La crue de 1856 à La Chapelle-sur-Loire
Témoignage inédit d’Émilie Serpin
Conférence prononcée le 22 janvier 2013 à l’invitation de l’Université Populaire de Tours.
Maurice Champion, auteur d’un ouvrage intitulé Les inondations en France depuis le VIe siècle jusqu’à nos jours[1], affirme que la « fatale année 1856 [est] la date la plus néfaste, sans contredit, dans l’histoire des inondations modernes de la Loire » (p. 144).
Voici les faits, tels qu’ils sont exposés dans l’ouvrage de J.B. Coulon et L. Auché, Inondation de 1856 dans la vallée de la Loire, publié à Saumur en 1857, à une date très proche de leur survenue (juin 1856), puisque la préface est signée du 3 mars 1857.
Commençons par la topographie des lieux, sans laquelle on ne comprendrait pas ce qui s’est passé. Je vous ai distribué une carte, trop moderne à mon goût (prière de faire abstraction du tracé de l’autoroute, qui n’existait évidemment pas), mais qui vous fournit une idée assez précise des distances et des lieux concernés.

Pour rappel, les deux rives de la Loire n’ont pas reçu le même traitement contre les crues du fleuve. La rive droite est bien protégée par la levée, occupée par la départementale, qui court sur 260 kms et dont les proportions sont considérables : 27m de large à la base, 9 m à son couronnement et 6 à 7 mètres de hauteur. Cette rive est donc bien protégée. Il en va tout autrement de la rive gauche. La levée dite de Bréhémont n’a plus que 18 m de base, 3 m de largeur à son couronnement à partir d’Ussé culmine à 6,50 m. En outre, elle se termine un peu au-dessus de l’embouchure de l’Indre, au Néman. A partir de ce point, la Loire n’a plus de digues sur la rive gauche, ce qui expose le Véron à de nombreuses inondations, sous l’action conjuguée de la Loire et de la Vienne, dont les eaux se retrouvent dans cette plaine. On a affaire indéniablement à un point faible du système. Ajoutons que le pont de Port-Boulet reliant Chinon à Bourgueil existait déjà.
Un printemps « pourri » provoque une première crue, relativement inoffensive, le 3 mai (4,42 m). La deuxième, du 15 mai, fut plus conséquente : 5,21 m. Au-dessus du Val d’Ussé s’ouvre une brèche dans la digue, de 200 m de long et de près de 7 m. dans sa plus grande profondeur. Il est inutile de préciser que, dans cette rive gauche, toute la vallée fut inondée jusqu’à Port-Boulet. A Savigny-en-Véron, où les eaux de la Vienne rejoignent celles de la Loire, la récolte est perdue. On ensemence à nouveau mais, comme on le verra, en pure perte.
La troisième crue, la plus terrible, est précédée de pluies « torrentielles et continues, semblables à celles des régions intertropicales » (p. 6). A partir du dimanche 1er juin, l’eau, qui atteignait la cote de 4 m à 6 heures du matin, ne cesse de monter. Vingt-quatre heures plus tard, elle est à 4,43 m et, à partir de ce moment, elle monte à raison de 4 cm par heure. A partir du mardi 3 juin, le rythme s’accélère : 5 à 6 cm par heure. La crue connaît un pemier répit, lorsque la Loire envahit la vallée du Cher après avoir rompu la levée, inondant la plaine de Cinq-Mars à Langeais. Mais, une fois ce bassin rempli, la Loire reflue sur la grande levée pour rejoindre son lit. Elle le fait avec une violence inouïe, emportant la levée du chemin de fer sur 2 m. et la déchirant par cinq brèches. Sur la rive gauche, elle ouvre une brèche du côté de Villandry.
Le 3 juin, à midi et quart, survient la catastrophe. Le fleuve rompt la digue de Bréhémont et emporte 27 maisons. Effet paradoxal, cette irruption de la Loire sur la rive gauche fait baisser le niveau du fleuve de près de 40 cm. A La Chapelle-Blanche (La Chapelle-sur-Loire), les habitants qui assistent à une baisse des eaux, cinq heures durant, se croient sauvés. Mais, vers 21h30, l’eau recommence à monter à raison de 15 à 20 cms par heure. La Loire, ayant butté sur les collines, reflue mais, cette fois-ci, en exerçant sa pression perpendiculairement à la levée de la rive droite. En outre, en regagnant son lit, à la hauteur de l’embouchure de l’Indre, elle y retombe « en cataractes », ce qui a pour effet, de bloquer l’écoulement des eaux et de provoquer une remontée jusqu’à 1 km au-dessus de La Chapelle. La masse énorme ainsi accumulée ne peut contenir entre les rives. Il lui faut s’épancher d’une manière ou d’une autre.
A La Chapelle, nul n’imagine que la levée puisse céder dans le bourg-même. D’ailleurs, c’est aux deux extrémités du bourg, en amont et en aval, que la population, mobilisée, travaille à la renforcer. C’est pourtant ce qui arriva. A 4 heures du matin, la levée rompt et les eaux emportent tout sur leur passage, à commencer par les maisons construites sur la levée du côté du fleuve[2]. Un « gouffre », c’est le terme qui fut employé spontanément, coupe le bourg en deux parties, sans communication possible de l’une à l’autre, et l’eau pénétre dans les caves, les maisons, abattant celles qui se trouvaient sur le passage du courant ainsi que les murs de clôture. Le cimetière ne fut pas épargné, comme on le verra.
Le bilan des destructions est terrible (on parle de 47 maisons abattues), ainsi que les conséquences durables de la crue sur le paysage, désormais envahi par le sable et la boue, et pour les cultures. Une consolation, cependant : la catastrophe n’occasionne aucune perte humaine ni animale, grâce à la prévoyance des habitants, à la solidarité qu’ils se manifestèrent et aussi à l’action efficace réalisée par le bateau à vapeur le Blanzy (appartenant à la Cie des mines de houille de Blanzy, en Saône-et-Loire, et qui servait de pousseur) qui, réquisitionné, porta secours aux habitants isolés et put effectuer des sauvetages auxquelles des embarcations plus légères durent renoncer[3].
Voilà le résumé des événements. Au-delà des faits désormais bien connus, ce qui m’intéresse ici, ce sont les récits qui en ont été faits et les traces qu’ils ont laissées dans la mémoire des habitants du lieu. En effet, on est frappé de constater à quel point les différents témoignages se rejoignent pour donner de cette tragédie des récits très proches, non seulement dans leur contenu événementiel, ce qui ne saurait surprendre, mais aussi dans le traitement littéraire et idéologique qui en est fait. J’en énumérerai les traits principaux, puis je les reprendrai à travers un témoignage inédit, celui d’Emilie Serpin.
Récits épiques
Pour décrire la fureur des flots déchaînés, même les témoins les plus objectifs cèdent à la tentation du récit épique.
Entre Tours et Saumur, la Loire fit partout des ravages épouvantables. Les levées cédèrent sur la plupart des points, et ces ruptures eurent les conséquences les plus désastreuses. Les eaux, en se déversant dans la vallée par d’immenses brèches, devinrent un torrent dévastateur entraînant tout sur son passage. (Champion, p. 170)
L’accumulation d’adjectifs (« épouvantables », « désastreuses », « dévastateur ») contribue à dramatiser le récit.
A 10 heures du matin, Bourgueil et Restigné étaient submergés dans une étendue de plus de 700 hectares. A 3 heures, Chouzé et Saint-Nicolas étaient sous les eaux, qui couvraient 4.800 hectares, après avoir renversé ou endommagé un grand nombre d’habitations. Le bourg d’Allonnes fut complétement inondé ; l’eau s’éleva dans plusieurs maisons à 2 m, et dans l’église de 0,40 mà 0,60 m. Russé, Villebernier, Vivy, Saint-Lambert-des-Levées offraient l’aspect d’une immense nappe d’eau. (Champion, p. 172)
La froide précision des chiffres, l’énumération des communes touchées, les choix expressifs (« étaient sous les eaux », alors que seule une partie seulement l’est) ne cherchent pas tant à informer qu’à impressionner le lecteur et à susciter chez lui l’effroi.
L’heure terrible et suprême approchait. On éprouvait un sentiment d’épouvante auquel ne pouvaient se soustraire les plus fiers courages : la Chapelle ressemblait à un tombeau. Des lumières, placées sur toutes les fenêtres, jetaient des éclairs sinistres sur les eaux en tumulte et dans les rues silencieuses que traversaient quelques habitants mornes ou effarés. [la majorité des habitants s’étaient portés aux deux extrémités du bourg]. Coulon, Auché (p. 20):
Les chiffres prennent aussi des proportions bien faites pour frapper l’imagination :
« plus de quatre mille personnes et plus de six cents charriots, brouettes, circulaient, travaillaient, se croisaient en tous sens » (Auché, Coulon, p. 14)
Châtiment divin
Cette emphase exprime aussi une forme d’incompréhension. On aurait pu dénoncer l’incompétence des autorités et leur imprévoyance (c’est, sans doute, ce que l’on aurait fait aujourd’hui), mais, dans ce domaine, les auteurs se montrent généralement très prudents. On ne manque pas de rendre hommage à plusieurs d’entre eux. Seule Emilie Serpin fait exception, mais, contrairement aux autres récits, le sien n’est pas fait pour être rendu public. N’oublions pas que nous sommes au début du Second Empire, un régime autoritaire qui veille à protéger l’autorité de l’Etat et de ses agents.
On trouve plusieurs références au châtiment de Dieu. La plus explicite, ce sont les propos d’une femme restée anonyme (Mme C.), rapportés par Auché, Coulon (p. 27-28) :
Je veux vous dire deux choses qui m’ont frappée parce qu’elles m’ont paru mystérieuses, et que ne sais point tout expliquer avec les superbes raisonnements de la science. On va peut-être rire de ma simplicité, mais que m’importe ? Je crois que la main de Dieu était là, et je n’oublierai de ma vie ce que j’ai vu. Oui, la maison emportée sur l’abîme et qui s’engouffra la première, était marquée du doigt de Dieu : je suis de ces gens qui ont encore de ces idées-là. La veille même du désastre, on y avait enivré un malheureux ; on l’avait couché; puis, dans l’orgie, après avoir allumé des flambeaux autour de son corps, quelques fous sacrilèges avaient chanté le libera des morts. Eh bien ! La Loire, qui avait creusé deux courants, deux lits profonds à la rue Brûlée et sur la place de la maison d’école, les abandonne brusquement, s’en élance d’un bond, avec un éclat de tonnerre, soulève la maison qui avait insulté à la mort; […].
Les précautions oratoires initiales (« on va peut-être rire de ma simplicité ») montrent bien que cette conviction n’est pas un effet de la mode ou de l’air du temps, qu’elle n’est pas une réponse toute prête face à des événements incompréhensibles, comme elle aurait pu l’être un ou deux siècles auparavant, mais bien l’expression d’une perplexité profonde, qui dut être partagée par bien des gens, pas nécessairement confits en religion.
L’héroïsme des habitants constitue le thème principal. Il est décliné par les divers témoins sous deux formes : celle d’une collectivité soudée et celle d’individus remarquables de dévouement.
Héroïsme des habitants
S’impose l’idée que tous les habitants sans exception se sont battus contre les éléments, dans le dénuement le plus complet : trempés jusqu’aux os, sans manger pendant des journées entières, sans craindre de mettre leur vie en péril. J’en donnerai quelques exemples :
La chaussée, ramollie, détrempée par les crues antérieures, tremble sous leurs pieds: tous peuvent être balayés, engloutis à la fois… Qu’importe ? Ils redoublent d’efforts, domptent le fleuve qui mugit et offrent leurs poitrines pour points d’appui[4] aux banquettes et aux terrassements qui fléchissent. L’eau les domine, les inonde et passe par dessus leurs têtes: ils restent dans cette position terrible, tandis qu’on terrasse derrière eux, entre leurs jambes. (Auché, Coulon, p. 14)
Autre témoignage, celui de l’abbé Cholet, qui, par modestie, refusa de voir publiée sa lettre en entier.
Qu’elle fut longue cette journée du 4 juin ! s’écrie dans sa simple et évangélique narration, l’intrépide vicaire de la Chapelle. Tout le jour, nous errâmes le long de la levée, dans nos vêtements tout trempés, les larmes aux yeux, sans pain et osant à peine nous communiquer nos pensées… (Auché, Coulon, p. 27-28)
L’élan de la charité était général. On s’emparait des inondés, de leurs bestiaux, de leurs mobiliers, et chaque toit se consacrait par la plus touchante hospitalité. Les émigrés de la Chapelle s’étaient réfugiés à Ingrandes, à Benais, à Restigné, à Bourgueil et à Saint-Nicolas. M. le commissaire de police de Bourgueil était parvenu à régulariser le sauvetage et les secours de toute nature. (Auché, Coulon, p. 33)
Au milieu de cet héroïsme collectif, se détachent quelques personnalités :
Ici nous devons signaler la mâle énergie de MM. Dusoullier qui, à cheval, jour et nuit, parcoururent toutes les communes du val du nord, qu’ils traversèrent plusieurs fois malgré les torrents, au milieu des ténèbres, appelant tous les dévoûments et donnant le plus brillant exemple du désintéressement et du courage. Dans ces courses périlleuses, M. Dusoullier fils épuisa la vigueur de trois chevaux qu’il montait tour à tour (Auché, Coulon, p. 7)
Guindeuil, curé de la Chapelle, son vicaire, M. Chollet, et le docteur Chicoyne, qui s’était déjà distingué avec M. Beaupré, conducteur de ponts-et-chaussées, lors de l’inondation du 15 mai, sur la rive gauche (Auché, Coulon, p. 18).
Beaucoup se disposaient à mourir, et se jetaient aux pieds de M. l’abbé Chollet, pour puiser dans la foi le courage de la dernière heure. Ce jeune et digne prêtre s’était trouvé partout, auprès de toutes les douleurs, au milieu de tous les périls[5]. On le vit longtemps, un malade sur les épaules (ce malade était atteint de la fièvre typhoïde), chercher sur les chaussées inondées un lieu sûr pour y puiser ce précieux fardeau de la charité. Par un bonheur providentiel, le bateau à vapeur, le Blanzy n°2, qui était venu au secours de la Chapelle, le reçut à son bord avec un grand nombre d’autres malheureux qu’il transportait aux Trois-Volets. (Auché, Voulon, p. 30-31)
La part des morts
Pour clore cet inventaire, je n’aurai garde de passer sous silence la péripétie qui a le plus marqué les imaginations, au point qu’aujourd’hui encore, elle est toujours évoquée chaquefois qu’il est question de cette crue, même chez ceux qui en sont médiocrement informés. Les flots n’épargnèrent pas le cimetière et déterra de nombreux cadavres pour les emporter au loin. Le cliché le plus répandu est celui des dépouilles retrouvées pendues aux branches des arbres.
[…] et, après cet acte de justice terrible, les eaux vengeresses fondent d’un trait sur notre cimetière et vont fouiller tous nos tombeaux. Tous nos tombeaux, ai-je dit ? Je me trompe, la Loire a respecté l’humble coin de trerre où reposent les malheureux sans patrie et ceux qu’a frappés une mort violente. N’est-ce pas étrange tout cela, dites-moi ? On me parlera, dans un langage savant, de l’angle de projection des eaux, de leur force de réaction, de leur pesée, des inclinaisons et des plis de terrain… Je ne sais. La science est fort belle, mais ma foi est bien quelque chose encore. (Auché, Coulon, p. 27-28)
Témoignages
Émilie Serpin
Elle naît à Bourgueil, le 2 septembre 1837, où son père est instituteur. En 1844, celui-ci se transporte à Chinon, où il prend un commerce dont s’occupe sa femme, dans le quartier Saint-Étienne. Il exerce comme répétiteur puis surveillant au collège, avant d’ouvrir une classe de garçons. Emilie s’avère une excellente élève chez les dames ursulines de Lignac (actuelle école Mirabeau). Les affaires des parents périclitant, le père s’établit à La Chapelle-sur-Loire en 1854, comme instituteur communal, grâce au soutien du curé. Emilie finit par y rejoindre ses parents en juin 1855 et y ouvre une classe de filles. Elle arrive donc à La Chapelle moins d’un an avant la grande crue.
Émilie tient un journal depuis son plus jeune âge mais, dans un moment de désespoir, elle le détruit. Elle le reprend en 1863 jusqu’en 1881. Ce remarquable document a été retrouvé et est déposé à l’Association pour l’Autobiographie, qu’anime le Professeur Philippe Lejeune, très connu pour ses travaux sur l’autobiographie et l’écriture féminine. Pour combler la lacune de ses 26 premières années (1837-1863), Emilie rédige une autobiographie très probablement dix ans après les faits [Elle ajoute un collophon à son autobiographie au moment de son mariage, en 1871, en le datant « six ans après » la fin de la rédaction].
Le mois de mai arriva, le mois des fleurs, mois de l’aubépine, mois du retour de l’hirondelle, mois du réveil de la nature entière habituellement, mais cette année-là, ce fut un mois sévère, aussi le soleil s’obstina-t-il à se cacher par delà l’horizon. Le ciel était constamment gris et épais, la pluie, une pluie constante, diluvienne, hors de saison, nous prenait chaque jour quelque parcelle de l’espérance. La Loire furieuse et menaçante, grossie et refoulée de tous ses affluents ne baignait plus tranquillement le pied de notre gracieux bourg ; mugissante et sans cesse agitée, elle le frappait et paraissait tourmentée d’une sourde colère. L’indiscrète rivière s’introduisait partout, après s’être répandue bien au-delà de ses limites sur les prés et les champs, elle s’infiltra dans les appartements bas, dans les celliers, dans les caves. La folle à cette heure portait ce nom dans toute l’acception du mot. Cinq ou six fois elle se retira comme honteuse de ses excès et nous nous crûmes quittes pour la peur. Juin se montra sur ces entrefaites n’apportant que son nom. Il avait été dépouillé de son beau soleil, de sa chaleur, de ses beaux jours enfin et surtout de ses poétiques soirées, de ses nuits étoilées. L’abondance de la pluie nous ramena une septième crue et celle-là fut terrible. Je ne veux m’occuper de tout le littoral de la Loire, que de ce qui a rapport à moi, que de ce que j’ai vu et souffert.
Donc le 2 juin, il fallut à La Chapelle le secours des populations voisines. Restigné et Bourgueil fournirent des hommes dévoués qui vinrent nous rassurer et nous reçûmes bien des visites de personnes de connaissance.
Le 3 juin Monsieur Renault, juge de paix de Bourgueil, vint nous demander une chambre pour prendre un peu de repos, et il s’établit chez mon père pour recevoir tous ceux qui avaient affaire à lui. La classe était interrompue, nous travaillions tous sur la levée ; la journée fut terrible ; la Loire montait, montait toujours, chaque heure amenait une élévation effrayante, aussi l’anxiété était toujours croissante. À un endroit appelé : La Croix Rouge, l’eau s’éleva au-dessus de son lit et menaça de rompre la levée ; mais les hommes occupés à charger laissèrent leur travail et, se couchant sur le bord du parapet, ils maintinrent l’eau avec leur poitrine à l’endroit qui semblait faiblir. Les femmes, les mères, les enfants, crièrent de toutes leurs forces en voyant le danger, mais ils persistèrent jusqu’à ce qu’une légère décroissance leur permît de quitter leur poste périlleux.
Le rabais continuait et devenait même assez rapide : tout le monde criait victoire et toutes les personnes venues des environs, fatiguées de leur travail se retirèrent. Ce rabais nous fut funeste ; il venait de plusieurs brèches faites par la violence du courant à deux lieues de notre bourg.
Le soir Mr le curé Guindeuil et le brigadier de gendarmerie partirent pour Plan Houry afin de parler aux ingénieurs qu’ils trouvèrent dans la plus désespérante sécurité. Aux reproches qui leur furent adressés, ils firent valoir leur droit au repos ; il y avait trois jours qu’ils surveillaient activement. Cela était vrai, mais le danger était réel et pressant [Guindeuil, texte 1].
Effrayés de ce calme qu’ils ne partageaient pas, ces messieurs reviennent à La Chapelle. Peu de temps après leur retour, un cavalier venant de Langeais criait de faire sonner le tocsin pour rassembler du secours. La Loire reprenait une nouvelle fureur, elle s’agitait, elle lançait de vagues, des flots à hauteur d’homme ; elle croissait de 18 ou 20 centimètres à l’heure.
Le tocsin, oui, on aurait dû vite le sonner ; mais le maire trop lâche pour cela se contenta de dire que sa femme étant malade il s’opposait à ce qu’on l’effrayât de la sorte. Grâce à cette poltronnerie, nous fûmes perdus.
Une nuit lugubre, affreuse, inouïe commença alors ; nous ne voulûmes pas nous coucher et nous, jeunes filles, Madeleine et moi, nous travaillâmes comme des cantonniers à transporter de lourdes pierres pour charger les endroits qui faiblissaient. L’heure s’avançait, il était dix heures et le danger croissait toujours. Force fut de faire sonner le tocsin ; il était trop tard ; les travailleurs fatigués, venus des pays voisins, à l’abri du reste de danger, ne furent pas arrachés de leur sommeil de plomb par le son plaintif et lugubre de notre cloche. La pluie tombait, le vent soufflait bien fort, la nuit était des plus obscures et les âmes et nos pauvres âmes à tous se broyaient sous l’enclume de la frayeur et le marteau du désespoir à un tel point que nous n’osions nous communiquer aucune pensée. À toutes les fenêtres du bourg on posait des lumières que le vent, jaloux que nous puissions avoir ce secours, se plaisait à souffler et à faire vaciller si capricieusement qu’elles semblaient se moquer de nos terreurs avec un rire infernal. Les mariniers coupèrent des cordes goudronnées et, les allumant par centaines en firent des torches que portaient de tous côtés les enfants et les personnes incapables de travailler. Ces lumières se remuant en tous sens, ce triste son de cloche, ces figures havres, pâles, tremblantes, tout cela semblait être appelé là pour présider à de tristes funérailles où tous les éléments ayant achevé leur cours et n’ayant plus à obéir se déchaîneront tout à coup et lanceront comme adieu une rage d’autant plus féroce qu’elle aura été contenue pendant une longue nuit de siècles. Oui, cette nuit avait quelque chose je crois de ce qui se passera au dernier jour des temps, c’était une photographie de la fin du monde.
Et l’eau montait, montait toujours, et les flots mugissaient comme ceux de l’Océan que fouette la tempête ; et notre levée se détrempait ; le secours ne venait pas, nos forces s’en allaient… L’eau filtrait, jaillissait par les trappes des caves, elle s’infiltrait aussi entre les pierres des murailles qu’elle décollait peu à peu. Grand Dieu, où allions-nous et que serions-nous devenus si votre Providence qui nous avait comptés et avait inscrit nos noms ne s’était chargée de nous sauver hors de cet effroyable danger !
Près de notre maison était un gouffre si profond qu’en vain on y jeta pierres, sable, charpente, bancs de boucher et même charrettes, tout disparaissait et emportait quelque chose des fondations qui bientôt furent découvertes complètement.
Le 4 juin à deux heures du matin, notre maison fut ébranlée d’une si étrange façon par les deux courants qui s’étaient établis de chaque côté que nous nous crûmes perdus, nous nous sentîmes secoués d’une manière effrayante. Alors ma sœur et moi nous priâmes à mains jointes nos parents de sortir et de nous chercher un abri. Nous pleurions tous, mon père et ma mère ne voulaient pas abandonner la maison : « Nous allons perdre tout ce que nous possédons, à quoi bon conserver la vie ? » Nous jeunes filles ne pensions qu’à nos existences et puis nous ne voulions pas voir nos parents mourir sous nos yeux ; nous les conjurâmes de nous suivre, car bien sûr nous ne serions pas parties sans eux. Ils cédèrent et nous tenant tous par la main nous traversâmes la place dont le courant était si violent qu’une ou deux personnes auraient infailliblement péri ; nos forces réunies et excitées par le courage que peut seul donner un danger aussi imminent triomphèrent de cet obstacle. Nous allâmes à la cure ; et juste comme nous arrivions à la porte notre bon curé y arrivait aussi ; son air calme et grave, sa profonde tristesse et la fatigue accablante empreinte sur tous ses traits nous frappèrent tous : « Où allez-vous mes enfants », dit-il en prenant les mains de mon père, qui lui répondit sans hésiter : « Nous venons chez vous ». Nous entrâmes tous au presbytère et dans ces chambres où naguère nous avions passé de si bons instants, de si agréables soirées, nous nous abandonnâmes sans contrainte à la plus poignante des douleurs : Mr le curé se mit en prière, mais un bruit sinistre, des cris déchirants, l’accroissement du courant établi de la sacristie dans la cure le firent regarder par une petite fenêtre de l’appartement qui donnait vue sur le chemin de fer : « Sauvons-nous, s’écria-t-il, il est temps
Curé Guindeuil
Le curé a rédigé, à chaud, un récit, qui a été publié dans le Journal de Maine-et-Loire. Son vicaire, M. l’abbé Chollet, en avait fait de même, mais n’autorisa pas sa publication. Auché-Coulon n’ont pu en citer que des fragments.
Emilie Serpin connaissait le texte du curé, lorsqu’elle rédigeait ce passage. Elle l’avait même sous les yeux, à en juger par les emprunts littéraux qu’elle y fait. Pour vous permettre d’apprécier le travail de mise en forme littéraire réalisé par Emilie, nous citerons les passages du curé Guindeuil les plus significativement repris par elle.
1. Vers trois heures du soir, nous montons en voiture avec le brigadier de gendarmerie et le docteur Chicoisne. Nous parcourons toute la levée jusqu’à Planchoury. Là nous trouvons MM. Les ingénieurs dans la plus parfaite tranquillité et dans l’isolement le plus effrayant. Ne pouvant contenir notre inquiétude, on nous répond : « Vous ne dites pas, monsieur le curé, qu’après trois jours et trois nuits de travail, ces hommes-là ont besoin, aussi bien que nous, de nourriture et de repos. J’en conviens ; mais tout n’est pas fini, le danger n’est pas passé. Nous sommes parfaitement en mesure, nous n’avons rien à craindre ».
2. Curé Guindeuil (p. 7) : Voici une famille respectable qui, dans l’eau jusqu’aux genoux, vient frapper à ma porte pour demander un asile. C’est la Providence qui me fait trouver là comme par hasard. J’entre avec mes nouveaux hôtes. Epuisé de fatigue et craignant le froid qui me saisit, je change mes vêtements mouillés, et me mets à prier celui qui seul est l’arbitre de nos destinées.
Ce devoir rempli, je regarde avec inquiétude. Au nord du bourg des flots furieux s’élancent vers le ciel et se précipitent du côté de la station. Sauvons-nous, il est temps.
Deux visions différentes par les deux protagonistes du même événement. Le texte d’Emilie avalise, en quelque sorte celui du curé. Elle invite à les associer en reprenant l’exclamation finale, mais sans l’attribuer à qui que ce soit.
3. Curé Guindeuil (p. 8) : « Monsieur l’ingénieur, quel est le point de la route qui offre le plus de sécurité ? Il n’y en a nulle part ! Montons dans ce bateau ». Nous y sommes à peine : « Sortez, sortez vite où vous êtes perdus ; votre marinier ne sait plus ce qu’il fait, vous n’éviterez pas le courant de la brèche. Sortez de là, je
4. Curé Guindeuil (p. 9) : « Cependant la destruction s’avance. Ce bruit de tonnerre si fréquent, ce sont des maisons qui s’écroulent. Un nuage de poussière se mêle aux flots, tout disparaît. Voyez comme l’élément destructeur se presse ! armabit creaturam ad ultionem. Ici, près de nous, il ne reste de la maison Legay, que le corridor. Sur l’autre partie, c’est celle de M. Gerbier, que vous voyez ouverte par la moitié. Ce pan de muraille sur le bord de l’abîme (sic) tient encore les cartons du notaire… Bientôt tout cela n’est plus ! Quelle fureur des flots ! »
5. Curé Guindeuil (p. 12) : « Et voilà mon cher abbé ! […] Qu’êtes-vous devenu, mon cher abbé ? Comment vivez-vous ? Je couche au port de l’Albevoie (sic pour Ablevoie), dans une maison où la charité a entassé des réfugiés. Je mange quand je trouve du pain. Partout je vois la plus affreuse désolation ! Je confesse un peu de tous côtés, dans les chemins, au long des haies. Les buissons deviennent mon confessional. Admirez la Providence ! partageant la paroisse en deux portions, elle permet qu’il se trouve un prêtre de chaque côté, pour que personne ne soit privé des consolations de la religion au moment où, plus que jamais, on en éprouve le besoin. Croyez-moi, retournez au poste que la Providence vous a choisi. J’aviserai aux moyens de nous réunir le plus tôt possible. »
CONCLUSION
Le récit d’Émilie Serpin est dans la tonalité générale des textes que nous avons déjà commentés, à la fois lyrique et héroïque. Le texte du curé Guindeuil, qu’elle avait certainement sous les yeux lorsqu’elle rédigeait ce passage de son autobiographie, ne l’incitait pas à se départir de ce choix. En outre, la tonalité de cette autobiographie est largement influencée par le journal qu’elle est chargée de compléter : n’étant pas destinée à être divulguée, elle utilise les mêmes techniques d’écriture que le journal, qui libère son auteur des convenances sociales et lui offre l’occasion de s’exprimer librement. De là, cette absence de retenue autre que celle qu’impose une foi religieuse profonde et la morale qui l’accompagne, même dans les actes les plus intimes.
A cela s’ajoute une évidente ambition littéraire qu’elle n’abandonne jamais même dans les emprunts qu’elle fait à d’autres sources (ici, le journal du curé Guindeuil), lesquels ne sont incorporés qu’au terme d’une réélaboration, afin de mieux répondre à son projet d’écriture. Dans son journal, Emilie avoue aimer lire mais elle ne cite presque exclusivement que des lectures pieuses ou édifiantes, le Messager du Sacré-Cœur de Jésus (Bulletin mensuel de l’Apostolat de la Prière), la Vie du Père Ravignan, les Vies des saints personnages de l’Anjou, le Journal de Marguerite de Mlle Moniot (1858-1861), un des ouvrages de la littérature pour jeunes filles les plus lus à l’époque, etc. Si elle avoue être émue par Hugo et Lamartine, c’est pour des poèmes à thème religieux (« La Prière pour tous » du premier et « Le Crucifix » du second), et, à propos de Hugo, elle regrette que le « cœur qui dicte de telles choses n’a de chrétien que le nom » (ce qui dit assez comment Hugo fut perçu dans certains milieux catholiques). À la lire, on voit bien qu’elle partage les valeurs littéraires de l’école romantique et qu’elle cherche à les imiter. Vous aurez perçu, comme nous, des ‘accents hugoliens’ dans plusieurs passages.
Si nous nous replaçons à l’époque où survient cette crue, on perçoit dans tous ces récits une idée commune qui est que, même dans une société aussi ‘avancée’ que la France de l’époque, l’homme peut se trouver confronté à des réalités qui le dépassent. Comme toute crise, celle-ci invite à une réflexion sur la modernité. La figure de l’homme de science dénoncé comme apprenti-sorcier revient naturellement. La science et le progès n’autorisent pas tout. On leur oppose la sagesse des ancêtres, qui surent ménager la nature et lui laissèrent des exutoires susceptibles d’éviter des torts aux populations : construction de la levée ; végétation appropriée sur les rives du fleuve ; préservation du lit du fleuve, afin de lui permettre de contenir les eaux à la saison des crues, etc. Par contraste, on remet en cause des a priori dangereux : modification du profil du lit dans les hautes vallées ; destruction des forêts et mise en culture des terres défrichées ; érection de ponts considérables, qui empiètent sur le lit, etc.
Les auteurs de ces critiques, tels Coulon et Auché, savent aussi que le mouvement vers une technologie toute-puissante est irréversible. Ils s’en consoleraient si celle-ci ne remettait pas en cause à leur yeux, les fondements d’une société traditionnelle qu’ils revêtent de toutes les vertus. Mais ils sont bien contraints de reconnaître, non sans amertume, que « la vieille foi [de] nos campagnes » (p. 37-38) est en train de disparaître. Les textes que nous venons de lire expriment ce désarroi devant une société dans laquelle le principe d’autorité se délite, et dans laquelle l’homme, sous couvert d’œuvrer pour le bien commun, peut provoquer des catastrophes. Comment continuer d’aller de l’avant sans détruire ce qui, de l’héritage du passé, mérite d’être conservé ? C’est une question à laquelle nous ne sommes pas près de trouver une réponse satisfaisante.
22 janvier 2013
[1] Les inondations en France depuis le VIe siècle jusqu’à nos jours. Tome troisième. Paris : Dunod, éditeur, 1861.
[2] Une plaque apposée sur la levée indique le point où se produisit la rupture.
[3] Il fut en service pendant cinq jours, « depuis le Port d’Ableuvois jusqu’à Langeais, sur une distance de 19 kms », il parcourut « plus de 250 kms et s’est arrêté soixantre-treize fois, soit pour embarquer ou pour débarquer des réfugiés, soit pour recueillir ou distribuer des vivres ».
[4] En italiques dans le texte.
[5] Le bourg de la Chapelle fut coupé en deux par l’irruption de la Loire. Le curé se trouvait en amont, avec une partie de la population ; le vicaire, du côté de la Basse-Vallée.