que son nez soit effilé, ses dents toutes menues,

       égales et très blanches, et un peu écartées ;

       bien rouges les gencives, les dents un peu pointues ;

       les lèvres de sa bouche rouges et point charnues.

 

435 Une bouche petite, ainsi, de bonne guise,

       et un visage blanc, non velu, clair et lisse ;

       trouve-toi une femme qui la voie sans chemise,

       car la forme du corps te dira : “Bonne prise”.

Le portrait est classique, au demeurant, pour ne pas dire topique, comme se sont plu à le souligner depuis longtemps les commentateurs. Pourtant, il recèle certains traits originaux. L’allusion à la largeur des hanches, que F. Lecoy croyait pouvoir qualifier de simple facilité rendue nécessaire par les contraintes de la strophe, a donné lieu à bien des commentaires[1]. On a pu y voir un trait propre au physique et à l’esthétique méditerranéens. Quant au conseil contenu dans les deux derniers vers, il tranche avec les habituelles mentions des parties cachées de la dame auxquelles les auteurs se contentent de renvoyer par l’imagination à la fin du portrait. Le regard est ici plus incisif voire plus insistant et laisse supposer que ce qui anime le locuteur, ce n’est pas eulement une intention esthétique.

Au-delà de l’originalité de ces aspects, ce qui frappe ici, c’est donc la relative crudité de la description, qui s’achève sur une formule sans ambiguïté empruntée au vocabulaire du chasseur. Cette crudité d’expression est d’autant plus évidente que le discours est supposé être énoncé à haute voix, comme une conversation surprise entre deux mâles qui ne font pas de manières pour dire tout haut l’idée qu’ils se font d’une compagne idéale. Encore une fois, la sensualité est de mise et le ton du discours est rien moins que réservé.

Cette tonalité s’accentue peu après lorsque le dieu Amour instruit son protégé sur ce qu’il doit attendre de la contemplation, par son entremetteuse, de la beauté dénudée.

444 Si elle dit que la dame n’a pas des membres grands

       non plus que des bras fins, demande‑lui aussitôt

       si elle a de petits seins ; si elle dit oui, demande

       comment est le reste du corps, pour être vraiment au fait.

 

445 Si elle dit que les aisselles elle a un peu humides,

       qu’elle a les jambes courtes et le buste très long,

       les hanches un peu larges, les pieds, petits, voûtis :

       sache que telle femme ne court pas les marchés.

 

446 Très folle entre les draps mais très sage à la tâche,

       n’oublie pas cette femme, ne pense plus qu’à elle.

       Ce que je te prescris, Ovide en est d’accord,

       si tu veux l’obtenir cherche une vieille experte.

 

447 Il est trois choses que je n’ose te découvrir,

       ce sont des défauts cachés qui font beaucoup médire :

       très rares sont les femmes qui peuvent s’en guérir ;

       si j’osais en parler elles se mettraient à rire.

 

448 Veille à ce qu’elle ne soit ni velue ni barbue :

       cette demi‑démone, le Diable la secoue!

       Si elle a les mains petites, fines, la voix aiguë,

       telle femme, si tu peux, sois sensé, changes-en.

 

449 À la fin de ton boniment, pose-lui une question :

       si c’est une femme gaie, qui se pique d’amour,

       si elle est un peu froide, si elle est attentive,

       si elle consent à l’homme, accouple‑toi à elle.

 

450 Cette femme mérite d’être servie et aimée :

       elle est bien plus plaisante que d’autres à courtiser ;

       si tu en trouves une et tu veux l’appâter,

       fais tout pour la servir en paroles et en faits.

Le parrainage d’Ovide est ici quelque peu usurpé car le maître ès amours romain ne fait pas de telles distinctions entre les femmes : toutes lui semblent dignes d’être aimées. Notre auteur, lui, sait montrer ses préférences et celles-ci s’embarrassent peu de circonvolutions. Les qualités dont le dieu recommande la recherche aboutissent toutes à une pratique sexuelle dépourvue d’ambiguïté. Ce que le dieu Amour préconise, c’est la recherche d’une partenaire douée pour le déduit. Pour y parvenir, il met l’accent sur les parties du corps de la femme qui ont un rôle primordial à jouer : les seins, les jambes, les hanches — une nouvelle fois —, les pieds. Par ailleurs, il manifeste une répugnance à l’égard de quelques particularités dont certaines sont effectivement peu attirantes, telles la pilosité excessive ou, à la rigueur, une voix trop aiguë, alors que d’autres semblent correspondre à un goût plus personnel, tels les bras fins ou les mains petites. Mais comment ne pas être frappé par le détail des aisselles humides, qui ne relève plus de la contemplation pure mais d’une vision fortement érotisée de la dame?

Si nous voulons donner toute sa signification à cette quête des témoignages que recèle le texte sur l’idée que notre clerc se fait de la femme, nous ne pouvons nous en tenir aux seules dames aimables. Il nous faut nous intéresser aussi à des femmes moins attirantes et, pour tout dire, moins conventionnelles. La première d’entre elles est l’entremetteuse, instrument obligé de la conquête de la femme aimée selon la norme ovidienne et peut-être aussi selon les coutumes castillanes du temps de l’Archiprêtre.

924. À telle messagère, ne perds pas le respect :

qu’elle chante bien ou mal, ne la traite pas de corneille,

d’appât, de couverture, de massue ni de cuirasse,

de heurtoir, de cordon, de licou ou d’étrille,

 

925. de crochet, de taie, de cordeau ni de surtout,

de râpe à bois ou de racloir,

de pelle, de pierre à meule, de frein, de colporteur,

d’ébraisoir, de tenailles ou aussi d’hameçon,

 

926. de cloche, de chevillette, de maquerelle ou de trique,

de courroie, de héraut, de guide ou de fille des rues.

Ne l’appelle jamais coureuse, même si elle court pour toi :

si tu suis ce principe, la vieille t’aidera.

 

927. Aiguillon, escalier, frelon ou piège à oiseaux,

laisse, piquet, ni registre ni glose :

énumérer tous ces noms m’est chose difficile,

car elle a plus de noms et de tours que la goupile.

Nous voilà loin, en apparence, d’une approche sexuelle de l’identité de la femme. La vieille entremetteuse ne saurait inspirer l’amour pour elle-même et la description qui en est faite ne semble guère renvoyer à une quelconque réalité sexuelle. Pourtant, prenons garde de mal interpréter cette avalanche de noms[2]. L’entremetteuse vit au centre du rapport amoureux et l’illustre d’une certaine manière. En effet, son expérience ne tient pas à un apprentissage « d’école » mais bien plutôt à une longue pratique ; aussi, tout discours la concernant est toujours un discours sur l’amour. Mais le statut qui est fait à sa féminité est fort différent de celui qui est réservé à la féminité de la femme aimable. Le poète en fait, en quelque sorte, un condiment de l’amour, un ingrédient obligé, qui sert autant à faire naître le désir qu’à l’assouvir. Et, pour décrire cette fonction essentielle, il utilise un vocabulaire bien particulier, emprunté au champ sémantique de l’outil. Cette mécanisation de l’agent premier de l’amour contribue à rendre ambiguë la nature de la vieille, dans la mesure où bien des expressions métaphoriques utilisées évoquent autant le sexe de l’homme que l’activité de l’entremetteuse. De plus, ce traitement tend à déshumaniser l’acte lui-même et ne peut manquer de rejaillir sur la partenaire éventuelle qui se voit ravaler à l’état d’objet ou de bête de somme, selon.

On observe donc une sorte de progression dans le discours sur la femme. Tant que le poète s’intéresse à elle, il sacrifie aux normes courtoises, se contentant de glisser des notations sensuelles d’assez bon aloi. Plus il s’intéresse à la réalisation de l’acte amoureux, plus son discours se fait cru, même s’il ménage les convenances en recourant à un codage qui le rend littéralement indéchiffrable.

Ce mouvement atteint un autre sommet avec l’apparition de la montagnarde.

Rappelons brièvement le contexte dans lequel se placent ces épisodes. Le héros se voit contraint de franchir les cols qui séparent le territoire de son archiprêtré de la ville de Ségovie, dont il prétend être originaire. Il entreprend ces voyages au début du mois de mars, alors que le temps est encore froid. Il s’égare et se retrouve, sans vivres, au milieu d’une nature hostile. C’est alors que survient une montagnarde, à la fois habitante des lieux et gardienne du passage, qui se propose d’aider le voyageur contre certain salaire. La scène se produit quatre fois et, de chaque rencontre, le poète nous donne deux versions : une version en tétrastrophes monorimes et une seconde en vers lyrique.

Cette dernière forme de versification ainsi que certains traits du récit évoquent, bien évidemment, la pastourelle. En fait, toutes les caractéristiques de ce genre se retrouvent dans l’un ou l’autre des quatre fragments : la rencontre du chevalier et de la paysanne; le dialogue qu’ils engagent; les promesses de dons; la réponse de la bergère. Mais tous ces éléments sont dévoyés de leur sens habituel ou, pour mieux dire, retournés. Qu’on en juge : le cadre n’évoque plus le locus amœnus traditionnel, mais une nature inhospitalière ; la bergère s’est muée en une agreste montagnarde ; son langage est dépourvu de fraîcheur ou de finesse ; la rencontre tourne d’emblée à l’affrontement musclé ; enfin, l’initiative ne revient pas à l’homme mais à la jeune femme, qui soumet à ses appétits son compagnon d’occasion.

Cette parodie d’un genre éminemment courtois conduit, bien évidemment, à modifier radicalement les circonstances de l’acte amoureux.

959.   Franchissant un matin                              960.   Je réponds à l’invite :

le port de Malétroit,                                            « Je vais à Blancsaulaie.

montagnarde me prit                                          – Le Malin t’a soufflé

dès que mon nez pointa.                                     propos si éhontés.

« Où vas-tu donc, hardi,                                     Sache qu’en ces parages

que cherches-tu ici                                             que je garde pour moi,

dans cette passe étroite? »                                 nul homme n’en sort vif. »

 

961.   Elle me barre le passage                          962.   Je lui dis : « Par Dieu, vachère,

la galeuse, la laide, la vilaine :                          n’arrête pas le voyageur.

« Par ma foi, messire écuyer,                             Ecarte-toi, cède le pas,

d’ici je ne bougerai                                            car je n’ai rien pour toi.

à moins d’une promesse.                                    – Alors retourne-t-en,

Tu auras beau faire,                                           repasse par Somosierra,

tu ne prendras pas le sentier.                             par ici tu ne passeras pas. »

 

963.   Le démon de montagnarde,                      964.   Il tombait neige et grésil.

saint Julien la punisse !                                      Ma montagnarde me dit

Elle me lance sa houlette,                                   sur un ton de menace :

fait voltiger sa fronde                                         « Paie ou il t’en cuira. »

et me jette une pierre.                                         Je lui dis : « Par Dieu, la belle,

« Par le sang du vrai Dieu,                                croyez que je dis vrai :

tu vas le payer cher! »                                        je serais mieux au chaud. »

 

965.   « Je te ménerai chez moi,                         966.   Effrayé et gelé que j’étais,

tu n’auras qu’à me suivre.                                  je lui promis un manteau,

Je ferai du feu dans l’âtre,                                  et pour orner ses vêtements,

t’offrirai pain et vin.                                           une broche, un pendentif.

Promets-moi quelque chose,                              « Désormais tu es mon ami.

je te tiendrai pour gentilhomme :                       Viens çà, approche donc,

tu t’es levé du bon pied! »                                  tu ne craindras plus le froid. »

 

 

 

967.   Elle me saisit fort par la main,                 968.   Bientôt elle me pousse

me couche sur sa nuque                                     vivement dans sa hutte,

comme maigre besace                                        me fait un feu de sapine,

et m’emporte au bas du port.                             me donne du lapin de garenne

« Sur ma foi, ne crains rien,                               de bonnes perdrix rôties,

tu auras de quoi manger                                    de la fouace mal pétrie,

selon l’us des montagnes. »                                un cuisseau de bon chevreau,

 

969.   «une chopine de bon vin,                          970.   Au bout de quelque temps,

beaucoup de beurre de vache,                            je me désengourdis ;

beaucoup de fromage frit,                                  plus je me réchauffai,

du lait, de la crème, et une truite,                       et plus je souriais.

puis me dit : ‘Sur ma foi,                                    La pastoure me jaugea :

mangeons ce pain rassis,                                    « Bon compain, il est grand temps. »

puis nous ferons la lutte.’ »                                Je commençai à comprendre.

 

971.   La coquine vachère

dit : « Luttons un moment,

lève-toi bien vite,

retire tes vêtements. »

Elle me prit au poignet;

je dus agir à sa guise.

J’ai bien lieu d’en être fier !

Désormais, la relation amoureuse se réduit à une lutte opposant deux corps, mus par des mobiles opposés : l’un se défend, l’autre cherche à satisfaire son désir. Que le premier soit celui de l’homme et le second celui de la femme ne fait qu’ajouter à la dimension parodique, qui est ici évidente. Mise à part l’introduction, le retournement du genre parodié est complet, au point que les dons émanent de la bergère et la séduction se fait à son initiative et à son profit. Ce changement radical de perspective est certainement en rapport avec la nature de la femme décrite qui, comme l’a bien souligné M. Zink, dans une étude déjà ancienne, a emprunté ses traits à la femme sauvage.

Le poète nous en donne un portrait saisissant qui nous permettra de clore cette galerie de portraits féminins en y ajoutant une note nouvelle, celle de la monstruosité.

1010. Ses membres et sa taille, il faut bien en parler;

c’était, croyez-le bien, jument à chevaucher;

qui la lutinerait pourrait mal s’en trouver :

sans son consentement, il ne pourrait la renverser.

 

1011. Dans son Apocalypse, saint Jean l’Evangéliste

n’a vu un pareil être, d’aussi méchant aspect ;

toute une troupe aurait bien du mal à la vaincre;

je ne sais de quel diable un tel monstre est aimé.

 

1012. Elle avait la tête très grosse, disproportionnée,

des cheveux courts et noirs, comme corneille déplumée,

des yeux profonds, vermeils, qui voyaient peu et mal,

l’empreinte de ses pas excède celle d’une ourse ;

 

1013. les oreilles plus grandes que chez un bourricot

et le cou, noir et large, est court et très velu ;

son nez est gros et long, comme d’un échassier,

il viendrait vite à bout du fonds d’un riche drapier.

 

1014. Sa bouche de doguesse, son museau grand et gros,

ses dents larges et longues d’âne rongeant son frein,

ses sourcils épais et plus noirs que les grives :

avis aux amateurs de beaux mariages !

 

1015. Plus grande que la mienne elle a barbe touffue ;

je n’y ai rien vu d’autre, si jamais tu y fouilles,

tu risques de trouver peu d’ordre en sa toilette :

mieux vaudrait t’occuper de tes propres oignons.

 

1016. Mais, à la vérité, j’ai vu jusqu’au genou :

des os beaucoup trop grands, la jambe pas menue,

de varices de feu elle avait grand foyer,

des chevilles plus grosses que celles des génisses ;

 

1017. plus large que ma main chacun de ses poignets,

velu, couvert de poils et perlé de sueur ;

sa grosse voix du nez, peu séduisante à l’homme,

est traînante, enrouée, caverneuse et sans grâce.

 

1018. Son doigt le plus petit est plus gros que mon pouce,

tu imagines sans peine comment sont les plus grands :

si, un jour, il lui prend envie de t’épouiller,

ta tête porterait les poutres d’un pressoir.

 

1019. Sous sa robe grossière ses nichons pendouillaient,

à hauteur de la taille, une fois repliés,

car, en l’état normal, ils iraient jusqu’au ventre

et danseraient d’eux-mêmes au son de la cithare.

 

1020. Les côtes de son flanc affreux étaient énormes :

trois fois je les ai comptées, en ayant pris du champ ;

je n’en dirai pas plus, plus rien ne conterai,

car garçon cancanier mérite réprimande.

 

1021. De ce qu’elle me dit et de sa piètre allure

je fis bien trois chansons sans pouvoir la dépeindre ;

deux sont des chansonnettes et l’autre un chant de marche :

si l’une te déplaît, lis-la, ris et tais-toi.

Pour ce portrait véritablement apocalyptique de la femme, le poète a recours, comme il nous y a accoutumés, à des registres différents, essentiellement celui du gigantisme et celui de l’animalité. Là aussi, la parodie est évidente, puisque le portrait de la montagnarde peut se lire comme une inversion du portrait de la dame courtoise. L’exercice de style saute aux yeux et il n’est sans doute pas nécessaire de rechercher des causes très profondes pour justifier, chez un clerc, ce goût pour une écriture ludique. Mais, le plaisir littéraire, même aussi évident, ne saurait être une explication suffisante. Alors, faut-il voir là un avatar de la « femme de mai », dont M. Zink rappelle le caractère de créature démonique, et un mythe en rapport avec le renouveau printanier?

La campagne printanière où monte la sève et où chantent les oiseaux inspire au poète, comme à toutes les créatures, un vague et puissant désir d’aimer. (p. 94)

Ce désir puissant qui saisit le héros de la pastourelle est de ceux qu’il n’a pas le loisir de satisfaire dans le monde policé de la cour où il aime. Son aventure avec la bergère lui offre, en quelque sorte, un exutoire à ses pulsions.

Cette explication paraît convaincante lorsqu’on l’applique à la pastourelle, mais elle ne semble pas convenir aussi bien à sa parodie. Comment ne pas voir, en effet, que le héros-mâle de l’aventure se pose en victime de cette sexualité triomphante, que cette explosion de vitalité se fait à ses dépens ? Il ne va donc pas chercher un dérivatif dans la nature, au contraire, il cherche à se mettre à l’abri d’une sexualité qui l’agresse, et il y parvient dans deux cas sur quatre seulement.

Une interprétation littérale de ces épisodes nous conduirait à retenir de ces montagnardes leur caractère de vilaines, par ailleurs plusieurs fois soulignés. En somme, le poète dénoncerait les risques encourus par ceux qui, du fait de leur état, ignorent les barrières que dresse le « bon amour » aux extravagances d’une nature insatiable. Le message serait universel et pourrait aussi bien s’appliquer aux hommes qu’aux femmes, la monstruosité n’étant pas l’apanage de la femme sauvage. Mais l’explication est un peu courte, car on peut difficilement réduire un discours parodique — cela vaudrait aussi pour un discours métaphorique —, à une interprétation littérale.

La clef d’interprétation de ces épisodes semble résider plutôt dans les circonstances temporelles dans lesquelles ils sont placés. Il s’agit du carême, période peu propice aux amours, comme l’illustre par ailleurs le poète, en décrivant les errances, pendant ces quarante jours, du dieu Amour, ballotté d’un endroit à un autre sans que personne lui donne l’hospitalité. Durant cette époque de purgation des âmes, le héros est interdit d’amour[3]. Comme le fait tout bon chrétien, il se conforme à cet interdit, lequel ne saurait être transgressé que dans une pulsion irraisonnée, qui ne garderait de l’amour que son caractère bestial. Le rôle dévolu à cette vision démonique de la montagnarde est de faire prendre conscience de la monstruosité de l’acte et de l’absolue nécessité de s’en préserver.

Il serait faux, me semble-t-il, de voir dans ce portrait outrancier de femelles en rut un trait de mysoginie, même s’il n’est pas interdit de penser que certains éléments de la description sont inspirés de la tradition antiféministe bien connue des clercs[4]. La leçon semble dépasser ces enjeux relativement anecdotiques pour toucher à quelque chose d’essentiel à propos de quoi notre clerc n’est pas disposé à transiger. Il y a peu de sujets sur lesquels il n’est pas prêt aux concessions; celui du respect du temps de l’abstinence en est un.

En fin de compte, quel regard notre clerc porte-t-il sur la femme? Il n’est pas toujours aisé de la savoir parce que le point de vue adopté, en présentant la femme le plus souvent comme une proie ou un objet de désir inaccessible, privilégie la description des efforts entrepris par l’amant et son intermédiaire pour parvenir à ses fins. Dans la mesure où elle est surtout perçue à travers l’acte de séduction, qui est la préoccupation première de l’auteur et de son héros, la dame est relativement peu mise en valeur, à l’exception toutefois de la jeune veuve adaptée de la Galathée du Pamphilus. L’apprentissage du séducteur, pour être véritablement efficace, exigeant un inventaire aussi large que possible des dames à séduire, l’accent est surtout mis sur la diversité de la qualité et du statut social de celles-ci. C’est ainsi que le héros tente de séduire successivement une dame lettrée, une boulangère, une dame noble et recluse, une jeune veuve, une religieuse, une mauresque, une femme du peuple et, dans chaque cas, il rencontre des difficultés appropriées à la situation.

Deux catégories s’excluent d’elles-mêmes, la vilaine et la vieille. Mais, plutôt que d’y voir un choix raisonné, peut-être faut-il interpréter ce fait comme une concession aux exigences de l’écriture poétique. La vieille est l’instrument obligé de la séduction; la vilaine s’exclut d’elle-même d’un monde encore fortement teinté de courtoisie.

La femme en général est plutôt bien traitée. On ne relève point de recours systématique à une argumentation mysogine, sauf peut-être le faux éloge des femmes petites qui s’achève sur une boutade :

« Choisis le moindre mal », a dit le philosophe :

c’est pour cela que des femmes, mieux vaut la plus petite.

De plus, le héros n’impute jamais ses échecs à la mauvaise volonté des dames qu’il entreprend de séduire. Il les assume, au risque de passer pour un benêt et, avec lui, tous les hommes qui l’imiteraient dans sa recherche effrénée d’une compagne à aimer. Pour peu qu’elle se montre prudente et point trop revêche, la dame trouvera aisément grâce à ses yeux.

Faut-il en conclure que Juan Ruiz est un clerc atypique? Je suis bien près de le penser. Je ne connais guère, en tout cas, de clerc qui fasse une lecture aussi indulgente et optimiste de la philosophie naturelle.

Michel GARCIA,

Université de la Sorbonne Nouvelle (Paris III)

 

 



[1] La leçon figure dans la version de Salamanque, qui est celle qui fait généralement autorité. La leçon de l’autre manuscrit qui comporte ce passage — « étroite de cheveux » ou « étroite de joues » — ne fait guère sens, surtout compte tenu du second hémistiche qui, lui, ne varie pas d’une version à l’autre. De plus, la leçon « un peu large de hanches » réapparaît dans le vers 445c, ce qui autorise à considérer légitime son commentaire.

[2] On ne se lancera pas ici dans un essai d’interprétation d’un vocabulaire qui reste très énigmatique. Contentons-nous de préciser son registre.

[3] Juste après ces aventures, il va faire retraite dans l’ermitage de Sainte-Marie du Gué (1043 sq).

[4] De même qu’il ne faudrait pas faire un sort aux traits d’anticléricalisme que contient parfois le texte. L’Archiprêtre ne s’est pas donné pour but de dénoncer les clercs, bien qu’il ne se prive pas de leur envoyer mainte pointe (tout particulièrement aux archiprêtres). Il s’agit simplement d’humour.