Mois : juin 2026

L’hôtel-Dieu de Chinon au XVIIIe siècle (2)

Registres de sépultures puis de décès (1752-1797)

Les religieuses hospitalières qui s’occupaient de l’hôtel-Dieu de Chinon ont tenu le registre des décès des membres de leur communauté entre 1742 et 1783 (cf. Textes inédits / Thèmes tourangeaux / Les religieuses hospitalières de Chinon au XVIIIe siècle). Les archives de la ville conservent aussi l’état des malades qui y moururent. On peut consulter en accès libre la version numérisée sur le site des Archives Départementales d’Indre-et-Loire (État-civil / Chinon / Collection du greffe, Sépultures 1742-1773). Il m’a paru logique de prolonger l’étude de la communauté des soignantes par celle des malades, dont le premier registre est contemporain de celui des religieuses (1752).

Dans un premier temps, je dresserai un tableau chronologique des sources, puis j’analyserai leur contenu

CORPUS DOCUMENTAIRE

Il ne s’agit pas d’une documentation complète ni uniforme dans sa rédaction. Je la diviserai en trois ensembles : années 1752 à 1773 ; années 1775 à 1788 ; premières années de la Révolution, 1789-1797.

Années 1752-1773

Les actes de décès de la première époque (1752-1773) sont contenus dans deux liasses brochées. Le contenu de la première est détaillé sur la couverture :

Registre des décès de l’hotel Dieu

de Chinon, depuis le 20 janvier 1752

jusqu’au 31 janvier 1756. Et depuis le 9

fevrier 1761. Jusqu’au 20 Decembre 1773

Le document a été établi par un unique copiste et il est à supposer qu’il effectua sa copie peu avant le 25 fructidor an onze [25 septembre 1803], date à laquelle le volume a été déposé au greffe de la ville, comme indiqué dans la note finale.

La deuxième liasse comble la lacune de 4 années. Elle est conservée aux Archives départementales sous l’année 1756, et était destinée, comme il est indiqué sur la couverture, à Mr Masselin, maire de Chinon, avec la mention : « gratis pour l’hôpital des religieuses depuis 1756 jusques y compris 1760 ».

Pour ces vingt années, nous ne disposons donc pas du document d’origine ni de son double authentique établi parallèlement, mais d’une copie plus récente.

Années 1774-1788

Pour les actes enregistrés à compter de l’année 1774, nous disposons de deux copies : celle des actes annuels de 1775 à 1788 conservée dans des registres de quelques feuillets cotés et paraphés par le lieutenant général du bailliage ; en outre, un volume semblable à celui qui regroupe les actes de 1752 à 1773, qui couvre les mêmes années.

Les deux copies ont été réalisées par le même rédacteur, à en juger par l’écriture et l’orthographe, et aussi révisées par lui, comme le démontrent les ajouts et modifications qu’il a été conduit à insérer à l’identique dans les espaces interlinéaires, par exemple l’âge du défunt ou de la défunte qu’il avait précédemment omis de signaler, ou l’abandon d’une première rédaction au profit d’une seconde exactement reproduite dans les deux versions (01-02 1786). Par ailleurs, certains amendements apportés dans la copie réunie en volume démontrent que celle-ci a été réalisée à partir des registres annuels, à une date très rapprochée de la première puisqu’elles sont le fait du même copiste-rédacteur.

Ce double état des actes a l’avantage de permettre de combler les lacunes de l’un grâce à l’apport de l’autre. En outre, ce qui n’est pas négligeable, il facilite la tâche du transcripteur moderne qui a parfois du mal à déchiffrer et qui apprécie de pouvoir comparer deux réalisations d’un même terme, même si elles sont dues à la même main, qu’elles soient affectées par la dégradation du papier, la mauvaise qualité de la plume de l’encre ou l’ignorance du rédacteur qui n’est pas toujours familier avec les toponymes locaux et peine à interpréter les patronymes ou les noms de lieux exotiques qui lui sont fournis oralement.

Chaque registre annuel porte un en-tête signé de la plus haute autorité du bailliage et siège royal. Le premier (1774) est signé par Mexme Legrand, doyen des conseillers, « en l’absence des officiers qui [le] précèdent » ; le suivant (1775) de « Pierre François Pichereau, seigneur de Geffrut, conseiller du Roy Lieutenant particulier du Baillage et siege roial de Chinon » ; les suivants (1776 à 1792) de son successeur, Tourneporte de Vontes. La formulation de l’intitulé est substantiellement la même mais admet quelques variantes. Celui de l’année 1776 est ainsi rédigé :

Registre contenant quatre feuillets pour coter et parapher par premier et dernier et servant a enregistrer les noms des personnes qui decedent en l’hopital ou hôtel-Dieu de cette ville

par nous René Louis Pierre Tourneporte de Vontes conseiller du Roi president lieutenant general au baillage et siege roial de Chinon

en notre hotel, le 24 janvier mil sept cent soixante seize

Tourneporte de Vontes

Celui de 1779 mentionne les religieuses hospitalières :

Registre pour servir a enregistrer les actes mortuaires des personnes qui decederont dans le courant de cette année dans la maison des religieuses hospitalières de cette ville

contenant quatre feuillets cottés et paraphés par premier et dernier par nous René Louis Pierre Tourneporte de Vontes conseiller du Roi president lieutenant general au baillage et siege roial de Chinon

en notre hotel, ce premier janvier mil sept cent soixante dix neuf

Tourneporte de Vontes

Années 1793-1797

Les 37 feuillets numérotés contenant les actes de 1774 à 1788 s’achève sur les deux premiers actes de 1789 (6 janvier et 7 février). Les 4 feuillets suivants, numérotés de 38 à 41, qui couvrent la totalité de l’année 1789, ont été détachés et réunis à une autre liasse de trois feuillets correspondants à l’année 1792. Les actes des années 1790 et 1791 ont été réunis à part dans une même liasse.

Le dernier registre réservé à l’hôtel-Dieu, celui de 1792, s’interrompt le 18 octobre. Les actes suivants sont à rechercher dans les registres municipaux établis par la loi du 20 septembre et inaugurés le 30 décembre 1792 pour enregistrer les naissances, les mariages et les décès survenus dans la commune. S’agissant des malades de l’hôtel-Dieu, pour des raisons évidentes seul nous intéresse ici le registre des décès.

Les actes de décès des année 1793-1794 (ans 1 et 2 de la République) sont conservés en trois registres : 1er janvier 1793 au 24 pluviôse (12 février 1794) ; 30 pluviôse au 8 floréal (27 avril 1794) ; du 8 floréal à la fin de l’année (20 septembre). Les actes des années 1795-1799 sont réunis en un seule volume.

 

PROCÉDURE ET RÉDACTION

Actes des années 1752-1773

La notice qui inaugure le premier registre conservé, celui de 1752, décrit précisément son objet. Observons qu’elle définit comme « pauvres » les pensionnaires potentiels de l’hôtel-Dieu, ce qui correspond très précisément à la finalité charitable de cette institution. Cette désignation n’apparaît plus dans les registres suivants, ce qui marque une évolution dans la pratique mais sans doute aussi dans les mentalités.

hotel Dieu

de Chinon

Nous Louis Bouin de Noiré ecuyer conseiller

du Roy president lieutenant general au bailliage

et siege Royal de Chinon avons cotté et

paraphé le present Registre contenant

vingt quatre feuillets pour servir a registrer

les actes des pauvres qui decedront à

l’hôtel-Dieu de cette ville pendant l’année

mil sept cent cinquante deux Signé

1752                    Bouin de Noiré

Cette notice reproduit littéralement celle qui figurait au-début du document original et, selon la pratique en usage, aurait dû se retrouver à l’identique, hormis la date et le nombre des feuillets, au-début du registre de chaque année. Ceux-ci sont « cotés et paraphés par premier et dernier », selon la formule consacrée, c’est-à-dire qu’ils comportent l’inscription « premier » en tête du premier feuillet et l’inscription « dernier » en haut du dernier, en occurrence ici le vingt-quatrième.

Comme il s’agit d’une copie relativement tardive du document original, la rédaction est allégée. Ainsi, le changement d’année est simplement indiqué au-début de la série d’actes correspondante, sans même se traduire par un changement de feuillet. Pour ce qui est de la rédaction des actes, le modèle de base appliqué est le suivant : prénom et nom du défunt ; paroisse d’origine ; date du décès :

Antoine Regnard, de la parroisse de Saint Mexme est decedé a l’hotel-Dieu le vingt trois janvier mil sept cent cinquante deux.

Dans le cas d’une défunte, son nom est suivi de celui de son mari (« femme de … : veuve de … »). L’âge du défunt est rarement indiqué, sauf s’il est très jeune ou très âgé : 25-02-1754 : « est décédé Maurice Ribeau, âgé d’environ cent ans … » ; 30-03 1754 : « est décédé Urbain Planchon, environ de quatorze ans … ». Il est mentionné pour la première fois au bas du 3ème feuillet : « Jean Testu […] agé d’environ soixante ans… ». Ce système perdure jusqu’à l’acte de sépulture de Pierre Miraux, en date du 9 septembre 1752, qui occupe le haut du verso du 3ème feuillet :

Pierre Michaux, journaillier agé de vingt quatre ans, paroisse de Saint Mexme est decedé le neuf septembre mil sept cent cinquante deux.

Par la suite, un nouveau schéma de rédaction est adopté : date, prénom et nom du défunt, paroisse d’origine :

Le vingt deux du mois de septembre mil sept cent cinquante deux, est decedé a l’hotel dieu de Chinon, Pierre Guertey de la parroisse de Ligray.

Dorénavant, le style ne varie que pour des cas exceptionnels auxquels je consacrerai un chapitre et tend à se réduire à la structure de base, au point d’omettre de mentionner l’hôtel-Dieu et parfois-même l’année :

Le trois est decedé Jean Ferrand de la parroisse de Saint Jacques.

Enfin, sur plusieurs feuillets (6r-12r), la formule « est mort/morte » alterne avec « est décédé/décédée », qui finira par s’imposer comme option unique.

Toutes ces variantes sont sujettes à caution dans un domaine, celui de l’état-civil, qui se caractérise par un formalisme très rigoureux. Elles invitent à manier cette source avec prudence et, ce qui est plus gênant, nous suggèrent qu’une partie de l’information que contenaient les actes reproduits s’est perdue au gré de l’humeur du rédacteur. Une comparaison avec la deuxième époque (1774-1788) est éclairante à ce sujet.

Actes des années 1774-1788

La rédaction de ces actes est plus soignée que celle des registres antérieurs. Sa principale nouveauté consiste en l’identification des rédacteurs, tous trois augustins : frère Cuny, frère Eggert et frère Clément. Quant à la formulation, elle est est conservée  intégralement dans chacun d’eux, montrant par là que la copie a été conçue fidèle à l’original, alors qu’on aurait pu se dispenser de reproduire la qualité de son auteur et le lieu de l’inhumation, lorsqu’il ne varie pas, ce qui arrive très rarement  (« nous deservant de l’hôtel-Dieu dans le cimetière de Saint-Etienne ») et se contenter de préciser les éléments sujets à variation : date, nom du défunt ou de la défunte, âge, ascendants, et paroisse d’appartenance. On observe quelques rares variantes entre les deux copies, dues à des accidents matériels, comme la perte d’un feuillet ou à des compléments lorsqu’une information manquante a été obtenue tardivement (« nous n’avions pas les noms du père ni de la mère, lorsqu’on l’envoya au greffe »), que le rédacteur insére dans les deux versions, ce qui dénote de sa part des scrupules qui l’honorent.

Bref, la tentation était grande d’accompagner le rédacteur et copiste dans sa tâche et je dois à la vérité de dire que j’y ai cédé tout en reconnaissant que ce travail minutieux n’apporterait pas de grandes révélations sur l’interprétation du corpus documentaire. Encore fallait-il s’en assurer.

Peu importe, en vérité, que les deux versions présentent des variantes formelles de détail, mais il n’est pas tout à fait indifférent qu’on se refuse à confondre les rédacteurs qui signent les actes à partir de 1774 au prétexte qu’ils s’acquittent d’une tâche qui offre peu de marge à leur inventivité. En effet, pour peu qu’on s’attache à des détails, il est possible de les différencier. Le frère Cuny connait mal les environs de Chinon, au point de désigner par « La Roche Clermont » la paroisse de La Roche Clermault, sans parler des graphies fantaisistes dès qu’on s’éloigne quelque peu de Chinon : « Cuneau » pou Cunault. Son successeur, qui signe « frère Equer », mais dont le nom véritable semble être plutôt Egger ; laisse transparaître dans l’orthographe des traits de phonétique nettement germaniques : « Pensoül » pour Panzoult ; transcrition phonétique des finales « -c » en « -que » (« Dulaque », Autraque », etc.) ; fautes d’accord qui le conduisent à écrire « âgé » au masculin, même si la défunte est une femme.

Le frère Clément, qui succède à Egger en juillet 1786, se signale par quelques détails de style. Il ne modifie rien à la formule de son prédécesseur mais, dès qu’il inaugure un registre nouveau, celui de 1787, il apporte une touche personnelle dans la rédaction du début de l’acte (je reproduis l’orthographe mais ajoute la ponctuation) :

L’an mil sept cent quatre vingt sept, le quatre du mois de février, le corps de Germain Filiatreau, fils de Jean Filiatreau et de Marie Bourgone, epoux de Marie Robert, de la paroisse de Parily, diocèse de Tours, agé de quarante quatre ans, a été inhumé dans le cimetière de la paroisse de St-Etienne par moi, desservant de l’hôtel Dieu.

La rédaction prend une tournure plus nettement juridique en indiquant l’année en premier lieu, en signalant le nom du diocèse même pour les paroisses de Chinon et de la périphérie, en substituant la mention de l’inhumation à celle du décès et en repoussant à la fin de l’acte sa qualité, juste avant sa signature. Cette formule prévaudra jusqu’à la proclamation de la République en septembre 1792 et la suppression des registres paroissiaux.

Actes des années 1789-1797

La rédaction des registres de sépultures vieux style est rendue caduque par la loi du 20 septembre 1792, laquelle s’applique dès la fin du mois suivant, le 30 octobre, au point que les décès survenus à l’hôtel-Dieu de Chinon les mois de novembre et décembre de cette année 1792 sont désormais enregistrés dans le registre de la paroisse de Saint-Mexme, à laquelle appartient l’hôtel-Dieu.

Au-delà, la procédure change et s’alourdit considérablement. Le décès fait l’objet d’une déclaration réalisée par deux déclarants, qui déclinent leur nom et leur âge devant l’officier public à la maison commune. À la suite de la déclaration, l’officier se transporte au lieu de ce domicile, en l’occurrence ici, l’hôpital, et s’assure du décès du défunt, puis rédige l’acte que les déclarants cosignent avec lui. Comme il n’était pas rare qu’il y eût plusieurs décès en une journée, on conçoit que la charge de cet officier ne fût pas de tout repos, sans parler de la confrontation permanente avec des cadavres.

Quant aux déclarants, il s’agit parfois de familiers ou de voisins du défunt lorsque ce dernier est décédé chez lui, mais, le plus souvent, ce sont des personnes extérieures qui se sont fait une spécialité de ce genre d’activités. On retrouve souvent le nom de Pierre Tessier, cordonnier, et d’Etienne Moreau, « raccommodeur de parasols », c’est-à-dire fabricant de parapluies.

Pour les malades décédés à l’hôpital, les déclarants appartiennent au milieu hospitalier, comme si l’internement traduisait, outre la précarité matérielle du défunt, son isolement social. Sur ce point, la mention des parents et conjoint des défunts, insérée dans l’acte crée l’illusion de liens familiaux, alors qu’elle n’a d’autre but que de compléter la carte d’identité du défunt, surtout lorsque celui-ci a atteint un âge avancé et que ses géniteurs ne sont plus depuis de nombreuses années de ce monde. Cette urgence peut aussi obéir à des mesures de prophylaxie en vue d’éviter de possibles épidémies, une inhumation rapide étant peu compatible avec l’organisation d’un deuil collectif. De fait, les déclarations sont généralement enregistrées le jour du décès et les inhumations, le lendemain de celui-ci (« le jour précédent » la date de l’acte).

La responsabilité des déclarations de décès (qui ne sont plus des déclarations de sépultures) échoie principalement à Jeanne Herpailler de Grand-Maison et à Scholastique Marie Perrine Métayer, que l’officier public désigne comme « officieres des salles des malades de la maison hospitaliere de cette ville, demeurants paroisse de Saint-Mexme … ». Il s’agit de toute évidence de deux religieuses rendues à la vie civile par la loi de suppression des congrégations, qui continuèrent d’exercer leurs antérieures fonctions d’infirmières à l’hôpital. Elles font souvent précéder leur nom, dans la signature des actes, par un discret « Sr », abréviation de « Sœur ». Leur âge étant systématiquement indiqué dans l’acte, on sait que la première est née en 1734 (elle a 58 ans en 1792) et la seconde, en 1746 (elle a 36 ans à la même époque). Ce tandem de déclarantes se maintient jusqu’au décès de la citoyenne Scolastique survenu le 2 ventôse an 2 (19 février 1794), après une courte maladie, puisqu’elle a signé un acte de décès moins d’un mois auparavant. Celui de Jeanne Hespallier persiste, mais associé à d’autres personnes : tout d’abord Armand Charles Chesnon, né en 1761, qui fut contrôleur de l’hôpital avant d’en être le directeur (1795) puis l’économe receveur (1797) et qui occasionnellement vient suppléer la défaillance de sœur Scolastique ; Marie-Anne Herpailler du Perray, probable parente de Jeanne Herpailler et son exacte contemporaine, toutes deux étant âgées de 58 ans en 1793; enfin, les inévitables Tessier et Moreau.

EXPLOITATION DU CORPUS

Malgré leur qualité inégale, les registres de sépultures de l’hôtel-Dieu puis les registres de décès de hôpital de Chinon fournissent une information utile sur l’état sanitaire de la population chinonaise pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle mais aussi sur d’autres aspects de la vie publique en France à cette époque.

Les limites de l’information

Sous certains aspects, une lecture attentive des registres se révèle décevante. Une telle abondance de données personnelles sur les malades laissait espérer la possibilité de pénétrer dans une réalité qui souvent échappe à l’historien, faute de documents écrits. Mais leur abondance peut aussi décevoir cette attente. Les actes reproduits remplissaient une fonction indispensable pour les autorités de l’époque et faisaient la démonstration de ce que rien ne pouvait leur échapper, y compris les destins les plus modestes. C’était une démarche relativement nouvelle qui consistait à ne tenir aucun des sujets du roi, pour modeste qu’il fût, hors du regard de la machine administrative.

L’identification des personnes et de leurs ascendants immédiats, la date et le lieu de leur décès constituent certes des données non négligeables mais elles offrent peu de prise à l’historien, car il ignore tout de la maladie qui affectait ces malades, des soins qu’ils reçurent à l’hôpital, des circonstances de leur mort. En fin de compte, dans sa brièveté la rédaction de l’acte ne fait que confirmer les idées reçues sur l’hôpital, conçu comme mouroir pour déshérités, qui ont prévalu jusqu’à une époque relativement récente, le milieu du siècle dernier (le XXe).

Ces lacunes informatives n’étaient pourtant pas une fatalité, même à l’époque. Il suffit pour s’en convaincre de consulter les registres de l’hôtel-Dieu de Tours pour les années 1737-1754. Outre les informations contenues dans ceux de Chinon, on y indique la date d’entrée du malade à l’hôpital, ce qui modifie considérablement l’interprétation que l’on peut en faire. Ainsi, sur une centaine de décès enregistrés en 1737, 27 sont survenus dans la première semaine de l’internement du malade et 10 dans la deuxième, soit 1/3 du total. 21 malades sont morts dans leur troisième semaine et 14 dans la quatrième, soit un autre tiers du total. Le dernier tiers a séjourné entre 5 et 16 semaines, et même 20 semaines pour l’un d’entre eux. S’il est  indéniable que l’hôpital accueille une majorité de malades en fin de vie, sa fonction ne se limite pas à un accompagnement des derniers jours. Certains malades y séjournent plusieurs mois. En outre, si les cas de guérison ne sont, par définition, pas signalés dans les registres de décès, cette possibilité existe, dans une proportion que nous n’avons malheureusement pas la possibilité de connaître.

Données exploitables (1752-1773)

Entre 1752 et 1773, le nombre décès enregistrés à l’hôtel-Dieu de Chinon s’élève à un total de 462, soit une moyenne de 22 décès par année et de 2 par mois. Ces chiffres sont purement indicatifs mais ils donnent une idée assez précise de la part que la mort prenait dans les activités des soignants. Si, selon le Tableau de la Province de Touraine de 1762 à 1766, cité par André Boucher, l’hôtel-Dieu entretenait 24 lits, cela signifie qu’en un an l’hôpital se vidait de la totalité de ses pensionnaires et au-delà.

Par ailleurs, les données contenues dans les registres se prêtent à un traitement statistique. La paroisse d’origine de chaque défunt permet de dessiner assez précisément le territoire sur lequel l’hôtel-Dieu exerçait son attractivité. Les paroisses de Chinon, – Saint-Mexme, Saint-Etienne, Saint-Maurice, Saint-Jacques, Parilly et Saint-Louand – fournissent au minimum la moitié des personnes décédées dans l’année. Si l’on ajoute les paroisses des alentours – Cravant, Ligré, La Roche-Clermault, Anché, Sazilly, Beaumont, Huismes, Savigny et Avoine -, on atteint les 80%. Les 20% restants additionnent des personnes issues des deux évêchés voisins, Angers et Poitiers, dont les paroisses sont souvent plus proches de Chinon que de leurs centres urbains. Enfin, les rares cas qui intéressent des régions éloignées concernent des personnes souvent jeunes qui sont de passage à Chinon ou qui y occupent un métier particulier à titre provisoire, garçon perruquier, garçon tailleur, talandier, tailleur de pierre, sur lesquelles les registres ne fournissent aucune ou peu d’explications.

Très exceptionnels sont le traitement réservé à certains d’entre eux. Ainsi du dénommé Jacques Michaut, décédé le 9 décembre 1752, dont le rédacteur précise « depuis quatre ou cinq ans homme sans métier cherchant sa vie en faisant des cordes a boyeaux demeurant aux Cassemattes ». Certain fait-divers crapuleux a aussi retenu son attention : « le 17 août1 754 est décédé un nommé Michel Bodeau limouzin qui a été empoisonné en Brémont [Bréhémont], on ne sçait sy c’est son nom propre on ne connait ny sa paroisse ny son canton, la paroisse est Cremont selon ce que son frère a dit ».

Par conséquent, l’hôtel-Dieu de Chinon remplit les fonctions d’un équipement sanitaire de proximité. Ses missions ont fini par attirer des médecins qualifiés, outre le titulaire de l’emploi, Lejau, Pierre François Linacier et F.H. Lafon qui proposent leurs services en 1766 et sont agréés par l’administration.

De 1774 à 1779, le rythme des décès est proche de celui des années précédentes, bien qu’un public nouveau soit venu se joindre à celui des malades locaux, à savoir des militaires de régiments engagés dans les campagnes de l’époque. Leur nombre n’est d’abord pas considérable mais le devient à partir de 1780, année pour laquelle l’hôtel-Dieu enregistre 39 décès, dont celui de 9 carabiniers. En 1783, pour 40 décès enregistrés, 5 correspondent à des carabiniers. Cet apport est sujet à variations jusqu’en 1798, en fonction des aléas de la guerre.

DE L’HÔTEL-DIEU À L’HÔPITAL CIVIL ET MILITAIRE

Dès 1752, les registres de l’hôtel-Dieu signalent le décès de trois cavaliers du Régiment royal cravatte (lire croate). Les actes deviennent plus fréquents à la suite de l’installation du Régiment de carabiniers de Provence ou de Monsieur à Saumur en 1763, dont les brigades essaiment dans la Généralité de Tours. Chinon accueille plusieurs Compagnies, dont on retrouve le nom dans les actes des années 1764 et 1767, à l’occasion des décès de carabiniers qui y sont affectés : Compagnies Montesquiou, du Soulier, d’Allonville, Dolomieux, Rossel, de Voguë, Bagneux, du Saillans, Crangeac. Les régiments d’armes différentes se succédant, les registres font état du décès de plusieurs cavaliers du Régiment de Berry, au total 7, en 1773 et 1774. Le Régiment de Monsieur, de retour, perd 34 de ses carabiniers entre 1776 et 1788.

Une recherche plus approfondie permettrait de connaître à quelles campagnes guerrières il faut attribuer ces différentes pertes humaines. Les premières sont probablement des séquelles de la Guerre de Sept ans, mais j’ignore à quelles circonstances il faut attribuer les nombreux décès des années suivantes, car elles ne se caractérisent pas par une intense activité guerrière. Imaginer des épisodes épidémiques pourrait être une réponse.

Quoi qu’il en soit, à cette époque, l’hôtel-Dieu de Chinon remplit une double mission, ce qui se traduit dans le titre qu’on attribue dans les registres à Armand Charles Chesnon, celui de directeur de l’hôpital civil et militaire. Resterait à déterminer dans quelle mesure l’obligation de recevoir un contingent de militaires, hommes jeunes nécessitant des soins urgents et intensifs, n’a pas relégué à un second plan l’attention portée aux malades civils, ce qui implique un ordre de priorité dans l’accueil de chacun de ces deux publics potentiels.

Entre 1788 et 1792, malgré l’absence de morts militaires, la moyenne des décès augmente et atteint le chiffre de 30. Si la majorité relève toujours de Chinon et des communes voisines, on observe cependant un accroissement des défunts originaires d’autres provinces. Peut-être faut-il voir dans cette augmentation un effet des changements intervenus au-début de la Révolution, caractérisée par une mobilité plus grande des personnes et une précarité accrue. Mais la cause principale tient à l’éclatement de certains conflits armés.

Les changements les plus significatifs interviennent au printemps 1793, lorsque l’armée républicaine subit plusieurs défaites face aux Vendéens insurgés. Entre le 11 mars et le 18 avril, on dénombre 32 militaires décédés, soit un nombre équivalent à la totalité des décès d’une année entière. C’est cette hécatombe, en révélant l’incapacité du petit hôtel-Dieu à faire face à un tel surcroît de pensionnaires, qui conduisit à transférer l’hôpital dans les locaux désormais vides de l’ancien couvent du Calvaire à l’ouest de la ville.

Déménagement de l’hôtel-Dieu

L’hôtel-Dieu change d’appellation pour devenir l’hôpital, tout d’abord civil et militaire, puis civil de la commune. Ce changement répond à la nécessité d’accueillir un nombre d’internés qui se trouve considérablement grossi par l’apport de militaires consécutif aux premières campagnes de la République, ce qui conduit les autorités à investir un nouveau lieu. Ce sera le bâtiment de l’ancien couvent des Calvairiennes situé à l’ouest de la ville.

Le déménagement a lieu le 20 septembre 1793. C’est dans ces termes que le citoyen Bailly relate les faits dans son journal (Bulletin des Amis du Vieux Chinon T. II, 8 (1926), p. 433) :

20 septembre. Les pauvres de l’hôpital sont allé au Calvaire pour inaugurer le nouvel hôpital. C’est le citoyen Doré qui est mort le dernier à l’ancien et qui a fait la clôture.

Ce pittoresque récit qui attribue au dernier défunt de l’hôtel-Dieu un mérite dont il se serait volontiers dispensé, est confirmé par un procès-verbal que l’officier civil a ajouté à l’acte de décès du citoyen Doré qu’il a rédigé le 23 septembre, dont voici la teneur :

[…] interpellation faite aux dittes hospitalières pourquoi elles n’avoient passer que ce jour d’huy (23-09) la déclaration du décès dudit Louis Lubin Dorée, étant décédé le vingt du présent mois, auroient répondu que c’est par oubli, tout occuppées au déménagement de leur maison pour se rendre en celle du ci-devant Calvaire où est maintenant établi ledit hôpital, et que ledit Louis Lubin Dorée est vraisemblablement décédé le vingt du présent mois de septembre dont j’ay dressé le présent acte que les citoyennes Marie Anne Herpailler, et Jeanne Herpailler de Grand Maison ont signé avec moy.

Ce procès-verbal laisse entendre accessoirement que l’inhumation de Louis Lubin Doré a été effectuée sans que l’officier public l’ait autorisée puisque, s’étant rendu à l’hôpital trois jours après, il n’a pas constaté le décès. Les sœurs s’étaient donc mises en infraction. Voilà une conséquence inattendue d’un événement local d’importance, puisque l’hôpital de Chinon occupera l’ancien couvent des Calvairiennes jusqu’en 1982.

Années 1793-1797

Le déménagement de l’hôtel-Dieu est l’indice que les armées républicaines, d’abord très malmenées par les Vendéens, reprennent l’initiative, ce qui implique une logistique qui déborde largement les zones géographiques directement concernées par les combats. L’hôpital de Chinon, avec d’autres, se voit assigner comme objet principal de participer à l’effort de guerre au détriment de ses missions habituelles. Pendant toute l’année 1794, les civils décédés sont une minorité, dans un rapport de 1 à 7 pour les militaires. Au total, ce sont 73 militaires qui décèdent cette année-là à Chinon.

Cette répartition se maintient l’année suivante, an 3 de la République (1794-1795), en revanche, le nombre de militaires décédés décroit considérablement à partir de l’an 4 (1795-1796). Les décès concernent surtout des civils et, signe des temps, l’hôpital est désormais appelé « hospice de charité (acte de décès de Jeanne Médard, du 17 frimaire an 4).

Parallèlement, la signature de Jeanne Herpailler se fait de plus en plus rare, sans qu’on puisse assurer que ces deux faits soient liés. Elle réapparaît dans un acte du 7 vendémiaire an 5 (28 septembre 1797), dans la déclaration de décès du jardinier Joseph Fié à l’hôpital civil. Elle est assistée de deux témoins habituels de ce type d’actes à l’époque à Chinon (Etienne Moreau et Pierre Tessier), qui n’appartiennent pas à l’hôpital. La présence de trois déclarants, alors que deux suffisaient surprend quelque peu. Peut-être faut-il y voir une manifestation d’intérêt parti culière pour le défunt de la part de Jeanne Herpailler. Par ailleurs, l’appellation « hôpital civil » qui figure dans l’acte peut signifier que l’établissement n’accueille plus de soldats, ce qui expliquerait aussi que les mentions de Jeanne soient devenues plus rares. Cette hypothèse semble confirmée dans un acte du 25 ventôse, dans lequel, Chesnon déclare le décès d’un malade à l’hôpital, démarche qui ne semble plus être exclusive des hospitalières. En outre, il y est désigné « économe de l’hospice civil », ce qui confirmerait qu’on n’accueille plus de militaires au couvent des Calvairiennes et peut-être même dans la commune de Chinon, si la situation militaire ne l’exige plus. Le 13 messidor, Chesnon est désigné « économe receveur ».

Enfin, à titre purement indicatif, il convient de signaler qu’un certain Jacques Herpallier, commissaire de police âgé de 57 ans, signe la déclaration de décès de Marie Guérineau, 3 ans, le 24 vendémiaire an quatre de la République. Il a sensiblement le même âge que Jeanne et pourrait être son frère. Ce détail permettrait de préciser la position sociale de Jeanne Herpailler et de sa famille à Chinon, sans la limiter à la sphère religieuse.

Juin 2026

ADDENDUM

Les premiers actes qui interviennent après la mort de Scolastique Marie Perrine Mestayer (19 février 1794) sont signés d’une nouvelle venue, dont le nom ne nous est pas étranger, Marie-Anne Herpailler du Perray. Elle a coutume de signer ‘du Perray’, mais sa désignation par le rédacteur de l’acte ne laisse aucun doute sur son nom complet. La variante ‘de Grandmaison’ /vs/ ‘du Perray’ semble indiquer que Jeanne et Marie-Anne relèvent de deux branches d’une même famille, les Herpailler.

Mariage de Marguerite Louis Herpailler du Perray (9 février 1768)

L’acte de mariage célébré à Saint-Mexme de Chinon nous donne l’occasion de vérifier les liens qu’entretiennent les Herpailler de Grandmaison et les Herpailler du Perray. [Je modernise l’orthographe].

Le neuf février mil sept cent soixante-huit, après une publication des bans faite au prône de notre messe et de celle de St Pierre de Rivarennes sans aucune opposition civile ou canonique venue à notre connaissance, vue la dispense de deux autres bans accordée par Monseigneur l’Archevêque de Tours et signée Rigaud, vicaire général, insinuée le trois du présent mois et notre permission,

maître François Antoine Marc Bridonneau, chanoine et chantre de l’église royale et collégiale de St-Mexme de ce (sic pour ‘cette’) ville, a donné la bénédiction nuptiale

à messire François Ambroise Degain, écuyer lieutenant de cavalerie, brigadier de la compagnie des gens d’armes d’Artois, fils majeur de défunt messire Louis Degain, écuyer, chevalier de l’ordre royal et militaire de St Louis, ancien capitaine de cavalerie, et de défunte dame Marie Prieur, ses père et mère, de la paroisse de St-Pierre de Rivarennes, de Rivarennes (sic), d’une part,

et à demoiselle Marguerite Louise Herpailler du Perray, demoiselle, fille majeure de messire Louis Herpailler du Perray, écuyer, ancien chevau-léger de la garde du roi, et de dame Charlotte Louise Le Breton, de cette paroisse, d’autre part,

en présence de Dame Marie Anne Le Breton, épouse de monsieur maître Pierre Paul Douet, conseiller du roi, président au grenier à sel de cette ville, tante de ladite demoiselle, de monsieur maître Jean Louis Renault, conseiller du roi, juge magistrat au baillage et siège royal de cette ville, beau-frère de l’épouse à cause de mademoiselle Jeanne Charlotte Herpailler du Perray aussi présente, de dame Charlotte Françoise Boureau, veuve de monsieur maître Jean Charles Le Breton de la Bonnellière, tante de l’épouse, de monsieur Jean Charles François Le Breton de Bessay, oncle de l’épouse du côté maternel,

de dame Marie Moreau, veuve de monsieur Thimothée Herpailler de Grandmaison, tante du côté paternel, de demoiselle Louise de Rocquemont, demoiselle, et de plusieurs autres parents et amis qui ont déclaré ne savoir signer fors les soussignés.

Signé : Herpailler du Perray, Deguin, Renault, Le Breton de Beaulieu, Herpailler Renault, Boureau de la Bonnellière, Moreau Herpailler, de Rocquemont, Chesnon, Le Breton de Bessai ( ?)

Bessereau curé de Rivarennes, Leconte curé de St-Mexme, Bridonneau chanoine de St-Mexme, officiant

Conformément à l’usage pour les actes de mariage, le rédacteur met un soin particulier à l’identification non seulement des deux mariés, mais aussi à celle de leurs témoins, dont il décline précisément le lien de parenté avec chacun d’entre eux. On est d’autant plus surpris de constater qu’il ne mentionne qu’un seul témoin personnel du marié. En effet, on retrouve la signature de Louise de Rocquemont à côté de celles des deux frères Degain dans l’acte de mariage de Martial du Soulié, lieutenant-colonel de 1ère brigade de carabiniers de Monsieur le Comte de Provence avec Geneviève Despinay, célébré à Rivarennes le 15 juin 1467. De fait, la signature ‘degain’, qui figure au bas du document, à la suite de celle du père de la mariée, ‘Herpailler Duperray’, a été apposée par lui.

Il n’est pas rare que l’on retrouve la présence de François Ambroise Degain dans des actes d’état-civil de la commune de Rivarennes. Le 12 octobre 1767, il accepte d’être le parrain du petit Cresteau, la demoiselle Anne Despinay étant la marraine.

Le contraste est frappant avec l’abondance de témoins liés à la famille de la mariée. Qu’on en juge :

– Marie-Anne Le Breton, tante de la mariée du côté maternel (sœur de sa mère) ;

– Jeanne Charlotte Herpailler du Perray, sœur de la mariée et épouse de Jean-Louis Renault, lequel signe aussi ;

– Charlotte Françoise Boureau, tante de l’épouse du côté maternel, veuve du frère de la mère de la mariée, Jean Charles Le Breton de la Bonnellière ;

– Jean-Charles François Le Breton de Bessay, oncle de la mariée du côté maternel, frère de la mère de la mariée ;

– Marie Moreau, tante du côté paternel, veuve de Thimothée Herpailler de Grandmaison ;

– Jean-Louis Renault, beau-frère de la mariée ;

– Chesnon.

On est tenté de conclure que ce mariage constitue pour les Herpailler un événement autrement plus conséquent que pour les Degain. Ceci expliquerait le fait que la cérémonie se soit déroulée dans la paroisse de la mariée, Saint-Mexme de Chinon, et non dans celle des parents du marié, Saint-Pierre de Rivarennes. Ce choix relève peut-être d’une coutume mais ne suffit pas expliquer la totale absence de proches du marié, qu’il s’agisse de parents, d’amis ou de compagnons d’armes.

L’explication se trouve sans doute dans un acte de sépulture établi quelques mois plus tôt, le 15 novembre 1767, à Rivarennes (entre crochet les mots non déchiffrés ou  leur interprétation) :

Le quinze de novembre mil sept cent soixante et sept a été inhumé dans l’église le corps de messire Louis René Degain écuier […] de cauallerie, pensionnaire du roy âgé de […] ans, en présence de messire François Degain Ambroise Degain, lieutenant de cavalerie, son frère : et de plusieurs autres qui ont signé avec nous.

[Ont signé :] Bessereau, curé ; [lieutenant] Degain ; C. Budet, vicaire de Cheillé ; Delachaume chrg [chirurgien] de Cheillé.

L’information essentielle que délivre cet acte, malgré les difficultés de déchiffrage, est que, l’année précédant son mariage, François Ambroise Degain a perdu son frère, dans des circonstances probablement tragiques, puisque le décès est survenu, non à Rivarennes, où il résidait (on retrouve sa signature comme témoin à un mariage dans cette commune, le 3 février précédent), mais à Cheillé et que l’intervention d’un chirurgien du lieu a été requise. Louis René devait être son aîné, puisqu’il était pensionné alors que lui était toujours en activité. Cette disparition a visiblement entraîné un changement radical dans sa position sociale, ce qui l’a conduit à prendre un état avec un certain caractère d’urgence, puisque son mariage à peine intervient trois mois après le décès de son frère, c’est-à-dire en plein deuil, ce qui expliquerait aussi l’absence de membres de sa famille à la cérémonie.

Les témoins

Parmi les témoins de la cérémonie du mariage, les plus nombreux sont des Le Breton ou apparentés : la sœur de la mère de la mariée, un de ses frères, la veuve d’un autre de ses frères. Le côté paternel est représenté par une seule tante, veuve du frère du père de la mariée. La présence de deux veuves, « pièces rapportées » chargées de représenter leur mari décédé, témoigne de la permanence des liens familiaux. Les femmes sont plus nombreuses que les hommes. On note l’absence de deux chefs de famille, Herpailler de Grandmaison et Le Breton de la Bonnellière. Faut-il en conclure qu’ils étaient plus âgés que leurs épouses ?

Cette présence simultanée d’une représentante d’une autre branche de la famille Herpailler, les Herpailler de Grandmaison, au mariage d’une fille du Perray montre le lien étroit qui continuait à exister entre elles, lequel se trouvait conforté par des unions matrimoniales. Ainsi, Marie Moreau, dont il est précisé qu’elle est la tante de l’épouse, l’est au titre d’épouse de son défunt mari, Timothée Herpailler de Grandmaison.

On pourrait conclure de la caractérisation de Marie Moreau (« veuve de monsieur Thimothée Herpailler de Grandmaison, tante du côté paternel ») que son mari et le père de la mariée étaient frères, ce qui signifierait que la séparation de la famille Herpailler en deux branches distinctes, les Grandmaison et les du Perray, était récente mais il ne faut pas exclure qu’ils aient été cousins et que la séparation des deux branches remonte à une génération au moins antérieure, le qualificatif d’oncle ou de tante pouvant s’étendre à des cousins.

L’acte ne mentionne aucun autre enfant que Marguerite Louise et Jeanne Charlotte chez les Herpailler du Perray. Jeanne Charlotte, qui est déjà mariée, doit être l’ainée des deux. Le jeu des prénoms semble le confirmer : le prénom de la mère, Charlotte, est donné à l’aînée, celui du père (Louise pour Louis) à la seconde. J’ignore si le couple eut d’autres enfants.

Jeanne Charlotte est l’épouse de Jean-Louis Renault, qui fera toute sa carrière à Chinon, avant et pendant la Révolution. C’est ainsi qu’il signe, en qualité de Conseiller du roi au bailliage et siège royal le registre d’état-civil de 1788 en l’absence du lieutenant général Tourneporte de Vontes et qu’il rédige en tant qu’officier municipal de la commune de nombreux actes d’état-civil pendant la période révolutionnaire. Peut-être n’est-il pas indifférent de signaler que c’est lui qui enregistre le décès de Louis Lubin Dorée, le 23 septembre 1794, trois jours après sa survenue, non sans réprimander les deux déclarantes pour l’en avoir informé avec retard. Ce n’est peut-être pas un hasard, non plus, si, pour la déclaration de ce décès, Jeanne Herpailler de Grandmaison se fait accompagner par Marie-Anne Herpailler du Perray, à laquelle Renault était apparenté, dans le but, du moins je le suppose, d’éviter d’être sanctionnée pour ce manquement. De fait, le reproche formulé par l’officier public n’entraînera apparemment aucune sanction et ne dépassera pas un simple constat de carence.

Marie-Anne Herpailler du Perray

Dans le cadre familial des Herpailler du Perray ainsi suggéré, où insérer Marie-Anne ? Elle est née en 1736 puisqu’elle déclare être âgée de 58 ans au rédacteur de la déclaration de décès de Louis Lubin Dorée, en 1794. Elle a donc 32 ans lors du mariage de Marguerite Louise, dont il est seulement précisé qu’à l’époque, elle était majeure. Dans l’ignorance où nous sommes de l’âge exact de cette dernière, mais nous fiant à l’usage qui voulait, à l’époque, qu’une jeune fille fût mariée autour de ses 20 ans et souvent même avant, on peut supposer que Marie-Anne avait une bonne dizaine d’années de plus que la mariée. Elle n’était donc probablement pas sa sœur. Si l’on exclut comme très aventurée l’hypothèse selon laquelle elle serait la fille d’un premier mariage de Louis Herpailler du Perray, il reste la possibilité d’en faire la sœur cadette de ce dernier. La différence entre eux deux n’est pas rédhibitoire, puisque, étant donné l’âge de ses filles, à supposer qu’il eût au moins 20 ans à la naissance de l’aînée, il serait né avant 1728.

Juillet 2026

L’hôtel-Dieu de Chinon au XVIIIe siècle (1)

Les religieuses hospitalières hospitalières (1742-1783)

 

L’hôtel-Dieu de Chinon, qui existait depuis au moins le XIIIe siècle, fut reconstruit après l’incendie qui l’avait détruit en 1637 et sa gestion fut confiée à une communauté de religieuses issues de L’Institut des Sœurs Hospitalières de Loches, que venait de fonder Pasquier Bouray.

Les archives ont conservé plusieurs documents, exploités par André Boucher dans son article référencé dans la bibliographie ci-dessous, qui nous donnent une idée de l’importance et du fonctionnement de l’établissement au XVIIIe siècle. Le Tableau de la province de Touraine de 1762 à 1766 indique qu’il entretenait vingt-quatre lits, indication très utile pour évaluer l’importance du personnel affecté à l’entretien de l’hôpital et au suivi des malades. Le service médical est assuré par des médecins volontaires agréés par le Corps de ville.

En 1742, les religieuses ouvrent un registre des décès des membres de leur communauté, tâche qui n’était pas de la compétence du curé de la paroisse. Le premier acte date 1742 et le dernier de 1783. Le registre s’interrompt en 1783 pour une raison que j’ignore et est déposé en l’état aux archives de la mairie de Chinon le 25 fructidor an onze (11 septembre 1803), soit 20 ans plus tard.

Les Archives départementales d’Indre-et-Loire en proposent une version numérisée, que je reproduis et commente ici.

Bibliographie

Hôpital de Chinon (XIIIe siècle-1948). Répertoire numérique détaillé. Sous-série H dépôt 6, établi par Céline Delahaye sous la direction de Régine Malveau. Tours, Conseil général d’Idre-et-Loire, Archives départementales d’Indre-et-Loire, 1999.

– Dom G. Meunier, Monsieur Bouray, le Vincent-de-Paul de la Touraine, 1594-1651. Sa belle vie. Son Institut d’Hospitalières. La survivance, Téqui, Paris, 1929. [CR de C. Constantin, Revue des sciences religieuses 12-1 (Année 1932), pp. 147-149 in persée.fr].

– Cougny, Gustave de, Chinon et ses environs, Tours, 1898 [Marseille, Lafitte reprints, 1977], pp. 456-458.

– Boucher, André, « L’ancien Hôtel-Dieu de Chinon », Bulletin des Amis du Vieux Chinon VII (1975), pp. 847-854.

La communauté des religieuses de l’hôtel-Dieu en 1742

Nous conservons deux registres des actes de sépulture de l’hôtel-Dieu de Chinon, l’un de 2 feuillets, l’autre de 15 feuillets, lequel reproduit et complète jusqu’en 1783 le texte du précédent qui s’interrompt en 1743 et ne contient que les deux premiers actes enregistrés (1742 et 1743).

Tous deux s’ouvrent sur le compte rendu de la délibération du 5 février 1742 qui décrit les circonstances de la création du registre. Des deux versions de cette pièce liminaire, celle qui est contenue dans le registre de 2 feuillets est la plus complète, car elle permet d’identifier Anne Thoult, dont la deuxième ne mentionne pas le nom, ainsi que la qualité de J. Boisard (sous-prieure) et celle de Jeanne Demutte et Renée Legrand (sœurs discrètes). Je reproduis l’orthographe de cette version et ajoute un minimum de ponctuation à celle qui existe déjà.

Aujourdhuy cinq février mil sept cent quarente deux, nous, relligieuses hospitalières professes de Chinon, assemblées au son de la cloche à la maniere accoutumée en la chambre de Communauté, pour satisfaire a l’ordonnance du neuf d’avril mil sept cens trente six, nous avons commis soeur Madeleine Le Breton, notre Supérieure, pour cotter et parapher le présent registre contenant deux feuillets pour servir a ecrire les actes de Sepulture desdittes religieuses de notre Communauté pour ce jour et an que dessus.

Sœur Madeleine Le Breton prieure, sœur J. Boisard souprieure, sœur Demutet discrette, sœur Anne Thoult, sœur Renée Legrand, discrette, sœur Renée Perrault, sœur Madeleinne Lepelletier, sœur Pommyer, sœur R. Bineau, sœur Anne Lepot sœur Bachet.

Suivent les deux premiers actes enregistrées que je transcris ici littéralement et que le second registre reproduit inexactement :

Aujourd’huy vingt deux avril mil sept cens quarente deux est decedée notre chere mere Françoise Orillard, agée de soixante dix neuf ans et quarante sept de profession, née à Amboise. La ceremonie de sa sepulture faitte par monsieur Joseph Le Breton, prêtre chanoine du chapitre de St Mexme de cette ville.

Signé Lebreton chanoine. Soeur Le Breton prieure.

Aujourd’huy dix neuf fevrier mil sept cens quarente trois est decedée notre chere mere Perrine Perthuis, ditte Pacifique, agée de quarente neuf ans et de vingt huit de profession, née à Chinon. La ceremonie de sepulture faitte par monsieur Pierre Breton, chantre et chanoine du chapitre de Saint-Mexme de cette ville. Signé Breton, chantre.

La délibération de la communauté intervient sept années après la signature de l’ordonnance royale. Elle coïncide avec le décès de Françoise Orillard, dont on peut penser que c’est la nécessité de l’enregistrer qui a conduit la communauté à ouvrir le registre, ce qui pourrait signifier aussi qu’aucun décès n’est intervenu avant cette date.

De cette pièce liminaire on peut déduire également que les religieuses professes, celles qui ont prononcé leurs vœux, formaient une communauté de onze membres, ce qui est un nombre conséquent pour un établissement de 24 lits. Elle était administrée par un conseil formé par la supérieure, la sous-prieure et les deux sœurs discrètes, terme qui désignait les personnes autorisées à assister au conseil. Pour avoir une idée complète du personnel de l’hôtel-Dieu, il faudrait ajouter les sœurs laies chargées des tâches domestiques, le personnel masculin à qui revenait les tâches les plus lourdes (André Boucher en cite deux), et éventuellement des novices. Au résultat, l’encadrement de l’institution était plutôt fourni.

Contenu du second registre

Collection du greffe. Sépultures, 1742-1783 – 6NUM6/072/205 Archives d’Indre-et-Loire

Je modernise l’orthographe et synthétise les éléments significatifs : date du décès ; nom de la défunte ; âge et ancienneté dans l’ordre ; lieu de naissance ; identité et qualité de l’officiant ; signataires.

– 22 avril 1742, décédée Françoise Orillard, âgée de soixante dix neuf ans et quarante sept de profession, née à Amboise ; cérémonie par monsieur Joseph Le Breton, prêtre chanoine du chapitre de St Mexme de cette ville. Signé Lebreton chanoine. Soeur Le Breton prieure.

– 19 février 1743, décédée Perrine Perthuis, âgée de quarente neuf ans et de vingt huit de profession, née à Chinon ; cérémonie par monsieur Pierre Breton, chantre et chanoine du chapitre de Saint-Mexme. Signé Breton, chantre.

– 28 septembre 1748, décédée Anne, de soixante ans et cinquante de profession, née à Ligray, proche Chinon ; cérémonie par le père Bénard, religieux augustin, le directeur de l’hôpital. Signé F. Menard, religieux augustin, sœur Legrand, prieure.

– 24 septembre 1748, décédée Anne Catherine Aurebin, née à Loche, pensionnaire de cette maison, âgée d’environ de 45 ans ; cérémonie par le Révérend père Koenin (sic pour Koënen), prieur des augustins de Chinon. Signé sœur Legrand, prieure. [sans doute servante non religieuse à l’hôtel Dieu].

– 5 février 1750, décédée Jeanne Demute, notre révérende mère, âgée de 88 ans et 66 de profession, née à Chinon ; cérémonie par le père Bénard, religieux augustin et directeur de l’hôpital. Signé J. F. Bénard, religieux augustin, et Congrégation.

-5 février 1750, décédée Madelaine Aguet Batard, âgée de 77 ans et de cinquante trois de profession, née à Richelieu ; cérémonie par le père Bénard, religieux augustin et directeur de l’hôpital. Signé J. F. Bénard.

– 7 février 1750, décédée notre révérende mère Madeleine Lepeltier ditte Angélique, âgée de 50 ans et de 34 de profession, née à Langeais ; cérémonie par le père Bénard, religieux augustin et directeur de l’hôpital. Signé J. F. Bénard.

– 1er février 1753, décédée notre chère sœur Anne Mayard, ditte en religion de Saint Joseph, âgée de 78 ans et de religion 48 ans, née à Montreuil Bellay ; cérémonie par le père Bénard, religieux augustin et directeur de l’hôpital. Signé J. F. Bénard.

– 7 mai 1753, décédée notre révérende mère prieure Renée Legrand, ditte en religion de Sainte Catherine, âgée de 68 ans et de 52 en profession, originaire de cette ville ; cérémonie par le père Bénard, religieux augustin et directeur de l’hôpital. Signé J. F. Bénard.

– 8 mai 1754, décédée notre chère sœur Marie Petiteau ditte Sainte Augustin, âgée de 36 ans, originaire de cette ville ; cérémonie par le père Bénard, religieux augustin et directeur de l’hôpital de Chinon. Signé J. F. Bénard.

– 7 mai 1756, décédée notre révérende mère Jeanne Boisard ditte de Sainte Thérèse, âgée de 73 ans et de profession 53, originaire de cette ville ; la sépulture faite par le révérend père Koenin, religieux augustin, assisté du père Ménard cérémonie par le père Bénard, religieux augustin et confesseur de cette maison. Signé J. F. Bénard.

– 28 février 1757, décédée notre mère Marie Anne Legrand, ditte de Jean, âgée de 33 ans et de profession 14, originaire de cette ville ; la cérémonie de la sépulture faite par le révérend père Bénard, religieux augustin et confesseur de cette maison. Signé F. Bénard.

– 11 août 1762, décédée notre révérende mère Anne Lepot, ditte de Sainte Scolastique, âgée de 45 ans et de profession 28, originaire de cette ville ; la cérémonie de sépulture faite par le révérend père Cuny, religieux augustin et confesseur de cette maison. Signé F. Cuny religieux augustin.

– 12 septembre 1762, décédée notre révérende mère Prieure Madelaine Le Breton ditte de la Présentation, âgée de 71 ans et de profession 54, originaire de cette ville ; la cérémonie de la sépulture faite par le révérend père Cuny, religieux augustin et confesseur de cette maison. Signé Cuny religieux augustin.

– 25 novembre 1763, décédée la mère Charlotte Bachet, Prieure, ditte de Saint Jean, âgée de 49 ans et de 30 de profession, originaire de Douai en Anjou ; la cérémonie de sépulture faite par le révérend père Koenin, prieur des augustins, en l’absence du père Cuny, religieux augustin, confesseur de cette maison. Signé f. Cuny religieux augustin, confesseur.

– 17 novembre 1766, décédée la mère Renée Bineau ditte des Séraphins, âgée de 71 ans et 50 de profession, originaire de Douai en Anjou ; la cérémonie de sépulture faite par le père Cuny, religieux augustin et confesseur de cette maison. Signé f. Cuny religieux augustin et confesseur.

– 4 juillet 1767, décédée la mère Renée Perault dite de la Nativité, âgée de 80 ans et soixante quatre de profession, originalre de Chinon ; la cérémonie de sépulture faite par le révérend père Koenin, augustin, à l’absence de frère Cuny, aussi religieux augustin et confesseur de cette maison. Signé f. Cuny religieux augustin, confesseur de l’hôtel Dieu de Chinon.

– 7 février 1768, décédée la mère Louise Pommier dite de Saint Bernard, âgée de 81 ans et cinquante trois de religion, originaire de Château du Loir ; cérémonie la cérémonie de sépulture faite par le père Cuny, religieux augustin, confesseur de cette maison. Signé f. Cuny religieux augustin et confesseur.

– 28 avril 1775, décédée la mère Renée Arvers dite de la Croix, âgée de 52 ans et de 32 ans de profession, originaire de Chinon ; cérémonie la cérémonie de sépulture faite par le révérend père Cuny, augustin et confesseur de cette maison. Signé f. Cuny religieux augustin.

– 5 mars 1776, décédée la sœur Jeanne Chenot ditede Sainte Rozalie, âgée de 29 ans et demie (sic) et 7 ans et demie (resic) de profession, originaire de Chinon ; cérémonie la cérémonie de sépulture faite par le révérend père Cuny, prieur des augustins de Chinon  et confesseur de cette maison. Signé f. Cuny prieur des augustins.

– 19 juin 1782, décédée la mère Marie Suzanne Batard ditte Sainte Monique, maîtresse des novices en sacristine (sic pour sacristaine ?), âgée de 33 ans et de 17 de profession, originaire de Chinon ; cérémonie la cérémonie de sépulture faite par le révérend père Eguer, augustin et aumônier de la communauté. Signé f. Eguer augustin.

– 27 mai 1783, décédée la mère Jeanne Nusset dite de Sainte Adelaïde, âgée de 56 ans et de 20 ans de profession, originaire de la ville de Chatellerault ; cérémonie la cérémonie de sépulture faite par le révérend père Eguer, augustin et aumônier de la communauté. Signé fr. Eguer, augustin.

Certifié conforme aux régistres déposés aux archives de la mairie de Chinon par nous soussigné.

  Chinon, le 25 fructidor an onze. Grepin Salle adjoint. Pour le maire Meilhac.

COMMENTAIRE

Les religieuses formant la communauté

Si l’on se réfère aux actes des sépultures les concernant, on constate que ces religieuses sont relativement âgées à la date de création du registre, puisque huit d’entre elles ont prononcé leurs vœux avant 1716, soit un quart de siècle auparavant. Font exception Charlotte Bachet (1733) et Anne Lepot (1734), qui sont aussi les plus jeunes de l’assemblée (49 et 45 ans, respectivement).

Ne sont pas mentionnées dans la communauté Françoise Orillard, qui est morte le jour de la délibération, ni Perrine Perthuis, qui décèdera un an plus tard. La troisième, Anne, est désignée par son seul prénom dans le second registre, mais le premier permet de restituer son nom : il s’agit d’Anne Thoult, qui mourra 6 ans plus tard. Ce sont les trois premiers noms du registre et l’on peut supposer que Perrine Perthuis était en trop mauvaise santé pour participer aiux assemblées de la communaut.

Marie-Anne Legrand, René Arvers, Jeanne Chenot, Suzanne Batard et Jeanne Nusset, n’étaient pas professes en 1642. Ce fut peut-être aussi le cas de Marie Petiteau, dont l’âge seul est indiqué (36 ans), non la date de la prise d’habit, ce qui laisse la possibilité qu’elle ait prononcé ses vœux après 1742.

Plus problématique est l’absence de Madeleine Aguet Batard et Anne Mayard, qui, elles, les avaient prononcés à une date ancienne, 1697 et 1705. L’une est certes née à Richelieu et l’autre à Montreuil-Bellay mais leur naissance hors de Chinon n’a pas interdit à Madeleine Lepelletier, Renée Bineau, Louise Pommier et Charlotte Bachet d’appartenir à la communauté. Le motif de leur absence est à chercher ailleurs, la raison la plus probable étant qu’elles ont été affectées à Chinon à une date postérieure à 1742, afin de combler les vides laissés par les religieuses décédées entre 1742 et 1750.

Questions de dates

Pour chacune des religieuses mentionnées dans l’acte de sépulture, sont précisées la date de naissance et celle de l’entrée en religion. La deuxième indication manque pour Marie Petiteau. Pour 11 d’entre elles, la prise de voile intervient avant la vingtième année, ce qui signifie que l’entrée au noviciat s’effectue très tôt, au plus tard au début de l’adolescence. Cinq autres d’entre elles prononcent leurs vœux entre 21 et 24 ans. Par comparaison, Louise Pommier, Anne Mayard, Françoise Orillard et Jeanne Nusset, entrées en religion respectivement à 28, 30, 32 et 36 ans, ont eu des vocations tardives.

Il n’est pas certain que l’affectation de chacune d’entre elles à l’hôtel-Dieu de Chinon ou dans toute autre institution équivalente coïncide avec la date de la vêture. Il est possible qu’on ait attendu pour les recruter qu’elles aient atteint l’âge mûr avant de les confronter aux obligations d’une aide soignante. En outre, le recrutement dépendait des besoins en personnel de l’hôtel-Dieu et non de la seule volonté des religieuses.

Origine des religieuses

Pour chaque défunte, le registre précise le lieu de naissance. Pour la plupart d’entre elles, elles sont nées à Chinon (11) ou dans des communes proches, Ligré et Richelieu ; on pourrait joindre à cette liste les tourangelles Anne Catherine Aurebin (Loches), Madeleine Lepelletier (Langeais) et Louise Pommier (Château-du-Loir). Font exception Jeanne Orillard, née à Amboise ; Anne Mayard, née à Montreuil-Bellay ; Renée Bineau et Charlotte Bachet, nées à Doué-en-Anjou (Doué-la-Fontaine) ; Jeanne Nusset, née à Châtellerault.

Le recrutement de religieuses peut s’expliquer par bien des raisons qu’un simple registre de sépultures ne saurait révéler, même si certaines coïncidences éveillent la curiosité, ainsi de la présence de deux religieuses isues de Doué-la-Fontaine. Cependant, il convient d’observer, comme le montre le tableau ci-dessous, qu’à l’exception de Jeanne Demutet, les chinonaises sont peu nombreuses parmi les plus anciennes. Il faut attendre la génération née dans les années 1680 pour trouver un recrutement local majoritaire, phénomène que l’on retrouve parmi les dernières venues.

1662. Jeanne Demutet, Chinon

1663. Françoise Orillard, Amboise

1673. Madeleine Aguet Batard, Richelieu

1675. Anne Mayard, Montreuil-Bellay

1680. Anne Thoult, Ligré

1683. Jeanne Boisard, Chinon

1685. Renée Legrand, Chinon

1687. Renée Perrault, Chinon

          Louise Pommier, Château-du-Loir

1691. Madeleine Le Breton, Chinon

1694. Perrine Perthuis, Chinon

1695. Renée Bineau, Doué

1700. Madeleine Lepelletier, Langeais

1703. Anne Catherine Aurebin, Loches

1714. Charlotte Bachet, Doué

1717. Anne Lepot, Chinon

1718. Marie Petiteau, Chinon

1723. Renée Arvers, Chinon

1724. Marie-Anne Legrand, Chinon

1727. Jeanne Nusset, Châtellerault

1746. Jeanne Chenot, Chinon

1749. Marie-Suzanne Batard, Chinon

On pourrait en conclure que le personnel a été constitué au-début par des apports extérieurs, que la relève chinonaise s’est manifestée relativement tardivement puis a été régulière par la suite. En 1742, 6 des 10 membres de la communauté sont nées à Chinon, ce qui confirme la tendance.

Signalons que le registre est trop récent pour conserver des traces de la première vague de religieuses appelées à administrer l’hôtel-Dieu, les plus anciennes de celles qui sont répertoriées, Jeanne Demutet et Françoise Orillard, étant nées une vingtaine d’années après la réorganisation de l’institution.

Inhumations

Les actes sont rédigés du premier au dernier selon un modèle identique : date du jour du décès ; nom de la défunte ; âge et année de profession ; nom et qualité de l’officiant de la cérémonie ; signatures. Les seules variantes concernent la désignation de la défunte, qui évoque la fonction qu’elle a exercée (« mère » ou « révérende mère » pour une ancienne prieure ; « pensionnaire de cette maison » pour Anne Aurebin ; Suzanne Batard, « maîtresse des novices en sacristine ») et une formule affectueuse, s’il y a lieu (« notre chère mère »).

L’autre variante concerne l’identité et la qualité de l’officiant. Pour les deux premiers décès, ce sont des chanoines de Saint-Mexme qui officient, Joseph Le Breton et Pierre Breton, chanoine, pour le premier, chanoine et chantre pour le second. Toutes les cérémonies ultérieures sont confiées à des frères augustins : le Père Benard, sept fois mentionné comme directeur de l’hôtel-Dieu, puis quatre fois comme confesseur de la communauté ; lui succède en cinq occasions le Père Cuny, en tant que confesseur ; le Père Koënen, prieur, intervient occasionnellement pour remplacer le père Benard ou le Père Cuny.

Entre les religieuses hospitalières et les frères augustins, il existe donc un lien étroit, ce qui ne saurait surprendre puisque les deux communautés relèvent de la même règle, selon le vœu de M. Bouray, fondateur de l’institut des hospitalières de Loches qui, comme on sait, assigna à ses religieuses la règle de saint Augustin. Celles qui furent appelées à rénover l’hôtel-Dieu de Chinon bénéficièrent de la présence de leurs frères en religion, installés dans la ville depuis déjà deux siècles. C’est donc logiquement qu’elles entretinrent avec cette communauté une relation privilégiée.

On serait, au contraire, en droit de se demander pourquoi cette relation privilégiée ne se manifesta pas dès le début puisque les deux première cérémonies sont accomplies par des chanoines de Saint-Mexme. Sans doute faut-il y voir une forme de précipitation dans la mise en place du rituel, les sœurs devant improviser au moment du décès des deux premières défuntes, alors qu’elles n’avaient pas encore songé à se conformer à l’ordonnance de 1736.

Mais, dès le moment où la décision est prise de recourir à l’aide des frères augustins, elles s’y tiennent et, de leur côté, les religieux ont à cœur de traiter dignement les sœurs en délégant un membre éminent de leur communauté pour officier lors des cérémonies de sépultures. De plus, ils accompagnant en permanence la communauté dans sa vie spirituelle, en désignant l’un d’entre eux comme directeur (de conscience s’entend, car l’hôtel-Dieu dépend administrativement de la ville) et comme confesseur.

La rédaction ne nous fournit aucune information sur le lieu d’inhumation des religieuses. Les fouilles entreprises sur le site autour de 2010 n’ont rien révélé à ce sujet, si ce n’est des enterrements collectifs de malades, probablement du XVIe siècle, consécutifs à une éventuelle épidémie. Les cimetières des différentes institutions religieuses de la ville n’ayant pas été systématiquement fouillés, on en est réduit à des hypothèses, l’une d’entre elles étant que la communauté de religieuses ait pu bénéficier d’un carré dans le cimetière de Saint-Mexme, là où durent être enterrées les deux premières défuntes, inhumées sous la responsabilité d’un chanoine de la collégiale.

Nous ignorons aussi dans quel temple avaient lieu les cérémonies. Le plus vraisemblable est la chapelle de l’hôtel-Dieu, car, s’il se fût agi d’une église paroissiale (Saint-Mexme ou Saint-Étienne) ou de la chapelle des Augustins, le fait aurait sûrement été signalé dans l’acte.

Mai 2026

La crue de 1856 à La Chapelle-sur-Loire

La crue de 1856 à La Chapelle-sur-Loire

Témoignage inédit d’Émilie Serpin

Conférence prononcée le 22 janvier 2013 à l’invitation de l’Université Populaire de Tours.

Maurice Champion, auteur d’un ouvrage intitulé Les inondations en France depuis le VIe siècle jusqu’à nos jours[1], affirme que la « fatale année 1856 [est] la date la plus néfaste, sans contredit, dans l’histoire des inondations modernes de la Loire » (p. 144).

Voici les faits, tels qu’ils sont exposés dans l’ouvrage de J.B. Coulon et L. Auché, Inondation de 1856 dans la vallée de la Loire, publié à Saumur en 1857, à une date très proche de leur survenue (juin 1856), puisque la préface est signée du 3 mars 1857.

Commençons par la topographie des lieux, sans laquelle on ne comprendrait pas ce qui s’est passé. Je vous ai distribué une carte, trop moderne à mon goût (prière de faire abstraction du tracé de l’autoroute, qui n’existait évidemment pas), mais qui vous fournit une idée assez précise des distances et des lieux concernés.

 

Pour rappel, les deux rives de la Loire n’ont pas reçu le même traitement contre les crues du fleuve. La rive droite est bien protégée par la levée, occupée par la départementale, qui court sur 260 kms et dont les proportions sont considérables : 27m de large à la base, 9 m à son couronnement et 6 à 7 mètres de hauteur. Cette rive est donc bien protégée. Il en va tout autrement de la rive gauche. La levée dite de Bréhémont n’a plus que 18 m de base, 3 m de largeur à son couronnement à partir d’Ussé culmine à 6,50 m. En outre, elle se termine un peu au-dessus de l’embouchure de l’Indre, au Néman. A partir de ce point, la Loire n’a plus de digues sur la rive gauche, ce qui expose le Véron à de nombreuses inondations, sous l’action conjuguée de la Loire et de la Vienne, dont les eaux se retrouvent dans cette plaine. On a affaire indéniablement à un point faible du système. Ajoutons que le pont de Port-Boulet reliant Chinon à Bourgueil existait déjà.

Un printemps « pourri » provoque une première crue, relativement inoffensive, le 3 mai (4,42 m). La deuxième, du 15 mai, fut plus conséquente : 5,21 m. Au-dessus du Val d’Ussé s’ouvre une brèche dans la digue, de 200 m de long et de près de 7 m. dans sa plus grande profondeur. Il est inutile de préciser que, dans cette rive gauche, toute la vallée fut inondée jusqu’à Port-Boulet. A Savigny-en-Véron, où les eaux de la Vienne rejoignent celles de la Loire, la récolte est perdue. On ensemence à nouveau mais, comme on le verra, en pure perte.

La troisième crue, la plus terrible, est précédée de pluies « torrentielles et continues, semblables à celles des régions intertropicales » (p. 6). A partir du dimanche 1er juin, l’eau, qui atteignait la cote de 4 m à 6 heures du matin, ne cesse de monter. Vingt-quatre heures plus tard, elle est à 4,43 m et, à partir de ce moment, elle monte à raison de 4 cm par heure. A partir du mardi 3 juin, le rythme s’accélère : 5 à 6 cm par heure. La crue connaît un pemier répit, lorsque la Loire envahit la vallée du Cher après avoir rompu la levée, inondant la plaine de Cinq-Mars à Langeais. Mais, une fois ce bassin rempli, la Loire reflue sur la grande levée pour rejoindre son lit. Elle le fait avec une violence inouïe, emportant la levée du chemin de fer sur 2 m. et la déchirant par cinq brèches. Sur la rive gauche, elle ouvre une brèche du côté de Villandry.

Le 3 juin, à midi et quart, survient la catastrophe. Le fleuve rompt la digue de Bréhémont et emporte 27 maisons. Effet paradoxal, cette irruption de la Loire sur la rive gauche fait baisser le niveau du fleuve de près de 40 cm. A La Chapelle-Blanche (La Chapelle-sur-Loire), les habitants qui assistent à une baisse des eaux, cinq heures durant, se croient sauvés. Mais, vers 21h30, l’eau recommence à monter à raison de 15 à 20 cms par heure. La Loire, ayant butté sur les collines, reflue mais, cette fois-ci, en exerçant sa pression perpendiculairement à la levée de la rive droite. En outre, en regagnant son lit, à la hauteur de l’embouchure de l’Indre, elle y retombe « en cataractes », ce qui a pour effet, de bloquer l’écoulement des eaux et de provoquer une remontée jusqu’à 1 km au-dessus de La Chapelle. La masse énorme ainsi accumulée ne peut contenir entre les rives. Il lui faut s’épancher d’une manière ou d’une autre.

A La Chapelle, nul n’imagine que la levée puisse céder dans le bourg-même. D’ailleurs, c’est aux deux extrémités du bourg, en amont et en aval, que la population, mobilisée, travaille à la renforcer. C’est pourtant ce qui arriva. A 4 heures du matin, la levée rompt et les eaux emportent tout sur leur passage, à commencer par les maisons construites sur la levée du côté du fleuve[2]. Un « gouffre », c’est le terme qui fut employé spontanément, coupe le bourg en deux parties, sans communication possible de l’une à l’autre, et l’eau pénétre dans les caves, les maisons, abattant celles qui se trouvaient sur le passage du courant ainsi que les murs de clôture. Le cimetière ne fut pas épargné, comme on le verra.

Le bilan des destructions est terrible (on parle de 47 maisons abattues), ainsi que les conséquences durables de la crue sur le paysage, désormais envahi par le sable et la boue, et pour les cultures. Une consolation, cependant : la catastrophe n’occasionne aucune perte humaine ni animale, grâce à la prévoyance des habitants, à la solidarité qu’ils se manifestèrent et aussi à l’action efficace réalisée par le bateau à vapeur le Blanzy (appartenant à la Cie des mines de houille de Blanzy, en Saône-et-Loire, et qui servait de pousseur) qui, réquisitionné, porta secours aux habitants isolés et put effectuer des sauvetages auxquelles des embarcations plus légères durent renoncer[3].

Voilà le résumé des événements. Au-delà des faits désormais bien connus, ce qui m’intéresse ici, ce sont les récits qui en ont été faits et les traces qu’ils ont laissées dans la mémoire des habitants du lieu. En effet, on est frappé de constater à quel point les différents témoignages se rejoignent pour donner de cette tragédie des récits très proches, non seulement dans leur contenu événementiel, ce qui ne saurait surprendre, mais aussi dans le traitement littéraire et idéologique qui en est fait. J’en énumérerai les traits principaux, puis je les reprendrai à travers un témoignage inédit, celui d’Emilie Serpin.

Récits épiques

Pour décrire la fureur des flots déchaînés, même les témoins les plus objectifs cèdent à la tentation du récit épique.

Entre Tours et Saumur, la Loire fit partout des ravages épouvantables. Les levées cédèrent sur la plupart des points, et ces ruptures eurent les conséquences les plus désastreuses. Les eaux, en se déversant dans la vallée par d’immenses brèches, devinrent un torrent dévastateur entraînant tout sur son passage. (Champion, p. 170)

L’accumulation d’adjectifs (« épouvantables », « désastreuses », « dévastateur ») contribue à dramatiser le récit.

A 10 heures du matin, Bourgueil et Restigné étaient submergés dans une étendue de plus de 700 hectares. A 3 heures, Chouzé et Saint-Nicolas étaient sous les eaux, qui couvraient 4.800 hectares, après avoir renversé ou endommagé un grand nombre d’habitations. Le bourg d’Allonnes fut complétement inondé ; l’eau s’éleva dans plusieurs maisons à 2 m, et dans l’église de 0,40 mà 0,60 m. Russé, Villebernier, Vivy, Saint-Lambert-des-Levées offraient l’aspect d’une immense nappe d’eau. (Champion, p. 172)

La froide précision des chiffres, l’énumération des communes touchées, les choix expressifs (« étaient sous les eaux », alors que seule une partie seulement l’est) ne cherchent pas tant à informer qu’à impressionner le lecteur et à susciter chez lui l’effroi.

L’heure terrible et suprême approchait. On éprouvait un sentiment d’épouvante auquel ne pouvaient se soustraire les plus fiers courages : la Chapelle ressemblait à un tombeau. Des lumières, placées sur toutes les fenêtres, jetaient des éclairs sinistres sur les eaux en tumulte et dans les rues silencieuses que traversaient quelques habitants mornes ou effarés. [la majorité des habitants s’étaient portés aux deux extrémités du bourg]. Coulon, Auché (p. 20):

Les chiffres prennent aussi des proportions bien faites pour frapper l’imagination :

« plus de quatre mille personnes et plus de six cents charriots, brouettes, circulaient, travaillaient, se croisaient en tous sens » (Auché, Coulon, p. 14)

Châtiment divin

Cette emphase exprime aussi une forme d’incompréhension. On aurait pu dénoncer l’incompétence des autorités et leur imprévoyance (c’est, sans doute, ce que l’on aurait fait aujourd’hui), mais, dans ce domaine, les auteurs se montrent généralement très prudents. On ne manque pas de rendre hommage à plusieurs d’entre eux. Seule Emilie Serpin fait exception, mais, contrairement aux autres récits, le sien n’est pas fait pour être rendu public. N’oublions pas que nous sommes au début du Second Empire, un régime autoritaire qui veille à protéger l’autorité de l’Etat et de ses agents.

On trouve plusieurs références au châtiment de Dieu. La plus explicite, ce sont les propos d’une femme restée anonyme (Mme C.), rapportés par Auché, Coulon (p. 27-28) :

Je veux vous dire deux choses qui m’ont frappée parce qu’elles m’ont paru mystérieuses, et que ne sais point tout expliquer avec les superbes raisonnements de la science. On va peut-être rire de ma simplicité, mais que m’importe ? Je crois que la main de Dieu était là, et je n’oublierai de ma vie ce que j’ai vu. ­ Oui, la maison emportée sur l’abîme et qui s’engouffra la première, était marquée du doigt de Dieu : je suis de ces gens qui ont encore de ces idées-là. La veille même du désastre, on y avait enivré un malheureux ; on l’avait couché; puis, dans l’orgie, après avoir allumé des flambeaux autour de son corps, quelques fous sacrilèges avaient chanté le libera des morts. Eh bien ! La Loire, qui avait creusé deux courants, deux lits profonds à la rue Brûlée et sur la place de la maison d’école, les abandonne brusquement, s’en élance d’un bond, avec un éclat de tonnerre, soulève la maison qui avait insulté à la mort; […].

Les précautions oratoires initiales (« on va peut-être rire de ma simplicité ») montrent bien que cette conviction n’est pas un effet de la mode ou de l’air du temps, qu’elle n’est pas une réponse toute prête face à des événements incompréhensibles, comme elle aurait pu l’être un ou deux siècles auparavant, mais bien l’expression d’une perplexité profonde, qui dut être partagée par bien des gens, pas nécessairement confits en religion.

L’héroïsme des habitants constitue le thème principal. Il est décliné par les divers témoins sous deux formes : celle d’une collectivité soudée et celle d’individus remarquables de dévouement.

Héroïsme des habitants

S’impose l’idée que tous les habitants sans exception se sont battus contre les éléments, dans le dénuement le plus complet : trempés jusqu’aux os, sans manger pendant des journées entières, sans craindre de mettre leur vie en péril. J’en donnerai quelques exemples :

La chaussée, ramollie, détrempée par les crues antérieures, tremble sous leurs pieds: tous peuvent être balayés, engloutis à la fois… Qu’importe ? Ils redoublent d’efforts, domptent le fleuve qui mugit et offrent leurs poitrines pour points d’appui[4] aux banquettes et aux terrassements qui fléchissent. L’eau les domine, les inonde et passe par dessus leurs têtes: ils restent dans cette position terrible, tandis qu’on terrasse derrière eux, entre leurs jambes. (Auché, Coulon, p. 14)

Autre témoignage, celui de l’abbé Cholet, qui, par modestie, refusa de voir publiée sa lettre en entier.

Qu’elle fut longue cette journée du 4 juin ! s’écrie dans sa simple et évangélique narration, l’intrépide vicaire de la Chapelle. Tout le jour, nous errâmes le long de la levée, dans nos vêtements tout trempés, les larmes aux yeux, sans pain et osant à peine nous communiquer nos pensées… (Auché, Coulon, p. 27-28)

L’élan de la charité était général. On s’emparait des inondés, de leurs bestiaux, de leurs mobiliers, et chaque toit se consacrait par la plus touchante hospitalité. Les émigrés de la Chapelle s’étaient réfugiés à Ingrandes, à Benais, à Restigné, à Bourgueil et à Saint-Nicolas. M. le commissaire de police de Bourgueil était parvenu à régulariser le sauvetage et les secours de toute nature. (Auché, Coulon, p. 33)

Au milieu de cet héroïsme collectif, se détachent quelques personnalités :

Ici nous devons signaler la mâle énergie de MM. Dusoullier qui, à cheval, jour et nuit, parcoururent toutes les communes du val du nord, qu’ils traversèrent plusieurs fois malgré les torrents, au milieu des ténèbres, appelant tous les dévoûments et donnant le plus brillant exemple du désintéressement et du courage. Dans ces courses périlleuses, M. Dusoullier fils épuisa la vigueur de trois chevaux qu’il montait tour à tour (Auché, Coulon, p. 7)

Guindeuil, curé de la Chapelle, son vicaire, M. Chollet, et le docteur Chicoyne, qui s’était déjà distingué avec M. Beaupré, conducteur de ponts-et-chaussées, lors de l’inondation du 15 mai, sur la rive gauche (Auché, Coulon, p. 18).

Beaucoup se disposaient à mourir, et se jetaient aux pieds de M. l’abbé Chollet, pour puiser dans la foi le courage de la dernière heure. Ce jeune et digne prêtre s’était trouvé partout, auprès de toutes les douleurs, au milieu de tous les périls[5]. On le vit longtemps, un malade sur les épaules (ce malade était atteint de la fièvre typhoïde), chercher sur les chaussées inondées un lieu sûr pour y puiser ce précieux fardeau de la charité. Par un bonheur providentiel, le bateau à vapeur, le Blanzy n°2, qui était venu au secours de la Chapelle, le reçut à son bord avec un grand nombre d’autres malheureux qu’il transportait aux Trois-Volets. (Auché, Voulon, p. 30-31)

La part des morts

Pour clore cet inventaire, je n’aurai garde de passer sous silence la péripétie qui a le plus marqué les imaginations, au point qu’aujourd’hui encore, elle est toujours évoquée chaquefois qu’il est question de cette crue, même chez ceux qui en sont médiocrement informés. Les flots n’épargnèrent pas le cimetière et déterra de nombreux cadavres pour les emporter au loin. Le cliché le plus répandu est celui des dépouilles retrouvées pendues aux branches des arbres.

[…] et, après cet acte de justice terrible, les eaux vengeresses fondent d’un trait sur notre cimetière et vont fouiller tous nos tombeaux. Tous nos tombeaux, ai-je dit ? Je me trompe, la Loire a respecté l’humble coin de trerre où reposent les malheureux sans patrie et ceux qu’a frappés une mort violente. N’est-ce pas étrange tout cela, dites-moi ? On me parlera, dans un langage savant, de l’angle de projection des eaux, de leur force de réaction, de leur pesée, des inclinaisons et des plis de terrain… Je ne sais. La science est fort belle, mais ma foi est bien quelque chose encore. (Auché, Coulon, p. 27-28)

Témoignages

Émilie Serpin

Elle naît à Bourgueil, le 2 septembre 1837, où son père est instituteur. En 1844, celui-ci se transporte à Chinon, où il prend un commerce dont s’occupe sa femme, dans le quartier Saint-Étienne. Il exerce comme répétiteur puis surveillant au collège, avant d’ouvrir une classe de garçons. Emilie s’avère une excellente élève chez les dames ursulines de Lignac (actuelle école Mirabeau). Les affaires des parents périclitant, le père s’établit à La Chapelle-sur-Loire en 1854, comme instituteur communal, grâce au soutien du curé. Emilie finit par y rejoindre ses parents en juin 1855 et y ouvre une classe de filles. Elle arrive donc à La Chapelle moins d’un an avant la grande crue.

Émilie tient un journal depuis son plus jeune âge mais, dans un moment de désespoir, elle le détruit. Elle le reprend en 1863 jusqu’en 1881. Ce remarquable document a été retrouvé et est déposé à l’Association pour l’Autobiographie, qu’anime le Professeur Philippe Lejeune, très connu pour ses travaux sur l’autobiographie et l’écriture féminine. Pour combler la lacune de ses 26 premières années (1837-1863), Emilie rédige une autobiographie très probablement dix ans après les faits [Elle ajoute un collophon à son autobiographie au moment de son mariage, en 1871, en le datant « six ans après » la fin de la rédaction].

Le mois de mai arriva, le mois des fleurs, mois de l’aubépine, mois du retour de l’hirondelle, mois du réveil de la nature entière habituellement, mais cette année-là, ce fut un mois sévère, aussi le soleil s’obstina-t-il à se cacher par delà l’horizon. Le ciel était constamment gris et épais, la pluie, une pluie constante, diluvienne, hors de saison, nous prenait chaque jour quelque parcelle de l’espérance. La Loire furieuse et menaçante, grossie et refoulée de tous ses affluents ne baignait plus tranquillement le pied de notre gracieux bourg ; mugissante et sans cesse agitée, elle le frappait et paraissait tourmentée d’une sourde colère. L’indiscrète rivière s’introduisait partout, après s’être répandue bien au-delà de ses limites sur les prés et les champs, elle s’infiltra dans les appartements bas, dans les celliers, dans les caves. La folle à cette heure portait ce nom dans toute l’acception du mot. Cinq ou six fois elle se retira comme honteuse de ses excès et nous nous crûmes quittes pour la peur. Juin se montra sur ces entrefaites n’apportant que son nom. Il avait été dépouillé de son beau soleil, de sa chaleur, de ses beaux jours enfin et surtout de ses poétiques soirées, de ses nuits étoilées. L’abondance de la pluie nous ramena une septième crue et celle-là fut terrible. Je ne veux m’occuper de tout le littoral de la Loire, que de ce qui a rapport à moi, que de ce que j’ai vu et souffert.

Donc le 2 juin, il fallut à La Chapelle le secours des populations voisines. Restigné et Bourgueil fournirent des hommes dévoués qui vinrent nous rassurer et nous reçûmes bien des visites de personnes de connaissance.

Le 3 juin Monsieur Renault, juge de paix de Bourgueil, vint nous demander une chambre pour prendre un peu de repos, et il s’établit chez mon père pour recevoir tous ceux qui avaient affaire à lui. La classe était interrompue, nous travaillions tous sur la levée ; la journée fut terrible ; la Loire montait, montait toujours, chaque heure amenait une élévation effrayante, aussi l’anxiété était toujours croissante. À un endroit appelé : La Croix Rouge, l’eau s’éleva au-dessus de son lit et menaça de rompre la levée ; mais les hommes occupés à charger laissèrent leur travail et, se couchant sur le bord du parapet, ils maintinrent l’eau avec leur poitrine à l’endroit qui semblait faiblir. Les femmes, les mères, les enfants, crièrent de toutes leurs forces en voyant le danger, mais ils persistèrent jusqu’à ce qu’une légère décroissance leur permît de quitter leur poste périlleux.

Le rabais continuait et devenait même assez rapide : tout le monde criait victoire et toutes les personnes venues des environs, fatiguées de leur travail se retirèrent. Ce rabais nous fut funeste ; il venait de plusieurs brèches faites par la violence du courant à deux lieues de notre bourg.

Le soir Mr le curé Guindeuil et le brigadier de gendarmerie partirent pour Plan Houry afin de parler aux ingénieurs qu’ils trouvèrent dans la plus désespérante sécurité. Aux reproches qui leur furent adressés, ils firent valoir leur droit au repos ; il y avait trois jours qu’ils surveillaient activement. Cela était vrai, mais le danger était réel et pressant [Guindeuil, texte 1].

Effrayés de ce calme qu’ils ne partageaient pas, ces messieurs reviennent à La Chapelle. Peu de temps après leur retour, un cavalier venant de Langeais criait de faire sonner le tocsin pour rassembler du secours. La Loire reprenait une nouvelle fureur, elle s’agitait, elle lançait de vagues, des flots à hauteur d’homme ; elle croissait de 18 ou 20 centimètres à l’heure.

Le tocsin, oui, on aurait dû vite le sonner ; mais le maire trop lâche pour cela se contenta de dire que sa femme étant malade il s’opposait à ce qu’on l’effrayât de la sorte. Grâce à cette poltronnerie, nous fûmes perdus.

Une nuit lugubre, affreuse, inouïe commença alors ; nous ne voulûmes pas nous coucher et nous, jeunes filles, Madeleine et moi, nous travaillâmes comme des cantonniers à transporter de lourdes pierres pour charger les endroits qui faiblissaient. L’heure s’avançait, il était dix heures et le danger croissait toujours. Force fut de faire sonner le tocsin ; il était trop tard ; les travailleurs fatigués, venus des pays voisins, à l’abri du reste de danger, ne furent pas arrachés de leur sommeil de plomb par le son plaintif et lugubre de notre cloche. La pluie tombait, le vent soufflait bien fort, la nuit était des plus obscures et les âmes et nos pauvres âmes à tous se broyaient sous l’enclume de la frayeur et le marteau du désespoir à un tel point que nous n’osions nous communiquer aucune pensée. À toutes les fenêtres du bourg on posait des lumières que le vent, jaloux que nous puissions avoir ce secours, se plaisait à souffler et à faire vaciller si capricieusement qu’elles semblaient se moquer de nos terreurs avec un rire infernal. Les mariniers coupèrent des cordes goudronnées et, les allumant par centaines en firent des torches que portaient de tous côtés les enfants et les personnes incapables de travailler. Ces lumières se remuant en tous sens, ce triste son de cloche, ces figures havres, pâles, tremblantes, tout cela semblait être appelé là pour présider à de tristes funérailles où tous les éléments ayant achevé leur cours et n’ayant plus à obéir se déchaîneront tout à coup et lanceront comme adieu une rage d’autant plus féroce qu’elle aura été contenue pendant une longue nuit de siècles. Oui, cette nuit avait quelque chose je crois de ce qui se passera au dernier jour des temps, c’était une photographie de la fin du monde.

Et l’eau montait, montait toujours, et les flots mugissaient comme ceux de l’Océan que fouette la tempête ; et notre levée se détrempait ; le secours ne venait pas, nos forces s’en allaient… L’eau filtrait, jaillissait par les trappes des caves, elle s’infiltrait aussi entre les pierres des murailles qu’elle décollait peu à peu. Grand Dieu, où allions-nous et que serions-nous devenus si votre Providence qui nous avait comptés et avait inscrit nos noms ne s’était chargée de nous sauver hors de cet effroyable danger !

Près de notre maison était un gouffre si profond qu’en vain on y jeta pierres, sable, charpente, bancs de boucher et même charrettes, tout disparaissait et emportait quelque chose des fondations qui bientôt furent découvertes complètement.

Le 4 juin à deux heures du matin, notre maison fut ébranlée d’une si étrange façon par les deux courants qui s’étaient établis de chaque côté que nous nous crûmes perdus, nous nous sentîmes secoués d’une manière effrayante. Alors ma sœur et moi nous priâmes à mains jointes nos parents de sortir et de nous chercher un abri. Nous pleurions tous, mon père et ma mère ne voulaient pas abandonner la maison : « Nous allons perdre tout ce que nous possédons, à quoi bon conserver la vie ? » Nous jeunes filles ne pensions qu’à nos existences et puis nous ne voulions pas voir nos parents mourir sous nos yeux ; nous les conjurâmes de nous suivre, car bien sûr nous ne serions pas parties sans eux. Ils cédèrent et nous tenant tous par la main nous traversâmes la place dont le courant était si violent qu’une ou deux personnes auraient infailliblement péri ; nos forces réunies et excitées par le courage que peut seul donner un danger aussi imminent triomphèrent de cet obstacle. Nous allâmes à la cure ; et juste comme nous arrivions à la porte notre bon curé y arrivait aussi ; son air calme et grave, sa profonde tristesse et la fatigue accablante empreinte sur tous ses traits nous frappèrent tous : « Où allez-vous mes enfants », dit-il en prenant les mains de mon père, qui lui répondit sans hésiter : « Nous venons chez vous ». Nous entrâmes tous au presbytère et dans ces chambres où naguère nous avions passé de si bons instants, de si agréables soirées, nous nous abandonnâmes sans contrainte à la plus poignante des douleurs : Mr le curé se mit en prière, mais un bruit sinistre, des cris déchirants, l’accroissement du courant établi de la sacristie dans la cure le firent regarder par une petite fenêtre de l’appartement qui donnait vue sur le chemin de fer : « Sauvons-nous, s’écria-t-il, il est temps

Curé Guindeuil

Le curé a rédigé, à chaud, un récit, qui a été publié dans le Journal de Maine-et-Loire. Son vicaire, M. l’abbé Chollet, en avait fait de même, mais n’autorisa pas sa publication. Auché-Coulon n’ont pu en citer que des fragments.

Emilie Serpin connaissait le texte du curé, lorsqu’elle rédigeait ce passage. Elle l’avait même sous les yeux, à en juger par les emprunts littéraux qu’elle y fait. Pour vous permettre d’apprécier le travail de mise en forme littéraire réalisé par Emilie, nous citerons les passages du curé Guindeuil les plus significativement repris par elle.

1. Vers trois heures du soir, nous montons en voiture avec le brigadier de gendarmerie et le docteur Chicoisne. Nous parcourons toute la levée jusqu’à Planchoury. Là nous trouvons MM. Les ingénieurs dans la plus parfaite tranquillité et dans l’isolement le plus effrayant. Ne pouvant contenir notre inquiétude, on nous répond : « Vous ne dites pas, monsieur le curé, qu’après trois jours et trois nuits de travail, ces hommes-là ont besoin, aussi bien que nous, de nourriture et de repos. ­J’en conviens ; mais tout n’est pas fini, le danger n’est pas passé. ­ Nous sommes parfaitement en mesure, nous n’avons rien à craindre ».

2. Curé Guindeuil (p. 7) : Voici une famille respectable qui, dans l’eau jusqu’aux genoux, vient frapper à ma porte pour demander un asile. C’est la Providence qui me fait trouver là comme par hasard. J’entre avec mes nouveaux hôtes. Epuisé de fatigue et craignant le froid qui me saisit, je change mes vêtements mouillés, et me mets à prier celui qui seul est l’arbitre de nos destinées.

Ce devoir rempli, je regarde avec inquiétude. Au nord du bourg des flots furieux s’élancent vers le ciel et se précipitent du côté de la station. ­ Sauvons-nous, il est temps.

Deux visions différentes par les deux protagonistes du même événement. Le texte d’Emilie avalise, en quelque sorte celui du curé. Elle invite à les associer en reprenant l’exclamation finale, mais sans l’attribuer à qui que ce soit.

3. Curé Guindeuil (p. 8) : « ­Monsieur l’ingénieur, quel est le point de la route qui offre le plus de sécurité ? ­Il n’y en a nulle part ! ­Montons dans ce bateau ». Nous y sommes à peine : ­« Sortez, sortez vite où vous êtes perdus ; votre marinier ne sait plus ce qu’il fait, vous n’éviterez pas le courant de la brèche. Sortez de là, je

4. Curé Guindeuil (p. 9) : « Cependant la destruction s’avance. Ce bruit de tonnerre si fréquent, ce sont des maisons qui s’écroulent. Un nuage de poussière se mêle aux flots, tout disparaît. Voyez comme l’élément destructeur se presse ! armabit creaturam ad ultionem. Ici, près de nous, il ne reste de la maison Legay, que le corridor. Sur l’autre partie, c’est celle de M. Gerbier, que vous voyez ouverte par la moitié. Ce pan de muraille sur le bord de l’abîme (sic) tient encore les cartons du notaire… Bientôt tout cela n’est plus ! Quelle fureur des flots ! »

5. Curé Guindeuil (p. 12) : « Et voilà mon cher abbé ! […] Qu’êtes-vous devenu, mon cher abbé ? Comment vivez-vous ? ­Je couche au port de l’Albevoie (sic pour Ablevoie), dans une maison où la charité a entassé des réfugiés. Je mange quand je trouve du pain. Partout je vois la plus affreuse désolation ! Je confesse un peu de tous côtés, dans les chemins, au long des haies. Les buissons deviennent mon confessional. ­ Admirez la Providence ! partageant la paroisse en deux portions, elle permet qu’il se trouve un prêtre de chaque côté, pour que personne ne soit privé des consolations de la religion au moment où, plus que jamais, on en éprouve le besoin. Croyez-moi, retournez au poste que la Providence vous a choisi. J’aviserai aux moyens de nous réunir le plus tôt possible. »

CONCLUSION

Le récit d’Émilie Serpin est dans la tonalité générale des textes que nous avons déjà commentés, à la fois lyrique et héroïque. Le texte du curé Guindeuil, qu’elle avait certainement sous les yeux lorsqu’elle rédigeait ce passage de son autobiographie, ne l’incitait pas à se départir de ce choix. En outre, la tonalité de cette autobiographie est largement influencée par le journal qu’elle est chargée de compléter : n’étant pas destinée à être divulguée, elle utilise les mêmes techniques d’écriture que le journal, qui libère son auteur des convenances sociales et lui offre l’occasion de s’exprimer librement. De là, cette absence de retenue autre que celle qu’impose une foi religieuse profonde et la morale qui l’accompagne, même dans les actes les plus intimes.

A cela s’ajoute une évidente ambition littéraire qu’elle n’abandonne jamais même dans les emprunts qu’elle fait à d’autres sources (ici, le journal du curé Guindeuil), lesquels ne sont incorporés qu’au terme d’une réélaboration, afin de mieux répondre à son projet d’écriture. Dans son journal, Emilie avoue aimer lire mais elle ne cite presque exclusivement que des lectures pieuses ou édifiantes, le Messager du Sacré-Cœur de Jésus (Bulletin mensuel de l’Apostolat de la Prière), la Vie du Père Ravignan, les Vies des saints personnages de l’Anjou, le Journal de Marguerite de Mlle Moniot (1858-1861), un des ouvrages de la littérature pour jeunes filles les plus lus à l’époque, etc. Si elle avoue être émue par Hugo et Lamartine, c’est pour des poèmes à thème religieux (« La Prière pour tous » du premier et « Le Crucifix » du second), et, à propos de Hugo, elle regrette que le « cœur qui dicte de telles choses n’a de chrétien que le nom » (ce qui dit assez comment Hugo fut perçu dans certains milieux catholiques). À la lire, on voit bien qu’elle partage les valeurs littéraires de l’école romantique et qu’elle cherche à les imiter. Vous aurez perçu, comme nous, des ‘accents hugoliens’ dans plusieurs passages.

Si nous nous replaçons à l’époque où survient cette crue, on perçoit dans tous ces récits une idée commune qui est que, même dans une société aussi ‘avancée’ que la France de l’époque, l’homme peut se trouver confronté à des réalités qui le dépassent. Comme toute crise, celle-ci invite à une réflexion sur la modernité. La figure de l’homme de science dénoncé comme apprenti-sorcier revient naturellement. La science et le progès n’autorisent pas tout. On leur oppose la sagesse des ancêtres, qui surent ménager la nature et lui laissèrent des exutoires susceptibles d’éviter des torts aux populations : construction de la levée ; végétation appropriée sur les rives du fleuve ; préservation du lit du fleuve, afin de lui permettre de contenir les eaux à la saison des crues, etc. Par contraste, on remet en cause des a priori dangereux : modification du profil du lit dans les hautes vallées ; destruction des forêts et mise en culture des terres défrichées ; érection de ponts considérables, qui empiètent sur le lit, etc.

Les auteurs de ces critiques, tels Coulon et Auché, savent aussi que le mouvement vers une technologie toute-puissante est irréversible. Ils s’en consoleraient si celle-ci ne remettait pas en cause à leur yeux, les fondements d’une société traditionnelle qu’ils revêtent de toutes les vertus. Mais ils sont bien contraints de reconnaître, non sans amertume, que « la vieille foi [de] nos campagnes » (p. 37-38) est en train de disparaître. Les textes que nous venons de lire expriment ce désarroi devant une société dans laquelle le principe d’autorité se délite, et dans laquelle l’homme, sous couvert d’œuvrer pour le bien commun, peut provoquer des catastrophes. Comment continuer d’aller de l’avant sans détruire ce qui, de l’héritage du passé, mérite d’être conservé ? C’est une question à laquelle nous ne sommes pas près de trouver une réponse satisfaisante.

22 janvier 2013



[1] Les inondations en France depuis le VIe siècle jusqu’à nos jours. Tome troisième. Paris : Dunod, éditeur, 1861.

[2] Une plaque apposée sur la levée indique le point où se produisit la rupture.

[3] Il fut en service pendant cinq jours, « depuis le Port d’Ableuvois jusqu’à Langeais, sur une distance de 19 kms », il parcourut « plus de 250 kms et s’est arrêté soixantre-treize fois, soit pour embarquer ou pour débarquer des réfugiés, soit pour recueillir ou distribuer des vivres ».

[4] En italiques dans le texte.

[5] Le bourg de la Chapelle fut coupé en deux par l’irruption de la Loire. Le curé se trouvait en amont, avec une partie de la population ; le vicaire, du côté de la Basse-Vallée.